Chapitre 13

Par AliceH
Notes de l’auteur : SHIT GETS REAL.

– Agathe, cesse de bouder.

– Je ne boude pas. Je suis sérieuse. Et digne, ajouta-t-elle avec mauvaise foi.

– On dirait une enfant à qui on vient de refuser un deuxième dessert.

– Une enfant sérieuse et digne.

– Pourquoi bouder d'ailleurs ? demanda Eudoxie alors qu'elles avançaient vers Grandbourg.

– Parce qu'il fait froid et que je vais faire mon entrée sur le dos d'un poney qui s'appelle Caramel !

Le jour de Saint Marzanna était blême, avec le ciel d'un bleu aussi glacé que le vent du nord. Agathe avait beau s'être emmitouflée dans mon manteau, elle grelottait. Pire que tout, elle allait devoir apparaître devant tout Grandbourg sur le dos d'un poney à peine digne d'une enfant de neuf ans alors que ses vingt ans pointaient à l'horizon.

– Je n'y peux rien si tu as peur à cheval. De plus, tout le monde est à la fête, donc il n'y avait aucun moyen pour que j'emploie quelqu'un pour conduire le carrosse, expliqua Eudoxie. De toute façon, il y a de plus grandes choses en jeu aujourd'hui.

Agathe se renfrogna un peu plus. Elle était à la fois impatiente et inquiète de savoir quels mystères Isabeau avait pu découvrir sur les Nattier comme sur les Brieux, et surtout, si elle s'était mise en danger à cause d'elles. Sa propre situation lui sembla soudain bien moins périlleuse en comparaison. Malgré son manque flagrant d'élégance, elle tenta de faire bonne figure et trotta à côté de Eudoxie qui ressemblait une nouvelle fois à une géante. Il fallait dire que l'imposante taille d'Onyx aidait. Elle sourit puis tendit une main qu'Agathe saisit avec ferveur.

– Comptes-tu essayer de revoir ton père ou ta sœur ? demanda-t-elle.

– Non. Je ne me sens pas assez forte pour ne serait-ce que la regarder en face.

– Je suppose donc que je ne vais pas pouvoir tenir ta main bien longtemps.

– Désolée.

– Ce n'est... Je comprends, se contenta-t-elle de dire après un instant. Notre situation est une situation à laquelle je ne m'attendais pas moi-même. Mais je l'espérais.

– Ah bon ?

– Je pensais avoir été assez explicite dans mes avances, souleva Eudoxie.

– Je croyais que tu te moquais de moi, expliqua Agathe, rouge jusqu'à la racine des cheveux.

– Il est plutôt amusant de te taquiner, oui. Tu t'emballes très vite. Oh, lâcha-t-elle au même moment que la main d'Agathe, à son grand regret. Voilà du monde.

À quelques dizaines de mètres se trouvait une foule bigarrée, où toutes les jeunes filles portaient de lourdes couronnes de fleurs et de feuilles, et où les hommes soutenaient un immense mannequin en paille accroché à un poteau par de grossières ficelles. Agathe porta la main à sa propre couronne encore perlée de rosée du matin puis suivit Eudoxie alors que Philippe Brieux s'approchait, accompagné de Capucine.

– Mon Seigneur... dit-il en s'inclinant afin de cacher son hilarité très proche. Agathe. Vous pouvez attacher vos montures par là, articula-t-il difficilement.

– Je suppose que les montures doivent être proportionnelles à la taille de leurs cavalières, lâcha Capucine à mi-voix (commentaire que Agathe trouva très déplacé puisqu'elle dépassait Capucine de plusieurs centimètres).

– Tu peux demander aux Delavigne de te prêter leur caniche si tu veux monter avec nous une prochaine fois ! s'exclama-t-elle avant de suivre Eudoxie qui descendait de cheval.

Agathe l'entendit pester à mi-voix après avant applaudir sa répartie alors qu'elle-même affichait un grand sourire satisfait. Elle attacha Caramel près d'Onyx. Elle et Eudoxie suivirent ensuite Philippe jusqu'aux abords du Bois Vert où se trouvait une bonne partie de la ville. Elle se fit violence pour ne pas chercher sa famille dans la foule et se rapprocha discrètement d'Eudoxie qui saluait Honoré et Jeanne Brieux. Ce dernier se tourna en direction de la foule qui discutait et plaisantait bruyamment, attendant le signal du bourgmestre et de la Seigneure de Saint-Nattier avant de commencer les festivités.

