Chapitre 13 – Le trésor de l’apothicaire

Par jubibby

Le soleil était encore bas dans le ciel lorsqu’Emma et William entrèrent dans Castelonde. Ils avaient quitté la cabane du vieux cèdre la veille après y avoir passé une journée et une nuit à se reposer et à refaire le monde à leur façon. Ils s’étaient mis d’accord pour passer à la Foire du Printemps avant de se séparer vers leurs destinations respectives. Emma était ravie de la compagnie de son ami durant cette nouvelle journée de marche en direction de la cité, durant cette nuit qu’ils venaient de passer à la belle étoile. Mais elle n’en oubliait pas moins sa mission. L’audience du roi au cours de laquelle les fiançailles du prince Édouard devaient être annoncées était prévue dans trois jours : cela ne lui laissait plus beaucoup de temps pour finir de s’y préparer.

La jeune femme n’était pas revenue dans la ville depuis qu’elle s’en était enfuie, le sac rempli du pain, des oranges et de la viande séchée qu’elle avait volés au marché. Depuis le jour où elle avait rencontré ce jeune homme, Édouard. Elle n’en avait pas parlé à William mais n’avait cessé de repenser à cette journée qu’ils avaient passée ensemble et à la manière dont ils s’étaient séparés.

Ces derniers mots si énigmatiques qui étaient restés en suspens l’interrogeaient. « Je ne suis pas un fugitif. ». Qu’avait-il voulu dire par là ? Elle s’était plusieurs fois posé la question, sans pour autant y trouver de réponse sensée. Édouard avait tout l’air d’un homme en fuite, perdu, innocent. Que pouvait-il bien avoir à cacher ? Rien d’inquiétant, elle en était convaincue. Était-ce la raison pour laquelle elle lui avait proposé de fuir ensemble les gardes qui venaient de les repérer aux abords de Chênevert ? Cela avait été idiot, elle en était consciente : qu’aurait-elle fait de lui alors qu’elle était attendue par les trois membres du conseil de la Ligue ? Elle n’avait pas réfléchi, avait laissé son instinct prendre le dessus. Mais pourquoi ? Cela, elle l’ignorait. Elle s’était surprise à se demander à plusieurs reprises ce qui était arrivé au fugitif après leur séparation. À se demander si leurs routes se croiseraient de nouveau pour qu’elle puisse, un jour, effacer la dette qu’elle avait contractée envers lui en le laissant se sacrifier pour qu’elle puisse rester libre.

– Rendez-vous au campement d’hier soir dans trois heures ?

William venait de tirer Emma de ses pensées alors qu’ils étaient arrivés près de la place où les premiers étals des marchands avaient été installés.

– Très bien. Tâche de ne pas dépenser toute ta fortune ! lui lança-t-elle d’un air moqueur.

Elle entendit distinctement le tintement des pièces tandis que le jeune homme palpait sa bourse dans la poche de son pantalon. Un sourire espiègle se dessina sur son visage.

– Et toi tâche de ne pas t’attirer d’ennuis. Je me charge de la nourriture, il ne faudrait pas que le marchand que tu avais dépouillé l’autre jour te reconnaisse.

– Tu as raison. À tout à l’heure dans ce cas ?

– À tout à l’heure !

William lui adressa un dernier signe de tête avant de tourner les talons et de s’engouffrer dans une ruelle bordant la place, laissant Emma seule. La jeune femme prit une profonde inspiration et observa la place autour d’elle. Tout était anormalement animé ce matin-là. La Foire du Printemps battait son plein et personne ne semblait vouloir qu’elle ne s’arrête. La jeune femme constata que le marché avait grossi depuis sa dernière visite et tous les villageois semblaient désormais se diriger vers les mêmes étals pourtant délaissés quelques jours plus tôt : ceux des tisserands. Emma se mêla aux badauds et tendit l’oreille. La même rumeur était sur toutes les lèvres : les portes du palais royal allaient s’ouvrir. Les villageois ignoraient la raison de cette audience mais aucun n’aurait raté un tel événement. Au contraire, ils voulaient tous se montrer au palais dans leurs plus beaux atours et ainsi attirer l’attention de leur roi.

