Chapitre 12 : Le bal

Par Mary

Chapitre 12

Le bal

 

 

 

 

— Encore une dernière et ce sera parfait.

L’épingle à cheveux me pique le crâne et consolide encore davantage la coiffure sur laquelle Lucy s’affaire depuis une heure. Le coup d’envoi du bal sera donné dans trente minutes, à dix-neuf heures précises. v

Il s’est écoulé plus d’un mois depuis la visite d’Evelyn, qui est revenu tard hier soir. Entre-temps, Rosewood Manor et le domaine se sont métamorphosés : la pelouse se recouvre chaque matin d’un peu plus de givre, quand elle n’est pas détrempée par la pluie. Heureusement, nous bénéficions depuis quelques jours d’un redoux inattendu et bienvenu. Hazel n’arrête pas de dire que l’hiver recule pour mieux sauter, mais se réveiller sous la caresse des rayons du soleil n’a rien de déplaisant.

— Je peux vous assurer que vous serez parmi les plus belles femmes de la réception ! s’exclame Lucy.

— Je n’en reviens pas que ce soit déjà ce soir.

Lucy ouvre les tiroirs de la coiffeuse pour y récupérer mon peigne fleuri et le glisse délicatement dans l’entremêlement de torsades et de boucles.

— C’est vrai que ces dernières semaines n’ont pas été de tout repos.

Elle a raison. Entre les préparatifs du bal et mes recherches, je n’ai pas vu le temps passer. Stone a même fait déplacer les couturières pour les essayages finaux de ma robe.

La jeune fille poursuit :

— Papa a aperçu les costumes de Stone et d’Adrian, d’après lui, ils sont également très réussis !

— Je suis curieuse de voir ce que tout cela va donner, avoué-je. Je me demande si Stone a encore prévu une couleur inhabituelle. Et Adrian ? Il ne porte que du noir ou du bleu très foncé.

— Vous n’aurez qu’à constater par vous-même, murmure Lucy avec un petit sourire en coin.

Elle a un comportement étrange dès qu’on parle d’Adrian. Depuis qu’elle s’est installée dans la chambre à côté de la mienne après sa mésaventure avec Gareth, elle remet régulièrement le sujet sur la table. Je sais qu’elle n’en est pas amoureuse, elle me l’a confié de nombreuses fois, mais ce comportement me trouble un peu.

Adrian et moi avons profité d’une éclaircie le dimanche après-midi suivant notre escapade à Ipswich pour faire une dernière balade à cheval. Il fait trop froid le matin désormais, nous nous sommes donc rabattus sur une petite promenade dans le parc après le repas. C’est devenu une habitude. Lorsque le temps est trop mauvais, nous nous installons pour prendre le café et lire dans le jardin d’hiver. Ces moments profondément calmes m’apportent une paix de corps et d’esprit dont j’ai cruellement besoin — même mes sessions de violon ne suffisent parfois plus à m’apaiser. Je dois me rendre à l’évidence : malgré un travail acharné, mon projet piétine.

— Vous avez l’air préoccupé. Tout va bien, Agathe ?

— Oui. Oh, pardon, Lucy, je fais mon enfant gâtée. Seulement, entre le concours et…

— Et les lettres ?

— Quoi, les lettres ?

Ah oui, les lettres. Un autre fiasco total. Il y a trois semaines, nous avons pris notre courage à deux mains et entrepris de fouiller un peu la bibliothèque. Nous avons trouvé trois feuillets supplémentaires, savamment glissés entre les pages d’un roman policier, d’un traité de mécanique (assez daté, d’ailleurs) et d’un recueil de poèmes de Robert Browning. Cette histoire à dormir debout a au moins le mérite d’amuser Lucy et de lui faire lentement oublier son chagrin d’amour. Le ton de ces missives, à la fois doux, passionné, plein de sensibilité et de pudeur, finit par me toucher de beaucoup plus près que ce que je croyais. Il m’arrive de les relire en cachette, juste pour le plaisir. Cela relève plus du voyeurisme qu’autre chose, mais c’est plus fort que moi.

Je préfère détourner la conversation et réponds :

— Non, pas les lettres. Je n’ai pas assisté à un bal depuis Londres et de manière générale, on ne peut pas dire que je m’y illustrais particulièrement. La dernière fois, nous avons évité le scandale de justesse. Du moins jusqu’à ce que j’arrive ici. Toutes ces manières, ces pirouettes de politesse, j’en suis fatiguée d’avance, d’autant que mes parents seront là.

