Chapitre 13 : L'offense

Par Mary

Chapitre 13

L’offense

 

 

 

 

La fête bat son plein et Adrian et moi nous faufilons jusqu’à la salle à manger où je me réfugie dans un coin près de la cheminée. Pendant qu’il part nous chercher des boissons, je m’adosse contre les pierres tièdes. Tout ce qui vient de se passer sous la colonnade, cette façon qu’il a eu de me serrer dans ses bras.… Adrian n’a presque pas dit un mot depuis que nous sommes rentrés. A-t-il lui aussi ressenti ce trouble ? Est-ce que c’était juste sur l’instant, le lieu, la nuit, les étoiles ? Autre chose ? Cela pourrait-il se reproduire dans d’autres circonstances ? Il faudrait tenter l’expérience.

Je devine ce qui m’arrive avec une netteté déconcertante, pourtant j’ai du mal à y croire.

Adrian revient avec deux verres de punch et une assiette de petits fours qu’il pose sur le guéridon à côté de moi. La boisson a beau être sucrée, parfumée, épicée, je n’oublie rien de cette odeur de baies de genièvre. Un peu embarrassée de ne rien trouver de plus à dire, je m’empare d’un canapé à la tomate confite que je déguste pour me donner une contenance. Adrian semble ailleurs et nous restons silencieux de longues minutes, à observer le ballet des invités autour du buffet.

Le froid m’avait dégrisée, mais maintenant que je suis de retour au chaud, le rhum me monte à la tête plus vite qu’il ne devrait. Je m’entends demander d’un ton plutôt abrupt :

— Voulez-vous que nous dansions encore ?

Il est aussi surpris que si je lui avais jeté mon verre au visage.

Tant qu’à faire, autant jouer franc-jeu :

— Vous m’avez proposé notre première valse, faites-moi l’honneur de la seconde.

Un bref sourire illumine son expression et il me tend le bras :

— D’accord.

Nous nous dirigeons vers la salle de bal où l’assemblée est en plein quadrille. Tout le monde a l’air de beaucoup s’amuser, les rires sont joyeux, les danses enjouées ; il est vrai Stone a réussi là une des plus belles réceptions auxquelles j’ai été conviée.

Soudain, je sens Adrian se raidir à côté de moi. Lorsque je me retourne, je vois Lord Bancroft qui s’avance vers nous. Sa tenue, d’une noir classique, est élégante et soignée ; l’archétype parfait de sa classe sociale — et je suis sûre qu’il en est conscient.

— Miss Langley ! s’exclame-t-il en me tendant la main, sans un regard pour Adrian. M’accorderez-vous la prochaine danse ?

Jamais de la vie !

— Je vous remercie beaucoup, Lord Bancroft, mais j’ai déjà beaucoup dansé ce soir et je crains que mes pieds ne supportent pas un pas de plus !

Il replie sa main, quelque peu froissé. Il n’a pas l’air d’être le genre d’homme habitué à un refus.

— Avant de partir, votre père m’a dit que vous travaillez toujours sur votre projet pour le concours de la Royal Society ?

Mes parents sont donc partis sans me dire au revoir, de mieux en mieux.

— En effet.

— Sur quoi porte-t-il ?

Du coin de l’œil, je vois Stone et Iris qui arrivent derrière nous.

— De la physique, My Lord. Je ne peux malheureusement pas en dire plus. J’ai entendu dire que vous parrainez également un candidat.

— Oui, Monsieur Selby a de l’avenir, à n’en pas douter. Si je puis me permettre, Miss, je ne peux m’empêcher de me demander d’où vous vient ce goût pour la science et ce tempérament si obstiné. Votre persévérance est pour le moins surprenante, d’autant plus chez une jeune femme.

Du calme, Agathe.

— Je vous demande pardon ?

Je n’en reviens pas ! Demande-t-on à un homme pourquoi il choisit tel ou tel champ d’études ? Pourquoi s’étonne-t-on de ma persévérance alors qu’on l’admirerait chez le sexe opposé ? Je dévisage mon interlocuteur. Il n’a pas l’air de saisir l’absurdité de ses paroles. Pire, il semble sincère. Pour lui, je suis simplement une sorte de bête curieuse échappée d’un zoo.