Emma s’approcha d’un marchand proposant des étoffes de soie de toutes les couleurs. Deux femmes dans la fleur de l’âge semblaient se disputer les précieux tissus, se les arrachant des mains à tour de rôle devant le regard inquiet du commerçant. Emma s’éloigna en secouant la tête et continua son chemin. Tout cela la rendait folle : comment pouvait-on dilapider autant d’argent dans des choses aussi futiles ? Tous ces villageois ignoraient-ils que, plus au sud, certains de leurs semblables mouraient de faim ?

Fendant la foule qui commençait à se compacter, la jeune femme quitta les allées du marché. Il lui manquait encore un ingrédient pour être parfaitement prête pour sa mission et c’était chez l’apothicaire qu’elle trouverait ce dont elle avait besoin. Elle s’y dirigea en longeant les murs, évitant de se faire repérer. Elle ignorait si on la recherchait toujours pour ses méfaits du début de semaine mais, comme William l’avait suggéré, mieux valait ne prendre aucun risque.

La ruelle où l’apothicaire avait élu domicile se révéla plus difficile à trouver qu’Emma ne l’avait imaginé. L’endroit était désert et semblait avoir été abandonné de toute vie. La jeune femme s’approcha de la devanture de l’échoppe : les toiles d’araignées l’avaient envahie, recouvrant jusqu’à la poignée de la porte. Il lui fallut se rendre à l’évidence : la boutique était fermée. Emma laissa échapper une grimace. Voilà qui compliquait son plan.

La jeune femme s’approcha un peu plus, cherchant un message du commerçant. Écartant les toiles blanches d’un geste de la main, elle sonda le bois du bout des doigts, inspectant le moindre recoin, le moindre interstice. Rien. Elle soupira et s’écarta pour observer le bâtiment. À en juger par son aspect général, l’échoppe avait dû fermer il y a des mois de cela, probablement bien avant le début de l’hiver. Emma balaya la ruelle du regard : il n’y avait personne à l’horizon. Les villageois s’étaient probablement tous regroupés au niveau de la Foire. Avec un peu de chance, il restait de ce qu’elle cherchait à l’intérieur. L’occasion ne se représenterait pas, elle devait agir. Maintenant.

Elle s’approcha de la porte d’entrée et, lentement, agrippa la poignée. Elle la tourna dans un sens, puis dans l’autre mais rien ne se produisit. Il lui fallait de toute évidence se servir d’un objet tranchant pour arriver à ses fins. Elle jeta un regard par-dessus son épaule pour s’assurer qu’elle était toujours seule puis attrapa le poignard qu’elle cachait dans sa botte et le glissa dans l’interstice entre la porte et le linteau. Puis, d’un coup sec, elle frappa le métal qui retenait l’entrée de l’échoppe fermée. Le verrou, gelé par le froid de l’hiver, sauta immédiatement et la clenche céda : la porte s’ouvrit.

Sans attendre, Emma s’engouffra dans l’échoppe et referma la porte derrière elle. Il lui fallut quelques secondes pour s’accoutumer à la pénombre ambiante. Elle comprit immédiatement que le lieu avait été visité : les meubles avaient été retournés, certains vidés de leur contenu, les autres renversés dans toute la pièce. Des bouts de parchemins gisaient au sol ainsi que de nombreux bocaux et herbiers. La jeune femme attrapa l’un des papiers qui se trouvaient à ses pieds et y jeta un œil. Une recette d’onguent pour les brûlures. Cela pourrait s’avérer utile. Elle plia le parchemin et le glissa dans la poche de son sac.

