Chapitre 11 : La robe

Par Mary

Chapitre 11

La robe

 

 

 

 

 

Mon insomnie s’est égarée quelque part entre le bureau et ma chambre, mais je n’en dors pas mieux pour autant. Ma nuit se peuple de rêves agités, enfiévrés et franchement honteux, faits de soupirs et de draps froissés. Au réveil, je me souviens seulement que je trouvais Stone en galante compagnie dans notre ancien salon à Londres et qu’Adrian m’offrait trois douzaines de roses rouges alors que je prenais un bain dans un lac d’Écosse.

Une aube blafarde se lève et ses rayons se fraient un chemin à travers les voilages. La pendule indique sept heures et demie. Je me laisse retomber dans les coussins.

Au moins, j’avais raison au sujet d’Evelyn, sauf que je n’avais pas prévu qu’il soit un homme. Cela explique tout : le retrait de Stone de la vie mondaine, la froideur soudaine de mes parents quand ils l’ont appris, sa réputation d’excentrique pour dissimuler l’hypocrisie de l’appellation, le ton narquois de Bancroft quand il lui a demandé s’il était marié…

Est-ce aussi pour cela que l’air vibrait hier, quand Evelyn est entré ? J’ignore tout de l’amour, je n’en reconnais pas les manifestations. Mes parents ne s’aiment pas, ou plus, Miss Davies reste discrète sur sa vie privée, et je n’en ai jamais parlé avec Euphemia.

Toute ma caste sociale rejette unanimement les homosexuels, jusqu’à les emprisonner et les envoyer aux travaux forcés. Je me sais conditionnée pour réagir comme eux, alors pourquoi cette idée me donne la nausée ? C’est peut-être ma nature de toujours tout remettre en question. J’ai vu le regard que Stone a posé sur Evelyn, j’ai vu son sourire. Je ne connais peut-être rien à l’amour, mais je ne vois pas ce que ça peut être d’autre. Quel jugement peut-on porter sur des gens qui s’aiment ? Qui nous octroierait ce droit ? C’est idiot !

Je presse mes paumes sur mon visage en ordonnant mes pensées. La seule chose que je crois retenir de tout ça, c’est que Stone a l’air heureux. N’est-ce pas tout ce qui compte, au fond ?

Il est encore trop tôt pour le petit-déjeuner. Je me redresse et tends le bras vers ma table de nuit pour attraper Dracula. Je n’en relève le nez que lorsque Jonathan Harker ne réalise qu’il est prisonnier du comte. Je repose le livre à regret : encore une fois, Adrian a visé juste. Ce début, quoique peu ordinaire sous sa forme d’un journal de bord, m’a instantanément happée.

En toute hâte, j’enroule mes cheveux en un chignon approximatif, bien loin des exploits de Lucy, enfile une tenue décente, puis descends à la salle à manger. Adrian est déjà là, se resservant du thé.

— Bonjour, Agathe. Bien dormi ?

Merci pour vos roses de cette nuit, j’en ai encore le cœur qui bondit.

— Oui. Oh, et j’ai commencé Dracula, ce matin.

Le peu que j’en ai lu suffit à alimenter la conversation, qui nous occupe jusqu’à l’arrivée de Stone et Evelyn. Ils s’assoient l’un à côté de l’autre, la mine radieuse et de charmante humeur.

Le contraste sur le visage de l’aristocrate est saisissant. Plutôt bel homme au naturel, ce matin quelque chose de plus brille dans ses yeux bleus. Cela me fait plaisir. À vrai dire, je crois que c’est la première fois que je vois un couple qui illumine autant une pièce. Combien cela doit le déchirer de ne pouvoir vivre avec Evelyn au grand jour !

— Agathe ? appelle soudain Adrian.

— Quoi ? Pardon, je rêvassais.

Par-dessus son toast, Stone pose sur moi un regard scrutateur et interrogatif.

— Avez-vous bien dormi ? me demande-t-il.

— Oui. À vrai dire, avant de me coucher, j’ai repris les calculs d’hier et je crois avoir réussi à prouver votre intuition. Il serait bel et bien possible de fournir une estimation de la masse de la planète. Si tout fonctionne comme je l’espère, nous aurons pratiquement éliminé une inconnue.

— Vous me montrerez tout ça tout à l’heure, mais d’abord, j’ai un aveu à vous faire.