— N’y pensez pas. Amusez-vous ! Profitez de la soirée, dansez avec Adrian et ne vous souciez pas du reste. Vous devez vous changer les idées. Vous allez voir, Clara et Ruth se sont surpassées pour la décoration. Allez-y, levez-vous !

J’obéis et ma tension s’apaise un peu ; son sourire est contagieux.

— Vous êtes éblouissante ! Maintenant, dehors, sinon vous allez manquer le discours. Donnez-moi votre veste. Je vous la dissimulerai derrière l’estrade de l’orchestre, ce sera plus pratique que de la mettre au vestiaire. Je ne pense pas que vous en aurez besoin, il fera vite chaud, mais on ne sait jamais.

— Merci, Lucy. Pour tout.

— DE-HORS ! réplique-t-elle en montrant la porte.

La gorge serrée, je traverse le couloir, gagne le palier et descends le grand escalier central, en tentant d’ignorer les regards qui s’attardent sur moi. Les premiers invités sont déjà là. Martha les débarrasse de leurs manteaux et chapeaux et ils s’alignent, bien disciplinés comme l’étiquette l’exige, devant la salle de bal où Kenneth les annonce. Lord et Lady Untel, accompagné de l’Honorable Unetelle, le baron ceci, le duc cela.

— Lord Peter Bancroft !

Évidemment, il est lui aussi de la partie. Sa femme est absente, son état doit commencer à se voir.

— Agathe ! appelle une voix.

Dans la file, Mère m’incite discrètement à les rejoindre d’un geste d’éventail. Quand j’arrive, Père se retourne et grommelle un « Bonsoir » froid et formel. Quelque part, je suis tout de même contente de les revoir.

— Cette robe est une merveille, ma fille, chuchote Mère alors que je cherche encore comment engager la conversation.

— Merci. C’est St… Lord Stone qui me l’a offerte pour le bal.

— Nous sommes allés rendre visite à Euphemia la semaine dernière, tu la verrais, elle ressemble à un ange ! Et toi, comment vas-tu ? Tu ne me dis jamais rien dans tes lettres.

Parce que je sais que ce que j’aurais à te dire ne t’intéresse pas.

— Mon projet se présente bien pour le concours.

Devant nous, Père émet un sifflement réprobateur ; ce n’est pas la réponse qu’il attendait.

— Tu n’as toujours pas changé d’avis, à ce que je vois. Tu t’obstines dans cette folie !

Il n’est pas près de me pardonner.

Nous arrivons au niveau de Kenneth qui, d’un regard, m’envoie toutes ses amitiés.

— Monsieur et Madame Langley, bienvenue à Rosewood Manor. Dois-je vous annoncer avec votre fille ?

Père me toise. Il est aisé de deviner qu’il calcule les avantages et les inconvénients. Si on nous présente ensemble, cela voudra dire que malgré ce qu’on raconte, je fais toujours partie de la famille, ce qui pour lui doit être faux. D’un autre côté, si on m’annonce seule alors que je ne suis pas mariée, cela cautionnera toutes les rumeurs les plus folles. Quant à moi, je ne sais pas ce que je préfère. Ou plutôt si : ne pas être annoncée du tout.

Père hoche sobrement la tête et Kenneth lance de sa voix de stentor :

— Monsieur et Madame Langley et leur fille Miss Agathe Langley.

Nous pénétrons enfin dans la salle de bal et je n’en crois pas mes yeux. De la part de Miss Cherry et des filles, je m’attendais à quelque chose de somptueux, pourtant je n’étais pas préparée à cela. Au plafond, de larges rubans carmin, longs de plusieurs mètres, partent du lustre illuminé jusqu’aux murs et se dispersent en un gigantesque chapiteau. Derrière les bancs, les consoles s’alignent entre les portes-fenêtres, surmontées de superbes compositions florales de saison, résineux, herbacées, plantes grasses et les premiers poinsettias. Voilà qui explique les nombreuses expéditions de Clara et Ruth chez le fleuriste et la brouette de branchages récoltés par Ted. Au fond de la pièce, une dizaine de musiciens dirigés par un tout petit homme nerveux organisent leurs pupitres, perchés sur une estrade recouverte d’un tapis vermillon.

De l’autre côté du couloir, dans la salle à manger, les petits fours s’empilent dans des plats en argent et un jeune commis assure le service des boissons près d’une énorme marmite de punch.