Du calme, Agathe.

— Eh bien, poursuit-il après un moment d’hésitation, il est reconnu que le cerveau des femmes est plus enclin aux travaux manuels délicats, la musique, la décoration, ou plus rarement la littérature. Ce n’est pas pour rien que les plus prestigieux diplômes de nos universités sont réservés aux hommes, comprenez que nous avons une renommée internationale et entendons bien la garder.

Le poing serré, je réponds brusquement :

— Vous avez surtout tellement peur de l’esprit féminin que vous leur fermez l’accès aux études supérieures.

Il hausse les sourcils :

— Pas le moins du monde. Je ne vois pas de quoi vous parlez, les cursus pour femmes existent depuis de nombreuses années.

— Pour que vous puissiez vous assurer que jamais elles ne vous surclassent dans les vôtres ! Pour vous dédouaner de toute notion de réelle égalité ! Au lieu de médecins, vous en faites des infirmières. Faute d’ingénieures, elles deviennent vos ouvrières qualifiées et restent les éternelles secondes. Savoir, c’est pouvoir, et cela vous terrifie !

De toutes les fois où j’aurais dû tenir ma langue, celle-ci est la pire.

— Comment osez-vous ? souffle-t-il enfin, scandalisé.

Il jette un regard mauvais à Stone qui observe la scène en sirotant sa coupe de champagne.

— Quelle impertinence ! Toutefois, par respect pour votre Père, dont je sais très bien qu’il ne vous pas élevée de cette manière, je ne lui dirais rien de cette conversation. Il était déjà affligé par vos récentes fréquentations, inutile d’en rajouter. J’attends de voir, ajoute-t-il en me toisant. J’attends de voir ce que vaudront vos beaux discours devant le jury du concours.

— Je gagnerai, rétorqué-je, pas par mes beaux discours, comme vous dites, mais grâce à mes propres capacités.

— C’est ce que nous verrons, maugréa-t-il en s’éloignant à grands pas.

Je me retourne vers Stone, tétanisée :

— Qu’est-ce que j’ai fait ? Stone, je suis désolée !

L’aristocrate s’avance vers moi et pose une main sur mon épaule.

— Ne le soyez pas, ma chère. Vous n’avez dit que la pure vérité.

— Vous l’avez mouché avec une telle éloquence ! s’enthousiasme Iris en levant son verre. Vraiment, Agathe, je vous admire !

— En attendant, il est fort possible que vous vous soyez fait un ennemi. Nous devrons redoubler de prudence. Vous avez bien fait de ne rien dire au sujet de vos recherches.

— Je vous crée déjà suffisamment de problèmes comme ça…

— Du tout ! De l’animation, tout au plus. Oubliez ça jusqu’à demain, voulez-vous ?

Au fond de la salle, la musique s’arrête.

— Vous vous apprêtiez à danser, je crois ?

— Mais…

Adrian me prend par la main et m’entraîne vers la piste.

— Ce n’est pas négociable ! m’ordonne Stone.

Sans vraiment comprendre comment, je me retrouve de nouveau dans les bras d’Adrian. Les violons commencent leur morceau et nous voilà partis dans le tourbillon des robes et des costumes autour de nous.

— Je suis vraiment désolée.

— Mais non, me souffle-t-il de sa voix grave.

— Je ne sais pas me taire.

— Alors, ne vous taisez pas. Votre franchise fait partie de vous.

Je décide de rester silencieuse — mieux vaut tard que jamais — et de poursuivre notre valse en tentant de cerner ce que signifie cette lumière qu’il a dans les yeux quand il me regarde.

