Chapitre 13

Par AliceH
Notes de l’auteur : Un chapitre sponso par Goethe et Schubert.

Dewey émergea d'une pile de livre, un casque de mineur sur la tête. Après leur rencontre avec les étranges enfants au crâne creux, lui et ses nouveaux camarades étaient rentrés chez les Hulotte la tête basse. Comme ils n'allaient pas rester à rien faire, les habitants de Sylvage leur avaient trouvé du travail : Louise s'occupait de la maintenance des passerelles et maisons avec d'autres volontaires, Dewey remettait en ordre la bibliothèque quelque peu à l'abandon depuis le décès du bibliothécaire précédent et Arsinoé... n'était pas bon à grand chose, pour être honnête. Ses crises de panique dues au vertige l'empêchaient de rester longtemps dehors, il était de plus très anxieux socialement, et il y avait assez peu de choses à faire à l'intérieur. Il se contentait d'entretenir la maison des Hulotte et de s'occuper des quelques enfants du village pendant que les parents de ceux-ci travaillaient.

– Tout va bien ? s'inquiéta Louise qui avait entendu du bruit. Dewey ?

– Au poil ! s'exclama-t-il en s'extirpant de la pile d'ouvrages qui lui était tombée dessus. Ce n'est pas la première fois que je me prends une étagère sur la tête ici.

– D'où le casque de mineur, je suppose.

– Exact.

– Tu n'as rien trouvé sur ce village ou le Roi des Aulnes ? voulut-elle savoir.

Malgré leurs demandes appuyées, les Hulotte et leurs voisins n'avaient rien voulu dire sur Sylvage et l'être mystérieux qui semblait leur vouloir du mal, pas plus que sur ces enfants au crâne creux. Leurs rires malsains semblaient encore résonner dans la nuit, quand Louise se retournait dans son lit avec des questions plein la tête.

– Rien. Mais on peut pas dire que les livres de géographie ou folklore soient légion ici. On a surtout de la poésie et des classiques. Pas mal de livres assez anciens, d'ailleurs. On dirait que personne ici n'a acheté de livres depuis un moment, lui exposa Dewey en essuyant ses lunettes sales sur sa chemise jaune.

– Ils finiront bien par nous dire ce qui se trame. On peut pas attendre ici jusqu'à la Tontelaine ! s'exclama la jeune fille.

– Ou jusqu'à ce qu'un Convoi Noir passe.

Le nom de ces caravanes qu'on pouvait croiser à travers Æquor tenait à leur couleur sombre caractéristique ainsi qu'à leur mission première : acheminer les corps jusqu'aux cimetières éloignés des villes, loin de la pensée des vivants qui préféraient (s)avoir la mort loin d'eux. Au fil du temps, elles avaient fini par également verser dans le commerce et apportaient aussi bien des médicaments aux bourgades reculées que des objets de collection à des amateurs éduqués. Mais leur métier de fossoyeurs les rendaient encore mal acceptés socialement. À part leurs enfants, personne n'avait vraiment envie de reprendre le flambeau des membres de ces Convois Noirs.

– Est-ce que tu essaies de sous-entendre qu'on devrait tuer quelqu'un pour sortir d'ici ? articula Louise, médusée de cet aplomb.

– Non ! cria Dewey.  Il y en a bien qui doivent venir leur apporter de quoi manger et autres !

– Ah oui, aussi. Je t'ai pas raconté, en fait. On a été réparer une passerelle qui donne sur une maison éloignée du reste du village, en contrebas de chez les Hulotte. Celle avec la porte avec une tête de renard, tu vois ?

– Oui ?

– Les mainches avec qui je travaille m'ont sorti que c'était « la demeure de la sorcière », révéla-t-elle en mimant les guillemets de ses doigts. Tu y crois ?

– Humm... réfléchit Dewey. Tu sais, je suis dans un village dans les arbres avec un démon postier acrophobe, une apprentie Demon Delender avec un œil mécanique, surveillé par un être maléfique androgyne qui m'a posé une charade, entouré de gosses aux crânes creux et au rire malsain, alors...

– Effectivement, réalisa Louise. On va dire qu'on est pas à ça près.

_____

– J'ai faim ! se plaignit Elias, huit ans, alors que l'heure du déjeuner approchait.

