Chapitre 11 : Le grillon du foyer

Par Luna
Notes de l’auteur : Où certaines choses ont besoin d'être dites.

Chapitre 11 : Le grillon du foyer

Le jour se levait fébrilement. Une multitude de rayons chauds traversaient les feuillages suintant la rosée et se déposaient sur le village suspendu, le baignant d'une lumière de cathédrale. Aaron émit un bâillement sonore. Il n'avait pu fermer l'œil de la nuit et était retourné au cœur du village, là où brûlait le feu perpétuel. L'étrange apparition de la veille ne cessait de revenir le hanter.

— Pourquoi tu es triste ?

Châtaigne se balançait entre deux branches basses en regardant Aaron avec curiosité. Assis, les genoux repliés contre lui, il releva la tête.

— Hein, répéta la fillette, pourquoi tu es triste ?

— Pourquoi tu ne dors pas à cette heure-là ? demanda-t-il en guise de réponse.

— J'arrivais pas.

Elle cessa son balancement et s'accroupit à sa hauteur.

— Ils sont où ta maman et ton papa à toi ?

Il la considéra quelques instants, surpris par sa perspicacité. Ses yeux commencèrent à le piquer. Mais réprimant son chagrin, il lui rendit sa première question :

— Et toi, tu n'es pas triste de ne plus voir tes parents ?

— Si, parce que y'a plus personne pour me raconter d'histoire avant de dormir. Et pour me faire un bisou le matin. Et pour me gronder quand je fais des bêtises.

— Kaëlig t'a grondé hier, fit remarquer Aaron en esquissant l'ombre d'un sourire – il ne pouvait guère en faire plus pour l'heure.

— Oui, mais Kaëlig, c'est pas une maman !

Elle le regardait avec étonnement, comme si ce qu'il venait de dire était complètement absurde.

— Il n'y a que les mamans qui peuvent gronder ?

— Ben non, les papas aussi, répondit Châtaigne en se grattant la tête, et Arduinna parce que c'est la druidesse et que c'est elle la chef !

— La druidesse ?

— Oui, c'est elle qui soigne quand on est malade. Et c'est elle qui raconte les histoires du monde d'avant.

— Alors, tu vois. Tu as encore quelqu'un pour te raconter des histoires.

Un grand sourire fendit le visage de la fillette lorsqu'elle se rendit compte qu'il disait vrai. Ils demeurèrent ainsi quelques minutes, assis ensemble, à savourer la levée du jour. Au bout d'un moment, Châtaigne se mit à bailler et à frotter ses yeux engourdis de fatigue.

— Châtaigne, retourne te coucher. Il est encore très tôt.

La fillette acquiesça et se leva. Elle se tourna néanmoins vers lui et lui tendit sa petite main. Aaron l'accompagna jusqu'à sa cabane. Entièrement taillée dans le bois du tronc, l'habitation était constituée d'une seule cellule d'à peine quelques mètres carrés ; juste assez d'espace pour y accueillir quelques couchettes où s'était assoupi un vieillard voûté sur sa canne – certainement chargé de surveiller Châtaigne – , des rangements dans les angles exigus et une petite table basse où trônait quelques écuelles, en bois elles aussi.

Aaron sursauta en entendant soudain s'élever d'un recoin de la pièce un faible cri qui sembla s'étouffer contre les parois. Comprenant son trouble, Châtaigne guida le garçon vers la source du bruit. Un bébé joufflu balançait ses pieds dans les couvertures de l'une des couchettes.

— C'est Noisette, chuchota la fillette.

— C'est ta petite sœur, n'est-ce pas ?

Le bébé calma ses cris en voyant apparaître leurs deux visages. Elle les considéra de ses grands yeux ronds, aussi bruns que l'étaient ceux de sa grande sœur. Et tandis que Châtaigne apposait une main sur son front pour la caresser, elle se mit à rire ; on aurait dit les gazouillis d'un petit moineau. Mais un petit moineau abandonné... Où étaient donc passés ses parents ?