Je crois que je sais.

— J’ai pris la liberté de nous prévoir une sortie en ville cet après-midi. Agathe, je tiens à ce que vous nous accompagniez, c’est de la plus haute importance.

Pardon ?

— Comment ça ?

— Nous avons rendez-vous chez Francis, mon tailleur à Ipswich.

— Je ne comprends pas.

— Je tiens à vous offrir une robe pour le bal.

Pas besoin de miroir pour savoir que je vire au rouge écarlate.

— Stone. Il… il ne fallait pas, je ne peux pas accepter.

— Trop tard, ma chère.

— Mais….

Il faut que je trouve quelque chose.

— Je ne peux pas y aller comme ça ! Une femme célibataire, avec trois hommes, en pleine rue !

— J’ai tout prévu : Iris nous retrouvera à la gare et jouera le rôle de votre chaperon. Entre Lord Stone et Lady Rutherford, vous serez inattaquable.

Je suis médusée. À côté de moi, Adrian se retient de rire dans sa serviette de table.

— Cela vaut pour vous aussi, mon ami, dit Stone en se tournant vers lui. Au vu ce de ce que j’ai prévu, j’espère ce bal mémorable !

Je pouffe à mon tour derrière ma tasse de thé : nous ne valons pas mieux l’un que l’autre.

Nous avons fini le déjeuner depuis quelque temps lorsque Stone lance un regard entendu à Evelyn, avant de demander :

— Agathe ? Auriez-vous quelques instants à m’accorder ?

Intriguée, je hoche la tête.

— Laissez-moi seulement le temps d’aller chercher les calculs.

Dans ma chambre, je récupère seulement les feuillets d’hier, que je n’ai finalement pas recopiés dans mon carnet. Heureusement, car observateur comme il est, Stone aurait su que j’étais venue le chercher dans le bureau et compris que je l’avais surpris avec son amant.

Il referme la porte de la bibliothèque derrière moi, un peu pâle, et reste planté là alors que j’ai déjà pris possession de mon fauteuil fétiche — à l’angle de la cheminée.

— Agathe, je… À propos d’Evelyn…

— C’est inutile. J’ai déjà compris.

Il s’approche.

— Et… ?

Il n’est quand même pas en train de me demander mon avis ?

— Grands dieux, Stone !

Mon ton est légèrement cassant, mais je suis lancée :

— Vous pensez vraiment que cela m’importe ?

— Ce serait possible…

— Je ne vous croyais pas du genre à vous préoccuper des opinions des autres.

Il s’assoit dans le fauteuil en face du mien :

— Les autres, non. Vous, si.

Je ne l’avais pas prévue, celle-là.

Je reprends, plus posément :

— Cela ne me regarde en rien. Vous ne vous mêlez pas de ma vie sentimentale, ce qui est éminemment reposant pour moi — vous connaissez mes parents. Je ne vais certainement pas m’immiscer dans la vôtre. Et si cela peut vous rassurer, j’aime beaucoup Evelyn et vous avez l’air très heureux, tous les deux. Je crois que c’est la seule chose qui importe.

Stone murmure, visiblement ému :

— La personne qui aura la chance de partager votre vie aura beaucoup de chance, Agathe. Vous ne réalisez pas à quel point.

— Pour cela, il faudrait déjà que je daigne intéresser quelqu’un.

L’aristocrate détache les yeux des braises rougeoyantes pour les poser sur moi. Il me dévisage longuement, comme s’il cherchait à savoir si je plaisante ou non. C’est tellement étrange que je demande pour changer de sujet :

— Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Un sourire aérien illumine son expression quand il répond :

— À l’université. J’enseignais depuis quelques années quand il est arrivé dans mon cours. Il faisait partie des rares étudiants en chimie à avoir pris un renforcement en physique et non en médecine ou en biologie. Deux heures par semaine seulement, mais cela a suffi. J’ai lutté de toutes mes forces. Jamais je n’ai ressenti autant d’amour pour quelqu’un. J’ai pris sur moi de refuser toute intimité avec lui le temps de l’année scolaire, même d’un point de vue strictement professionnel, car je soupçonnais, ou j’espérais, que mes sentiments étaient partagés. Ce fut d’une douleur sans nom. Au dernier cours du mois de juin, il m’a annoncé qu’il préférait renoncer à la physique et choisir une autre option. Il était l’un de mes meilleurs élèves, alors je lui ai demandé pourquoi. C’est là que… enfin, il a passé une grande partie de l’été suivant ici. Je ne croyais pas à mon bonheur.