— Vous devez être Monsieur et Madame Langley ?

Je tourne vivement la tête pour voir Iris, habillée d’une élégante tenue de satin rouge et noir. Celui que je suppose être son mari, un homme frôlant la soixantaine, à la mine endormie, s’adresse à mes parents :

— Enchanté de faire votre connaissance.

— Lord Rutherford ! Tout l’honneur est pour moi ! s’exclame Père avec déférence.

— Votre fille et ma femme Iris s’entendent à merveille, paraît-il ?

— Eh bien…

— J’ai entendu dire que vous veniez de vous installer à Chester House ?

Lord Rutherford entraîne mes parents vers un plateau de coupes de champagne et, me retrouvant seule avec Iris, je pousse enfin un long soupir.

— Vous êtes superbe, Agathe, me complimente Iris.

— Merci.

— Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien. Profitez du bal. Voyez ça comme un grand terrain de jeu ! ajoute-t-elle malicieusement.

— Un terrain de jeu ?

— Souvenez-vous de ce que je vous ai dit. Vous connaissez ce monde, vous en connaissez les règles et vous êtes intelligente. Prenez conscience de vos atouts et personne ne vous résistera.

Je déglutis avec difficulté. Il semble y avoir des enjeux à cet évènement qui me dépassent. Est-ce le concours ? Ce qu’on dit de moi ?

Je n’ai pas vraiment le temps d’y songer, car nous rejoignons la salle de bal où Stone va faire son discours, rayonnant dans un costume bleu canard ; je ne peux pas m’empêcher de sourire. Aussi étrange que soit cette couleur, elle correspond tout à fait au personnage.

Son discours est court, on ne peut plus formel et poli. Dans un tonnerre d’applaudissements, il annonce enfin le début officiel des réjouissances et donne discrètement des instructions à l’orchestre qui esquisse quelques notes. Cinq couples s’avancent au centre de la pièce, dont Iris avec Evelyn — le protocole interdit d’ouvrir un bal avec son propre cavalier. Stone vient galamment vers moi et je redoute le pire :

— Miss Langley ? Me feriez-vous le plaisir de m’accorder votre première danse ?

Misère. Pourquoi ne m’en a-t-il pas parlé avant ? On va croire qu’il se trame quelque chose. Oh et puis après tout… Au vu de ce qui doit déjà se dire sur moi, autant leur en donner pour leur argent. Je réponds cérémonieusement :

— Avec joie, Lord Stone.

Je saisis sa main et nous débutons par une grande marche, un classique. Les couples se tournent autour jusqu’à se rejoindre, puis chacun passe sous les arches formées par les bras des autres. On retrouve alors son premier cavalier et nous sommes partis pour la première valse d’ouverture où tout le monde peut désormais prendre part.

— Merci, me glisse Stone quand le volume de la musique permet de dissimuler nos chuchotements.

— De quoi ?

— De m’avoir accompagné. J’aime beaucoup danser, mais le fait est que je me sens vite… gêné lorsqu’il s’agit d’une dame. C’est plus facile de me laisser aller avec une amie.

Je lui souris, pourtant mon cœur se serre. Il ne pourra jamais danser avec Evelyn en public.

— Il n’y a pas de quoi.

Les violons s’arrêtent et nous nous inclinons. Après une courte pause, des groupes se forment pour un quadrille, et de tous côtés les gens se détendent, discutent, se retrouvent autour d’un verre ou près du buffet. Les femmes s’attroupent entre elles, murmurent derrière leurs éventails, acceptant de temps à autre une invitation. Les gentlemen parlent cigare, politique, bourses et paris hippiques.

On m’a dit de profiter, alors je profite. J’ai rarement autant dansé. Certains partenaires sont plus doués que d’autres, mais je passe un moment fort agréable et en oublie temporairement tous mes soucis. Une seule chose me pose encore question : de tout le temps où je suis restée sur la piste, je n’ai entrevu Adrian qu’un bref instant et il se rendait à la salle à manger.

Sous couvert de me féliciter sur ma tenue, de nombreuses jeunes femmes sont venues m’adresser la parole. Cela me change de Londres où je commençais à être un peu trop connue. Je reste sur mes gardes, car je présume que les rumeurs sur mon compte vont bon train, néanmoins j’aboutis à certaines conversations moins superficielles que ce à quoi je m’attendais. Je mesure chacune de mes phrases pour ne pas prendre le risque de créer le moindre incident diplomatique. De loin, Iris veille sur moi comme un maître d’armes apprécierait les progrès de son élève, alors je fais du mieux que je peux.

