Chapitre 13 - Les Adieux

Le soir venu, je pris la chaloupe pour passer la nuit sur le Nerriah.

J'avais peur, gamine. Peur de quitter ce que je connaissais, peur de dire adieux aux membres de l'équipage, peur de m'éloigner de ce qui se rapprochait le plus pour moi d'un foyer. Je voulais toucher une dernière fois les cordes usées des voiles, caresser le bois râpeux du gouvernail et dormir à la belle étoile, mon dos contre le pont crasseux et irrégulier du navire. Une drôle de manière de dire au revoir, je le conçois !

Je ramai lentement sur les eaux calmes de la baie de Nassau, jusqu'à atteindre la coque du bateau. Je montai l'échelle avec autant d'agilité que la première fois. Les images de ma première embarcation me revinrent, ainsi que l'atmosphère de branle-bas de combat qui régnait sur le pont. Mais cette nuit-là, tout était calme. Seul le remous des vagues perturbait le silence, comme une douce berceuse appelant au voyage. Quelle tristesse, gamine, de savoir que ma prochaine embarcation ne serait pas sur ce navire ! À la taverne, j'avais tout fait pour garder bonne figure, mais maintenant que je me trouvais seule, des larmes glissèrent sur mes joues, même si elles étaient vite dissimulées par le bandana qui recouvrait la partie inférieure de mon visage. Seule, perdue, rien ne semblait pouvoir me réconforter.

Soudain, les planches du pont craquèrent sous le poids d'une démarche claudicante.

« Je me doutais bien que tu allais venir, mon garçon. »

La Guigne s'approcha de moi, une lanterne à la main, sa bosse aussi lourde à porter qu'un rocher. N'importe qui aurait pris ses jambes à son cou en voyant progresser sa silhouette. Je me souviens encore de la terreur qu'il m'inspirait, avant. Mais ce soir-là, malgré mon chagrin, je lui souris comme à un ami.

« Tu viens pour ta dernière leçon d'escrime ? Reprit le bossu.

— Elle peut attendre un peu. Je suis plutôt venue observer les étoiles avec toi, ce soir.

— C'est vrai qu'elles sont magnifiques, en cette période de l'année. Une nuit parfaite pour dire au revoir au rafiot, n'est-ce pas ? »

Je lui souris en guise de réponse, mais ma gorge se noua. C'était un gars sensible, La Guigne, plus qu'on ne pouvait le croire. Pas besoin d'exprimer mes sentiments avec des mots : il avait tout compris.

« Suis-moi, je connais le meilleur endroit pour regarder le ciel. »

Il m'entraîna à l'arrière du navire, près du mât d'artimon. Là, nous nous installâmes sur une caisse remplie de matériaux de pêche, puis le bossu éteignit la lumière, laissant simplement la voie lactée nous éclairer.

Ici, on ne voit pas grand-chose du ciel : les toits des villes sont trop haut pour qu'on puisse apprécier les étoiles. Mais là-bas, gamine, quand la voûte céleste revêtait ses couleurs nocturnes, la mer devenait son reflet, au point que les navires de la baie semblaient voler parmi les astres. Un jour, gamine, je te souhaite de vivre un tel spectacle !

En tout cas, La Guigne était aussi ébloui que moi. Même plongée dans le noir, je voyais ses prunelles étinceler d'amour pour ces étoiles qui, paraît-il, sont des boules de feu qui s'embrasent à des milliards de miles au-dessus de nous. Son expression me rappela ce que les hommes chuchotaient à son sujet.

« Dis-moi, l’interpellai-je, c'est vrai ce qu'on dit sur toi ? Que tu peux lire l'avenir dans les étoiles ?

— Les hommes parlent trop. Mais c'est vrai, j'ai appris à lire le langage du ciel et à y entrevoir certaine destinée. Mais tu sais, j'évite de m'en vanter. De toute façon, moins les autres en savent sur moi, mieux ce sera, et c'est valable pour toi aussi.

— C'est pour ça que tu ne parles jamais de toi ? Que tu ne parles jamais de ta vie en France ? Que tu ne parles jamais de ta vie avant le Nerriah ?

— La France est un grand pays d'idée. Mais toutes les idées ne sont pas bonnes à dire. C'est tout ce que tu as besoin de savoir. »

Le silence s'installa entre nous. J'aurais aimé mieux le connaître, tu sais. De tous les membres de l'équipage, c'était avec La Guigne que j'avais tissé le plus de lien. Il m'avait appris à nouer les voiles, à me déplacer sur le gréement, à observer le mouvement des nuages pour anticiper une tempête. Mais surtout, en m'apprenant à me battre à l'épée, il m'a permis d'organiser ma propre défense et ma propre force. Alors que je l'observais, alors que je pensais à cet état de fait, ma gorge se noua davantage. Entre l'angoisse et l'inquiétude, je me demandai comment j'allais m'en sortir sans lui, sans Isiah et sans Ferguson.

« Et ce soir, qu'est-ce que les étoiles disent de moi ? »

J'eus du mal à articuler ces mots mais, à ma grande surprise, La Guigne en fut heureux.

« Elles disent que tu t'apprêtes à partir pour la plus grande aventure de ta vie. Ce n'est pas si étonnant : ton nouveau capitaine est un jeune homme très ambitieux, tu sais, avec de grands rêves. En fait, je crois que tu lui ressembles un peu. Vous avez la même hargne.

— Il m'a surtout semblé odieux.