S’avançant vers le fond de la pièce, la jeune femme pénétra dans ce qui avait dû autrefois être la réserve de l’apothicaire. Comme le reste de l’échoppe, elle avait été vidée précipitamment. Des sachets gisaient au sol, épars, recouverts par un liquide à l’odeur nauséabonde. Emma se concentra sur ce qu’elle cherchait : des ingrédients nécessaires à la confection d’un poison mortel au moindre contact. Elle connaissait différentes recettes, plus ou moins efficaces, et toute sa stratégie dépendrait de ce qu’elle trouverait ici.

Emma déposa son sac dans un coin de la pièce et entama sa recherche. Méthodiquement, elle examina chaque bocal, chaque tiroir, chaque herbier. La jeune femme procédait prudemment, restant à l’affût du moindre bruit. Elle aurait été bien en peine d’expliquer ce qu’elle faisait là. Certains bocaux avaient été cassés et avaient répandu leur contenu au sol. Privées de leur liquide de conservation, certaines herbes s’étaient totalement décomposées.

Après un examen approfondi, rien de ce qui avait été laissé dans cette pièce ne se révéla intéressant pour elle. Des herbes desséchées dépourvues de toute propriété, des fioles cassées rendues inutilisables, des recettes d’onguent dont la moitié des instructions avait été détruite… Elle dut se rendre à l’évidence : elle ne trouverait pas ce qu’elle cherchait ici.

Reprenant son sac, Emma se dirigea vers la sortie. Alors qu’elle allait ouvrir la porte de l’échoppe, une idée lui traversa l’esprit. Elle tourna les talons et se dirigea vers le fond de la boutique, non pas vers la réserve mais vers ce qui avait été autrefois la chambre de l’apothicaire. Un étroit escalier caché derrière un comptoir y menait. La jeune femme se souvenait que les commerçants avaient pour habitude de garder leurs marchandises les plus précieuses dans un endroit sûr. Avec un peu de chance, l’apothicaire n’aurait pas eu le temps de récupérer ses effets personnels.

La pièce était dans un piteux état, comme le reste de l’échoppe. Le matelas de plumes avait été éventré, les meubles renversés, les fenêtres brisées. La pièce avait manifestement été visitée, restait-il seulement quelque chose à récupérer ? Emma se dirigea vers la commode dont les tiroirs avaient été tirés et, méthodiquement, fouilla chacun d’eux. Hormis quelques vêtements poussiéreux, rien d’intéressant ne se trouvait là. Elle se dirigea vers le cabinet de l’apothicaire qui avait été retourné et s’agenouilla pour voir s’il y restait quoi que ce soit. Mais il n’y avait rien, une fois encore. Elle se releva, prise de sueurs froides. Tous ses espoirs reposaient sur ce qu’elle pourrait trouver dans cette échoppe : allait-elle réellement repartir les mains vides ?

Soudain, son regard s’attarda sur une lame de parquet. Celle-ci n’était pas tout à fait de la même couleur que ses voisines, comme si elle avait été posée à un moment différent. La jeune femme s’approcha, balaya les plumes qui s’étaient répandues tout autour et s’agenouilla. Du bout des doigts, elle sonda les contours de la lame de bois. Sur le côté gauche, elle sentit une petite ouverture. Elle attrapa son poignard, le glissa dans l’interstice puis appuya dessus. Le bois bascula instantanément et un trou se fit jour dans le parquet. Au fond se trouvait une petite boîte en fer. Emma glissa son bras et remonta l’objet.

La boîte était de petite taille et avait été gravée du sceau de l’apothicaire. La jeune femme souffla dessus pour retirer la poussière qui la recouvrait et passa son doigt sur les gravures présentes sur le métal : elles étaient d’une finesse rare, cela était de toute évidence un grand travail d’orfèvre. Tout cela rendit Emma songeuse. Comment pouvait-on partir en laissant derrière soi un objet d’une telle valeur ? L’apothicaire était-il parti à la hâte, voyant que son échoppe avait été mise sens dessus dessous, ne prenant pas même le temps de rassembler ses affaires les plus précieuses ?