Il grimace et se lève, crispé, examinant nerveusement les rayonnages qu’il connaît pourtant par cœur.

— C’est là que Bancroft a eu vent de la situation et l’a tourné à son avantage. Il convoitait mon poste de chef de département. En quelques jours, la rumeur a commencé à se répandre et j’ai été convoqué par le doyen de l’université. Dieu merci, il ne savait pas qu’il s’agissait d’Evelyn, sinon, il aurait été renvoyé lui aussi. Officiellement, j’ai démissionné de mon poste pour m’occuper de l’entreprise familiale. En réalité, j’ai cédé au chantage pour qu’il puisse terminer son cursus. Vous auriez vu sa rage lorsque je l’ai mis devant le fait accompli.

Je serre les poings. Je devrais être surprise, outrée, mais cela ne m’étonne pas. L’aristocratie a des moyens redoutables dès qu’il s’agit de détruire la vie de quelqu’un. Elle n’oublie rien et ne pardonne jamais.

— Pour être franc, Agathe, continue Stone en soupirant, votre participation au concours est une revanche pour moi. Je suis désolé de paraître froid et calculateur de la sorte, j’exècre cette partie de moi, mais même après toutes ces années, je lui voue une haine sans égale. Il a pris tout ce qui était cher à mon cœur, menacé l’homme que j’aime, anéanti tout ce pour quoi j’avais tant travaillé…

Bancroft fait décidément des ravages partout où il passe. D’abord Adrian, maintenant ça… Lord ou pas, il est abject. Il représente tout ce que la noblesse produit de pire. Je m’entends sourdement répondre :

— Alors, battons-le sur son propre terrain. Éliminons son candidat de la course. Vous avez parlé de pot-de-vin, il y a sûrement moyen de trouver une trace. Pour le concours, bâtissons un projet irréprochable. Et… j’ignore comment, mais cela nous fournira peut-être l’occasion d’aider Adrian.

— Ces combats ne sont pas les vôtres.

Je relève la tête et lui envoie mon regard le plus déterminé possible. Je veux qu’il comprenne que je ne plaisante pas.

— Ils le sont devenus à l’instant même où vous m’avez accueillie à Rosewood Manor.

Je retiens mon souffle, priant pour que mon argument fasse mouche. Stone sourit enfin :

— Et si vous me montriez ces calculs ?

 

Nous prenons le train de 13 heures 20 pour Ipswich. Nous avons rejoint Iris à la gare, dans une tenue de ville somptueuse à côté de laquelle mon ensemble vert paraît bien fade. Nous arrivons quarante minutes plus tard dans le tumulte de la cité. J’avais oublié combien cela pouvait être bruyant ! La tranquillité du Suffolk déteint sur moi. Notre étrange groupe déambule dans les rues, détaillant les vitrines et commentant les derniers potins. Iris et moi fermons la marche. Stone nous guide en discutant avec Evelyn et Adrian se tient un peu à l’écart. Il ne semble pas très à l’aise en public et je retrouve ce retrait perpétuel que j’avais constaté chez lui, quand je ne le connaissais pas encore. Bientôt, nous pénétrons dans une grande galerie couverte et montons à l’étage, où nous sommes accueillis par un large bonhomme grisonnant à la moustache impressionnante :

— Lord Stone, quel plaisir ! s’exclame-t-il avec un accent français prononcé.

— Bonjour, Francis.

— Et voici donc la jeune demoiselle dont vous m’avez parlé ! Une parente à vous, je présume ?

— Vous n’y êtes pas du tout. Miss Agathe Langley n’est rien de moins qu’une scientifique accomplie qui participe au concours de la Royal Society sous ma tutelle.

— Mon Dieu, vous ne vous refusez aucune fantaisie !

— La vie est ainsi faite, mon bon ami. Maintenant, venons-en à ce qui nous amène. Le bal de cette année s’annonce splendide et je souhaite offrir à Miss Langley une robe digne de l’évènement. Surpassez-vous, Francis !

Le couturier me détaille de la tête aux pieds :

— Oh, je sens que nous allons faire des merveilles !