Passées dix heures, le champagne et la danse me font tourner la tête et je m’installe dans un coin de la salle de bal où Evelyn me rejoint avec un verre de punch. Nous nous entourons de part et d’autre afin de ne pas attirer l’attention sur nous. Cela m’agace constamment, impossible d’adresser seule la parole à un homme sans qu’on nous juge immédiatement.

— Belle soirée, n’est-ce pas ? demande-t-il de sa voix douce.

— Je dois bien reconnaître que oui. Il y a longtemps que je ne m’étais pas autant amusée.

— Tant mieux. J’ai cru comprendre que vous étiez très absorbée par vos recherches, ces derniers temps ?

— C’est le moins qu’on puisse dire. Vous souvenez-vous des calculs sur lesquels j’avais passé la nuit lors de votre dernière visite ?

Il hoche la tête en buvant une gorgée de liquide orangé où flotte une étoile de badiane.

— Tout à fait, Nel en avait été très impressionné, d’ailleurs.

— Ils ont débloqué quelques avancées majeures, mais depuis, j’ai l’impression d’être dans une impasse.

— Vous voulez en parler ?

Je soupire :

— Les interactions entre les corps ne correspondent pas. Deux par deux, tout va bien, Uranus influe sur Neptune, la planète mystère sur Uranus et ainsi de suite, mais mis bout à bout, plus rien n’a de sens. J’imagine mal un quatrième élément venir interférer dans tout ça. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond et impossible de déterminer quoi. J’ai tenté de tourner le problème différemment, sans succès. Au moins, mes erreurs sont cohérentes les unes avec les autres, c’est déjà ça.

— Evelyn ! gronde gentiment Iris en venant se greffer à notre improbable duo. Ce n’est pas le moment de parler de sciences, encore moins de problèmes ! Laissez donc Agathe tranquille et remettez tout cela à demain.

— Veuillez me pardonner, My Lady, s’offense-t-il faussement.

Je m’amuse de les voir se taquiner en s’envoyant des Mylord et des My Lady à tout va, quand je sais qu’ils ne s’encombrent pas du protocole en privé. Enfin, Iris me lance :

— Vous faites des merveilles ce soir. Vous avez fait grande impression en ouvrant le bal, c’était très habile de la part de Stone.

Je hausse les sourcils.

— Comment ça ?

— Vous avez osé vous exposer, sans tenir compte de ce qui s’est dit lorsque vous avez quitté Chester House, montrant ainsi que vous ne craignez pas les qu’en-dira-t-on. On suppose donc que vous n’avez rien à vous reprocher. De plus, vous devenez officiellement la protégée de Stone. Enfin, tous ceux avec qui vous avez échangé quelques mots vous trouvent charmante et courtoise. En quelques heures, même les plus médisants envisagent de changer leur fusil d’épaule.

— Je n’avais pas considéré tout cela. Je pensais juste que Stone m’avait invitée car…

Je ne sais pas si je peux le dire.

— D’ordinaire, c’est moi qui me charge d’ouvrir le bal, ou Lady Kensigton, une autre amie commune qui n’a pas pu venir ce soir. S’il n’en montre rien, Stone est vite mal à l’aise.

Finalement, je suis plutôt contente de n’avoir pas tout entendu ce que l’on disait de moi jusqu’à aujourd’hui. Mes parents arrivent à ce moment-là vers moi et Evelyn en profite pour inviter Iris à danser la prochaine polka.

— Qui était ce monsieur, Agathe ? demande Père.

— Sir Evelyn Carlysle, le fils de Lord Richard Carlysle.

— Les Carlysle du Cumberland ?

J’approuve d’un signe de tête. Son ton ne m’inspire pas confiance.

— Voilà qui est prestigieux, mais je m’interroge. Vous sembliez très proches.

Ah, nous y sommes.

— Pas du tout. Nous ne nous sommes vus qu’une fois, et…

— À quelle occasion ?

— C’est un ami de… Lady Rutherford.

— Ah. Dans ce cas…

Par prudence, mieux vaut ne pas évoquer son « amitié » avec Stone.

— De quoi parliez-vous ? continue Père.