Un bruit au rez-de-chaussée tira Emma de ses pensées : quelqu’un était entré dans l’échoppe. Précipitamment, elle glissa la boîte de fer dans son sac et regarda autour d’elle. Elle ignorait qui pouvait se trouver au rez-de-chaussée mais une chose était certaine, cela ne lui disait rien qui vaille. Elle balaya la pièce du regard à la recherche d’une cachette mais les lieux étaient dans un tel état qu’il était impossible de ne pas y être vu. Sans un bruit, elle remit la lame de parquet en place et se dirigea vers la fenêtre. Le verre y avait été brisé, laissant le vent s’engouffrer dans la chambre de l’apothicaire. Elle se pencha sur le rebord et constata que la pièce, comme la devanture de l’échoppe, donnait sur une ruelle déserte. Bien, au moins elle ne risquait pas de tomber sur ceux qui s’étaient introduits dans l’échoppe en passant par là.

S’assurant d’un bref coup d’œil que personne ne se trouvait là, Emma se glissa sur le rebord de la fenêtre. Elle s’extirpa de la pièce puis, sans un regard en arrière, escalada la façade du bâtiment. Elle prit la fuite par les toits, laissant derrière elle tout espoir de trouver là de quoi terminer la préparation de sa mission.

 

Emma était arrivée la première à leur lieu de rendez-vous. Elle n’était pas retournée à la Foire après sa déconvenue chez l’apothicaire, craignant d’avoir été suivie. Au lieu de cela, elle avait préféré quitter la ville aussitôt, faisant de nombreux détours au travers de la forêt, évitant les sentiers officiels, leur préférant parfois la voie des arbres. Elle ne s’était pas arrêtée à un seul moment pour étudier la boîte du marchand et n’avait cessé de se demander ce qu’elle pouvait renfermer.

Leur campement de la veille avait été sommaire et, pourtant, Emma le reconnut sans peine : l’herbe écrasée là où ils s’étaient allongés pour la nuit, cette souche contre laquelle elle s’était adossée en riant aux éclats des plaisanteries de William, le sol cramoisi là où leur feu s’était consumé pendant qu’ils dormaient. L’endroit, éloigné de la route, leur avait tout de suite paru idéal pour leur halte nocturne.

La jeune femme s’assit contre la souche, déposant son sac à ses pieds. Elle l’ouvrit et en sortit son contenu devant elle, faisant ainsi l’inventaire de ses maigres possessions. La petite bourse remplie de l’argent des brigands, la recette qu’elle avait trouvée chez l’apothicaire, quelques remèdes divers, les restes du lapin qu’ils avaient capturé et rôti la veille au soir enveloppés dans un vieux linge, deux pierres, et, enfin, la boîte en fer.

Cet objet l’intriguait au plus haut point : pourquoi l’apothicaire l’avait-il laissé derrière lui et que pouvait-il contenir de si précieux ? Elle le retourna en tous sens, passant ses doigts sur les nombreuses inscriptions qui avaient été gravées tout autour. Elles ne formaient aucun mot, aucune phrase sensée, pourtant, Emma devinait qu’elles devaient avoir une signification. Tout cela restait bien énigmatique. La jeune femme tenta d’ouvrir la boîte mais sans succès. Un mécanisme devait bloquer l’ouverture.

À l’avant se trouvait un petit orifice pour accueillir ce qui devait être une clé. Emma attrapa son poignard et le glissa dans le trou, espérant ainsi débloquer l’ouverture. Toutefois, rien ne se produisit. La jeune femme eut même l’impression que rien ne se trouvait derrière cette serrure. Un leurre peut-être ? Elle reprit son examen de la boîte à la recherche de la vraie ouverture mais rien ne ressemblait à ce qu’elle connaissait.