Stone reprend :

— Je laisse Lady Rutherford en charge de valider la commande.

— Venez, Mesdames, dit Francis en se retournant vers Iris et moi. Je vais vous laisser aux bons soins de Mrs Fisher pendant que je m’occupe des costumes de ces messieurs.

Il nous entraîne sur le côté, dans une salle plus intime que l’atelier où nous attend une grande femme à l’air avenant. Elle incline légèrement la tête quand nous entrons :

— Lady Rutherford. Miss Langley.

— Bonjour.

Elle nous installe sur une banquette et nous apporte une tasse de thé chacune ainsi qu’un épais catalogue.

— C’est pour cette jeune fille ? Pour le bal de Lord Stone, de ce que j’ai compris ?

Iris acquiesce :

— Tout à fait. Nous désirons quelque chose de moderne, d’élégant et de distingué.

— Je vous suggère de regarder dans ce cas la partie sur les dernières créations de cet automne. Miss, avez-vous des préférences en termes de couleur ? De tissus ? De coupe ?

— Je…

D’habitude, c’est Mère qui s’occupe de commander mes vêtements.

Je bredouille :

— J’aime beaucoup le violet.

Iris s’éclaircit la voix et je me retourne vers elle :

— Voulez-vous de l’aide, Agathe ?

Désespérément.

— Volontiers.

— Je verrai bien une robe échancrée, aux manches courtes que vous habillerez avec des gants. Il faut aussi souligner votre taille. Elle est naturellement marquée, autant en profiter. Et il faudrait aussi un châle assorti, c’est une robe d’hiver après tout.

Je hoche la tête en buvant une gorgée de thé. Mrs Fisher ouvre le catalogue pour ensuite le tendre à Iris qui feuillette distraitement les pages. Je me penche sur le côté. Ces robes sont plus luxueuses les unes que les autres et je me sens incapable de me décider.

— Le mieux est que vous choisissiez les modèles qui vous plaisent et j’irai vous les chercher si vous voulez les essayer, suggère la couturière.

— Celle-ci ? propose Iris.

D’un violet profond, la robe est rehaussée d’un voile pâle dans le dos et de rubans roses sur le corsage.

— Je ne sais pas.

Quel vocabulaire renversant !

— Mrs Fisher, nous allons devoir vous en remettre à vous. Est-il possible que vous sélectionniez quelques tenues ? Je pense qu’Agathe se rendra ainsi mieux compte de ce que ça pourra rendre sur elle.

La jeune femme sourit et se lève :

— Certainement, Lady Rutherford.

— Merci.

Alors qu’elle quitte la pièce, je me tourne vers Iris :

— Nous n’allons quand même pas tout lui faire déballer ? Je suis désolée, je dois avoir l’air idiote. Je ne suis pas habituée à…

À un tel luxe.

— Ne vous inquiétez pas.

Elle marque une pause, puis reprend :

— Comment allez-vous, Agathe ? Quelque chose vous tracasse ?

— Eh bien… Cette histoire de bal. Je n’en suis pas très friande, pour être honnête.

— Vous n’aimez pas danser ?

— Ce n’est pas ça.

J           e ne sais pas si je peux aborder ce sujet avec elle, mais elle semble lire en moi comme dans un livre ouvert :

— Ce sont les hommes.

— Ils sont rarement intéressants, trop peu courtois à mon goût et souvent brusques dans leurs manières. Comme s’ils me faisaient l’honneur de m’accorder une danse alors que ça devrait être l’inverse. Il y a une éternité que je n’ai pas apprécié un bal. Mes parents m’ont forcé à assister à des douzaines de réceptions à Londres pour me trouver un mari. J’ai essayé, je vous le jure, mais c’est à croire que je ne sais rien faire d’autre que les repousser. On dirait que…

— Que vous leur faites peur ?

— Peut-être.

Iris repose la tasse sur sa soucoupe dans un petit bruit de porcelaine :

— Ce sera différent cette fois. Vous serez en terrain connu et vous savez que rien ne peut vous arriver à Rosewood Manor. Qui plus est…

Elle hésite, puis me prend la main :

— Il y aura au moins un gentleman qui fera attention à vous.

— Vous parlez de Stone ?