 

Le bal se termine vers quatre heures du matin, et malgré tout ce qui s’est produit, j’ai passé une excellente fin de soirée et la danse avec Adrian y est pour beaucoup. Je n’ai pas eu de nouveau frisson indescriptible et imprévisible, mais quand je repense à sa main dans la mienne et à nos visages si proches, mon cœur fait des bonds délicieux. Lorsque nous sommes montés nous coucher, il m’a raccompagné devant ma porte et m’a souhaité une bonne nuit ; il m’a semblé que sa voix était encore plus basse que d’habitude.

Je me réveille tardivement un peu après midi, avec Lancelot roulé en boule au pied du lit. Je ne me souviens même pas m’être changée — mais je me souviens de tout le reste. Il me faut bien vingt minutes pour rassembler mes idées, avant de me rendre à l’évidence : j’ai besoin de café. J’avais oublié comment on se sent après une vraie soirée. À Londres, je ne restais jamais longtemps, ou plutôt, je trouvais toujours un moyen de dire un mot de travers, ce qui avait pour effet immédiat de nous ramener à la maison.

Faisant fi des convenances, j’enfile ma tenue de thé et file droit dans les cuisines où Martha Cherry essuie la vaisselle qu’Hazel empile sur l’égouttoir avec la régularité d’un métronome. Quand j’apparais, encore un peu ensommeillée, elle s’interrompt :

— Oh, mon enfant, quelle soirée ! Venez vous asseoir par là. Le thé est chaud.

— Auriez-vous du café, plutôt ?

— Attendez, je vais faire réchauffer la cafetière.

Quelques minutes plus tard, rien qu’à l’odeur chaude et réconfortante qui s’échappe de ma tasse, tout semble déjà plus simple. Martha me sert également un bol de compote de pommes et deux biscuits. Hazel repose l’éponge, s’essuie les mains sur ton tablier et prend place à côté de moi avec son thé :

— Ça va mieux ?

— Oui, merci. Le réveil est un peu délicat.

— Il paraît que vous avez bien dansé, hier soir, me glisse-t-elle avec un sourire.

Je hoche la tête et me concentre sur ma soucoupe et la cuisinière me tapote affectueusement la joue :

— C’est bien que vous vous soyez amusée. Vous en aviez besoin.

Lucy arrive à ce moment-là en portant la soupière vide de punch d’où s’échappent encore des effluves fruités.

— Ah, bonjour Agathe ! Déjà levée ?

— Bonjour, Lucy.

Je dois lui ce qui s’est passé hier soir.

— Avez-vous besoin d’aide ?

— Ruth et Tillie s’occupent encore de la salle de bal, j’ai commencé à débarrasser la salle à manger.

— Laissez-moi retrouver mes esprits et je vous rejoins.

— Ne vous inquiétez pas, restez…

Je lui lance le regard qui, entre nous, signifie qu’on a besoin de se parler en privé.

— Oh… Très bien. Dans ce cas, à tout à l’heure.

Hazel et Martha ne sont pas dupes, mais ont la gentillesse de faire semblant de ne rien remarquer.

L’amertume du fond de tasse m’arrache une grimace, vite compensée par la douceur de la compote. Je ne laisse pas une miette des biscuits et quand je retrouve Lucy, toutes les fenêtres de la salle à manger sont grandes ouvertes pour aérer. L’air froid qui s’y engouffre finit de me remettre d’aplomb.

— Vous voilà ! Qu’aviez-vous donc de si urgent à me dire ?

Je récupère un à un les verres vides abandonnés dans tous les coins tout en racontant à la jeune fille chaque détail de la soirée. Elle ponctue mon récit de réflexions de plus en plus sauvages : « Pardonnez-moi, mais votre Père s’est comporté de manière tout à fait odieuse. » ou « Bancroft n’a eu que ce qu’il méritait ! » qui ont l’avantage de me faire rire et de dédramatiser la situation. En revanche, lorsque je lui rapporte la danse avec Adrian, elle doit se douter de quelque chose :

— Tel que vous me le décrivez, c’était un moment fort romantique.

— Je suppose, oui.

— Je sais que vous avez passé toute la fin de soirée avec lui. A-t-il donné suite ?

— « Donné suite » ?

— Est-ce qu’il a dit quelque chose qui pourrait laisser entendre qu’il aurait des sentiments pour vous ?

