Chapitre 13 - Le voleur de magie

Taseo se tenait sur le parvis de l’entrepôt. Le vent violent et la pluie torrentielle qui s’engouffraient par les portes ouvertes le laissaient indifférent. De même que le froid glacial qui le mordait jusqu’à l’os.

            Des mèches de ses cheveux trempés étaient collées sur son visage. Il ne prit même pas la peine de les retirer. Immobile face au spectacle qu’offrait la nature en plein déluge, rien ne semblait pouvoir le tirer de ses réflexions. 

            Un éclair déchira soudain le ciel, suivi seulement quelques secondes plus tard par le puissant grondement du tonnerre. Les tempêtes avaient toujours fasciné Taseo. Déjà petit, il quittait discrètement son lit pour aller se poster sous une fenêtre, dont il écartait légèrement les volets pour observer le jeu de lumière des orages. Et ce tandis que ses six frères et sœurs, pourtant tous plus âgés, tremblaient de frayeur dans leurs lits, de même que leurs parents. A raison, car les vents puissants pouvaient suffire à faire s’écrouler leur maison.

            Pourtant, son père et sa mère n’avaient jamais éprouvé de colère, ou même de tristesse, lorsque cela se produisait. Ils disaient que cela était la volonté des Dieux et qu’on ne pouvait aller contre. Même lorsque que l’une de ces tempêtes avait un jour pris la vie de deux de leurs enfants. Ils remerciaient simplement les divinités de leurs avoir permis de garder leurs autres fils et filles auprès d’eux.

            Taseo avait toujours méprisé leur attitude. Il n’était pas de ceux qui croyait en une quelconque bonté chez les Dieux.

            Il entendit soudain qu’on l’appelait, mais avec le vent qui sifflait dans ses oreilles, impossible de comprendre clairement la teneur du message.

            Il se retourna et aperçu Maddy qui lui faisait de grands signes. Elle entourait sa bouche avec l’une de ses mains pour tenter de faire porte-voix. Taseo se détourna de la porte et s’approcha d’elle.

            – Es-tu fou ?! lui lança-t-elle. Je sais que tu es du genre grand philosophe qui aime se perdre dans ses pensées… Mais il n’est pas nécessaire d’en faire profiter tout le monde ! Ferme cette porte !

            Taseo sourit aux propos de la rebelle et donna son accord à deux de leurs camarades qui attendaient impatiemment de pouvoir faire cesser ce vacarme. Ils passèrent devant leur chef et quelques instants plus tard, le calme retomba dans l’entrepôt.

            Une dizaine de personne s’activait autour d’une table, ajustant les derniers détails avant l’exécution du plan de leur chef.

            La patronne de maison de charme se tourna vers Taseo :

            – Nous avons bientôt fini de tout mettre en réseau. Tout le monde est à son poste en ville, et à l’heure qu’il est, le palais royal doit être occupé par nos troupes. Sans oublier tous ceux qui attendent d’agir.

            Maddy déplaça son regard vers la machine, toujours recouverte d’un drap.

            – Tu es sûr que ça va fonctionner ?

            Elle ne cessait de ramener nerveusement des mèches de ses cheveux châtains derrière son oreille.

            – On ne peut jamais être sûr, avoua-t-il. Mais j’ai foi en notre réussite.

            Maddy lui sourit tendrement.

            – Merci de tous nous libérer.

            – Je n’aurais rien pu faire sans vous.

Le révolutionnaire glissa sa main dans la sienne.

– Quand tout sera fini, il faudra qu’on se marie, dit-il.

Maddy partit dans un grand rire.

– Parce que tu penses me mériter assez pour m’épouser ? le taquina Maddy. Il y a beaucoup d’hommes qui tournent autour de moi !

– Mais je suis le seul que tu aies accepté dans ton lit.

– Ha tu crois ça ?

Son visage se fendit d’un sourire malicieux. Puis elle se pencha pour embrasser Taseo.

– Dis-moi, comment as-tu fait pour construire cette machine ? Je ne savais pas que tu pouvais concevoir un tel appareil.

Une ombre passa sur le visage de Taseo. Il vérifia que personne ne les écoutait et se pencha vers Maddy.

– Je ne l’ai pas conçu, avoua-t-il.

La jeune femme le regarda sans comprendre.