L’ingéniosité de l’objet et les gargouillements répétés de son estomac la poussèrent rapidement à abdiquer. Elle se releva et partit à la recherche de combustible. Instinctivement, elle se dirigea là où elle avait trouvé du bois sec en abondance la veille et en rapporta un fagot. Préparant son combustible à partir de feuilles séchées, elle attrapa les deux pierres qu’elle avait sorties de son sac et les frappa l’une contre l’autre pour produire une étincelle. Le résultat ne se fit pas attendre et Emma souffla dessus jusqu’à ce que les premières flammes apparaissent. Alors que le feu commençait à crépiter, elle s’empara des restes de lapin et les embrocha sur un long bout de bois pour les faire réchauffer.

Ses yeux se perdirent dans le vague des flammes léchant la viande tandis que son fumet se faisait peu à peu sentir. Hormis cette boîte qu’elle ne parvenait pas à ouvrir, elle n’avait rien trouvé de ce qu’elle avait cherché dans l’échoppe. Son contenu l’aiderait-elle pour sa mission ? Elle l’espérait : cet apothicaire était connu pour guérir les maux comme pour les créer. Si les rumeurs disaient vrai à son sujet, alors il devait avoir en sa possession du poison. Et où le cacherait-il sinon dans une étrange boîte en fer cachée sous une lame de parquet ? Oui, vraiment, Emma espérait percer le mystère de sa trouvaille et par là-même achever son plan pour tuer le prince Édouard.

Un craquement de brindilles sur sa gauche la fit se relever promptement dans cette direction, la brochette de râbles de lapin en avant. William se tenait là, un large sourire fendant son visage.

– Moi qui pensais te faire une surprise en arrivant le premier, je vois que tu m’as devancé !

Emma baissa le bout de bois qu’elle tenait, rapprochant la viande des flammes, soulagée que son ami soit de retour.

– J’espère que tu comptais m’en laisser un peu ? ajouta-t-il en désignant le lapin qui réchauffait lentement.

– Évidemment ! On peut dire que tu tombes toujours à pic lorsqu’il s’agit de nourriture.

Emma adressa un clin d’œil à son ami et tous deux s’assirent autour du feu.

– Alors, qu’a donné ta piste ? Ce paysan de… Granfeuille, c’est ça ? Tu l’as retrouvé ?

– Oui, il était bien monté à Castelonde pour la Foire du Printemps. Je l’ai retrouvé servant un tanneur mais l’homme ne s’est guère montré bavard. Il a bien dit qu’il avait vu ma sœur quelques semaines après son arrivée dans le Sud mais elle serait selon lui rapidement repartie. Pour Rochefer.

– Rochefer ? balbutia Emma. Mais n’est-ce pas justement là d’où tu venais ? Là où tu avais trouvé cette nouvelle piste ?

– Oui, et selon les villageois que j’avais interrogés, Marie était restée plusieurs mois à Granfeuille avant d’en repartir. Il s’y est forcément passé quelque chose. Ce paysan et tous les autres avant lui ont refusé de me dire quoi mais je sais que quelque chose cloche dans tout ça. J’ai écumé toute la région à sa recherche ces dernières années, cette piste était la dernière que j’avais. Le temps joue contre moi ! Oh, pourquoi personne ne daigne répondre à mes questions ?

Emma posa sa main libre sur celle de son ami. Elle savait que cette quête était devenue vitale pour lui, elle comprenait mieux que quiconque qu’il ne veuille pas abandonner. S’il y avait eu ne serait-ce qu’une chance que son père soit en vie, elle serait immédiatement partie à sa recherche. Quitte à ce que cela lui prenne des années, des décennies. Elle sentit son cœur se pincer à cette simple pensée.

Le regard de William, perdu dans les flammes, se décala peu à peu sur cette main compatissante qui tentait de le réconforter. Il leva les yeux vers Emma et la jeune femme put voir qu’ils étaient brillants.

– Tu finiras par retrouver sa trace, j’en suis sûre, lui dit-elle d’une voix douce.