— Allez, Noisette, vas te coucher, il faut dormir maintenant, intima Châtaigne, imitant d'un ton sérieux ce que lui avait demandé Aaron quelques instants plus tôt.

Elle l'embrassa puis se coucha à ses côtés. Aaron rajusta jusqu'à son menton la peau de bête qui faisait office de couverture, puis esquissa un mouvement vers la porte. Mais l'une des mains potelées de Châtaigne le retint.

— Dis, murmura-t-elle, tu pourras m'en raconter des histoires toi aussi ?

Aaron retrouva enfin son sourire.

*

— Je me suis inquiétée hier soir.

Aaron regarda Evanna qui s'était faufilée derrière lui sans un bruit, après une bonne heure d'errance dans les passerelles du village. Ses cheveux blonds emmêlés comme jamais et le jupon de sa robe déchiré ne lui donnaient guère fière allure. Sans compter qu'elle s'appuyait sur une sorte de béquille pour soutenir son corps.

— J'avais besoin d'être seul, se contenta-t-il de répondre d'un ton égal.

Il sentait toujours le jeune fille derrière lui. Il aurait presque pu l'entendre penser. Elle hésitait, il le savait.

— Tu n'es pas obligé de m'en parler, mais je pourrais peut-être t'aider à y voir plus clair, tu sais.

— J'en doute.

Il tourna et retourna sa montre entre ses doigts, puis regretta le ton amer qu'il venait d'employer.

— Eva, se surprit-il à dire, tu ne trouves pas ça étrange qu'on se retrouve ici, tous les deux, embarqués dans cette histoire qui nous dépasse, avec la sensation étrange qu'on s'est déjà vu quelque part toi et moi ? Je veux dire... il y a trop de coïncidences, non ?

Evanna releva la tête, déconcertée par sa question.

— Si, bien sûr, répondit-elle, gênée. Le hasard n'y est sans doute pour rien. Tu sais, je convaincue que mes parents pourront nous aider à y voir plus clair. Quand je les aurais retrouvés, on pourra les interroger.

Aaron ne répondit rien. Il doutait sérieusement du raisonnement qui avait conduit la jeune fille jusque dans cette forêt. Il n'osait bien entendu rien lui dire.

— Je sais que tu as peur, continua Evanna, toujours hésitante, que tu ne comprends pas ce qui t'arrive. Je m'en veux terriblement de t'avoir précipité dans cette histoire. Je tenais à te le dire...

Aaron ne répondit pas tout de suite. Elle se mordit la lèvre.

— Eva, il y a quelque chose qui m'échappe. Pourquoi Malgorn aurait besoin de ton carnet puisqu'il a déjà trouvé la forêt ? Je ne comprends pas du tout l'importance de... cette chose.

Il désigna d'un signe de tête presque dédaigneux l'objet que la jeune fille serrait contre son cœur.

— Eh bien... sans doute a-t-il besoin d'une indication qui s'y trouve pour atteindre un endroit en particulier, dit-elle après un instant de réflexion. Bien que... bien que je n'ai encore moi-même rien trouvé.

Aaron ne répondit rien une fois de plus. Il se contenta de détourner la tête et de hausser les sourcils.

— Mon pied sera bientôt guéri, fit la voix timide d'Evanna au bout d'un moment. Il faudrait réfléchir à ce que l'on va faire après.

— Après ? répondit aussitôt Aaron sans la regarder. Tout ce que je veux c'est retrouver ma famille, sortir de cette maudite forêt et retourner à ma vie tranquille ! Parfois je me dis que j'aurais mieux aimé qu'on ne t'ait jamais rencontrée. Rien de tout ça ne serait arrivé.

La bouche d'Evanna se tordit. Bien entendu, Aaron regretta instantanément les mots durs qu'il avait laissés échapper. Il se tourna vers elle, honteux.