Mère lui jette un regard anxieux, mais garde le silence. Il cherche manifestement à me provoquer, espérant que je gâcherais la fête comme la dernière fois et que Stone me renverra à la maison. Il doit ruminer sa rage depuis deux mois. Hors de question que je tombe dans un piège aussi grossier.

— De mon projet pour le concours de la Royal Society.

— Tsss. Tu sais, Lord Bancroft aussi parraine un étudiant.

— J’en ai entendu parler.

— À ce qu’on raconte, il est brillant et fera certainement de grandes découvertes. J’espère que tu es consciente que tu ne pourras jamais rivaliser avec ce garçon. L’enthousiasme ne fait pas tout. À être comparée à des gens avec une solide formation universitaire, tu risques vite d’être écartée de la course.

Je me redresse, bien décidée à lui montrer que je ne céderais pas.

— Au moins, j’aurais essayé.

— Gilbert, regarde ! tente Mère. Les Jermyn sont juste là. Allons les saluer.

Elle part dans leur direction et Père se penche vers moi :

— Puis-je savoir ce que tu comptes faire une fois cette histoire de concours terminée ?

— Eh bien, je…

Je n’en ai pas la moindre idée.

— Te rends-tu seulement compte de l’embarras dans lequel tu nous as mis, ta mère et moi ? D’abord ces sciences, l’incident avec les Ravencourt qui a bien failli nous coûter cher, sans compter ta présence ici sans le moindre chaperon. Si je ne savais ce que je sais…

Il n’oserait tout de même pas ?

— Lord Stone ne t’accordera jamais le moindre intérêt. Je me demande malgré tout ce que cette robe t’a réellement coûté et j’espère pour toi qu’il n’y a rien d’irréparable.

Il m’aurait frappée que cela aurait été moins douloureux. Je ne réponds pas, raide comme un piquet, luttant contre l’envie terrible de lui hurler dessus et celle, beaucoup plus dure à maîtriser, de fondre en larmes.

— Gilbert ! appelle Mère.

— N’espère pas rentrer à la maison tant que tu ne sauras pas rester à ta place. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le au moins pour nous.

Mes ongles s’enfoncent dans mes paumes alors qu’il s’éloigne. Soudain, la musique me semble fade et la polka tout à fait ridicule. Ce morceau si gai, si dansant et enjoué, se moque de moi. J’ai l’impression d’être perdue dans cette grande salle. J’ai chaud, j’étouffe.

Je navigue entre les invités, parviens derrière l’orchestre et m’empare de ma veste que Lucy a dissimulée comme elle l’avait promis — Dieu bénisse cette fille. Je tourne en toute hâte la poignée de la porte-fenêtre la plus proche et me précipite dehors. L’air glacial me saisit sur l’instant, mais peu importe. Je trouve refuge dans le pavillon à colonnades où je peux enfin souffler et prendre le temps de ravaler mes larmes. Je ne veux pas pleurer, pas ce soir. Pas par une si belle nuit.

Je lève les yeux vers le ciel, par-dessus les colonnes de pierre et les lianes de la glycine en hibernation. Orion tourne le dos aux Gémeaux et une lune gibbeuse illumine le domaine, on y verrait presque comme en plein jour. Emmitouflée dans ma veste, je m’assois sur le banc et tente de retrouver mon calme. L’odeur de feu de bois se mêle au froid ; une brise me caresse, parfumée par la mousse de la forêt et la végétation endormie. À l’intérieur, les musiciens entament un nouveau morceau pour un quadrille. Tout cela me semble bien futile.

Qu’est-ce que j’ai cru ? Que tout allait se résoudre en un claquement de doigts ? Que Père s’excuserait, ou à défaut, qu’il n’envenimerait pas la situation ? J’ai très bien compris ce qu’il a sous-entendu, je ne suis pas idiote. Et Mère qui fait comme si tout allait pour le mieux, qui jamais ne proteste ou contredit… Ma naïveté me désole.

— Agathe ?

Je sursaute et me retourne. Adrian se tient au pied du pavillon dans un costume gris clair qui paraît tissé d’argent sous les rayons de la lune. La blancheur de son gilet et sa chemise font ressortir le noir de ses cheveux et sa cravate nacrée est très élégante. Je le trouve vraiment très beau.

— Tout va bien ?

Je tente un sourire sans conviction.

— J’avais… besoin de sortir.

Il monte les deux petites marches et s’assoit à côté de moi.

— Je vous ai aperçue par la fenêtre de la salle à manger. Je suppose que vous n’êtes pas là pour profiter de la température.