Son ami la regarda un moment, sans rien dire. Le vert de ses yeux d’ordinaire si joyeux s’était teinté de tristesse et Emma savait que ce nouveau revers était celui de trop. Sa volonté, pourtant si inébranlable depuis tant d’années, semblait vaciller. Un mince sourire à la fragilité évidente apparut sur son visage.

– Merci, répondit William. J’ignore si Marie est toujours en vie mais j’ai besoin de savoir ce qui lui est arrivé.

– Je le sais. Et je sais aussi que tu es une tête de mule qui ne renoncera pas tant qu’il n’aura pas trouvé de réponses à ses questions !

– Tu as raison. C’est juste que… toutes ces personnes que j’interroge me regardent comme l’étranger qui vient souiller leurs terres. Aucun ne semble vraiment enclin à m’aider…

– Certains ont pourtant accueilli ta sœur avec joie il y a huit ans. Ils étaient alors bien heureux qu’une étrangère vienne les aider à exploiter la région meurtrie par la Grande Guerre.

– Certains peut-être, mais sûrement pas tous. Sinon pourquoi aurait-elle disparu ?

– Concentre-toi sur ceux qui l’ont aidée alors. Il te suffit d’une seule personne pour te mettre sur la bonne piste.

William laissa échapper une grimace tout en récupérant sa main qu’Emma avait gardée dans la sienne pendant tout ce temps. La jeune femme était profondément convaincue qu’il existait quelque part quelqu’un qui pourrait aider son ami. Il lui fallait simplement trouver la bonne personne. Elle aurait parfois aimé partir avec lui dans le Sud, parcourir ses vastes contrées, questionner les villageois au sujet de sa sœur. Mais cela n’était pas possible ; pas tant que sa mission au sein de la Ligue ne serait pleinement exécutée.

Emma ramena vers elle la viande qui avait fini de rôtir au bout de sa broche de fortune. Elle la tâta prudemment du bout des doigts, s’assurant que la température leur permettrait de manger sans se brûler : les râbles étaient parfaitement réchauffés, ils ne couraient aucun risque. Elle écarta les morceaux de viande de manière à former deux parts égales puis cassa le bout de bois en deux. William attrapa l’un d’entre eux et commença à manger. Emma l’imita, espérant ainsi faire taire les gémissements de son estomac.

– Tu as reçu une nouvelle mission, n’est-ce pas ?

William s’était exprimé d’un ton parfaitement détaché. Il cherchait visiblement à détourner la conversation mais Emma ne souhaitait pas évoquer son action au sein de la Ligue. Son ami ignorait le but précis de l’organisation et cela lui semblait mieux ainsi. La regarderait-il de la même manière s’il savait à quoi elle avait passé ces dernières années ?

– Tu sais bien que je ne peux pas t’en parler. Mais tu peux sans doute m’aider.

La jeune femme attrapa la boîte en fer qu’elle avait laissé à proximité et la tendit à William. Son ami la saisit, intrigué par l’objet.

– Qu’est-ce que c’est ?

La curiosité avait ranimé l’éclat de ses yeux.

– Une boîte que j’ai trouvée chez l’apothicaire où je me suis rendue. L’échoppe avait été retournée en tous sens et c’est tout ce que j’ai eu le temps d’y prendre. Mais je ne parviens pas à l’ouvrir, la serrure n’en est pas une.

– Pour sûr, répondit William en avalant une nouvelle bouchée de viande.

– Que veux-tu dire par là ?

– J’ai entendu dire que des leurres étaient très souvent installés sur de riches coffres pour détourner l’attention d’éventuels voleurs. À en juger par le fin travail d’orfèvrerie de cet objet, il ne doit sûrement pas échapper à la règle. Tiens-moi ça pour que je regarde de plus près.

William lui tendit sa brochette de lapin et saisit la boîte à deux mains. Il la retourna, à la recherche de ce qui lui permettrait de l’ouvrir. Ses doigts glissaient le long des diverses inscriptions, sur les rebords de l’objet. Soudain, Emma le vit s’arrêter sur l’envers de la boîte.