– Mange, proposa Arsinoé sans vraiment lui porter attention. Quoi ? fit-il en voyant que le garçonnet le fixait comme s'il était idiot.

– T'es sensé faire à manger pour moi et Elsa et Irina et Will. Je sais pas le faire. Et je suis trop petit pour pouvoir attraper les poêles, lui apprit-il avant que des coups à la porte ne l'interrompent.

– D'accord. Je... Je reviens, d'accord ? Soyez sages !

Arsinoé n'avait vraiment pas l'habitude des enfants. Pas ? Plus ? Il ne savait pas. Peut-être qu'il en avait eu de son vivant. Est-ce que ses enfants vivaient encore ? Leur mère aussi ? Ses propres parents ? Que se passerait-il s'il croisait quelqu'un qu'il avait connu de son vivant ? Il ouvrit la porte et baissa les yeux pour voir une jeune femme blanche menue qui portait diverses couches de vêtements verts qui arborait de longs cheveux roux. Elle bougeait nerveusement ses pieds chaussés de bottes en cuir croûté et sursauta quand elle se trouva face à Arsinoé. Ses joues couvertes de taches de rousseur rougirent alors qu'elle ouvrait la bouche sans sortir un son.

– Je peux vous aider ? voulut l'aider le démon inquiet.

– Bonjour ! Je suis Kitsune, la sorcière de Sylvage !

– Bien sûr. Bonjour, répondit-il avec une légère ironie. Je suis Arsinoé Nemo, démon stagiaire du Premier Cercle.

– Vous avez du être un bon mainche de votre vivant. Vous devez pas être très nombreux à y habiter, nota-t-elle comme s'ils avaient une simple conversation sur la météo.

– C'est vrai que non. On a plutôt les bureaux dans ce Cercle ; ils entourent le point de chute de Lucifer, dans la cour du Secrétariat Général. D'ailleurs, les cercles sont concentriques autour du trou causé par Lucifer, se corrigea-t-il.

– L'urbanisme doit être pas facile chez vous, compatit Kitsune.

– Qui est-ce ? s'enquit la voix de Charlotte Hulotte qui revenait de la cuisine où elle avait mis un repas à chauffer (heureusement qu'il y avait quelqu'un pour faire les choses correctement). Kitsune ! Tu viens t'occuper des enfants ?

– Oui et euh... J'ai du oublier un livre la dernière fois. « La magie ludique : sorts, potions et maléfices mineurs pour les mineurs ». Les enfants, précisa-t-elle envers Arsinoé. Pas les gens qui travaillent dans le charbon ou...

– J'avais compris. Et bien, nous serons deux pour nous occuper des enfants pendant que Charlotte ira étudier et soigner les arbres.

Charlotte Hulotte était botaniste spécialisée en dendrologie. Elle se chargeait de veiller à la bonne santé des arbres plusieurs fois centenaires qui soutenaient Sylvage, une tâche capitale et respectée. À l'approche de l'automne, ceux-ci méritaient un examen approfondi ainsi avait-elle avait donc fait appel à Kitsune pour l'aider à veiller sur les bambins et réquisitionné Arsinoé qui allait épauler la sorcière tout juste revenue d'une réunion avec ses consœurs. Malgré ce qu'on pourrait croire, l'après-midi se déroula paisiblement. Kitsune ne posa pas plus de questions sur l'Enfer malgré son envie pressante de le faire et il fut convaincu qu'elle était une vraie sorcière quand elle anima un train de bois à l'aide d'une baguette de roseau. Mais une question le taraudait. Alors qu'elle prenait congé de la famille Hulotte, juste avant que Dewey et Louise ne rentrent, il lui demanda discrètement :

– Pourquoi tu m'as cru aussi facilement quand je t'ai dit être un démon ?

– Ma naïveté ? essaya-t-elle avec un sourire narquois.

– J'en doute.

– Tes amis ne te l'ont pas dit ? s'étonna-t-elle. C'est criant pourtant.

– Quoi ? s'alarma-t-il.

– Tu ne clignes pas des yeux. C'est un signe distinctif chez vous.

