Chapitre 11 - Rencontre nocturne

Notes de l’auteur : Chapitre mis à jour le 13/05. Même si tout n'est pas encore parfait, la révision de la première partie est à présent terminée ! Nous nous retrouvons donc dès la semaine prochaine pour le premier chapitre de la deuxième partie: "Sur le Tlaloc". J'ai hâte d'y être !

Je quittai Arwa au cœur de la nuit, quand les clients se firent plus rares dans le grand salon du bordel. Dès que je sortis de la chambre, la rage prit possession de moi. Ce soir-là, mes blessures, profondément endormies, se réveillèrent. Je me rappelais à quel point Adrian me pesait, à quel point Saoirse, ma vraie nature, luttait pour regagner sa liberté.

Bref, pour me calmer, il fallait que je tire au pistolet.

Je rejoignis la plage à une vitesse folle, puis je marchai, marchai jusqu'à atteindre l'épave où Ferguson m'avait emmenée m'entraîner pour la première fois. Je passais une bonne heure à tirer sur la coque en bois, sans réfléchir. PAN !...CRAAACK !... PAN !... CRAAACK ! Les balles se succédèrent, déversant ma colère. Si Ferguson m'avait vue gaspiller autant de munitions, j'aurais passé un sale quart d'heure, tu peux me croire !

Je m'arrêtai pour pousser un cri, comme un animal sauvage. Peu importait que l'on m'entende jusqu'aux exploitations de cotons, c'était un cri du cœur. Ce hurlement, il venait de Saoirse, prisonnière dans les tréfonds de mon corps. Je touchai mes cheveux courts et me grattai la nuque jusqu'au sang. Mon regard se perdit vers la mer. La brise nocturne m'attirait vers elle, comme une invitation à m'y noyer. Mourir, moi ? Jamais ! Si la vie d'Adrian Fowles s'avérait artificielle, Saoirse Fowles, quant à elle, voulait se battre pour vivre.

Je repris mon pistolet et continuai mon entraînement improvisé. PAN !...CRAAACK !...PAN !...CRAAACK ! J'imaginai des têtes, collées à la coque, que j’exécutai sans remord. Ainsi, je tuai Sawney Bean une deuxième fois, puis Madame Morgane, pour m'avoir transformée en un monstre informe, puis Ferguson, pour ne pas m'avoir acceptée tel que j'étais, et enfin, je tuai Adrian Fowles, cet être rachitique aux cheveux courts et aux yeux exorbités.

Mais cette dernière cible, gamine, je la manquai.

« En voilà des manières ! Je ne suis pas certain que cette coque a mérité son sort. »

Cette voix, grave et chantante, s'était élevée dans mon dos sans que je ne ressente aucune présence. Un inconnu s'était approché furtivement. Pas un bruit de pas s'enfonçant dans le sable ne m'avait alertée. Par réflexe, je fis volte-face et pris en joue le visiteur indésirable. Mais dès que je le vis, je me figeai.

Il devait avoir vingt-quatre ans quand je l'ai rencontré pour la première fois. Plutôt grand, ses longs cheveux noirs et bouclés attachés en queue de cheval, il arborait les traits des pirates espagnols. Je l'ai su dès que je l'ai entendu. Il avait l'allure qu'ont les capitaines : une grande veste pour se protéger du vent, une épée de qualité pour venir à bout de ses ennemis et de l'ambition aux commissures des lèvres. Ses petits yeux, légèrement bridés, semblaient aussi usés que ceux de Ferguson, fatigués à force d'observer l'horizon. Des gars comme lui, gamine, je n'en avais encore jamais vus à Nassau. C'était le genre à partir en mer pour autre chose que le pillage ou la tuerie de flotte royale. Ce type, gamine, c'était plutôt le genre à partir en quête de son destin.

« Jolis tirs, reprit-il à mon attention. Dommage qu'ils soient motivés par autant de colère. On ne vise jamais parfaitement quand on n'a pas les idées claires, tu n'es pas d'accord ? »

Le pirate avait levé les mains pour me signifier qu'il ne me ferait aucun mal. Alors je baissai mon arme, puis lui répondis :

« Je ne vois pas en quoi ça vous regarde.

— À quel équipage appartiens-tu ?

— Je vogue sur le Nerriah, je suis gabier et tireur d'élite, lors des abordages.

— Ton nom ?

— Adrian Fowles.

— Vraiment ?

— Quoi, vraiment ?