– Je n’ai pas les connaissances qu’il faut pour cela, expliqua-t-il. Je pouvais facilement la construire et la faire fonctionner, mais en concevoir chaque élément.

» C’est arrivé il y a environ deux ans. J’étais dans une impasse. Incapable de trouver un moyen de résoudre la question qui me taraudait… Soulever le peuple contre les Magisners. Et puis un matin, en me réveillant, j’ai trouvé quelque chose sur ma table. Des plans. Tracés sur un étrange papier bleu. Les plans de cette machine.

– Mais… qui te les a donnés ?

– C’est là tout le mystère. Je ne l’ai jamais su. Mais c’était ce dont j’avais besoin.

Maddy fixa tour à tour la machine et son amant.

– Taseo ! C’est quand tu veux ! fit tout à coup l’un des rebelles.

La jeune femme serra davantage la main de Taseo.

– Il est temps, lui souffla-t-elle.

Le révolutionnaire hocha la tête et la lâcha. Il se dirigea ensuite vers l’échafaudage de la machine et grimpa jusqu’à son sommet. Il fit signe à ses camardes qu’il était prêt.

Une caméra de la taille d’un ballon s’éleva dans les airs. Elle se stabilisa à la hauteur du révolutionnaire et se cadra sur son visage, empêchant ainsi d’apercevoir le décor derrière lui. Un voyant orange s’alluma, indiquant que la connexion avec les écrans et micros était en cours.

Taseo regarda une dernière fois Maddy, qui l’observait en contrebas, puis se prépara à prononcer son discours.  

 

*

 

            Lora sursauta lorsque le contenu de son sac vibra. Elle l’ouvrit précipitamment et découvrit que deux petites lumières orange brillaient sur chacun des appareils. La jeune femme les sortit du sac et les garda entre ses bras.

Il était plus que temps. Elle tremblait de froid à cause de la flaque d’eau qui s’était formée sous elle. Les gouttes qui tombaient sans discontinuer sur son crâne lui faisaient également un mal de chien. Et sans parler du vent qui lui avait déjà envoyé plusieurs tuiles, qui avaient manqué de peu de s’écraser contre elle.

Soudain, les deux objets se mirent à vouloir quitter ses mains. Ils s’élevèrent dans les airs et s’arrêtèrent quelques mètres plus hauts. Lora put apercevoir de nombreuses autres lumières qui se mettaient à grimper à leurs tours, avant de se stabiliser dans le ciel. Elles se découpaient dans le ciel noir, et ne vacillaient que légèrement malgré les bourrasques.

            Elle vit alors que l’objet rectangulaire se mettait à changer d’aspect. Il changea de taille pour devenir trois fois plus grand. Lora ne resta cependant pas plus longtemps afin de se questionner sur les miracles de cette « technologie ».

            Elle se releva et s’approcha du bord du toit. Hélas, la jeune femme avait mal attaché l’échelle. Celle-ci s’était faite emporter par le vent. Lora se pencha au-dessus du vide à la recherche de prise pour ses pieds, quand la voix de Taseo retentit dans le ciel.

– Peuple d’Aquilion ! Ecoutez-moi !

Lora garda les yeux rivés sur l’écran. Le visage du chef de la résistance était apparu sur les rectangles flottants. Ses lèvres bougeaient à mesure que les enceintes crachaient ses paroles, dans une parfaite synchronisation. 

            La jeune femme entendait sa voix venir de tous les côtés, traversant le vacarme de la tempête. La disposition ingénieuse des micros et caméras faisait que le discours de Taseo semblaient venir du ciel même. Peu importe l’endroit dans la ville où l’on se trouvait, il était impossible d’y échapper.

            – Regardez-moi ! J’ai quelque chose à vous dire ! s’exclama la voix artificielle de Taseo.

            Lora vit les Rouges-Pontois ouvrir leurs fenêtres, au mépris du vent et de la pluie qui s’insinuait dans leurs maisons. La jeune femme entendait les murmures de ceux qui étaient les proches d’elle, partagés entre la frayeur et une curiosité dévorante.

            De longues minutes passèrent, durant lesquelles Taseo continuait d’appeler au rassemblement du peuple. Tous devaient écouter son message.