Je ris doucement :

— Pas vraiment. J’ai eu quelques mots avec Père et ça ne s’est pas très bien passé.

— Je vois.

— En ce qui me concerne, un bal ne s’est jamais bien terminé. Je ne sais pas pourquoi j’ai cru que celui-ci serait différent.

— La soirée n’est pas finie.

Cette voix.

— Où étiez-vous caché ? Je vous ai à peine aperçu.

— Je suis moins habitué que vous à ces mondanités, soupire-t-il.

— J’en ai pourtant aucun goût !

Il ne répond pas et me détaille des pieds à la tête et murmure :

— On a dû vous le dire des centaines de fois, mais vous êtes particulièrement en beauté ce soir.

— Vous n’êtes pas mal non plus.

Je n’ai quand même pas dit ça à voix haute ?

Une lueur s’allume dans ses yeux noirs quand il me sourit. Il se lève alors et s’incline :

— Miss Langley, me feriez-vous l’honneur de danser avec moi ?

Je le regarde, interdite, puis ôte ma veste :

— Avec grand plaisir, Monsieur Carver.

L’orchestre joue une valse dont les rumeurs nous parviennent, mais je crois que la musique est le cadet de nos soucis. Adrian m’entraîne d’un coup au centre du pavillon. Il prend ma main droite dans la sienne, pose la gauche près de mon épaule et malgré nos gants et les couches de tissus, une étrange chaleur se diffuse dans mes bras, serpente sous mon corset et vient se lover dans le bas de mon dos. Jamais nous n’avons été si proches. Il sent quelque chose qui ressemble à du genévrier. J’ai du mal à réaliser que les grandes mains de cet homme, qui parcouraient le clavier du piano et jouaient cette mélodie si triste, sont sur moi. Un léger sourire flotte sur ses lèvres alors qu’il commence à guider. Je ne suis pas concentrée sur mes pas, pas du tout, mais il est bon danseur et je finis par me laisser porter.

Le temps s’arrête. Lentement, nous nous rapprochons l’un de l’autre. En fait, nous sommes bien trop près pour danser. Il me fixe de son regard abyssal, son visage à quelques pouces du mien. Je perçois son souffle sur ma peau, ses doigts autour des miens, les ondulations de sa respiration, sa main gauche qui me serre maintenant contre lui. Je voudrais que ce moment ne se termine jamais.

Je frissonne et je sais que ce n’est pas dû au froid, mais le mal est fait. Adrian relâche son étreinte :

— Vous devez être gelée. Rentrons, dit-il d’une voix peu assurée.

Nous retournons vers Rosewood Manor en silence. À travers mon trouble et mon cœur qui tambourine dans ma poitrine, j’ai désormais une certitude inébranlable.

Lui, je pourrais l’aimer.

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Elf
Posté le 24/06/2020
Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah... Je laisse un commentaire pour souffler ma joie... Enfin <3
Sinon, je trouve ce chapitre excellent ! C'est un bal parfait ! Les tenues, les mondanités, les danses, la complicité, les conversations violentes, et le clou du spectacle : le rapprochement !
Mary
Posté le 25/06/2020
Hahahaha mais oui, le rapprochement ! Il était temps !
À bientôt pour la suite !
Pluma Atramenta
Posté le 22/06/2020
Ah bah voilà, c'est pas trop tôt ! C'est bien le moment de s'en rendre compte, ma chère Agathe ! Vous l'aimez, nom d'une soupière ! Il vous aime, nom d'une cocotte-minute !
En résumé, encore un super chapitre. ❤

Juste une pôtite remarque :

- J'ai eu du mal à m'imaginer l'environnement et l'atmosphère de ce chapitre. Et ça serait bien de ponctuer sa discussion avec ses parents de quelques silences glacés ^^

Et une coquille Saint-Jacques :

- Je cite : "Elle a un comportement étrange quand on parle d'Adrian" (Quelques phrases plus loin, il y a une répétition de "comportement")

Puisse tu échouer dans un océan d'imagination ^^
Pluma.
Mary
Posté le 22/06/2020
Re !

Ben oui, faut que l'idée fasse son chemin XD
Merci pour tes remarques !