Elle rit franchement cette fois et je ne comprends pas pourquoi. Je m’apprête à lui demander quand Mrs Fisher revient, tirant derrière elle un montant à roulettes comportant cinq robes encore enveloppées dans leur housse de coton. Nous passons au salon d’essayage où je me retrouve en corset et en collants. Tout cela est des plus embarrassants.

J’enfile la première, en velours bleu. Je la trouve plutôt jolie, certes, mais quelque chose me dérange. Quand je me regarde dans le miroir…

— Ce n’est pas moi, dis-je enfin. Je veux dire…

Je me tourne vers Iris dans un froufroutement de tissu et lui chuchote :

— Je ressemble à la Agathe de Londres.

— Et vous ne l’êtes plus ?

— Non.

— À la bonne heure, réplique-t-elle avec un sourire.

Comment suis-je censée interpréter cette remarque ?

Elle s’adresse à la couturière :

— Mrs Fisher, cette tenue est d’un goût certain et d’une facture remarquable, mais je trouve cela assez convenu. Auriez-vous quelque chose de plus audacieux, de plus inventif ?

La jeune femme réfléchit en soulevant les housses, avant de murmurer :

— Il y a bien…

— Quoi donc ? demande Iris.

— Le neveu de Monsieur Francis nous a envoyé un prototype depuis Paris. Je ne sais pas si cela sera dans vos goûts, mais je peux vous la montrer. Assurément, les couleurs vous plairont.

— Avec grand plaisir, je vous remercie.

Mrs Fisher s’éclipse et revient avec un énorme paquet rectangulaire. Elle en ôte le couvercle et la première couche de papier de soie pour dévoiler la robe la plus éblouissante que j’aie jamais vue. Une fois suspendue à un cintre, j’en ai le souffle coupé. En brocart pourpre foncé aux ornements végétaux d’une teinte lilas, le col en mousseline blanche plissée s’évase jusqu’aux manches courtes en volants nacrés, ourlés du même fil doré que la ceinture. La jupe n’est brodée qu’en bas et on dirait que de délicates volutes fleurissent depuis le sol, s’épanouissant en roses au cœur serti de minuscules perles.

— Seigneur… s’extasie Iris.

— C’était une proposition pour la collection de printemps de l’année prochaine, explique la couturière. Si elle vous plaît, nous pourrons terminer les finitions à temps et trouver un châle qui convient. Désirez-vous l’essayer ?

Je ne retiens pas un « Oui ! » empressé. À peine le tissu m’enveloppe qu’un étrange fourmillement me parcourt. Mrs Fisher termine le laçage dans le dos pendant que j’enfile les longs gants de satin et lorsque je m’avance hors du cabinet, les mots me manquent. Jamais je ne me suis sentie aussi… belle. Aussi puissante.

— Vous êtes resplendissante ! Nous ne pouvions pas trouver mieux ! s’exclame Iris. Mrs Fisher, vous pouvez d’ores et déjà prendre les mesures. Tout le monde n’aura d’yeux que pour vous, Agathe !

Je ne sais pas si c’est une si bonne nouvelle, mais je ne peux me départir de mon sourire. J’ai du mal à croire que c’est moi dans le miroir.

Une fois les chaussures choisies, je les garde aux pieds le temps que la couturière, un oursin d’épingles au poignet, fixe les marques pour les retouches, pendant qu’Iris donne les instructions pour le reste de la toilette.

Tout ce qui se passe depuis le moment où j’ai cette robe sur moi devient assez flou. Le rêve ne cesse que lorsque nous regagnons la gare, accompagnées des hommes qui ont eux aussi été mesurés de tous côtés pour ajuster leurs vestes de costume. Iris, que Stone a invitée à dîner, m’a fait jurer de ne rien dire au sujet de ma future tenue pour préserver la surprise.

— Croyez-moi, je suis allée à plus de bals que n’importe qui ici. On se souviendra de celui-ci longtemps, je vous le promets.

Dans le fiacre qui nous ramène à Rosewood Manor, mes pensées papillonnent sans la moindre cohérence, dérivant d’une planète inconnue à une robe merveilleuse avant de s’attarder sur Adrian, en face de moi, guère plus bavard. Alors que Stone et Evelyn sont en grande conversation, lui contemple le crépuscule à travers les minces rideaux avec une expression indéchiffrable. Je détourne le regard pour qu’il ne s’aperçoive pas que je l’observe, car nous arrivons.