— Non, rien de ce genre. Pas que j’ai remarqué, en tout cas. Enfin, peu importe. Le bal était réussi !

Lucy soupire et ne commente pas. Nous changeons de sujet en réunissant ce qui reste de petits fours sur un plat, mais dans ma tête, je repense à la soirée. Je ne vois pas en quoi je pourrais intéresser quelqu’un de raffiné comme Adrian. Je n’ai rien à offrir de ce qu’un homme recherche normalement chez une femme. Je ferai une atroce maîtresse de maison !

Lucy enlève la nappe légèrement tachée et la replie pour éviter que les miettes ne tombent par terre. De mon côté, je m’empare d’un des plateaux couverts de verres à cocktail sales et entreprends de le ramener dans la cuisine. Je dépose tout sur la grande table de bois brut et me prépare à un second voyage aussi précautionneux que possible, quand la porte de l’arrière-cour s’ouvre :

— Oh, bonjour Alexander !

Le palefrenier ôte précipitamment son chapeau.

— Bonjour, Miss Agathe.

Il ne parle qu’en murmurant, ou presque. Je n’ai pas encore réussi à déterminer si c’est son volume naturel ou si sa timidité prend le dessus. Vu qu’il n’ajoute rien, je demande :

— Vous cherchez quelque chose ?

— Oh, non, Miss. Je venais simplement récupérer le seau d’épluchures pour les chevaux et les poules. À moins que… vous ayez besoin de moi, Miss ?

— Non, nous sommes en train de débarrasser la…

Puis, sous le coup d’une inspiration subite :

— Mais peut-être pourriez-vous aller voir Lucy. Les rallonges de la table sont lourdes et encombrantes, ce sera plus facile à deux.

Immédiatement, son expression s’illumine.

— Oui, Miss.

Il essuie soigneusement ses bottes au paillasson, accroche son chapeau à la patère et gagne le couloir à grands pas.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Il est à peu près aussi incompétent que moi en ce qui concerne les relations amoureuses, je pense que c’est pour ça que chez lui, cela me saute aux yeux. Dès qu’on parle de Lucy, il change littéralement de visage. De ce que j’ai pu constater les quelques fois où j’ai pansé River après une promenade, il est gentil, attentionné et prévenant. Quand Tillie a attrapé un mauvais rhume au début de l’automne, il lui cueillait tous les jours des herbes fraîches dans le jardin pour lui faire des tisanes, et quand Storm s’est fait piquer par une bête en forêt, il avait lui-même préparé le cataplasme. On ne sait pas grand-chose de lui, si ce n’est qu’il a été élevé par sa grand-mère, une rebouteuse de la région, et qu’il est arrivé à Rosewood Manor après sa mort. C’est un garçon qui aime son monde et aime en prendre soin.

À Londres, il se serait fait dévorer tout cru.

Stone et Evelyn se lèvent peu de temps après Adrian, aux environs de quatorze heures, et peinent à mettre un pied devant l’autre. L’aristocrate souffre d’un mal de tête carabiné et son compagnon n’a pas meilleure allure.

Avec l’aide d’Alexander et d’Adrian, nous avons tôt fait de rendre à la salle à manger sa coquetterie ordinaire. Ruth et Tille annoncent avoir terminé le sol de la salle de bal et entreprennent ensuite de brosser les tapis. Il reste encore un monceau de vaisselle, mais Kenneth est venu à la rescousse d’Hazel et Martha.

Toute trace de la fête semble avoir disparu, physiquement du moins. Dans mon esprit, c’est tout autre chose. Adrian n’a pas mentionné ce qui s’est passé hier sous la colonnade et s’est comporté tout à fait normalement. Non seulement ça, mais je mesure désormais la teneur de mes propos en vers Bancroft. Peu importe au fond que j’ai eu raison ou tort, je l’ai publiquement offensé. On peut même qualifier ça de bravade, dans le sens où j’ai présumé de ma réussite au concours alors que ce sera déjà beau d’arriver à finir le projet à temps. Si je me retrouvais témoin de la scène maintenant, j’en serais mortifiée.