            Lora aurait dû aller s’abriter. Pourtant, elle éprouvait le besoin de rester. Et d’écouter ce pour quoi elle avait si durement combattu.

 

            Dans l’entrepôt, un rebelle signala à Taseo qu’il avait été entendu. De plus petites caméras, situées à l’arrière des écrans et des micros, leurs permettaient de constater les diverses réactions des Rouges-Pontois. Appuyés sur leurs fenêtres, debout sur le pas de leurs portes, ou dans la rue même pour ceux qui n’avaient pas de toits.

            La peur suscitée par ces étranges objets flottants, et ce visage démultiplié partout dans la ville, semblait déjà avoir désertée les visages. Ceux-ci n’exprimaient plus que fascination.

            – Ils sont suspendus à tes lèvres ! cria Maddy. Continue ! Ne lâche rien !

            Taseo essuya rapidement son front, d’où de petites gouttes de sueur commençaient à perler, et fixa de nouveau l’objectif.

            – Mon nom est Taseo. Pour ceux d’entre vous qui ne me reconnaitraient pas, sachez que l’on me connait davantage sous le nom de Sergio, le serviteur de la princesse. Cela n’était qu’une façade. Il ne s’agissait pas là de mon véritable rôle, mais d’une couverture. J’étais en réalité son espion, chargé d’infiltrer Concordium et d’en rapporter des informations cruciales pour notre victoire sur eux. C’est ce que j’ai fait, durant des années. Du moins, jusqu’à ce que mon séjour là-bas ne m’ouvre les yeux.

            » On vous a mentit. Tout ce que vous pensiez être vrai, sur notre royaume et son histoire, est faux.

            Taseo fit une pause, le temps de laisser les citoyens d’Aquilion digérer ces premières révélations. A travers les caméras, ses compagnons pouvaient observer les faciès incrédules des Rouges-Pontois. Des murmures s’élevaient par-dessus la tempête, mêlant questionnements et incompréhensions.

 

            De son côté, Lora pouvait aussi les entendre. Et comme eux, la jeune femme se posait de nombreuses questions. Elle savait que Taseo avait pour but de renverser la couronne, mais elle ignorait toujours quels arguments il comptait avancer pour convaincre le peuple de se soulever. Elle fixa plus intensément encore l’écran, suspendue aux lèvres du révolutionnaire.

 

            – C’est pourquoi je suis ici aujourd’hui, reprit Taseo. J’ai rassemblé des citoyens qui, tout comme moi, souhaitaient voir du changement au sein de notre royaume. Chacun avait ses propres raisons de vouloir le faire, mais au final, nous nous sommes tous unis face à l’adversité.

            » A présent, il ne tient qu’à vous aussi de nous rejoindre ! De nous aider dans notre combat, pour une société plus juste et égalitaire ! Et sans mensonges !

 

            En haut de la cathédrale, le Saint-Premier écoutait le discours de Taseo avec une incroyable sérénité. A ses côtés, les cardinaux, qui l’avaient rejoint, tremblaient fortement. Abel savait que ce n’était pas à cause du froid.

            – Alors c’était lui le voleur, murmura l’un d’eux. Nous sommes fichus ! Votre Sainteté ! Il faut nous enfuir avant que la populace nous fasse subir un terrible sort ! cria-t-il par-dessus le vent.

            Le Saint-Premier ne dit rien, fixant toujours l’écran qui planait au-dessus de la cathédrale.

            – Nous enfuir ? murmura-t-il d’une voix glaciale.

            Il se retourna lentement. Les yeux du cardinal s’agrandirent d’effrois. Les autres religieux reculèrent. Une lueur de folie dansait dans les yeux d’Abel.

            – Nous enfuir ? répéta-t-il d’une voix calme. Suggérez-vous, Cardinal Faldrik, d’abandonner toutes nos croyances ? De laisser ce qui nous appartient, et de droit ? D’abandonner les Dieux ?

            Le cardinal déglutit, mais soutint le regard du Saint-Premier. Il ouvrit la bouche et dit d’une voix tremblante :

            – Mais enfin, Votre Sainteté… Vous savez comme moi que… tout ceci… ne peut être que voué à l’échec.

            Ses mains tremblantes se positionnèrent naturellement devant son visage. Un mince sourire effleura les lèvres du Saint-Premier. Le cardinal se détendit. Abel le saisit alors par le col de sa soutane et le jeta dans le vide.