– Là, il y a quelque chose. Un infime décalage entre le métal et l’inscription qui y a été gravée, à peine perceptible. Je parie qu’il y a une deuxième anomalie de ce genre, ajouta-t-il en retournant de nouveau la boîte et en la parcourant de ses longs doigts fins. Et… Bingo !

Clic.

La boîte venait de s’ouvrir sur sa face latérale, là où se trouvait la fausse serrure. Délicatement, William repoussa le couvercle de fer et regarda avec curiosité le contenu de la boîte. Assurément, un objet au mécanisme d’ouverture si sophistiqué devait renfermer quelque chose de précieux. La jeune femme fut presque déçue lorsque son ami en sortit trois petites fioles ainsi qu’un bout de parchemin plié en quatre.

– Étrange. Enfin, peut-être pas si étrange quand on sait que tu as trouvé ça chez un apothicaire.

Le jeune homme rangea les trois fioles et tendit la boîte à son amie, récupérant au passage sa part de viande qu’il attaqua aussitôt. Emma observa une à une les trois fioles. Chacune renfermait un liquide étrange, l’un translucide, l’autre légèrement jaune, le dernier teinté d’un rose très pâle. Rien ne semblait indiquer ce qu’étaient ces liquides et aucun n’avait l’apparence de poison qu’elle connaisse. Elle attrapa le parchemin qui accompagnait les fioles et le déplia sous le regard curieux de William. Le papier était vierge de toute écriture. Elle le retourna mais l’autre face avait elle aussi été laissée intacte.

– Rien ?

– Rien, répondit-elle dépitée.

Voilà qui était fâcheux. Emma disposait de trois fioles, sans doute parmi les possessions les plus précieuses de l’apothicaire, mais sans instructions, il lui était impossible de savoir si cela pouvait servir ses intérêts.

– Pas possible !

Elle leva la tête vers William dont les yeux s’étaient ouverts un peu plus sous le coup de la surprise. Il pointa le parchemin du doigt et Emma laissa échapper un hoquet de surprise en constatant à son tour qu’une trace y était apparue dans un des coins. Il lui semblait pourtant que celui-ci était vierge quelques instants auparavant.

– Rapproche-le du feu.

– Le rapprocher du feu ? Mais je vais le brûler !

– Non, fais-moi confiance !

La jeune femme s’exécuta sur le conseil de son ami. Soudain, d’autres courbes apparurent sur le papier, se rejoignant par endroits pour former des mots.

– Une encre qui se révèle à la chaleur du feu ? s’exclama-t-elle.

– Qu’est-ce que ça dit ?

– Voyons voir : « Fiole 1 : encre sympathique. Fiole 2 : venin de cuboméduse. Fiole 3 : élixir d’amour ». Rien d’autre.

– L’encre sympathique est sûrement celle qui se révèle par une source de chaleur.

– Oui mais comment savoir de quelle fiole il s’agit ?

– Rien de plus simple !

William se leva promptement, jetant dans le feu les restes de la brochette qu’il venait de terminer et scruta le sol de ses yeux. Il s’éloigna un instant avant de revenir avec un tas d’aiguilles de pin dans la main.

– Trempe-les dans chaque fiole et tu sauras laquelle est ton encre.

– Bonne idée. Mais laisse-moi faire, tes gants sont troués et on ne sait pas à quel point ce venin peut être dangereux.

Elle avala son dernier morceau de lapin et jeta les os et le pic de bois dans le feu.

– À ta place je me méfierais tout autant de l’élixir d’amour. Si tu n’as pas succombé naturellement à mon charme légendaire, peut-être que ce liquide pourrait y remédier, lui dit-il d’un ton rieur.

– Ne dis pas de sottises, répondit-elle simplement en souriant à sa plaisanterie.