– Mesdames, Messieurs, Mesdemoiselles ! clama-t-il avec bonne humeur. Je suis heureux de vous retrouver pour fêter la fin de l'hiver... ou presque. Avec un peu de chance, il va finir par partir, sourit-il. Comme vous le savez, nos croyances sont plusieurs fois centenaires, et dans notre pays, la magie est partout. Malgré certains qui nous jugent superstitieux ou idiots, nous savons tous que l'importance de ces cérémonies n'est pas seulement de nous prémunir du mauvais sort mais surtout de nous retrouver, de renforcer nos liens en tant que communauté et de montrer que nous sommes à jamais liés les uns aux autres.

Un frisson parcourut Agathe à ces mots. Elle plongea le nez dans son épaisse écharpe. Alors qu'elle sautillait sur place afin de se réchauffer, elle aperçut une chevelure rousse familière : Isabeau se trouvait en compagnie de sa tante, à l'arrière du petit cortège. Leurs regards se croisèrent. Le visage d'Isabeau était grave. Agathe se surprit à frissonner une nouvelle fois.

– Nous sommes ensemble ici et maintenant, nous l'étions hier, nous le saurons demain, liés par notre passé, nos liens de cœur voire même nos liens de sang. Voulez-vous ajouter quelque chose ? demanda Honoré qui se tourna vers Eudoxie.

– Votre discours était plus qu'éloquent. Je n'ai rien à y ajouter Monsieur le bourgmestre, dit-elle. Je pense que nous pouvons nous mettre en marche vers la Scarpe.

Des « hourra » et autres rires résonnèrent puis l'imposante Marzanna de paille fut à nouveau soulevée du sol tandis qu'Agathe suivait Eudoxie ainsi que les Brieux, en tête de cortège. Capucine lui adressa un petit clin d’œil tandis que Jeanne Brieux était plus que pâle. Elle semblait sur le point de s'évanouir à tout moment. Agathe savait depuis son enfance que celle-ci souffrait d'une maladie de sang, plutôt commune dans les îles de la mer de Saphir, mais elle ne l'avait jamais vue aussi mal en point. Elle vit Capucine s'approcher de sa belle-mère, visiblement inquiète, et s'entretenir avec elle à voix basse. Elle se rappela également que ses deux sœurs souffraient du même mal, qui l'avait épargnée. Elle fut sortie de ses pensées par des voix fortes qui chantaient pour annoncer l'arrivée du printemps et la fin de l'hiver :

 

Dans la nuit, dans la mort, dans la maladie,

C'est Marzanna, c'est Marzanna qui,

Te voit et te saisit,

Te frappe et te refroidit.

Quand le ciel devient bleu et quitte son gris,

Quand la forêt chante à nouveau,

C'est Marzanna, c'est Marzanna qui,

Parti au fil de l'eau,

Brûle par le feu,

Et rejoint les autres dieux,

Jusqu'à l'hiver prochain, jusqu'à la grand nuit,

Des longs jours d'hiver qui,

Gèlent les corps et les champs,

Le cœur et les gens.

Leur groupe stoppa aux abords de la rivière à l'eau si sombre qu'elle semblait noire. Agathe se mit rapidement hors du chemin de la dizaine d'hommes qui s'apprêtait à jeter la Marzanna de deux bons mètres de haut dans l'eau alors que la foule récitait :

Béni soit le retour du soleil

Heureux soit le petit qui chante,

Bénie soit la nature qui s'éveille,

Heureux soit l'eau de la rivière qui chante,

Heureux soit le cœur des Hommes et des Femmes,

Béni soit le printemps qui sort de son sommeil.

La Marzanna fut jetée dans les eaux troubles de la Scarpe sous les applaudissements nourris. Agathe regarda le courant défaire les tissus noués autour des ballots de paille qui se gorgeaient lentement d'eau. D'ici quelques jours ou semaines, le mannequin serait totalement dissous par les éléments, ce qui serait synonyme du retour des beaux jours. Elle détourna le regard pour me retrouver nez-à-nez avec Isabeau qui lui saisit le poignet et dit juste assez fort pour que les Brieux entendent :

– Agathe, j'aurais à te parler de la part de Faustine. En privé, bien sûr.

Elle resta interdite un instant avant de comprendre son stratagème puis la suivit jusqu'à une petite clairière lugubre. Bois Verts, mon œil. Isabeau regarda à droite et à gauche avant de s'approcher d'elle et de sortir une feuille couverte de notes de ses jupons. Ah bah c'est qu'elle a bien caché ses informations, songea Agathe avant de toussoter.

– Tu as appris quelque chose ? demanda-t-elle à mi-voix.

– Ça, tu peux le dire. Est-ce que tu sais depuis combien de temps les Brieux dirigent Grandbourg ? dit Isabeau qui n'attendit même pas de réponse : ça fait plusieurs décennies. Un peu moins d'un siècle.