            Son cri s’entendit à peine à travers la tempête. La pluie dense avait avalé son corps, l’empêchant d’être visible sur le sol du parvis de la cathédrale.

            Abel se tourna vers les autres cardinaux.

            – Quelqu’un d’autre a envie de blasphémer ?

            Ils secouèrent la tête, leurs visages fixant leurs chausses.

            – Bien, approuva Abel. Cette église, n’est pas la place des pêcheurs. (Il regarda l’écran avant de fixer à nouveau les cardinaux) Nous devons trouver sa cachette ! Et l’arrêter avant qu’il ne détourne nos ouailles du droit chemin.

            – Mais comment ferons-nous sans magie ? demanda l’un des cardinaux, qui regretta aussitôt sa question.

            Fort heureusement, le Saint-Premier ne fit rien pour tenter de le tuer lui aussi.

            – Les Dieux sont avec nous, répondit-il. Cela devrait vous suffire.

            Le cardinal hocha rapidement la tête.

            – Allons-y, ordonna Abel.

 

            Dans le palais, les révolutionnaires avaient rassemblé les nobles et les soldats dans la salle de réception. Agenouillés sur le sol, les mains attachées derrière le dos, avec des lames d’épées posées près de leurs cous. 

            Seuls les enfants et adolescents avaient été mis à l’écart, dans les cuisines. Il était pour l’heure hors de question qu’ils assistent à l’exécution de leurs parents, et encore moins qu’ils soient tués à leur tour. Taseo déciderait plus tard de leur sort. Une partie des nobles manquaient à l’appel. Ceux restés chez eux (pour une grande majorité parce qu’ils désapprouvaient l’ascension au trône du duc DeSabror.), seraient arrêtés en temps et en heure. De toute manière, la tempête allait rapidement les repousser dans leurs confortables maisons s’il leur prenait l’envie de s’enfuir.

            L’absence du roi était toutefois un problème. La reine avait assuré l’avoir enfermé dans sa chambre, pourtant, celle-ci se trouvait vide au moment où les rebelles étaient entrés. Le bonhomme s’était visiblement enfui, accompagné de ses gardes royaux.

            Dans la salle, Eloïse toisa les nobles. Elle s’attira en retour leurs regards noirs et menaçants, en particuliers de ceux qui l’avaient reconnu. La jeune femme remarqua que ses parents n’étaient pas présents. Cela n’avait rien d’étonnant. Les connaissant, ils se terraient dans leur bel appartement du centre-ville. Ils s’estimaient bien trop supérieurs intellectuellement aux autres nobles pour accepter de se mêler avec eux lors d’une simple fête avec alcool, ragots et petits fours.

            Il était plus que temps que le royaume apprenne la vérité sur la magie. Etant de noble naissance, Eloïse avait appris à la maitriser, mais tout comme son frère, avait finalement choisi les armes des soldats quand, arrivée à l’âge adulte, elle avait eu vent des secrets qui se cachaient derrière.

            La jeune femme se dirigea soudain vers les grandes fenêtres du mur face aux prisonniers. Avec l’aide deux compagnons, ils ouvrirent l’une d’elles en grand.

            Un écran se tenait juste derrière. Le visage de Taseo les fixait tous, tandis que le micro crachait les paroles incriminantes. Eloïse regarda les nobles avec un sourire satisfait. Ils savaient parfaitement ce qui allait suivre.

            Mais la guerrière savait aussi qu’ils ne renonceraient pas sans se battre.

 

            – J’ai une révélation à vous faire, continua Taseo. Au sujet de la magie !

            Le rebelle s’empara d’un sac à ses pieds et se saisit de son contenu.

            – La magie n’existe pas !

Il brandit un gros cube de métal devant la caméra. Il était gris, strié de veines bleutées, et chaud entre ses mains.

– Voici avec quoi les Magisners accomplissent leurs soi-disant miracles ! Il n’y a pas de magie ! Il n’y a qu’une forme plus évoluée de science ! La même qui sert à construire nos ponts et à guérir nos maladies ! Les nobles et l’église ont fabriqué des outils, qu’ils utilisent avec ceci ! (Il agita le cube) Les Dieux n’ont rien à voir là-dedans ! Ils ne sont qu’invention eux-aussi ! La magie a été créée par l’humain et peut-être utilisée par n’importe qui…

Taseo fit signe à ses camarades de se saisir de la bâche recouvrant la machine.