— Oh... Eva, je suis désolé, j'ai parlé sous le coup de la colère et de la fatigue. Je ne pensais pas que ce j'ai dit.

— Si, une part de toi le pense. Et tu sais quoi ? Je ne peux pas t'en vouloir. Je sais bien que tout ça est ma faute.

Si cela fut possible, Aaron se sentit encore plus mal que le soir de la fête de l'hiver, lorsqu'il l'avait fait pleurer. Était-il en train de se transformer en une espèce de monstre ?

D'un geste instinctif, devenu presque machinal, il sortit de sa poche le mouchoir d'Eleanor qu'il tendit à la jeune fille. Elle hésita un instant, puis le prit en souriant.

— Et moi, dit-elle alors après s'être mouchée d'une manière qui n'était guère élégante, si je te disais que je sais probablement d'où vient ta montre, est-ce que tu aurais envie de le savoir ?

Aaron la dévisagea un instant sans comprendre.

— Il y a quelque chose qui ne tient pas la route, expliqua-t-elle.

— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

— Aaron, c'est évident ! Déjà, cette montre est en argent massif – tu vois comme elle a noirci là ? C'est caractéristique. Or, une montre à gousset de cette qualité ne tombe pas dans les mains de n'importe qui.

Le garçon haussa les sourcils de plus belle.

— Excuse-moi, ma langue a encore fourché... décidément... je veux dire que c'est un objet d'une très grande valeur. La personne à qui cette montre appartenait devait forcément appartenir à une famille d'une certaine... – elle hésita, craignant une nouvelle levée de sourcils – disons, d'une certaine noblesse. Ou du moins qui possédait de grandes richesses. Ensuite, tu vois la manière dont tu la portes ?

— Quoi, autour d'une chaîne ?

— Oui. Eh bien... désolée de te l'apprendre, mais seules les femmes portent leur montre comme ça. Or, je suis absolument certaine que cette montre n'est pas une montre de femme. Elle est bien trop grosse. C'est une montre d'homme, aucun doute là-dessus.

Aaron ferma les yeux le temps d'un battement de cœur afin d'encaisser tout ce qu'Evanna venait de lui déblatérer.

— Tu veux dire quoi au juste ? La vieille montre de ma mère appartenait à un homme riche ? À ta guise, mais je ne vois pas en quoi ça m'avance.

— Aaron, imagine un instant que cette montre ait appartenu à ton père ! Ça me paraîtrait tellement logique. On ne connaît pas les circonstances dans lesquelles ils... ils se sont connus et quittés. Mais si c'était un objet si précieux pour ta mère, et qu'elle ait insisté pour que tu le gardes...

La voix d'Evanna mourut dans un silence lourd de sous-entendus. Aaron eut soudain une sensation de vertige.

— Tu viens juste de comprendre tout ça, là ? Comme ça ?

Evanna hésita.

— À vrai dire... non. Ça fait un moment que je le soupçonnais quand je te voyais regarder ta montre ces derniers jours – tu n'y as sans doute pas fait attention.

Le garçon se frotta le front, encore sous le choc.

— J'ai gardé cette montre pendant des années, et ça ne m'a jamais traversé l'esprit que ça pouvait vouloir dire tout ça. Et toi, tu la vois et hop, en cinq minutes, tu comprends tout. Je me sens tellement bête.

— Ne dis pas ça... de toute façon, tout ce qui concerne les riches, tu te doutes que je m'y connais mieux que toi.

Elle laissa échapper un rire nerveux, essayant tout autant de se convaincre elle-même que de convaincre son ami. Mais Aaron semblait complètement désabusé par ces révélations sorties de nulle part, tant et si bien que la jeune fille regretta de s'être emportée en lui confiant ses déductions.

— Écoute, rien ne nous dit que tout cela soit vrai. J'ai beaucoup d'imagination, tu sais.