Elle partit en le laissant pantois. Quand il vit ses camarades humains approcher, il partit à leur rencontre sur la passerelle en ignorant son vertige. Il pointa l'index en leur direction et les apostropha :

– Pourquoi vous ne m'avez jamais dit que je cillais pas ?

– Parce qu'on ne commente pas le physique des gens, lui offrit Dewey. C'est impoli voire méchant.

– J'ai été noyée de commentaires sur mes yeux alors j'allais pas critiquer les tiens, expliqua Louise, la main sur ses Goggles. Et puis : tu ne cilles pas, d'accord, et après ? Qu'est-ce que ça nous fait ?

– Rien, répondit le bibliothécaire.

– Rien, répéta-t-elle avec conviction. Tu es fâché ?

– Je l'étais. Mais je comprends. Merci de votre gentillesse. J'avoue que de ta part, lança-t-il à l'intention de Louise, c'est assez étonnant.

– Je suis une vraie teigne borgne, c'est ça ? rit-elle un peu amèrement.

– Non, juste un peu... brutale.

Pour soutenir son propos, il montra son poignet où se trouvait toujours la menotte qu'elle lui avait mise. Dewey suivit son geste. Les joues soudain empourprées, la jeune femme fit demi-tour sans leur laisser le temps de la suivre.

_____

Bravo. Tu t'es enfuie au lieu de t'excuser. Dix sur dix en sociabilité, Louise. Un bon point pour Louise ! Prodigieux !  ironisa-t-elle intérieurement, assise sur une branche d'arbre immense. J'espère qu'il n'y a pas de fourmis rouges ici. C'est plus la saison. Quoique, j'en sais rien. Non Louise, ne digresse pas, parlons de ta non-sociabilité « brutale » comme il a dit. Bon, il a pas tort. Mais d'un autre côté, c'est un démon, et je chasse les démons. Ils sont pas non plus connus pour être postiers. J'avais pas de raison d'être aimable avec lui. Après, le coup des menottes, c'est vrai, c'est un dérapage malheureux. Mais personne n'est mort ! Enfin si, Arsinoé. Mais pas à cause de moi. J'ai rien fait de bien grave moi. Je vais aller m'excuser. C'est la meilleure chose à faire. Merde, mon dos me gratte. C'est peut-être bien des fourmis rouges. C'est encore la saison. Peut-être. Je me gratte et j'y vais, décida-t-elle en se contorsionnant pour pouvoir se soulager de cette démangeaison.

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– Louise, tu es allée sur l'arbre géant ? soupçonna Ivan en la voyant se débattre pour pouvoir se gratter entre les omoplates à travers sa blouse.

– Tous les arbres sont géants aux yeux d'une citadine ici, rétorqua-t-elle avec une grimace.

– L'arbre plus gros que les autres. Au tronc un peu rouge, l'informa Charlotte qui avait aussi noté son manège.

– Celui-là ! Oui ! Pourquoi ? C'était bien des fourmis rouges, remarqua-t-elle plus pour elle-même qu'autre chose.

– Non. Des fourmis bleues. Je crains que tu ne doives dormir torse nu et badigeonnée d'onguent ce soir. Leurs morsures sont déjà peu agréables, porter du tissu aggrave la chose. Une nuit couverte de crème sans te gratter et ce sera parti ! lui apprit Charlotte qui cherchait de ce fameux onguent et le sortant de son placard. Le plus tôt sera le mieux.

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– Arsinoé ! Arsinoé !

Il ouvrit les yeux, encore ensommeillé. Il n'était pas encore habitué à l'immense fatigue que vivre sur Terre et être parmi les humains lui procurait, et il dormait comme une bûche. Dewey le secouait, assis à même le sol du salon des Hulotte où ils dormaient tous les deux, chacun sur un canapé. Il éblouit les yeux du démon avec la petite lampe à huile qu'il gardait près de lui. Après un grognement, Arsinoé l'éteignit.

– Tu veux quoi ? grommela-t-il.

– J'ai trouvé ! murmura Dewey d'un ton victorieux.

– Quoi ?

– Le Roi ! lui apprit-il, qui n'osait dire son titre entier de peur que les fenêtres s'ouvrent brutalement comme la dernière fois qu'ils avaient osé le faire. J'ai trouvé ce livre sur la musique classique – oui, je lis de tout – et ils parlent d'un morceau nommé Erlkönig, soit...