– …et je peux le prouver !

Le tissu glissa sur le sol, révélant une construction haute d’une dizaine de mètres, d’une forme se rapprochant de celle d’un œuf. Elle était constituée de plaques de métal, soudées entre elle parfois de manière un peu hasardeuse. A sa base, de larges tuyaux serpentaient sur le sol, reliés à un générateur d’électricité. Le cube entre les mains de Taseo servirait à l’activer. Qui contrôlait le cube contrôlait la « magie ».

Le haut de la machine était ouvert, laissant apparaitre un réacteur qui pulsait d’une lumière bleue, et attendait d’être utilisé.

Taseo fit signe à ses camarades d’ouvrir le toit de l’entrepôt. La pluie et le vent s’y engouffrèrent, mais ne freinèrent en rien le révolutionnaire.

Il appuya sur l’une des faces du cube.

La machine se mit en marche.

Un puissant bourdonnement emplit l’entrepôt, surpassant le sifflement du vent. Le réacteur se mit à tourner à toute vitesse, la machine s’ébranla en tremblant légèrement. Taseo pria pour qu’elle tienne le coup.

Une immense colonne d’énergie bleue jaillit du réacteur et se dirigea vers le ciel.

 

Lora eut un mouvement de recul. Terrorisée par cette soudaine apparition, elle se plaqua contre un mur. Qu’était-ce là que cette folie ? D’abord, Taseo prétendait être un Magisners, et maintenant, voilà qu’il s’amusait avec la magie ! Cette colonne de lumière allait tous les détruire !  

Finalement, la colonne cessa tout à coup de monter et se figea à environ deux kilomètres de hauteur. Puis l’énergie accumulée se mouva. Elle se déplaça jusqu’à englober la ville entière sous un dôme.

Lora comprit alors. Le dôme, qu’elle pensait au départ comme une prison, les protégeait de la tempête ! La pluie avait cessé de marteler son crâne et se déversait à présent le long de la coupole. Le vent ne soulevait plus les toits et les arbres, au lieu de quoi il claquait désespérément contre le dôme. Sa surface lisse et transparente permettait de regarder le ciel noir se déchainer sur Pont-Rouge, sans que celui-ci ne puisse faire le moindre dégât. 

La jeune femme entendait clairement les Rouges-Pontois qui s’extasiaient devant ce miracle. Mais qui se disputaient également sur les propos de Taseo. La magie n’était-elle vraiment qu’un mensonge ?

Les esprits menaçaient de rapidement s’échauffer. Lora devait regagner l’entrepôt. Dans le ciel, Taseo clamait toujours son discours.

 

– Voyez ! Voyez ce que la magie permet de faire ! Ce que les Magisners pourraient accomplir pour nous ! Au lieu de quoi, ils s’en servent pour asseoir leur domination !

» Ce métal, que nos prisonniers, mais aussi les plus démunis d’entre vous, récoltent dans les mines, c’est à cela qu’il sert ! A contrôler la magie !

 

Au même moment, les rebelles déguisés en soldats, qui jusque-là n’avaient pas bougé, s’élancèrent.

Les Rouges-Pontois furieux remontèrent les rues de la capitale. Certains préférèrent se cacher, sentant le danger des conflits à venir.

Les cardinaux et Abel se préparèrent à défendre leurs idéaux.

 

Et pendant ce temps, perchée en haut de la plus haute tourelle du palais, une silhouette observait le changement qu’elle avait contribué à orchestrer.

 

*

 

            – Je suis désolé, Venzio.

            – Ferme-la Etel, je n’ai pas envie de t’entendre pour le moment.

            – Tes souvenirs vont finir par revenir tu sais. Maintenant que la porte a été forcée, elle ne peut que s’ouvrir.

            – Je sais ! Mais cela viendra en temps et en heures. Pour le moment, savoir que tu viens de Concordium, et moi aussi apparemment, me suffit amplement. La suite attendra de meilleurs jours pour qu’on la raconte.

            Etel se tut.