Elle avisa un rebord sur la plateforme et alla s'y asseoir. Se tenir debout devait la fatiguer beaucoup.

— Je me cache trop souvent derrière mon imagination d'ailleurs, ajouta-t-elle, faisant mine de rigoler. La vérité, c'est que j'ai peur. J'ai honte de l'avouer, mais j'ai peur.

Aaron lui jeta un regard troublé, puis son visage s'adoucit. Il remit sa montre sous son pull et vint s'asseoir près d'elle. Chercha un instant ses mots.

— Tu sais, dit-il au bout d'un moment, il fut un temps où la nuit tombante et les ombres de ma chambre me terrifiaient. M. Feginn avait l'habitude de nous prendre sur ses genoux, Maïwenn et moi, quand les histoires des veillées nous faisaient peur, quand nous avions l'impression que les monstres de la nuit, ceux qui peuplaient tous ces récits, prenaient forme et sortaient de nos placards et de dessous nos lits pour venir nous dévorer. Il nous disait : « À Kerlann, on a coutume de dire que tant que le grillon du foyer veille sur la maisonnée, le feu ne tarit pas. Le grillon du foyer est là tout près. Il nous protège des mauvais esprits. Vous l'entendez ? » Puis il remuait le feu avec le tisonnier et faisait craquer les bûches pour nous montrer qu'il avait raison. Je le sens, Eva, autour de nous, dans l'air, dans le brasier. Il est là, avec nous. Alors n'aies pas peur.

Evanna sourit. Elle savait quel crédit Aaron accordait aux superstitions villageoises. Alors ce petit bout de passé qu'il avait voulu partager avec elle la toucha. Le souvenir inestimable d'une famille aimante. Ce jour-là, plus que tout autre, elle avait besoin d'y croire. Mais par-dessus tout, c'était sa ténacité qu'elle admirait. Où trouvait-t-il tant de courage ? Il semblait puiser ses forces dans un monde qui restait pour elle obstinément fermé.

*

Si l'on en croyait les gardiens de la forêt, les esprits étaient partout. Ils imprégnaient chaque particule de ce qui faisait le monde : arbre, sol, animal, pierre, car pour eux, tout était vivant.

Evanna avait cherché toute la journée dans le carnet des informations qui auraient pu indiquer la présence de ce village secret perdu aux confins de la forêt. Comme elle, Aaron n'en revenait pas qu'un monde si différent du sien côtoyait son existence depuis si longtemps.

Mais elle n'y trouva rien de plus que la mention de ruines sans âge et de ce cercle de pierres qu'ils avaient découvert quelques jours plus tôt. Du moins, dans ce qui était déchiffrable. Les pattes de mouche de l'auteur du carnet rendaient les lectures très pénibles. Aaron n'insista pas plus que ça à s'y essayer. L'écriture était par endroits si tassée qu'il paraissait quasiment impossible de parvenir à la déchiffrer sans loupe.

Il y avait peu de pistes à exploiter. Evanna avait tenu à montrer à leurs hôtes le fameux cercle de pierres, les questionnant abondamment dessus. Mais personne ne semblait en avoir jamais entendu parler.

Une bonne centaine de pages étaient consacrées à ce qui ressemblait à des voyages dans des contrées lointaines. Il y avait des expéditions dans le grand Nord, d'autres au Levant chez les Hommes du Désert, certaines contaient des navigations de plusieurs mois ; à la clé des îles perdues aux confins du monde. Quel en était le dénominateur commun ? Cela restait un mystère.

— Je ne comprends vraiment pas pourquoi Malgorn tenait tant à récupérer ce truc, ne cessait de répéter Aaron. Il n'y a rien là-dedans.