– Sans rire ?

– Sans rire. J'ai commencé de leur côté, car beaucoup des archives sur les Saint-Nattier ont brûlé dans l'incendie du château à ce que j'ai compris. J'ai trouvé un vieux contrat-

– Un contrat ? De travail ?

– Un contrat sorcier ! Un contrat de sang, continua Isabeau, qui lie les familles des deux signataires. En l’occurrence, il s'agit d'un ancêtre d'Eudoxie et d'un ancêtre de Philippe et Honoré. Le contrat était bien caché, ce qui s'explique par son âge – presque 100 ans - et par ce qu'il y raconte.

Elle saisit un document et récita :

– « Thibault de Saint-Nattier et Jean Brieux reconnaissent pas ce contrat scellé devant les pouvoirs clairs et obscurs de ce monde et de l'autre, lier leur sangs, leurs familles et leurs destins. Ce contrat sera effectif jusqu'à ce qu'une de ces deux familles ne meure faute d'héritier de sang. »

– D'accord mais pourquoi avoir... hésita Agathe avant de trouver ses mots : pourquoi signer ce contrat ?

– Tu parlais de contrat de travail et je crois y avoir trouvé la raison, rétorqua Isabeau. Ce vieux contrat sorcier était quasi illisible, je n'ai pu en lire que de rares parties. Mais j'ai trouvé un contrat de travail et un contrat de mariage, aux noms de Gwendoline de Saint-Nattier et de Pierre Brieux.

– Il y a eu un mariage entre eux ?

– Il devait. Les Brieux étaient une famille modeste alors. Pierre a été envoyé comme garçon d'écurie chez les Saint-Nattier si je me fie à mes archives – ce que je fais. Ils ont visiblement décidé de se marier, mais le contrat n'a jamais été signé. Gwendoline est décédée peu avant, un an après avoir rencontré Pierre lors de son arrivée au château, à tout juste dix-neuf ans.

– Sa mort aurait pu être causée par ce Pierre ?

– C'est l'explication la plus logique. Après sa mort, le père de Gwendoline n'avait plus d'héritier. Sa succession a été confiée à Horace de Saint-Nattier, le cousin de Gwendoline. Il était prévu qu'ils se marient si je me fie à un autre contrat de mariage, royal cette fois.

Agathe reçut cette information comme un coup de poing dans l'estomac. Elle se mit à faire les cent pas, accompagnée de Isabeau qui partageait son émoi. Alors qu'elle ressassait cent questions et cent indices sans parvenir à les faire coller, elle entendit quelqu'un s'approcher. Agathe se cacha aussitôt derrière un arbre, accompagnée d'Isabeau qui tremblait. Elle doit penser que ce sont les Brieux qui l'ont surprise et viennent la chercher...

En réalité, deux membres de la famille Brieux s'approchaient bel et bien, mais ce ne furent ni Philippe, ni Honoré. Jeanne et Capucine marchaient ensemble, bras dessus, bras dessous. Alors qu'Isabeau faisait mine de partir, Agathe la retint. Elle posa son index sur ma bouche pour lui intimer de se taire. Elle avait un étrange pressentiment.

– Votre grand-mère souffrait aussi d'anémie falciforme ?

– Oui, Belle-Maman. Son maître d'alors, chez qui elle était cuisinière, était un médecin très réputé à la Cour. C'est lui qui a découvert sa maladie, et lui a donné le nom de maladie de Dreyn.

– Et bien, le hasard fait bien les choses, sourit faiblement Jeanne. Je suis liée à la petite-fille de la femme qui a permis de découvrir ma propre maladie. Et vous n'en souffrez pas ?

– Non. Si je me fie à ce que le docteur Dreyn et ses fils en disent, ma maladie est inactive. Mes enfants ont un risque de l'avoir cependant, surtout si Philippe a aussi cette maladie, même dormante.

- Oh.

Agathe vit le visage de Jeanne devenir encore plus pâle qu'auparavant. Elle reprit vite contenance et tapota la main de Capucine en lançant :

– Ne t'inquiète pas, je suis sûre que tout ira bien. Retournons avec les autres.

Capucine l'embrassa sur la joue avant de repartir avec elle sur les lieux de la fête. Lorsqu'elles furent parties, elle se redressa aussi sec. Isabeau la suivit puis s'épousseta en maugréant :

– À quoi ça t'a avancée de nous faire nous cacher dans des buissons pour ça ?

– Je ne sais pas encore. Mais je risque de le découvrir très bientôt. Oh, dit-elle, j'y repense. Tu as eu des pistes sur l'échange de domestiques entre Grandbourg et ici ?