            C’était bien la première fois que Venzio parvenait à avoir réellement le fin mot sur le démon – ou quoi qu’il puisse être. Il avait espéré que la première fois que cela arriverait, il déboucherait une bouteille de grand cru pour fêter cela dignement, tandis qu’Etel râlerait dans sa tête.

            Au lieu de quoi, il se trouvait – encore ! – dans une cellule. Il avait émergé il y a à peine une heure, dans un brouillard très déplaisant (et avec des menottes dans le dos). Il se souvenait juste s’être brusquement endormi.

            Venzio ne saurait dire depuis combien de temps il était enfermé. L’étrange cellule aux parois blanches et matelassées ne possédait aucune fenêtres. Mais il n’avait cependant pas particulièrement faim, ou envie d’uriner. Juste la bouche sèche à cause du manque d’eau. Il jugea qu’il ne devait s’être écoulé que deux ou trois heures.

            En revanche, il ignorait ce qu’il était advenu d’Athéna. Il lui sembla logique qu’elle soit encore en vie, sinon le directeur Ross les aurait tous les deux fait tuer depuis longtemps.

            Venzio entendit soudain des pas venant du couloir. La porte de sa cellule s’ouvrit seulement quelques instants plus tard sur le directeur du laboratoire.

            Il resta debout sur le pas de la porte, observant Venzio par-dessus ses lunettes en demi-lunes. Puis il entra, et s’installa sur une chaise que lui donna un vigile. Ce dernier referma la porte derrière lui, laissant seuls le scientifique et le mercenaire.

Le silence s’installa durant de longues minutes. Au bout d’un moment, voyant que le directeur se contentait toujours de le fixer, Venzio s’occupa en faisait rebondir l’arrière de sa tête contre le mur.

– C’est fascinant, dit tout à coup Adler Ross. Vraiment fascinant.

– De quoi ? Faire rebondir sa tête comme ça ? Non, pas tant que ça.

Venzio s’étonna de son propre ton provocateur, lui qui cherchait d’ordinaire à éviter les conflits. Son instructeur, du temps où il suivait sa formation de soldat, lui avait expliqué qu’il utilisait la provocation comme système de défense lorsqu’il était confronté à quelque chose qu’il ne comprenait pas. Ou lorsqu’il ressentait une grande peur. Dans ces moments-là, Venzio ressemblait alors à Etel.

Le directeur ricana.

– Tu es vraiment une personne spéciale, tu sais ?

Adler avança lentement sa main vers le mercenaire, comme s’il eut voulu approcher une bête sauvage. Venzio lui cracha au visage.

Le scientifique recula sur sa chaise. Il retira ses lunettes et les secoua pour en chasser la bave, puis prit son temps pour les essuyer sur sa blouse.

– J’ai vraiment bien fait de laisser Athéna s’échapper d’ici. Puis de faire en sorte que vous reveniez. Votre rencontre était vraiment inespérée.

Les yeux du mercenaire s’agrandir. Adler partit de nouveau dans un rire moqueur.

– Ho allons, Venzio ! Je ne t’aurai pas cru si naïf ! Nous vous avions repéré avant même que vous ne vous approchiez de nos côtes. Si vous êtes entrés, c’est uniquement parce que nous l’avons voulu.

» Nous savions depuis des mois que le professeur et Athéna projetaient de s’évader de Concordium. Avec mes collègues, ainsi que les membres hauts-placés de l’armée, nous avons longtemps débattus sur la démarche à suivre face à ce projet insensé. Notre choix s’est porté sur leur fuite.

» Il était de toute manière prévue d’éliminer le professeur Vancroft, devenu trop gênant pour l’avancée de nos projets. De nouveaux jeunes scientifiques pleins d’avenir n’attendaient que de prendre sa place.

» Vois-tu, l’idée à la base, était de faire d’Athéna une arme, destinée à détruire le royaume une bonne fois pour toute, avec l’aide de cette fameuse « magie » dont vos dirigeants se vante sans cesse ! Mais ce qui nous freinait, c’était notre manière d’agir. Froide, prévisible, prévue d’avance, contrôlée.

» Or parfois, pour gagner une guerre, il faut savoir laisser place à l’improvisation. L’arme inachevée et instable qu’est Athéna représentait ce hasard.