Ce qui n'était pas tout à fait vrai. Evanna parvint à y dénicher quelques réflexions sur l'origine de l'appellation « Forêt de l'Ours » et des reproductions de gravures représentant la silhouette de l'animal. Ce qui lui rappela sa conversation de la veille avec Arduinna qu'elle s'empressa de raconter à Aaron. Ce dernier l'écouta avec un air étrange, comme s'il n'était pas aussi surpris qu'il aurait dû l'être.

— Tu ne crois tout de même pas que cette histoire des Pentagyres a quelque chose à voir avec l'expédition de tes parents ? se contenta-t-il de répondre.

— Je ne sais pas Aaron, dit Evanna d'un ton las en se massant la cheville. Je me dis simplement qu'au point où nous en sommes, il ne faut rien négliger...

Un jour, Kaëlig abrégea leurs réflexions. Elle apparut subitement de nulle part, une expression profondément agacée sur le visage. Le soir même devait se réunir le Conseil des Anciens. N'y étaient admis que les adultes bien entendu, et encore fallait-il appartenir à un certain cercle pour avoir le droit d'y siéger.

— Étant donné que ça concerne aussi une partie des vôtres, je ne vois pas pourquoi vous devriez être tenus à l'écart, leur dit-elle en guise d'explication.

Surpris par cette initiative, Aaron et Evanna la suivirent. Cette réunion secrète devait se tenir à la cime de l'un des arbres les plus hauts de Vert-de-Feuille, où le ciel touchait le toit de la forêt. Comme au centre du village, il y brûlait un grand brasier qui envoyait ses flammes vers les étoiles.

Aaron, Evanna et Kaëlig s'étaient dissimulés au couvert de la ramure d'un arbre voisin, mais qui était si proche qu'ils pouvaient presque entendre les anciens respirer.

— Nous avons raté le début, maugréa Kaëlig comme si c'était leur faute.

Ils se penchèrent tous trois pour observer. Au centre du rassemblement se tenait la vieille Arduinna.

— C'est notre druidesse, leur apprit Kaëlig. C'est à elle de convoquer les esprits. Sans eux, le conseil ne décide rien. Il s'en remet toujours aux augures.

À peine eut-elle fini que les voix des vieillards s'élevèrent en un chœur terrifiant.

— Esprits du vent ! Esprits de la terre ! Esprits de l'eau ! Esprits du feu !

— Grand Esprit de la forêt, acheva Arduinna dans un murmure. Descendez.

Aaron ne put s'empêcher de jeter un regard à Evanna qu'il sentait bouger près de lui. Son pied devait lui faire mal. Ça n'avait pas été facile pour elle de monter jusque-là.

Il se demanda ce qu'elle pensait de tout cela. De son côté, sa propre raison ayant été mise à si rude épreuve ces derniers temps, il se sentait presque prêt à croire n'importe quoi. Lui qui avait toujours été si fermé aux racontars des villageois... Si la situation n'avait pas été si grave, il y aurait franchement eu de quoi rire.

— Esprits ! somma la voix de la vielle femme qui le ramena aussitôt à la réalité, tandis qu'elle jetait dans le feu d'étranges poudres colorées. Esprits !

Un frisson parcourut leurs corps. Le feu envoya ses braises voltiger dans les airs avant de se muer en une épaisse fumée blanche. Un murmure inquiet traversa la foule tandis que les clameurs se taisaient.

— Les Esprits...

— Les Esprits ont répondu !

L'épais fumet vira bientôt en un nuage grisâtre. L'inquiétude était palpable dans l'air. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ?

— Un grand malheur plane sur nous, trembla la voix brisée d'un vieillard.

Les murmures s'intensifièrent.

— La mort guette.

Des cris d'horreurs retentirent dans l'assemblée.

— Je vous l'avais bien dit ! La forêt s'est retournée contre nous ! Nous n'aurions pas dû accueillir ces étrangers, les Esprits nous ont testés et nous avons échoué ! Voilà leur réponse.

— Enfin, c'est absurde, ne put s'empêcher de marmonner Evanna depuis leur cachette. Un brin de fumée ne prédit rien du tout.