Dans quel guêpier suis-je allée me fourrer ?

Quoiqu’il en soit, ce n’est certainement pas aujourd’hui que j’avancerais dans mes recherches. Stone propose un goûter dans une heure et demie, j’en profite pour remonter à ma chambre et me reposer un peu. Je me détends dans la chaleur du bain parfumé et me laisse doucement sécher devant le petit feu de cheminée, les yeux dans le vide et perdue dans mes pensées. Les paroles de Père me reviennent en tête, je m’en serais bien passée. Il a soulevé un point que j’avais pris grand soin d’ignorer : que vais-je faire une fois le concours terminé ? Stone ne va pas me garder ici indéfiniment et je n’ai aucune envie de rentrer chez mes parents — car qui sait alors quand j’en ressortirais et dans quel état ?

On frappe trois coups à la porte et Lucy entre, perplexe. Je m’inquiète :

— Tout va bien ?

— Oui, oui.

— Ça n’a pas l’air.

— Enfin, ce n’est sans doute rien, mais… Maman est en train de cuisiner de la compote et de faire cuire les scones pour tout à l’heure et je l’ai aidée à faire la cuisine. Et Alexander a été tellement gentil de venir nous aider tout à l’heure que je me suis dit que je pouvais bien lui rendre la pareille. J’ai pris les déchets des pommes et je suis allée jusqu’aux écuries, et c’est là que…

Surtout, faire comme si je ne savais rien.

— Que quoi ?

— Eh bien, je lui ai donné le seau, et vraiment ce n’était rien, mais… Vous l’auriez vu, Agathe, il avait l’air tellement content !

Ne pas rire.

— En quoi est-ce un problème ?

— Cela m’étonnerait, mais… Un moment, j’ai pensé qu’il avait peut-être le béguin pour moi.

— Vous vous y connaissez mieux que moi, Lucy.

Avec un regard amusé, elle me lance d’un ton féroce :

— Ça, c’est le moins qu’on puisse dire !

Je mérite tant cette remarque que je ris de bon cœur, avant de demander :

— Pensez-vous que je puisse rester en tenue de thé ?

— Dans l’état où il est, je crois que Stone ne vous en tiendra pas rigueur.

— Tant mieux. Et…

Et Adrian ?

— Non, rien, laissez tomber. 

Je rejoins tout le monde dans le jardin d’hiver où Evelyn est déjà en train de servir un thé fumant à la robe cuivrée des plus appétissantes. Adrian est plongé dans un livre dont je ne parviens pas à lire le titre sur la tranche et Stone a retrouvé des couleurs :

— Agathe ! Comment allez-vous ?

— Certainement mieux que vous !

— J’avais bien promis que le bal de cette année serait mémorable !

Je m’assois sur la banquette et murmure :

— Je ne peux qu’être d’accord avec vous.

— J’ai repensé à cette affaire avec Bancroft. Il digérera mal l’affront, c’est certain, et j’espère me tromper en vous disant qu’il essaiera de vous faire trébucher.

— C’est censé me réconforter ?

— Je préfère être franc, Agathe. Ce que vous avez dit est on ne peut plus vrai, mais cela, il ne peut pas s’en rendre compte. Ce n’est tout simplement pas compatible avec sa vision du monde.

Entre deux bouchées d’un scone à la mie tendre et encore tiède, je réplique d’un ton amer :

— Il m’a l’air imperméable à une quantité de notions pourtant essentielles.

— Oui… et non, répond Evelyn. On peut lui reprocher beaucoup de choses, mais certainement pas sa dévotion à sa famille, bien que je réprouve fortement ses méthodes, précise-t-il à l’attention d’Adrian, et encore moins à son pays. Sur certains sujets politiques et économiques, il est à l’origine de nombreux progrès. Par exemple, c’est un des principaux mécènes de la National Trust, pour la préservation des monuments. Il a beaucoup œuvré pour arriver à un texte satisfaisant pour la loi qui oblige les employeurs à payer pour les accidents du travail de leurs salariés. Il s’investit également dans les milieux culturels et scientifiques, les musées, etc. Fondamentalement, il est très dévoué à l’essor de la recherche scientifique, tant qu’elle ne bouscule ni ses convictions ni les conventions préétablies, telles que la participation des femmes par exemple. Comme beaucoup d’autres membres de sa classe — y compris ma propre famille — il est à la fois victime et bourreau de sa condition sociale, dont, vous le savez, les œillères sont tenaces.