À très vite !
Eulalie
Posté le 05/06/2020
Quel chapitre délicieux. J’adore les scènes de bal de Jane Austen, c’est toujours là que les moments les plus intimes et les plus violents ont lieux. La tienne est parfaite aussi. J’aime beaucoup la franchise de Stone, les manières d’Iris entre protection et enseignement mondain, la cordialité des gens et même la brutalité de son père. C’est un vrai terrain de jeu, comme dit Lady Rutherford.
La scène avec son père est forte en émotions. Son père est odieux et la transition entre les émotions de joie du bal et de tristesse humiliée ensuite est super surtout avec la transition de lieu et de température.
J’ai beaucoup attendu le rapprochement entre Agathe et Adrian et je ne suis pas déçue ! Quoiqu’un peu frustrée par la lenteur d’esprit de ton héroïne dans les étoiles.

Quelques détails :
"Le coup d’envoi du bal" = Agathe serait-elle fan de foot ?
"Entre-temps, Rosewood Manor et le domaine se sont métamorphosés : la pelouse se recouvre chaque matin d’un peu plus de givre, quand elle n’est pas détrempée par la pluie." = Je m'attendais à plus que du givre et de la pluie. Le terme métamorphosé" me donne envie d’une description longue et somptueuse.
"pour les essayages finaux de ma robe." = je trouve que "finaux" n’est pas très élégant. Je préfèrerais "les derniers essayages" ou "l’essayage final".
"Vous avez l’air préoccupé." = je pense que l’on gagnerait en sens si tu accordais "préoccupée" avec "vous" plutôt qu’avec "l’air"
"la première valse d’ouverture où tout le monde peut désormais prendre part." = "...à laquelle tout le monde..." serait plus français
My Lady = Je pense que tu peux écrire Mylady comme Mylord, on le trouve dans certains écrits de l’époque.
"DE-HORS !" et "— J’en ai pourtant aucun goût !" = ce sont des répliques trop vives à mon goût compte tenu de l’ambiance complice et douce de ces deux moments.
Mary
Posté le 08/06/2020
Ooooh merci beaucoup beaucoup <3

Tu relèves des trucs que j'ai fait totalement au pif en fait XDD (genre la transition de lieu et de température)

Agathe est complètement bouchée, parce que pas du tout du tout confiance en elle avec les hommes. C'était un des principes de base quand j'ai créé le personnage. Ca va doucement évoluer à partir de maintenant.

A très vite pour la suite !
Sorryf
Posté le 25/05/2020
Trois chouettes chapitres !
Dracula est le Twilight de l'époque ? Je savais pas ! et je trouve ça dingue, ça me donne envie de le lire ! Comme quoi c'est pas parce qu'un truc est populaire que c'est de la merde.

Stone et Evelyn, les pauvres, c'est pas le bon pays ni la bonne époque pour eux.
Agathe et Adrian sont juste trop mignons <3<3<3
J'ai beaucoup aimé revoir les parents, et le fait qu'elle soit un peu contente de les revoir, je trouve ça bien mieux que s'ils étaient juste méchants. Oui bon par contre "J’espère que tu es consciente que tu ne pourras jamais rivaliser avec ce garçon." -> je t'aime aussi papa -_-
Bref, j'aime la relation de Agathe avec ses parents, je trouve que tu la traites bien, je pensais qu'on les reverrait plus jamais et je suis contente que ce soit pas le cas. J'aimerais toujours en voir plus sur sa soeur et sa relation avec celle-ci.
J'aurais adoré voir la robe ! Ta description donne vraiment envie de l'avoir devant les yeux !
Mary
Posté le 28/05/2020
Merci Sorryf <3

J'irai pas jusque là, mais il a tellement fait scandale quand il est sort qu'au final plein de gens l'ont lu XD
Merci pour les relations entre les persos, ça me fait plaisir ce que tu me dis, j'essaie de faire en sorte que ce soit crédible !
Si tu savais comme j'ai galéré pour la robe, tu m'aurais vu avec mes crayons de couleurs en train de m'essayer au stylisme...une catastrophe XDD

À bientôt !
Alice_Lath
Posté le 22/05/2020
Adriaaaaaan-la-Chaaaaaaleur, et c'est le come-back du favori dans la compétition, youuuhouu! Et oui, c'est le cavalier de tête qui continue à prendre de l'avance sur ses concurrents, je vous l'assure mon cher Michel, nous assistons à un moment exceptionnel du sport français: la fameuse sortie de la friendzone. Nous savons à quel point le final est difficile, mais le départ du coureur est juste excellent. Bon, jparlerai pas du père huhu. Pour le bal, tu as fait beaucoup de recherches ou pas? Histoire que je sache haha si je dois mettre mes connaissances à jour sur certains points
Juste, pitite coquille ici: "à dix-neuf heures précises. v"
Mary
Posté le 22/05/2020
Hahahahaha XD Oui, ça y est, ça se précise enfin !
Pour le bal, c'est moitié moitié, sincèrement j'ai lu teeellement de trucs qu'au final je sais même plus le pourcentage que j'ai utilisé XD Plein de vidéos de danse historique aussi :) Pourquoi tu as un scène de bal aussi ?