Kaëlig lui lança un tel regard qu'elle s'abstint de tout commentaire supplémentaire. Même Aaron la jaugea d'un air sévère.

— Cela suffit ! tonna Arduinna avec une puissance étonnante.

Le silence se rétablit, mais une tension certaine s'était pourtant installée.

— Arduinna, toi mieux que quiconque sait interpréter les signes, reprit le vieil homme d'un ton dur, tu ne peux pas fermer les yeux sur ce qui se dit ici.

— Non, dit-elle simplement, non je ne peux pas.

Comme elle ne répondait rien de plus, l'homme continua en jetant à Arduinna un regard empreint de ce qui ressemblait à de la rancœur. Puis, il se releva et considéra l'assemblée d'un œil dur.

— Vous avez été mis en garde autrefois, et pourtant, tous autant que vous êtes, vous avez refusé d'ouvrir les yeux. Ce qui arrive aujourd'hui est de votre fait. Nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous. Et toi, toi parmi nous tous – il s'était retournée vers Arduinna – toi qui incarne la sagesse, tu as permis à Rihen de rester. Tu as permis à cet étranger de mauvais augure de pénétrer dans la forêt et de l'exposer à tous les dangers.

Tous les regards se tournèrent vers la vieille femme. Arduinna ne répondit pas, se contentant de s'appuyer sur sa canne l'air contrit, comme si elle reconnaissait tous les chefs d'accusation et les acceptait.

Aaron et Evanna se sentirent soudain très mal à l'aise. Pas seulement parce que de nombreuses choses leur échappaient, mais aussi et surtout à cause de la méfiance qu'ils voyaient grandir à chaque seconde sur tous les visages.

— La forêt est notre berceau, reprit le vieillard avec dureté, mais aussi notre tombeau. La forêt nous nourrit, nous soigne, oui. Mais c'est aussi elle qui noue et dénoue le destin des hommes. Si elle s'est retournée contre nous, c'est que c'est dans l'ordre des choses, car nous l'avons trahie ! Et maintenant, nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous-mêmes ! C'est nous qui avons permis aux ténèbres de pénétrer ces bois !

*

— Qui est Rihen ?

Kaëlig considéra Aaron un instant, puis son regard se perdit. Le Conseil s'était séparé dans l'accablement, sans qu'aucune décision ne soit prise. Assis près du foyer de la petite cabane qu'on leur avait assigné, Aaron regardait Kaëlig en attiser les braises.

Elle prenait toujours l'attitude austère de celle qui les considérait avec mépris, mais elle persistait pourtant à les suivre partout. Soit on lui avait demandé de les surveiller, soit il y avait autre chose.

Evanna, quant à elle, s'était allongée, la tête près de l'entrée de la cabane où somnolaient non seulement Elouan, mais aussi Châtaigne et sa petite sœur. Sans doute la jeune fille dormait-elle déjà à poings fermés, épuisée par la longue journée qu'ils venaient de vivre.

— Le père de Châtaigne et Noisette.

Aaron ouvrit de nouveau la bouche mais se ravisa, ne parvenant pas à trouver les mots justes.

— Tu veux savoir pourquoi Châtaigne est si différente des autres enfants ? devina Kaëlig.

Il acquiesça.

— Noreen, ma cousine, elle aimait beaucoup défier les interdits quand elle était plus jeune. Elle allait tout le temps se promener près de la lisière de la forêt. Un jour, elle y a rencontré Rihen. Mais c'était un homme d'au-delà des arbres. Il n'était pas comme nous.

Un homme de la lande, pensa Aaron.

— Ils sont tombés amoureux. Et Noreen a voulu partir avec lui. Elle voulait savoir ce qu'il y avait au-delà de la forêt. Mais mon oncle s'y est opposé. Il considérait que Rihen leur apporterait le malheur et que, le secret de notre peuple divulgué, nous aurions tous été en danger. Le village entier l'a approuvé. Alors Rihen a accepté de rester. Il a préféré quitter son monde pour pouvoir rester avec Noreen. Il n'est jamais reparti depuis.