J’envisage de monter me changer, mais Alexander vient me trouver dans le vestibule, les bras chargés d’un panier de vieux légumes pour les chevaux, et me glisse :

— Vous devriez aller voir Lucy, Miss, je crois que ça lui ferait plaisir.

— Que se passe-t-il donc ?

— Elle est à la cuisine.

Je hausse les épaules en direction d’Iris, qui m’emboîte le pas. Je me demande encore ce qui peut bien se tramer quand je vois Lucy, au bout de la longue table de l’office, les yeux rouges d’avoir trop pleuré.

— Lucy ? Qu’y a-t-il ?

Miss Cherry dépose une tasse de thé fumante devant elle et s’assoit à côté :

— Oh, Agathe, sanglote la jeune fille en s’essuyant les joues, j’ai suivi votre conseil et jusqu’ici tout allait bien.

Il s’agit de son soupirant.

— Quel conseil ? demande Miss Cherry.

J’explique rapidement la situation :

— Et comme elle le trouvait trop pressant, je lui avais conseillé de lui parler et que si c’était quelqu’un de bien, il comprendrait. Après, je ne pense pas être la meilleure personne pour parler d’amour…

— Peu importe, soupire Lucy, vous aviez néanmoins raison. Mais tout à l’heure, il s’est remis à insister et… Je lui ai crié si fort dessus, Miss, je lui ai hurlé des horreurs ! Pour finir, je lui ai dit que tout était fini, que je ne voulais plus le voir.

— Vous n’allez tout de même pas vous excuser, en plus ? s’énerve soudainement Iris. Il ne peut s’en prendre qu’à lui ! Vous avez très bien agi, c’était la meilleure chose à faire.

— Mais…

— De son côté, ce n’était pas véritablement de l’amour, soupire Miss Cherry en lui prenant la main. Qui est-ce ? On le connaît ?

Lucy murmure :

— N’en parlez surtout à Papa, ou pire, à Maman. Elle serait capable de lui dévisser la tête.

— Promis.

— C’est Gareth.

Je m’exclame :

— Gareth ? Le jardinier ?

Elle acquiesce sobrement. Je dois reconnaître qu’il est joli garçon, bien bâti et beau parleur. Apparemment, ça ne fait pas tout.

Iris fait claquer sa langue avec agacement :

— Agathe, occupez-vous de Lucy, voulez-vous ? Martha ? Un mot en privé, s’il vous plaît.

Elle entraîne Miss Cherry dans la lingerie et je me retourne vers Lucy, cherchant un moyen de lui remonter le moral.

— Que diriez-vous de rester ici ce soir ? Vous dormiriez dans l’annexe de ma chambre, je crois qu’elle est très confortable. Nous la préparerons ensemble, qu’en dites-vous ?

La jeune fille relève les yeux vers moi, un frêle sourire réveillant ses taches de rousseur. Elle me considère, puis se jette dans mes bras et se remet à pleurer doucement. D’abord gênée, je me détends et la laisse s’apaiser. Lorsqu’elle se détache enfin, elle semble aller un peu mieux :

— Merci, Agathe, j’accepte avec plaisir.

Je me lève pour débarrasser sa tasse de thé et par la lucarne au-dessus de l’évier, j’aperçois Alexander, son panier de légumes à la main, s’éloigner d’un pas rageur vers ses écuries.

Je crois que je commence à comprendre.

 

Malgré le désarroi de Lucy qui me soucie encore, je passe une soirée délicieuse. Après le repas, une fois Iris repartie, nous montons à quatre dans le bureau de Stone où nous observons les étoiles pendant qu’Evelyn et Adrian, près de la cheminée, discutent philosophie et éthique.

Je m’endors sur l’idée que cette journée avait tout d’un rêve éveillé.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Pluma Atramenta
Posté le 22/06/2020
Brrr.... J'aime tellement ton histoire que j'arrive plus à la lâcher ! Peut-être faudrait-il quelques détails physiques entre les dialogues pour que tes chapitres brillent de perfection ? (Je suis Miss-j'aime-les-descriptions-et-je-te-casse-la-tête-avec-ça si tu n'avais pas compris XD)
Et Agathe quand même assez naïve... Elle se demande qui voudrait bien l'épouser ? Eh bien, ma chère, n'avez-vous point remarqué que Monsieur Adrian ne cesse de vous dévorer du regard ? x)
J'aime beaucoup le personnage de Stone, aussi. Mais j'avoue qu'avec tout les prénoms des domestiques, je me perds un peu !
J'ai également ramassé une petite coquillette au passage : "J e ne sais pas je peux aborder ( ... ) (Sans l'espace entre le "j" et le "e", c'est mieux)