— Si je vous comprends bien, rien que le fait que je participe au concours lui paraît si incongru que j’en parais menaçante?

— En un sens, oui, puisque ne rentrez dans aucune des catégories validées par la majorité de ses pairs.

— Je serais donc à moi toute seule une véritable expérience socioculturelle ?

Evelyn et Stone éclatent de rire et même Adrian sourit largement avant de reposer son livre.

— Ce qu’il y a sûr, Agathe, s’exclame Stone, c’est que vous êtes unique !

Cela me réconforte bien plus que je ne l’espérais. Le thé et la nourriture nous font à tous le plus grand bien et lorsque la lumière rasante du coucher de soleil illumine la verrière, j’en viens à me dire que la vie est belle, malgré les doutes, les craintes et les déceptions. Ici, maintenant, je me sens bien.

Martha nous ramène une deuxième théière tandis que Stone et Evelyn montent dans le bureau. Pour ma part, je récupère le dernier numéro de Nature dans la bibliothèque et me réinstalle dans le jardin d’hiver.

En face de moi, Adrian ne va pas tarder à terminer sa lecture. Je ne me retiens pas et le détaille par-dessus mon magazine. J’ai l’impression de le voir pour la première fois. Ses épaules larges, son torse qui ondule au rythme de sa respiration, la ligne de sa mâchoire, la courbure de ses lèvres, cette mèche de cheveux qui s’égare sur son front, l’air concentré qu’il affiche quand il lit.

Il tourne brusquement la tête vers moi avant que j’aie pu détourner le regard :

— Qu’y a-t-il ?

— Rien. Rien du tout, je… cherchais juste le titre de votre livre.

— Oh, il s’agit de « Rob Roy » de Walter Scott, qui se passe pendant la révolution jacobite en Écosse. Je n’étais pas convaincu en le commençant, mais je dois bien reconnaître que je crois que je le préfère à « Ivanhoé ». Au fait, vous ne m’avez jamais confié si vous aviez aimé « Dracula » ? Comment l’avez-vous trouvé ?

Sa voix grave et profonde résonne au milieu des plantes et j’ai l’impression que les ondes sonores viennent me caresser la peau. Je sens le rouge me monter aux joues et souffle :

— Fascinant.

 

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Isapass
Posté le 21/06/2020
Salut Mary !
J'essaie de rattraper mon retard. En fait ce n'est pas un exercice difficile, mais plutôt un plaisir car j'avoue que ta jolie plume m'avait manqué ! C'est toujours aussi agréable à lire !
Ce chapitre est très réussi ! Tu continues le développement tout en douceur de la romance entre Agathe et le bel Adrian, et surtout, j'ai trouvé "l'affaire Bancroft" très bien menée. La colère d'Agathe est tout à fait compréhensible, ainsi que la "bravade" à laquelle ça la mène, mais tu ne t'es pas laissée aller à en faire trop. Les échanges, le vocabulaire sont déjà très hauts en couleur pour le lieu, l'époque et les protagonistes ! J'ai même trouvé que le "Comment osez-vous ?" de Bancroft était peut-être un peu too-much. A mon avis, tu pourrais le remplacer par le "Quelle impertinence !" de la réplique suivante. Idem (j'ai développé plus bas), je pense qu'Agathe ne devrait pas montrer de surprise.
Les pensées en italique sont très bien gérées car on voit bien qu'elle bout, tout en parvenant à rester "correcte" dans ses propos (sur la forme en tout cas, parce que sur le fond, Bancroft n'a pas l'air de les trouver correct XD).
Je trouve aussi très malin d'avoir fait de Bancroft un "type bien" sur d'autres plans. Ça fait de lui un ennemi beaucoup plus redoutable que s'il était simplement méprisant.