Kaëlig s'arrêta, puis un large sourire se dessina sur ses lèvres. Elle racontait cette histoire avec une admiration palpable dans chacun de ses mots.

— Ils l'ont appelée Châtaigne parce qu'elle avait les cheveux et les yeux bruns comme un marron. Les mêmes que lui. C'est une petite fille au moins aussi curieuse que sa maman. Et tout aussi têtue.

Elle se tut un instant, tandis qu'elle continuait de remuer les braises.

— Il n'y en a pas beaucoup qui veulent le reconnaître, mais Rihen a apporté énormément de bonnes choses dans notre village.

Elle se leva et lui fit signe la suivre. Dans la fraîcheur de la nuit, elle désigna l'arbre qui leur faisait face.

— Tu vois ça ? dit-elle en lui montrant un petit toboggan qui serpentait le long du tronc. C'est un système qu'il a installé pour recueillir l'eau de pluie et la distribuer plus facilement. Il y en a partout dans le village maintenant.

Un grincement soudain les fit se retourner. Une ombre minuscule tentait de se faufiler hors de la cabane. Manque de chance pour elle, le plancher venait de la trahir.

Evanna se releva péniblement, frottant ses yeux endormis avec des gestes lents. Elle avisa Aaron qui se tenait près du feu avec Kaëlig.

— Châ... Châtaigne ? bégaya cette dernière sous le coup de la surprise. Qu'est-ce que tu fais ?

La fillette essaya de s'échapper, mais Kaëlig fut plus rapide. Elle bondit et lui barra le passage.

Evanna put alors la détailler. La petite fille était chargée comme une mule. Son corps disparaissait presque sous le poids de tout ce qu'elle portait. Parmi son attirail il y avait un nombre impressionnant de récipients de toutes formes. Elle se dit que ce ne devait pas être une conduite habituelle, car Kaëlig se mit à froncer les sourcils.

— Où crois-tu aller comme ça ?

La petite fille hésita, puis prit le parti de dire la vérité.

— L'eau, l'eau de la source, souffla-t-elle en regardant ses pieds. Maman dit qu'elle soigne tout. Alors je pars en chercher.

Evanna surprit alors dans les yeux de Kaëlig quelque chose qu'elle ne lui avait encore jamais vu. De la compassion.

Elle s'agenouilla à ses côtés et prit son temps pour former ses mots.

— Tu ne peux pas partir comme ça, toute seule.

— Mais... si je le fais pas, personne le fera. Et tout le monde tombe malade. Noisette aussi...

Des larmes se formaient à présent dans ses grands yeux.

— Je sais, répondit maladroitement Kaëlig, mais...

— Même les esprits nous ont abandonnés ! coupa la fillette avec fougue, comme pour se donner du courage.

Kaëlig lui lança un regard déconcerté.

— Qui t'a dit ça ?

— Je l'ai entendu.

— Châtaigne...

— Arrête ! Tu n'as pas le droit de me gronder. D'abord, toi non plus tu n'avais pas le droit d'écouter ! Est-ce que je te gronde moi ?

Evanna fut saisie par la franchise de la petite fille. En un sens, elle n'avait pas tort.

— Châtaigne, ce n'est pas à toi de faire quoi que ce soit ! gronda alors Kaëlig qui s'était relevée.

Son visage avait perdu toute la douceur qui y était apparu quelques instants auparavant.

— Donne-moi tout ça ! intima-t-elle.

Châtaigne lutta un court instant, puis se laissa faire.

— Retourne dormir. Je ne veux plus te voir debout jusqu'à l'aube.