– Notre Roi local.

– Exact ! Le compositeur s'est inspiré d'un poème cité ; je ne te le récite pas, il est assez long. Il raconte l'histoire d'un père et son fils malade qui traversent la forêt pour trouver un médecin. Mais le Roi veille et essaie d'amadouer l'enfant pour qu'il le rejoigne dans son royaume. Pétrifié, il rapporte à son père les avances du Roi qui pense que ce sont des hallucinations dues à la fièvre. Mais le Roi s'énerve face à ses refus et prend la vie de l'enfant alors qu'ils arrivent chez le docteur.

– C'est malsain, jugea Arsinoé.

– Glauque même. Mais ça expliquerait qu'il ait parlé d'enfance en me voyant. Et la présence de ces enfants au crâne étrange.

– Oui, enfin, « expliquer » est un bien grand mot.

- Mais on tient le bon bout. Si l'auteur s'est effectivement inspiré de ce qui s'est passé ici, ça éclaircit déjà un peu les choses.

– J'aurais quand même apprécié que tu attendes le jour pour me le dire, se plaignit Arsinoé après un silence. On était pas à quelques heures près.

_____

Soulagée de ses démangeaisons, Louise buvait tranquillement un chocolat chaud sur la petite terrasse des Hulotte. Cachant son bâillement d'une main, elle se contenta de lever l'autre pour saluer Kitsune qui approchait d'un air timide.

– Bonjour. Je suis Kitsune, la sorcière de Sylvage.

– Bonjour. Louise von Kraft, se présenta-t-elle en tendant la main.

– Oh, c'est donc toi qui a menotté Arsinoé. Tu as remarqué qu'il ne cillait pas ?

– Oui. Mais comme tu peux le voir, je suis pas la mieux placée pour critiquer les problèmes ophtalmiques d'autrui, lui répondit doctement Louise. C'est une bonne situation ça, sorcière ? voulut-elle savoir.

– Pas trop mal, exposa Kitsune avec un haussement d'épaules.

– Tu ne pourrais pas être sorcière à la ville ?

– Ces dernières décennies, on note un net retrait des sorcières des cités. Sans aucun doute à cause de recul des croyances populaires en nos pouvoirs, ce qui se répercute aussi dans la baisse de fréquentation des églises en plus des conséquences de la Crise des Fois, et dans l'utilisation des remèdes de grand-mère. La science et les innovations ont malheureusement pris le dessus, et notre savoir-faire est pointé du doigt comme instrument de Satan ou au mieux, une arnaque. Néanmoins, nous pouvons espérer un retour significatif des professionnelles de la sorcellerie dans les agglomérations quelques décennies, au plus tard à la fin du prochain siècle, déblatéra Kitsune.

– Intéressant. Tu le connais ? demanda Louise en désignant un homme cinquantenaire qui s'approchait.

– C'est le Docteur Ulke. Il vit un peu en retrait, près du sol. Il ne monte pas très souvent, c'est plutôt nous qui descendons. Sauf quand une personne accouche, ajouta Kitsune après réflexion. C'est le domaine et le travail des sorcières comme moi, ça.

– Bonjour Kitsune. Bonjour Mademoiselle, les salua-t-il avec un sourire narquois une fois à leur hauteur. Vous avez une couleur de peau magnifique, dit-il à Louise. Couleur café au lait bien onctueux.

– C'est drôle, je me disais justement que celle de votre teint blanc qui tire sur le jaune me rappelait celle de mes glaires cervicales, exposa Louise comme si de rien n'était. Vous croyez que c'est normal Docteur ?

Le médecin rougit jusqu'à la racine de cheveux, bafouilla, puis passa son chemin sans demander son reste. Kitsune qui s'était retenue de rire jusque là laissa libre cours à son hilarité tandis que Louise pestait contre les gens qui comparaient sa couleur de peau à de la nourriture, qu'elle soit bonne ou pas.

_____

– Kitsune, nous aimerions savoir quelque chose, lui annonça Dewey tout de go après qu'ils se soient assis tous les quatre dans le salon des Hulotte alors que les enfants faisaient la sieste et que leurs hôtes travaillaient.