Détails :
"il est vrai Stone a réussi là une des plus belles réceptions auxquelles j’ai été conviée." : je mettrais une virgule après "il est vrai"
"Sa tenue, d’une noir classique, est élégante et soignée ;" : d'un noir
"J’ai entendu dire que vous parrainez également un candidat." : je pense que la concordance exige "parrainiez"
"Je n’en reviens pas ! Demande-t-on à un homme pourquoi il choisit tel ou tel champ d’études ? " : je suis moyennement convaincue par ce "Je n'en reviens pas !" qui marque en principe la surprise. Qu'elle soit outrée, je comprendrais, mais surprise, c'est plus dur à croire : elle connait pourtant bien la société dans laquelle elle vit et tout le cas que les hommes y font des ambitions des femmes.
"Je décide de rester silencieuse — mieux vaut tard que jamais — et de poursuivre notre valse en tentant de cerner ce que signifie cette lumière qu’il a dans les yeux quand il me regarde." : oui, que peut donc signifier cette lumière, voyons... ? XDD
"Hazel repose l’éponge, s’essuie les mains sur ton tablier et prend place à côté de moi avec son thé :" : comment ça sur mon tablier ? XDD Sur son tablier, peut-être ? ;)
"Elle ponctue mon récit de réflexions de plus en plus sauvages : « Pardonnez-moi, mais votre Père s’est comporté de manière tout à fait odieuse. » ou « Bancroft n’a eu que ce qu’il méritait ! »" : j'adore la sauvagerie des expressions !
"Ruth et Tille annoncent avoir terminé le sol de la salle de bal et entreprennent ensuite de brosser les tapis." : Tillie
"Non seulement ça, mais je mesure désormais la teneur de mes propos en vers Bancroft." : envers

Je reviens vite pour la suite que je suis impatiente de découvrir !
Des bises
Mary
Posté le 21/06/2020
Coucou Isa !

Il faut dire que j'ai été productive, ces derniers temps ^^# (et toi aussi, de ce que j'ai compris XD)
"L'affaire Bancroft" le nom me plaît ! En fait, je veux qu'il représente la société et ses contradiction, et je ne voulais pas qu'il soit méchant juste parce qu'il était mauvais, ça aurait été trop facile !
Merci beaucoup pour tes remarques et tes détails ! Ce me sera très utile !
Je te rejoins sur la surprise d'Agathe. C'est mal rendu, je voulais qu'elle soit outrée. Je retoucherai ce passage, je je pense.

Merci, je m'en vais de ce pas répondre à tes autres commentaires <3
Cléo
Posté le 09/06/2020
Excellent chapitre, bien mené, qui couvre tous les sujets de tracas de Agathe. J'ai beaucoup aimé l'altercation avec Bancroft, au sens où j'avais eu un peu peur qu'il se contente de s'en prendre à Stone. Au moins elle a pu se défendre elle-même, lui en remontrer un peu et, peut-être, s'attirer un début de respect ? D'après ce que dis Stone à la fin, c'est un homme borné et étriqué, mais capable de largesses et qui aime sincèrement les sciences... Bon j'avoue que c'est aussi un père exécrable mais bon. Peut-être qu'il est capable d'entendre raison ?

Et enfin Agathe se rend compte de sa propre incompétence en matière d'amour, et du fait qu'Adrian lui fait de l'effet, ce qui était évident depuis le début pour tout le monde à part eux. Hâte de lire la suite !
Mary
Posté le 09/06/2020
Coucou !

Je ne sais pas si Bancroft peut vraiment changer d'avis. Remettre le fonctionnement de la société est pas vraiment dans sa nature, même si à côté il est capable d'être ouvert d'esprit sur pleins de sujets.