Le ton sec de Kaëlig fut sans appel. La moue déçue de la fillette se transforma en un furieux froncement de sourcils. Il fallait croire qu'elle n'était pas du genre à se laisser dicter sa conduite, toute bornée qu'elle était. Châtaigne portait bien son nom : son caractère était aussi hirsute que les bogues d'un marron. Evanna sentit qu'elle n'abandonnerait pas si facilement.

Elle ne se doutait pas que son intuition se révèlerait juste à peine quelques heures plus tard.

 

*

Evanna se rendormit sans peine. Mais Aaron lutta pendant une heure ou deux avant de tomber dans un sommeil agité, puis d'émerger au cœur de la nuit, épuisé et insomniaque.

Lassé de passer son temps à se tourner et se retourner sans parvenir à trouver le repos, il décida de se lever. Il s'empara d'une petite lanterne, s'échappa de la cabane et se mit à vagabonder dans le dédale de passerelles du village. Il n'y avait guère de différence entre le jour et la nuit, même si le crépuscule emportait avec lui les dernières rumeurs de conversation. Partout régnait un silence d'or qu'aucun animal nocturne ne venait troubler. Eût-il été à l'auberge qu'Aaron aurait entendu toute la soirée, entre les crépitements du feu de bois, ce bon vieux grillon du foyer chanter à tue-tête. Mais au cœur de la Forêt aux Esprits, le grillon du foyer ne chantait pas. Il avait abandonné Aaron à sa morne solitude.

La nuit était fraîche, sans toutefois être glacée. À chaque expiration, de petits nuages vaporeux s'échappaient de la bouche du garçon pour venir se fondre dans l'obscurité. Aaron était anxieux. Le mystérieux soldat hantait ses pensées depuis la veille. Il n'avait pas osé en parlé à Evanna. Pourquoi diable avait-il été le seul à le voir ? Avait-il été la malheureuse victime d'une hallucination ? Était-il en train de devenir irrémédiablement fou ? Pour en être sûr, il n'y avait qu'un moyen : il fallait qu'il retourne là-bas.

Déterminé, il emprunta d'un pas résolu la passerelle qui menait au cœur du village, là où brûlait jour et nuit le brasier des Anciens, celui qui ne devait jamais s'éteindre. Un frisson parcourut sa peau lorsqu'il passa à côté, puis disparut quand il s'engagea vers la plateforme qui dissimulait le passage qu'il cherchait. L'escalier plongeait dans les ténèbres des bas-fonds, tout aussi peu hospitalier que la première fois qu'il l'avait emprunté. Il descendit, le cœur battant, mais lorsqu'il parvint à la toute dernière marche, un sentiment amer de déception prit le pas sur son anxiété.

Il n'y avait personne.

Aaron ne se laissa pas abattre pour autant. Il s'assit, la petite lanterne posée à ses côtés, et attendit, tandis que les ombres tournaient autour de lui dans une lente danse imperceptible à l'œil humain.

Sans doute s'était-il endormi lorsqu'il sursauta et rouvrit les yeux. C'était un bruit lointain, mais comme tout semblait résonner ici-bas, il ne lui échappa pas. La flamme de la lanterne s'éteignait. Déçu, mais désormais certain que le soldat ne montrerait décidément pas le bout de son nez cette nuit-là, Aaron entreprit de regagner les hauteurs pour voir ce qui se passait.

Une panique sans nom régnait parmi les habitants et les villageois de Dervenn. Aaron avisa aussitôt Morvan dont l'inquiétude déformait les traits.

— Que se passe-t-il ?

— C'est la p'tite, la p'tite et l'bébé.

Aaron sentit grandir dans son corps une sorte de frémissement affolé. Se pouvait-il que...

— Ce sont les soldats ? demanda-t-il aussitôt.

— Non, elles ne se sont pas faites enlever.

Kaëlig venait d'apparaître à ses côtés. Elle serrait les poings avec la rage du désespoir.

— Châtaigne m'a désobéi. Elle s'est enfuie avec Noisette.

 

 

 

 

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