À bientôt et merci :3
Isapass
Posté le 15/05/2020
Ah ah ! Excellente la phrase de la fin ! Sans blague ! Non seulement tu pourrais l'aimer mais il est fort probable que ce soit déjà fait !
Joli chapitre. Le père est de pire en pire. D'ailleurs c'est marrant parce que dans les deux premiers chapitres, je m'attendais plutôt à ce que ce soit la mère qui soit chiante, mais non. La petite insinuation sur la robe est immonde et en dit long sur le respect qu'il a pour sa fils (et pour les femmes en général, du coup, j'imagine).
J'attendais une vacherie de la part de Bancroft, aussi, mais peut-être qu'il ne les fait qu'en privé.
Et évidemment, je sentais bien que ce bal serait l'occasion d'un rapprochement avec le bel Adrian (dont je ne prononce le nom dans ma tête qu'avec l'accent anglais, bien sûr).
Un seul petit détail :
"— J’en ai pourtant aucun goût !" : je n'en ai pourtant aucun goût. Ou même plutôt : je n'en éprouve pourtant aucun plaisir
A bientôt !
Mary
Posté le 15/05/2020
Coucou !

Hahaha, oui, on va y aller doucement, qu'Agathe puisse suivre, parce qu'émotionnellement on n'est pas encore tout à fait au point XD
Oui, le père finit par être vraiment un con fini... J'avais pas forcément prévu ça dès le départ, il a juste évolué comme ça.
Ah la la, j'avais cette scène dans la tête depuis teeeeellement longtemps. Ils sont meuuuugnons.
Merci <3 à bientôt pour la suite !
Cléo
Posté le 14/05/2020
Aaaaah finalement ! Mesdames et Messieurs, Agathe vient de reprendre contact avec ses propres sentiments.

Je me suis ruée sur ce chapitre dès la fin de mon boulot haha. Je n'ai pas été déçue : je m'attendais à de la Stonerie (costume bleu canard, je valide !), du drame côté parents (je ne sais pas qui du père ou de la mère m'énerve le plus) et surtout du rapprochement avec Adrian. Toutes les cases sont cochées :).

Comme Salyna, j'aurais peut-être aimé un peu plus de descriptions (des tenues des autres, des plats servis ou peut-être des conversations ?). Après, mieux vaut ne pas surcharger non plus.

A bientôt dans la suite :).
Mary
Posté le 14/05/2020
La Stonerie XD C'est le MEILLEUR jeu de mots possible hahahahaha c'est génial !

Tout à fait. On m'informe dans l'oreillette que Miss Langley est connectée, je répète, Miss Langley est connectée.

Vos commentaires me font tellement plaisir <3 Je prends note de vos remarques pour les corrections ;)

À bientôt et encore merci <3
Cléo
Posté le 14/05/2020
Hahaha contente de t'avoir fais rire :D. Bon courage pour les corrections, c'est déjà tellement une chouette histoire !
SalynaCushing-P
Posté le 14/05/2020
Coucou !
(oui j'avoue je guette tes chapitres !)
"L’épingle à cheveux me pique le crâne et consolide encore davantage la coiffure sur laquelle Lucy s’affaire depuis une heure. Le coup d’envoi du bal sera donné dans trente minutes, à dix-neuf heures précises. v" Un petit "V" se ballade à la fin :)
Sinon pas grand chose à dire sur ce chapitre. Même si j'aurai aimer plus de descriptions du bal, je trouve que ça manque un peu, mais j'ai aussi peur qu'en rajouter casse ton rythme. La "magie" entre Adrian et Agathe marche bien.
Mary
Posté le 14/05/2020
Coucou (je vois ça XD)
Le chapitre est déjà teeeeellement long ! J'avais envisagé de couper en deux et de décrire le bal et tout, mais en fait bof, et comme tu dis, ça casse le rythme.
Coool si ça marche bien :p (héhéhé)

À très vite pour la suite et merci pour ton retour <3
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