Il était temps qu'Agathe se rende compte, tout de même XDD

À bientôt pour la suite !
Eulalie
Posté le 08/06/2020
Ouf, heureusement que ça finit calmement ce chapitre parce que le début est corsé ! Je me suis régalée, une fois de plus.
J'adore comment son côté rationnel et scientifique reprend le dessus sur ses émotions. "Il faut tenter l'expérience" c'est presque à prendre au pied de la lettre avec elle XD
L'altercation avec Bancroft est super, il est odieux, elle ne se laisse pas faire, c'est parfait ! Deux choses seulement m'ont manquées : elle est au bras d'Adrian et n'y fait pas allusion, pas même pour du réconfort ou de l'inconfort passager, cela m'étonne. Et puis elle se "jette" presque sur Stone quand Bancroft part, j'aurais pensé qu'elle attendrait qu'il soit vraiment sorti.
La fin du bal est enchanteresse.
J'aime beaucoup la description d'Alexander, si doux et si prévenant. Surtout la dernière phrase concernant Londres, un contrepoint humouristique et affectueux à la fois.
J'aime beaucoup que Agathe et Adrian aident au rangement du bal même si je ne sais pas à quel point c'est convenable. Et je suis attendrie dans la fin du chapitre par le décalage de plus en plus évident entre l'assurance apparente et verbale d'Agathe et son véritable manque de confiance en elle. Je m'identifie à fond !
Le contraste entre la tiédeur des scones et l'amertume de ses pensées est un effet de style très chouette.
J'aime la réflexion d'Evelyn sur Bancroft et les gens de son époque, encore une preuve de la complexité de l'être humain.
Je suis à la fois emballée par le dernier échange entre Adrian et Agathe (que c'est doux !) et un peu étonnée : elle lui a parlé de Dracula il y a deux chapitres, quand elle l'a commencé. Pourquoi dit-il "jamais" ?
Attention, une coquille dans le costume de B : "d’une noir classique" => un noir classique
À demain pour la suite !
Mary
Posté le 08/06/2020
Re !

Encore une fois, merci pour ce charmant commentaire ! <3

Pour les deux choses qui t'ont manqué, oui, je les retravaillerais, merci d'avoir souligné ces points-là, c'est très pertinent.
Pareil, Agathe et Adrian donne un coup de main pour ranger parce que c'est Rosewwod Manor et qu'ils ont assimilé leur fonctionnement (enfin, surtout Agathe). Dans n'importe quelle autre circonstances, ils n'en auraient rien à cirer.

Exact, ils en discutent au petit déjeuner, je remplacerais !

À demain !
Alice_Lath
Posté le 02/06/2020
Très intéressant ta construction du personnage de Bancroft, vraiment, je le préfère comme ça que vraiment méchant en mode "je vis dans une tour en noir et je fais des rires démoniaques". Sinon, Agathe qui commence enfin à remarquer Adrian-la-Chaleur, ça fait plaisir haha, si le garçon savait que son petit move avait réussi avec elle, jpense qu'il se sentirait plus, il partirait danser dans le jardin. Lucy et Alexander, c'est vraiment trop kiki aussi. Enfin, bref, un chapitre qui déborde de cuteness malgré tout.
Mary
Posté le 02/06/2020
Merci beaucoup beaucoup pour Bancroft !
Oui en même temps il serait temps parce que sinon Adrian va péterles plombs XD Après le fait qu'elle soit aveugle à ce gente de chose faisait d'office partie intégrante de son perso dès le départ !

Merci et à bientôt pour la suite !
SalynaCushing-P
Posté le 30/05/2020
Bonjour Mary !
haaa j'adore ce chapitre ! Bim dans tes dents Bancroft.
Un chapitre plein de peps en tout cas.
J’apprécie la nuance que tu as amené pour Bancroft. On peut effectivement être bien sur certains points et très loin du compte pour d'autres.
Mary
Posté le 30/05/2020
Coucou !
Ah voilà qui commence bien ma journée, j'avais peur que la deuxième partie du chapitre ne soit trop tranquille !
C'est cool pour Bancroft, merci de l'avoir souligné, je voulais pas d'opposition 100% manichéenne :)
À bientôt pour la suite !
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