– Oui ?

– Tu pourrais nous en dire plus sur le Roi ?

– Ah, ça. Personne n'a voulu vous en parler, c'est ça ? C'est ce que je pensais, poursuivit-elle après qu'ils eurent approuvé. C'est de mauvais augure de dire son nom, alors raconter son histoire... Mais ce n'est pas un souci pour moi. Asseyez-vous, je vous raconte ça.

Une fois tout le monde installé sur les canapés, elle s'éclaircit la voix et tout en jouant avec sa baguette du bout des doigts, commença son récit :

« Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ? Es ist der Vater mit seinem Kind... » Vous connaissez peut-être le poème du Roi des Aulnes, où ce dernier arrache un garçonnet souffrant des mains de son père qui l'emmène chez le médecin, causant sa mort. Il est tiré d'une histoire vraie : depuis on ne sait quand, dans cette région, le Roi veille et prend avec lui des enfants qu'il a enlevés à leurs parents et prend leur vie dans le processus. Les villages autour de la forêt connaissent bien cette légende – même si ce n'en est pas une, puisque le Roi existe bel et bien – et évitent les bois autant que possible, restant à tout prix sur le chemin qui les traversent s'ils doivent y passer. Une grande partie préfère encore largement faire un large détour plutôt que de s'y risquer.

– Et comment ce village est-il né si personne n'ose s'aventurer ici ? s'étonna Arsinoé.

– J'y viens, le tempéra Kitsune. Un jour, il y a de cela plus d'un siècle, un riche entrepreneur des environs eut l'idée d'acheter les terres derrière sa maison pour y construire une cabane pour ses garçons, ou plutôt un petit manoir en bois dédié à leurs jeux. Oui, je sais, les riches sont des gens étranges qui gaspillent leur argent, grommela-t-elle après avoir vu les yeux ébahis de Louise. Il achète les bois à la communauté, s'y rend avec des amis et ses deux fils pour repérer les lieux. Le soir au dîner, il raconte qu'un être étrange lui aurait demandé de ne pas venir vivre dans ces bois et de ne pas déranger ceux qui y vivent, ce qui l'a fait rire. L'homme retourne une seconde fois dans la forêt et revoit l'être mystérieux, qui plaide une nouvelle fois sa cause mais cette fois, un peu plus fermement. Lors de sa troisième visite, il vient avec les artisans, les ouvriers, toutes les personnes dont il a besoin pour son projet. Bien sûr, il s'attend à revoir la personne qui semble hostile à ses projets. Mais il n'en est rien. Même s'il ne le prenait pas très au sérieux, l'homme est secrètement soulagé.

– Et je suppose qu'il n'aurait pas dû, devina Dewey, allongé de tout son long comme un chat.

– Exactement. Les mois passent, la construction de cet immense réseau de cabanes en bois à taille adulte se fait et se termine. Ayant vu plus loin que son simple projet de lieu de jeux pour ses enfants, l'entrepreneur avait décidé de créer un véritable village où ses amis fortunés et leurs familles pourraient venir se détendre loin de la ville et renouer avec leur propre enfance je suppose, continua Kitsune. Après avoir invité ses proches et tout le monde au lit, tous entendent d'atroces cris qui les réveillent au milieu de la nuit. Des cris qu'ils reconnaissent comme ceux de leurs enfants. Affolés, tout les adultes sortent de leurs cabanes, descendent les escaliers, appellent leur progéniture à s'en arracher la gorge... Seuls leurs cris leur parviennent. Leur hôte, le riche entrepreneur, qui a lui-même perdu trace de ses quatre enfants, décide d'avancer en direction de cette cacophonie terrifiante : il descend depuis la cime des arbres, arme à la main, la forêt uniquement éclairée par la lune immense. Alors qu'il s'approche du marais juste en dessous de nous, désigna-t-elle d'un geste de l'index, il voit l'être qui refusait qu'il s'installe dans les bois, entouré d'une brume étrange qui semble murmurer en une langue inconnue, aux contours qui ressemblent à des silhouettes humaines...