Venzio remua nerveusement. Il voulait que le scientifique se taise, mais en même temps, il voulait en savoir plus. Trop questions restaient en suspens pour qu’il laissa filer cette occasion de connaitre la vérité.

– Pourquoi ce choix ? demanda-t-il. Vous m’avez laissé m’enfuir il y a des années. J’étais censé exploser moi aussi ?

Adler esquissa un sourire satisfait face à la curiosité apparente de son prisonnier. Il remonta ses lunettes sur son nez et se repositionna sur sa chaise, afin de ménager son effet.

– Non, il ne s’agit pas de cela, répondit le scientifique. A l’époque, tu étais un projet raté, que nous envisagions d’éliminer. Mais ta fuite nous a donné une idée : puisque tu as échoué à Aquilion, pourquoi ne pas se servir de toi contre le royaume ? Après tout, tu étais encore connecté à notre Interface. Nous pouvions te surveiller à distance, voir et entendre à travers toi, de la même manière que le fait Etel à l’intérieur de ta tête. Comment crois-tu que nos androïdes vous aient trouvé dans cette maison au bord du lac ?

– Et vous avez voulu reprendre Athéna.

– Encore une fois, tu te trompes. Les androïdes n’avaient non pas pour but de la ramener, mais de déclencher ses pouvoirs.

            Venzio laissa tomber sa tête contre le mur et soupira profondément

– Mais alors pourquoi nous avoir fait revenir à Concordium ? Pourquoi avoir changé d’avis ?

Le directeur se pencha en avant et souffla :

– A cause toi Venzio. Ou, non, plutôt à cause de toi et lui.

Adler pointa le front du mercenaire.

– Etel ?

– Oui. Etel, comme tu l’appelles. A vous deux, vous êtes ce pour quoi j’ai sacrifié tant d’années passées à chercher des réponses pour atteindre mon but ultime : l’immortalité. Je sais maintenant qu’elle passe par la fusion du numérique et de l’esprit, mais que l’équilibre entre ces deux aspects est, disons… mince et difficile à trouver.

            – Je ne comprends pas, fit Venzio. Je ne suis pas immortel.

– Toi non ! Mais ton ami, si. Il n’a pas de corps physique. Il ne peut donc pas vieillir. Il peut vivre éternellement au travers de l’Interface… Qui n’est au final, qu’un vaste champs numérique où il est possible de créer tout ce que l’on souhaite… Une sorte de Paradis en somme !

» J’ai essayé de nombreuses fois d’amener des esprits à vivre au sein du réseau. Mais ils finissaient tous par devenir irrémédiablement fous. Ecrasés par la solitude, ou par le flux d’informations qui leur parvenaient chaque jours par l’Interface.

» Il me manquait une donnée. Une information précieuse. J’ai fini par comprendre qu’il s’agissait de toi. L’esprit humain n’est pas encore prêt à abandonner totalement la réalité de notre planète. Il a besoin d’une ancre, de quelque chose qui le relie à la Terre, un peu comme un bateau que l’on veut arrimer dans l’océan.

» Toi, tu représentes cette ancre. J’ai besoin de vous deux pour comprendre. Et je compte bien percer tous vos secrets.

            Le souffle de Venzio se fit saccadé. Il promenait son regard dans sa cellule, à la recherche d’un point à fixer, comme si celui-ci pût être capable d’éclairer les zones d’ombres de son esprit.

– Mon pauvre garçon… Je vois bien que tu ne saisis rien de ce que je te raconte là. Mais ne t’en fais pas, tout s’éclairera, du moins en partie, quand tes souvenirs reviendront. Ce n’est qu’une question de temps. Et quand bien même tu resterais amnésique… Peu importe. Cela ne m’empêchera pas de vous étudier toi et ton ami.

            Adler se leva de sa chaise et lança un dernier regard à l’homme assis piteusement à ses pieds. Il tourna les talons pour quitter la cellule, quand un puissant coup de pied lui faucha les jambes.

            Le directeur se retrouva contre le sol, avant de sentir un poids sur son dos. Venzio avait appuyé son genou contre sa nuque. Adler cherchait frénétiquement une seringue dans l’une de ses poches, mais ne parvint qu’à en renverser le contenu.