— Je m'attendais à un autre genre de nom. »

Le jeune capitaine se rapprocha de la mer et s'assit sur le sable pour la contempler. Il demeura silencieux.

Je dois l'avouer gamine, il était particulièrement fascinant. S'il avait l'allure et l'habit, il ne ressemblait en rien à un pirate. Si l'on oubliait son accent, il parlait l'anglais comme un noble. Il avait également de bonnes manières, bien éloignées des hommes du Nerriah, et il était capable de traits d'esprit. Sans que je comprenne véritablement pourquoi, sa présence seule suffit à m'apaiser.

« Elle paraît si tranquille, une fois que l'on est à terre, reprit-il en me désignant la mer. Pourtant, elle est le foyer des tempêtes, des accalmies, des abordages et des meurtres. Alors qu'est-ce qui nous pousse sans cesse à y retourner, à ton avis ?

— L'appât du gain, je suppose.

— Moi, ce n'est pas ce que je cherche.

— Alors quoi d'autre ? Qu'y a-t-il à chercher ?

— Qui nous sommes vraiment, je crois. Et assurément, à se dépasser soi-même. »

Drôle de conversation. Son discours énigmatique me laissa songeuse. Et moi, pourquoi j'avais pris la mer ? Pourquoi voulais-je à présent sans cesse y retourner ? Certes, j'ai suivi Ferguson pour sauver ma peau, mais aujourd'hui, qu'est-ce qui me retient vraiment ? Pourquoi ne pas m'enfuir, si être Adrian Fowles me pèse autant ?

En fait, gamine, je crois que j'ai enduré tout cela pour jouir d'une seule chose : le foyer que me procurait un navire tanguant en pleine mer. À bord, au cœur de nulle part, j'avais une famille, j'avais le sentiment d'appartenir enfin à quelque chose.

L'étrange capitaine espagnol se leva et sortit de son mutisme pour me faire de nouveau face.

« Ravi de t'avoir rencontré, Adrian Fowles. J'espère que nos routes se recroiseront bientôt, sur terre comme sur mer. »

J'inclinai la tête en guise de salutation.

Tandis qu'il s'éloignait et que l'obscurité l'enveloppait peu à peu, une petite voix en moi, probablement celle de Saoirse Fowles, me convainquit que cette rencontre n'avait rien du hasard. Au contraire, je croyais même que je recroiserais la route de ce pirate bien assez tôt.

 

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maanu
Posté le 07/05/2022
J’ai beaucoup aimé ce chapitre ! Il est très bien écrit (comme d’habitude ;) ) et c’est très intéressant d’avoir cette petite parenthèse d’introspection, qui nous montre un peu plus profondément l’état d’esprit de Saoirse. Tu as très bien rendu sa révolte et son ras-le-bol ! Sans compter ce nouveau personnage, que j’ai hâte de retrouver un jour l’autre ;)

J’ai repéré quelques petites coquilles :)
- « quand les clients se firent plus rare » → « rares »
- « Je me rappelais à quel point Adrian me pesait » → « je me rappelai »
- « l'épave où Ferguson m'avait emmené m'entraîner » → « m’avait emmenée »
- « Si Ferguson m'avait vu gaspiller autant de munition » → « m’avait vue » et « munitions »
- « J'imaginai des têtes, collés à la coque » → « collées »
- « pour m'avoir transformé en un monstre informe » → « transformée »
- « pour ne pas m'avoir accepté tel que j'étais » → « acceptée »
- « ses longs cheveux noirs et bouclé attaché en queue de cheval » → « noirs et bouclés »
- « je n'en avais encore jamais vu à Nassau » → « vus »
- « quand on a pas les idées claires » → « quand on n’a pas »
- « Alors je baissai mon arme, puis lui répondit » → « répondis »
- « Il avait également de bonnes manières, bien éloigné des hommes du Nerriah » → je pense qu’il y a une petite incohérence dans le sujet de cette phrase : peut-être « bien éloignées de celles des hommes du Nerriah » ?
- « je crois que j'endurai tout cela pour jouir d'une seule chose » → « j’endurais » ou « j’ai enduré »
- « je croyais même que je recroiserai la route de ce pirate » → « que je recroiserais »

A bientôt !
M. de Mont-Tombe
Posté le 08/05/2022
Hello ! Merci pour les coquilles, tu m'es d'une grande aide en la matière ! ^^' Et promis, le prochain chapitre arrive bientôt, il me reste deux chapitres à relire et je m'occupe du premier chapitre de la deuxième partie !
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