Puisses tu éternellement te balancer sur la balançoire de l'Inspiration !
Pluma.
Mary
Posté le 22/06/2020
Hahaha je vois ça XD

Je verrai aux corrections s'il est nécessaire d'ajouter quelques descriptions, dans le doute

Hahaha, non Agathe n'est pas naïve, elle est COMPLÈTEMENT BOUCHÉE oui XDD Ca va s'arranger - ça va mettre le temps, mais ça va s'arranger.
Eulalie
Posté le 04/06/2020
Quel chapitre dense ! Je l'avais lu en diagonale mais je reconnais qu'il est bien plus savoureux en lecture reposée. Bien que plusieurs scènes se succèdent le rythme ne m'a pas lâchée et j'ai trouvé transitions ainsi que les échanges entre les personnages très fluides. Je suis à présent persuadée qu'Adrian est amoureux d'Agathe et que tout le monde le sait à part elle. Mais même ses rêves le savent XD !

Il y a un passage que je n'ai pas compris : "sa réputation d’excentrique pour dissimuler l’hypocrisie de l’appellation". De quelle "appellation" s'agit-il ?
J'aurais également aimé avoir la réaction d'Adrian quand Stone lui dit que lui aussi va aller chez le tailleur.
Je rejoins Alice concernant le passage du tailleur. Est-ce que tu connais la série BBC "The Paradise" ? Je te la recommande.
Il me semble qu'il y a une légère incohérence quand Alexander va porter les légumes aux chevaux : à moins que les écuries soient vraiment loin du manoir, sinon il devrait avoir eu le temps d'aller du porche aux écuries dans le temps que les femmes ont pris pour raconter toute l'histoire de Gareth et Lucy. À moins qu'Alexander n'ait écouté aux portes, mais dans ce cas je pense qu'il serait plus clair de le préciser ou au moins de le sous-entendre.
J'ai relevé quelques répétitions (volontaires ?) :
"enfile une tenue décente, puis descends à la salle à manger" = descend/te
"La personne qui aura la chance de partager votre vie aura beaucoup de chance," = chance
"C’est là que… enfin, il a passé [...] — C’est là que Bancroft" = c'est là
Et deux détails supplémentaires :
"sous sa forme d’un journal de bord" = "sa" est un pronom défini, "un" est un indéfini, il va falloir choisir. Tu peux écrire "sous la forme d'un journal" ou bien "sous sa forme de journal".

"Pour cela, il faudrait déjà que je daigne intéresser quelqu’un." = daigner c'est consentir. Je ne crois pas que Agathe serait contre le fait d'intéresser quelqu'un sentimentalement, si ? Je crois qu'elle attend plutôt que quelqu'un daigne s'intéresser à elle.

À demain pour la suite !
Mary
Posté le 08/06/2020
Coucou !

Merci pour toutes ces précisions, je reprendrai point par point aux corrections.
Alexander a bel et bien écouté aux portes :p Je le préciserai !

Merci encore, à très vite !
Alice_Lath
Posté le 13/05/2020
Mmmh, je suis pensive sur le passage de l'essayage. C'est vraiment très bien décrit, mais à cette époque, le prêt-à-porter ne se faisait pas, ou presque. Généralement, on choisissait plutôt un patron de modiste ainsi qu'une étoffe afin de faire tailler et coudre la robe sur-mesure, y compris chez les bourgeois. En tout cas, Adrian-la-Chaleur va kiiiiffer, ayayayaya, je le sens qui va poser son pitit regard chacalesque tout plein sur la meuf qu'il kiffe. Par contre, j'espère qu'Agathe va remettre ce jardinier à sa place, non, mais oh, eh, d'où il embête Lucy, le déterreur de patates?
Mary
Posté le 13/05/2020
Hello !

Comme je le disais à Isa, je pense que je reverrai le passage chez le couturier aux corrections. J'avais pensé ça comme de l'essayage de modèle unique, mais plus j'y pense, moins ça tient la route.
Ah la la pauvre Adrian (en même en temps il sera pas mal non plus, huhuhuh)
Tu verras, tu verras !