            La pression sur sa gorge se fit plus importante, transformant son souffle en un cri rauque fait de gargouillis. Ses ongles grattaient le sol mou de la cellule tandis qu’il cherchait à se relever.

            Un bruit de porte ouverte violemment retentit alors dans la pièce. Quelques instants plus tard, Adler sentit le poids disparaitre de sa gorge. Il inspira de grande bouffées d’air et crachota tandis qu’il reprenait son souffle avec difficulté.

            Le directeur se redressa lentement et aperçu deux vigiles, qui maintenaient Venzio contre le sol. Celui-ci hurlait et gesticulait, maudissant et insultant le directeur. Une lueur de colère brillait dans ses yeux noisette, les changeant en ceux d’une bête sauvage.  

            – Vous allez bien monsieur le directeur ? s’inquiéta l’un des gardes.

            – Oui… Ça va… répondit Adler entre deux bouffées d’air. Mais a… ppelez un méde…cin.

            Le directeur quitta la cellule, escorté par un troisième vigil qui venait de faire son entrée. Les deux restant lâchèrent Venzio, mais gardèrent leurs tazers allumés au-dessus de lui. Le mercenaire baissa les yeux. Il les ferma pour empêcher des larmes de rage de couler. Un choc électrique mit fin à son dilemme.

            Un bruit de porte qui claque lui apprit que les vigiles venaient de partir. Venzio resta étendu sur le sol, dans un demi-coma, les yeux entrouverts. Il aurait été bien incapable de répondre et encore moins de savoir si ce qu’il voyait était la réalité ou un délire de son esprit inconscient.

Même les ténèbres ne parvenaient pas à se refermer complètement sur lui.

 

– Bon, Venzio, fit Etel au mercenaire toujours en partie évanoui. On est dans une impasse. Il faut qu’on sorte d’ici à tout prix. Pas question que ces fils de pute tripotent mon esprit ou ton cerveau. Sauf que tu te souviens plus comment t’échapper et, surtout, tu voudras jamais laisser Athéna ici. Moi en revanche, je ferais tout ce qu’il faut pour te sortir de là, de grès ou de force.

» Sache donc que je m’apprête à tenter un truc que j’ai jamais fait auparavant, même si je sais que j’en suis capable. J’espère que tu m’en voudras pas. Et que tu resteras en vie.

 

            Les yeux de mercenaire s’ouvrirent soudain. Il inspirait et expirait de grandes bouffées d’air, avec l’impression d’en avoir été privé durant longtemps.

            Il se releva et s’appuya contre le mur, avant d’étirer longuement ses membres.

            – Hooo… Bordel de merde. J’avais oublié ce que ça faisait d’avoir un corps, fit Etel. J’ai l’impression qu’être rempli de cailloux. Et en plus je dois me taper ses rhumatismes.

            Après avoir fait craquer toutes les articulations de son corps, Etel tenta de se relever. Il vacillait dangereusement, et trébucha plusieurs fois avant d’acquérir le parfait contrôle du corps de Venzio.

            – Bon… c’est déjà un point positif.

            Etel posa ensuite ses yeux sur le contenu de la poche du directeur qui gisait toujours sur le sol. Dans la précipitation, personne n’avait pensé à le récupérer. Ainsi que la chaise. Le démon avisa une seringue – sans doute remplie d’un liquide anesthésiant – et un badge de blouse accroché sur une épingle à nourrice. 

            Etel propulsa la seringue au loin avec un coup de pied rageur. Il se saisit ensuite du badge, moyennant un important numéro de contorsion, et s’installa sur la chaise. 

– Couillons de vigils, marmonna-t-il.  

Tandis qu’il triturait ses menottes à l’aide de la pointe de l’épingle, Etel en profita pour appeler son ami :

– Ho Venzio ! T’es toujours là ?

Pas de réponse.

– Ho bordel… faites que j’l’ai pas tué, par pitié.

            Un déclic lui indiqua que les menottes s’étaient ouvertes. Etel s’en débarrassa vivement, et secoua ses épaules et ses bras endoloris.  

            – Bon… le reste doit pas être plus compliqué qu’il y a vingt ans !

            Etel s’assit dans un coin de la cellule, le plus proche de l’entrée, les mains proches du dos pour simuler des menottes, et attendit qu’une infirmière lui apporte à manger.

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