Elle ignora son regard moqueur et attrapa une aiguille de pin dans le tas que William venait de déposer à ses pieds. Elle ouvrit la première fiole, l’y trempa, traça une ligne sur le parchemin de l’apothicaire et l’approcha du feu. Rien ne se produisit. Elle reboucha la fiole, la mit de côté avec l’épine et renouvela l’opération pour les deux suivantes. De cette manière, elle put identifier l’encre sympathique, celle au liquide légèrement jaune. Elle allait la ranger dans son sac quand elle songea que son ami en ferait sûrement meilleur usage qu’elle.

– Pour toi, dit-elle en lui tendant la fiole.

Les sourcils de William se levèrent aussitôt, surpris par ce présent inattendu.

– Tu en es sûre ?

– Certaine. Tu pourras me donner de tes nouvelles en toute discrétion ainsi.

Emma allongea le bras dans sa direction pour inviter son ami à saisir la fiole mais il semblait toujours hésitant. Il finit par céder devant son air insistant et s’empara du petit flacon d’encre sympathique.

– Bien, il ne reste que deux fioles à identifier. J’ai une idée pour celles-ci, attends-moi là.

William acquiesça tandis que la jeune femme se relevait. La méthode qu’elle avait en tête ne lui plaisait guère mais elle n’avait pas vraiment le choix. Elle partit à la recherche de deux pierres aiguisées qu’elle trouva non loin de là ainsi que d’un vieux bout de bois. Elle retourna près du feu et se constitua une torche sous le regard curieux de William avant de s’éloigner vers l’endroit où ils avaient capturé leur dîner la veille au soir. Si un lapin s’était trouvé là, son terrier devait se situer tout près. Elle ne mit pas longtemps à le repérer, guidée par les empreintes de pattes laissées au sol.

Emma planta sa torche improvisée dans le sol et s’agenouilla. Elle ouvrit la première fiole et déversa une goutte de liquide sur l’angle pointu de la pierre qu’elle venait de ramasser. Puis elle fit de même avec l’autre fiole et l’autre pierre. Marquant une pause, elle expira longuement, comme pour se donner le courage d’aller au bout de sa démarche. Puis elle se releva et reprit sa torche, laissant l’une des deux pierres de côté. Elle déposa le bout de bois en feu à l’entrée du terrier et se posta derrière, à l’affût.

Enfumer ce trou lui rappelait ce qu’elle avait failli elle-même connaître – prise au piège dans le château de Volgir où la fumée et les flammes avaient emporté tous les occupants. Tout comme ses amis d’alors, ces animaux étaient innocents. Ils n’étaient certes pas doués de parole et n’avaient pas la même intelligence que les êtres humains mais méritaient-ils pour autant ce sort ? Le projectile lancé par la fronde de William la veille semblait être en comparaison une mort bien plus douce.

Petit à petit, la fumée commença à envahir le tunnel. Au bout de quelques minutes, un lapin en surgit et la jeune femme lui sauta dessus. Elle ignora ses griffures, ses morsures, ainsi que les autres animaux qui prenaient la fuite. Elle immobilisa sa proie, le plaça entre ses genoux et plaqua sa tête au sol d’une de ses mains. De l’autre, elle l’entailla au niveau du poitrail avec la pierre qu’elle avait préparée. S’il s’agissait du venin – et s’il était efficace – les effets devraient se faire sentir rapidement.

Le lapin se débattit avec force mais Emma le tenait fermement. Il ne lui fallut pas attendre bien longtemps pour que les muscles de l’animal se raidissent et que sa respiration s’accélère. Il était en train de se tétaniser. La jeune femme raffermit sa prise et attendit qu’il se calme. Peu à peu, les muscles se relâchèrent et le lapin n’opposa plus aucune résistance.

Il était mort.

Emma se releva, jeta la pierre au loin et détourna le regard. Elle avait résolu son problème. Elle savait à présent comment elle allait tuer le prince Édouard.

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