À très vite pour la suite !
Isapass
Posté le 12/05/2020
Un régal, comme d'habitude !
J'ai beaucoup aimé le ton ferme d'Agathe en réaction à ce qui arrive à Stone. Non seulement ses opinions non formulées, mais aussi la façon dont elle s'approprie les combats de son hôte (et ceux d'Adrian, tiens, tiens...).
J'ai été un peu surprise par la séance d'essayage : je ne pensais pas qu'elle pouvait essayer. Mais en fait je n'y connais rien ! Donc si j'ai bien compris, c'est du sur mesure, avec des modèles existants, pas des créations ?
Le meilleur du chapitre, c'est quand même la naïveté d'Agathe qui ne voit pas de qui Stone, puis Iris peuvent parler en lui disant que quelqu'un n'aura d'yeux que pour elle ! Apparemment, ça saute aux yeux de tout le monde, pas seulement des lecteurs XD
Quelques pinaillages :

"— Pour cela, il faudrait déjà que je daigne intéresser quelqu’un." : je pense que "daigne" n'est pas le bon mot, ou alors il faut tourner la phrase dans l'autre sens : "Il faudrait déjà que quelqu'un daigne s'intéresser à moi" (sinon, on dirait que ça n'intéresse pas du tout Agathe que quelqu'un s'intéresse à elle)
"Pour le bal de Lord Stone, de ce que j’ai compris ?" : je dirais que la tournure est un peu familière. Je dirais plutôt "d'après ce que j'ai compris"
"— Mrs Fisher, nous allons devoir vous en remettre à vous." : nous en remettre à vous
"J e ne sais pas si je peux aborder ce sujet avec elle," : une tabulation qui traîne ;)
"Je m’apprête à lui demander quand Mrs Fisher revient," : j'ajouterais quelque chose après "demander" (des précisions ? ce qui la réjouit ?) sinon on dirait qu'elle lui demande quand Mrs Fisher revient (alors qu'elle s'en fout probablement de quand Mrs Fisher revient XD)
A très bientôt !
Bises
Mary
Posté le 12/05/2020
Coucou !

En fait c'est de l'essayage de modèles uniques. Du grand grand luxe luxe, quoi. Les retouches sont faites après.
J'aurais pu faire du sur-mesure et j'ai longuement hésité, je me reposerai la question aux corrections, je pense. Le problème, c'est que ça rallongerai encore plus le chapitre... Pour les hommes c'est plus simple, puisque c'est le tailleur habituel de Stone (et Evelyn et Adrian, du coup) et qu'il a donc pu préparer leur visite.

Ca me fait plaisir ce que tu me dis sur les opinions d'Agathe, je craignais que ça fasse un peu "pied dans le plat" alors que je voulais vraiment illustrer son chemin de pensée sans que ça tombe comme un cheveu sur la soupe.
Agathe est absolument INCAPABLE de croire qu'on s'intéresse à elle, c'est sidérant XD Mais héhéhé, peut-être que ça va pas tarder à changer....

A bientôt et merci !
Cléo
Posté le 09/05/2020
Haaa un nouveau chapitre ! Je me suis jetée dessus :). J'ai beaucoup aimé les réactions tant de Stone que d'Iris fasse à l'incapacité d'Agathe à comprendre qui, entre toutes les personnes, pourraient bien lui porter de l'attention. J'imaginais d'ici leurs têtes : "non mais elle se moque de moi, cette petite?".

Bref, j'attends avec impatience le chapitre du bal !
Mary
Posté le 09/05/2020
Coucou ! Merci <3
Mais oui c'est tellement ça XDD
Ah la la, je sais pas encore comment je vais le tourner celui-là XD J'espère que ce sera à la hauteur de vos attentes !
À bientôt !
SalynaCushing-P
Posté le 09/05/2020
Haaaa voila la suite, je commençais à me languir d'Agathe !
Il y a un petit défaut de typographie à un moment un "J " avec un grand espace.
Concernant le chapitre, je trouve que ça avance doucement, un peu "remplissage" à mon goût, mais ça reste bien écris, c'est agréable à lire malgré tout !
Mary
Posté le 09/05/2020
Hello !
Il faut bien des chapitres calmes de temps en temps ;p Le prochain c'est le bal huhu.
À bientôt !
Vous lisez