La sorcière fut prise d'une quinte de toux et but une rasade d'eau avant de reprendre contenance. Toujours en train de jouer avec sa baguette, elle poursuivit son récit :

– Une fois la peur passée, ce fut une rage sans nom qui prit possession de l'homme. Il s'avança dans l'eau boueuse, prêt à en découdre. Le Roi ne bougeait pas d'un cil, toujours enveloppé de ce brouillard si particulier. Alors qu'il était sur le point de donner le premier coup, quelque chose saisit les chevilles de l'entrepreneur qui baisse les yeux et voit les corps sans vie de ses enfants agrippés à ses jambes, comme mus d'une force surnaturelle.

– Comment il savait qu'ils étaient morts s'ils pouvaient lui saisir les chevilles ? s'enquit Louise, embêtée par ce détail.

– Je doute qu'un enfant de neuf ans ordinaire puisse tenir plusieurs minutes sous l'eau sans respirer.

– Ah oui, d'accord.

– Il tenta bien de les prendre dans ses bras et de les ramener sur terre avec lui et sa femme, en vain. Ils hurlaient d'un son inhumain une fois hors de l'eau, et tentaient de l'emporter avec eux dans les profondeurs. Le Roi des Aulnes décida alors de prendre la parole après avoir apaisé ses nouveaux mignons. « Je t'avais dit de ne pas venir ici. De laisser les habitants de cette forêt en paix. Mais ton orgueil et ton appât du gain t'ont poussé à m'ignorer et à construire ceci » lui exposa-t-il en désignant les cabanes de bois où se trouvaient les autres parents éplorés. « Tu tenais vraiment à pouvoir vivre dans cette forêt avec tes enfants. J'ai exaucé ton souhait. Tu vivras ici jusqu'à la fin de tes jours, tout comme le reste de ta descendance. Concernant tes actuels enfants et ceux de tes amis, en revanche... Tu disais au départ construire ceci pour eux et eux seuls. Mais j'ai lu dans ton cœur et j'ai vu que c'était faux. Tu ne pensais qu'à toi, au profit que tu pourrais faire avec ton idée, et non à tes enfants. Tout comme tes invités, qui ne sont venus ici que par caprice, par mode, par désir égoïste de vouloir échapper à vos minables petites vies dorées. Ainsi, j'ai pris vos enfants, comme j'ai pris d'autres enfants avant eux, et comme j'en prendrai encore. Je les traiterai comme des princes et princesses, ils seront des princes et princesses, puisque je serai à jamais leur père et car je suis et serai toujours le Roi des Aulnes. » Sur ces mots, le Roi et ses nouveaux enfants disparurent, laissant le riche homme seul et désespéré.

– D'un côté, ce Roi a pas eu forcément tort, tenta de positiver Arsinoé. C'est peut-être pas quelqu'un de si méchant.

– Oui, c'est vrai que le rapt et le meurtre d'enfants, c'est le signe que tu es quelqu'un de sympathique, le raisonna Dewey. Tu as une drôle de conception du bien et du mal.

– Dewey. Je viens de l'Enfer, lui rappela-t-il.

– Ah oui, tout juste. J'avais presque oublié, tiens.

– Je peux finir mon histoire sinon ? les interrompit Kitsune, agacée. Donc, reprit-elle, l'homme retourne voir ses proches et leur raconte les faits, éploré. Tous les hommes décident de mener une battue le lendemain pour retrouver le Roi et ramener leurs enfants chez eux. Aux premiers lueurs du jour, ils se mettent en marche et parcourent la forêt de part en part... Pour ne rien trouver. Désespérés, tous prennent la décision de rentrer à la ville afin d'avertir les autorités, aussi fantasque que soit leur histoire. Les domestiques prennent les bagages et partent devant. Leurs maîtres et maîtresses les suivent de peu. Mais alors que le personnel regagne l'orée de la forêt et réussit à quitter les bois, ils réalisent qu'eux n'arrivent pas à en sortir, comme s'ils marchaient sur place. Malgré les efforts de tous, seuls les domestiques réussissent à s'échapper de cette forêt maudite. Ils promettent d'envoyer des secours, qui ne trouvent jamais ceux qu'ils étaient supposés secourir. Les hommes et femmes laissés à eux-mêmes n'ont alors eu d'autre choix que vivre dans ce village dans les arbres qu'ils ont nommé Sylvage. Ces gens sont les aïeux des habitants actuels. Les Hulotte descendent de ce riche entrepreneur au cœur fourbe. Non pas qu'ils soient fourbes, précisa-t-elle avec affolement. Ce sont des gens adorables.