– J'allais y venir, répondit Isabeau qui relisait ses notes. C'est bien le cas. On a plusieurs lettres de recommandation des Brieux envers les Saint-Nattier, avec des avis de renvoi de la maison Brieux. Est-ce que j'ai pu me rendre utile ?

– Je sens un léger sarcasme dans ta voix. Non ?

Isabeau regarda Agathe qui eut peur, l'espace d'un instant.

– Je n'aime pas les Saint-Nattier. Je ne veux pas avoir affaire à qui que ce soit qui aurait pu sauver ma sœur et ne l'a pas fait, ou qui l'a entraînée vers sa perte. Mais il y a des moments où je me dis que Sylviane aurait voulu que je fasse fi de mon ressentiment et d'aider autrui. Même une ennemie, même une inconnue. Je pleure ma sœur chaque jour, comme tu as pleuré ta mère, et même si ça me coûte, je veux pouvoir me dire que ce chapitre est clos, que j'ai fait mon deuil. Maintenant, je dois rejoindre ma tante, si tu veux bien.

Agathe la regarda partir la tête haute. Elle remarqua que les habitants de Grandbourg s'éloignaient petit à petit de la Scarpe et des Bois Verts, et elle se dépêcha de les rejoindre. Elle arriva en queue de cortège puis chercha Eudoxie du regard. Elle sentit soudain qu'on lui saisissait le poignet.

– Philippe ! Ne t'avise pas de refaire ça ! glapit-elle.

– Chut ! lui intima-t-il en resserrant sa poigne. J'ai à te parler.

– De ma sœur ?

– Non. Sauf si tu veux de ses nouvelles ?

– Non, soupira-t-elle avec résignation. Que veux-tu ?

– Tu sais, le prince Maxence va bientôt se rendre dans la région. Et il a des pouvoirs bien supérieurs à ceux de mon père ou de notre Seigneur.

Agathe remarqua son regard fiévreux ainsi qu'un tic qui agitait sa bouche. Elle baissa les yeux pour voir le visage grossièrement peint de la Sainte Marzanna la regarder de ses grands yeux ternes. Son corps fut envahi d'une vague de froid aussi glacial que l'eau de la Scarpe en ce matin triste. Sa main se tendit encore plus dans celle de Philippe qui ne la lâchait toujours pas tandis que les derniers éclats de voix de la foule qui s'éloignait se faisaient de plus en plus faibles. Puis, ils disparurent.

– Et ?

– Et il lui sera possible d'annuler les ordres de notre Seigneur, ainsi que ceux de mon père. Comme celui de mon mariage, expliqua-t-il doucement.

– Quoi ? frissonna Agathe après avoir noté avec effroi qu'il était sérieux. Et Capucine ? Et ma famille ?

– Ta famille ira bien, je te le promets. Quant à Capucine... Ne t'inquiète pas pour elle.

– Agathe ?

La voix d'Eudoxie la coupa juste avant qu'Agathe ne puisse faire remarquer à Philippe qu'elle ne voulait pas rejoindre sa famille était apparemment passablement endettée, au point que son père avait du payer une dot, chose caduque depuis déjà quelques décennies. Dot qu'il n'avait sans doute jamais rendue après à l'annulation de leur mariage, dot obtenue grâce à la vente d'objets appartenant à sa défunte mère, objets qu'elle ne reverrait plus jamais. Elle sentit le bras puissant d'Eudoxie lui serrer les épaules.

– Agathe a trébuché. Je regardais si son poignet allait bien, mentit Philippe avec aisance. Je ferais mieux de rejoindre mes parents et mon épouse.

– Je vous en remercie, Philippe, répondit gracieusement Eudoxie qui n'en croyait pas un mot. Nous vous suivons.

– Je l'espère bien. Vous viendrez nous rejoindre pour déjeuner ? N'est-ce pas, Agathe ? insista-t-il. Tu vas bientôt nous rejoindre ?

 

Étrangement, ces derniers mots sonnèrent aux oreilles d'Agathe comme une terrible menace.

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haroldthelord
Posté le 09/02/2021
Bonjour Alice j’ai lu un chapitre par jour et j’avoue avoir apprécié cette petite histoire de Barbe Bleu mais il faut absolument que tu te relises, il y a énormément de coquilles dans ce texte des mots en trop des mots oubliés, des fautes de frappe, voilà au plaisir de te lire une nouvelle fois sur la suite de Barbe Bleu ou sur une autre histoire et merci à toi.
AliceH
Posté le 13/02/2021
Bonjour !
Merci de m'avoir rappelé les fautes de frappe, j'essaie de me corriger plusieurs fois mais j'en rate toujours. Je vais relire une nouvelle fois et republier ça en tout cas, merci de m'avoir lue !
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