— Ne te fie pas à ce que tu vois. Nous avons tous un lourd passé à porter et les secrets qui vont avec. Nous non plus, nous ne faisons pas exception. »

Je me mordis la lèvre. Je dois t'avouer, gamine, que ce soir-là, j'étais à deux doigts de tout déballer : ma véritable identité et tout ce qui me pesait sur le cœur. Mais à quoi ça m'aurait avancé ? Le lendemain, je ne le verrai plus et je serai seule sur un navire inconnu.

« Je ne suis pas certain que ce soit la voie à suivre.

— Voyons, Adrian, tu n'as pas plus ta place ici que sur le rafiot de Monteña. Ce sont tes convictions que tu dois suivre, pas celle des autres.

— Mais je crois à la cause que nous défendons !

— Ce n'est pas suffisant, mon gars. Ce n'est pas parce que tu adhères à une idée pour changer le monde que tu es capable de la mener à bien. Il faut que tu tisses un lien avec elle, tu comprends ? Ce n'est pas donné à tout le monde. Hier matin, tu as libéré des esclaves. Est-ce que cela t'a apporté autant de satisfaction, autant de fierté que ça l'a été pour Isiah et Ferguson ? »

Je ne lui répondis pas, détournant mon regard vers les étoiles. Ma mémoire me ramena à l'expression d'Isiah, lorsqu'il parlait aux rescapés de notre dernier abordage. Il était difficile de faire plus fier que lui.

Non, gamine, la libération des esclaves ne m'avait pas apporté autant de satisfaction que je l'espérais. En fait, asservie à mon désir de vengeance envers Sawney Bean, je ne m'y étais à peine intéressée.

« Si ce n'est pas la voie que je dois suivre, laquelle dois-je emprunter ? »

La Guigne fit la moue en remuant ses épaules de droite à gauche. Ça me fit sourire : rares étaient les moments où il ne savait pas quoi répondre.

« Je crois que c'est à toi de la trouver. Je ne peux pas te garantir que rejoindre Monteña t'aidera à trouver le chemin à suivre, mais ce qui est certain, c'est que la voie que tu cherches n'est pas sur le Nerriah. »

Je méditai ces paroles tandis que le bosco avait retourné son attention sur la voûte céleste. Nous restâmes un moment silencieux, prisonniers de nos pensées respectives. Alors que les étoiles tournaient au-dessus de nos têtes, l'air se rafraîchit.

Au bout d'un moment, La Guigne se leva avec énergie et sortit son épée de son fourreau.

« Bien ! Et si nous débutions ta dernière leçon ? »

 

*

 

Le lendemain, à l'aube, Ferguson me réveilla. J'étais alors étendue en plein milieu du pont, juste à côté de mon épée. La Guigne avait dû le chercher pour me conduire à mon nouveau capitaine.

« Il est l'heure, Adrian. »

Ces mots froids trahissaient son bouleversement, mais je ne lui fis pas remarquer. En vérité, j'étais incapable de lui dire quoi que ce soit.

Nous grimpâmes dans la chaloupe pour rejoindre le port. Une fois installé, je mis mes mains en visières pour observer les silhouettes qui attendaient sur le ponton. C'était le capitaine Monteña, à cheval, accompagné de deux de ses contremaîtres. À leurs côtés, une monture m'attendait.

Ferguson rama en silence, le visage dissimulé sous son grand chapeau à plume. Il hésitait, je le voyais bien. Mais je ne me contentai de le fixer, le suppliant du regard. Allait-il enfin m'adresser la parole ?

Alors que nous étions à mi-chemin, Forbes arrêta de ramer. Quand il releva la tête, je vis dans ses prunelles une drôle d'expression, semblable au regard qu'un père adresse à son fils.

« Fait attention à toi, fillette, lâcha-t-il. Si ces gaillards découvrent ton secret, il n'y aura personne pour te protéger. »

Je hochai la tête comme l'on approuve le dernier ordre de son capitaine. Mais, la gorge nouée, les larmes me montèrent aux yeux.

Il ne s'était pas adressé à moi de cette manière depuis notre première rencontre.

Je l'ai compris trop tard, gamine, mais pour Ferguson, j'avais toujours été Saoirse.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
maanu
Posté le 11/06/2022
Un de tes plus beaux chapitres, je trouve ! :) Tu as très bien su rendre la tristesse de Saoirse, et tu nous fais ressentir beaucoup de nostalgie ! Très belle intervention de La Guigne, c’est bien que tu aies réussi à caser une scène pour développer un peu ce personnage, qu’on a un peu moins vu que Ferguson ou Isiah il me semble
« Mais là-bas, gamine, quand la voûte céleste revêtait ses couleurs nocturnes, la mer devenait son reflet, au point que les navires de la baie semblaient voler parmi les astres. » -> magnifique, cette phrase ;)

Quelques toutes petites coquilles de rien du tout :
- « Tu viens pour ta dernière leçon d’escrime ? Reprit le bossu. » -> une majuscule qui est restée accrochée à « Reprit »
- «  Les toits des villes sont trop haut » -> « hauts »
- « J’ai appris à lire le langage du ciel et à y entrevoir certaine destinée » -> il ne faudrait pas mettre « certaine destinée » au pluriel ? Et même chose à « lien » dans « c’était avec La Guigne que j’avais tissé le plus de lien »?
- « je ne m’y étais a peine intéressée » -> « je m’y étais à peine intéressée »
- « Une fois installé» -> « installée »
- « Mais je ne me contentai de le fixer » -> un « ne » en trop
Vous lisez