– Ils ne peuvent toujours pas quitter la forêt ? demanda Louise.

– Non. Ceux qui essaient sont pourchassés par le Roi ou ses mignons nommés kappas, ou se perdent dans les bois. Et aussi-

– C'est ce qui est arrivé à mon oncle, révéla Ivan Hulotte, qui était rentré si discrètement qu'ils ne l'avaient pas entendu. Le frère de ma mère, Joe. Il n'avait que dix-huit ans quand je suis né, et il me gardait alors que mes parents travaillaient. Un après-midi où nous étions tous les deux, il fit tomber des draps de la corde à linge. Il descendit immédiatement les rechercher avant qu'ils ne finissent dans un marais et ne soient ruinés, me laissant dormir dans mon berceau. Mais alors qu'il cherchait son linge, Joe fit face au Roi des Aulnes qui le lui tendait. Ma mère, qui jusque-là travaillait solidement harnachée dans les cimes, voyait la scène et criait sans pouvoir intervenir. Mon père et d'autres habitants descendirent en vitesse, mais il était trop tard quand ils arrivèrent. Il avait emporté mon oncle qui était pourtant un adulte. Ma mère n'a jamais su pourquoi. Elle soupçonne la gentillesse et l'innocence de son frère, qui avait gardé une âme d'enfant.

– Littéralement.

– Littéralement, oui, soupira Ivan, les yeux rouges. Je crains qu'il ne cherche à mettre la main sur Dewey également.

– Pardon ? s'exclama Kitsune.

– Non mais Dewey n'a pas une âme d'enfant. Il a l'âme d'un vieux pépé grincheux, argumenta Louise. Aucun risque.

– Mais c'est à lui qu'il a parlé et lui seul. Les seules personnes à qui le Roi parle sont celles qui subissent son courroux ou un de ses sorts, poursuivit Kitsune qui mordillait nerveusement le bout de sa baguette.

– Il n'a pas l'air de vouloir que vous quittiez Sylvage.

– Il tient sans doute à pouvoir le surveiller.

– STOP ! hurla Dewey en se relevant. Stop ! Je ne veux pas en parler. J'ai déjà assez à digérer, je ne veux pas réfléchir sur le fait que je pourrais servir de gamin adoptif à un être magique qui m'aurait tué avant ! Vous croyez que je n'y pense pas ?! Que le récit de Kitsune ne m'a pas fait paniquer ?! Bien sûr que si ! Alors... Stop.

_____

– Dewey ?

Louise et Arsinoé toquèrent légèrement avant d'entrer dans la bibliothèque où se trouvait leur ami, toujours coiffé de son casque de mineur. La jeune femme toussota et posa :

– Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce minche ne te mette pas la main dessus. Aussi vrai que je t'ai passé une menotte pour démons au poignet par erreur.

– Je ferai tout ce qui est en mes pouvoirs, qui ne m'ont pas l'air de s'être beaucoup réveillés pour le moment, pour t'aider. Aussi vrai que j'ai le vertige, promit Arsinoé.

– Même si je dois encore me faire mordre par des fourmis bleues.

– Même si je dois nager dans un marais tout sale. Quoique, je ne sais pas si je sais nager, réalisa Arsinoé.

– Compte pas sur moi pour t'aider, j'ai peur de l'eau, leur révéla Louise. Enfin, j'ai peur de me noyer.

– Tu veux botter les fesses de démons alors que tu as peur de l'eau ? ricana Arsinoé.

– Je ne fais pas les démons aquatiques, c'est tout ! C'est pas un terrible défaut non plus ! argumenta-t-elle.

– Merci, résonna la voix de Dewey. Vraiment.

Il s'approcha près d'eux et les fixa avec un grand sourire. Un vrai sourire sincère, qui illuminait son visage.

– On doit pas se faire un câlin pour sceller notre amitié ou autre ? proposa Louise après un silence qui commençait à se faire long.

– Contente-toi de ne pas te faire mordre par les fourmis. Y'en a une colonie sur l'étagère à ta gauche.

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