Chapitre 11 - Concordium

Un mois plus tard

           

            – Votre café, monsieur.

            Arthur Fenwig se saisit du gobelet en carton recyclé que lui tendait le serveur. Il ne le remercia même pas et posa simplement son bras sur le lecteur de puces pour payer. Le serveur l’observa avec un œil morne. Arthur détestait être dévisagé ainsi par les gens des castes inférieures. Ils se croyaient tout permis sous prétexte qu’ils n’avaient soi-disant droit à rien. Une ingratitude incroyable. N’avaient-ils pas du travail ? Ce serveur par exemple, aurait – légitimement – pu être remplacé par un robot, pourtant on le laissait avoir un salaire chaque mois. La moindre des choses était par conséquent de se faire le plus transparent possible.

Le systèmes des castes avait certes été aboli il y a plus de dix ans, mais Arthur prenait toujours grand soin de s’entourer exclusivement de gens de la même condition que lui. Les enfants métisses, issus de familles faisant autrefois parties de castes différentes, étaient encore rares, mais ils n’allaient pas tarder à pulluler comme des mouches au-dessus d’un cadavre. Bientôt, ils allaient se retrouver dans les grandes entreprises, volant ainsi le travail de gens plus méritant qu’eux. Mais au moins étaient-ils à demi légitimes, pas comme les rejetons venant des castes inférieures… Depuis que certains enseignements avaient été rendus gratuits, ils s’imaginaient tous pouvoir améliorer leurs conditions de vie.

Jamais Arthur ne prendrait l’un d’eux dans son entreprise, quoi que ses subordonnées en disent.

Idiots de progressistes. Comment le parti politique en faveur de l’abolition des castes a-t-il pu être élu ? C’est à croire que certain ne savent pas comment verser un pot de vin.

            Arthur abandonna le café derrière lui et se dirigea vers la station de taxis la plus proche, sa sacoche en cuir bien calée sous son bras et ses chaussures de luxe battant le béton du trottoir. Il passa devant divers magasins de luxe, regarda avec intérêt les derniers modèles d’un grand tailleur, puis emprunta l’ascenseur pour accéder à la plate-forme de taxis. Un panneau indiquait que le prochain arrivait dans deux minutes et treize secondes. Arthur grommela dans sa barbe. Un autre problème de l’abolition des castes était que n’importe qui pouvait désormais emprunter les taxis et métros aériens, là où les inférieurs devaient autrefois circuler dans les bus électriques qui utilisaient les routes.

            Une mère de famille occupée à gérer ses quatre enfants se tenait avant lui dans la file. On voyait de suite qu’elle n’avait rien à faire là.

Arthur termina son café et jeta le gobelet vide aux pieds d’un robot éboueur, qui le fit aussitôt disparaitre à l’intérieur de son corps métallique. Les déchets ne restaient jamais plus longtemps que ça sur les trottoirs.

Il regarda le panneau : une minute cinquante-trois. Il décida de se connecter à l’Interface et de consulter les résultats de la bourse Concordienne. Il se mit en mode semi-veille afin de ne pas manquer l’arrivée du taxi. Les informations voulues s’affichèrent devant ses yeux grâce à ses implants optiques. Arthur grimaça en constatant que plusieurs de ses investissements avaient baissé, mais se réjouit en voyant que trois d’entre eux avaient considérablement augmentés. Le Salon des Innovations avait présenté de nouveaux projets très prometteurs. Arthur se félicita d’avoir deviné avant les autres quels seraient les succès de cette année.

Il jeta également un coup d’œil aux résultats de sa propre entreprise et vit que le cour des actions n’avaient pas bougés. Il n’était ni ravi ni mécontent, mais pousserait quand même davantage ses équipes pour qu’elles travaillent plus.

Les cris de l’un des enfants le déconcentrèrent et l’obligèrent à quitter la semi-veille. Le gamin se plaignait de ne pas avoir eu le jouet qu’il voulait. Il se vengeait en donnant des coups de pieds dans la barrière protectrice de la plate-forme. Arthur souhaita qu’elle cède et que ce morveux mal éduqué tombe jusque en bas. Il n’avait jamais eu de tels problèmes avec ses enfants. Il avait toujours veillé à engager les meilleures gouvernantes.

Le taxi arriva soudain. Occupée avec son fils, la mère de famille ne le vit pas, et Arthur ne se priva pas pour passer devant elle. La femme n’osa protester lorsqu’elle s’en rendit compte.

Au moins il y a encore des gens qui respectent les usages.

Arthur s’installa à l’avant et indiqua le nom de sa destination au taxi autonome. Aussitôt, la voiture s’éleva légèrement, et suivit sans un bruit les lignes magnétiques des rails qui traversaient la ville.

– Nous aurons trois secondes de retard sur notre heure d’arrivée monsieur, s’excusa la voiture. Un wagon de métro a légèrement ralenti à trois-cents mètres devant nous.

Arthur ne dit rien mais décida que c’était encore la faute des inférieurs. Au moins faisait-il beau. Le soleil éclatant se reflétait sur les innombrables immeubles de verre et d’acier devant lesquels passèrent Arthur et son taxi. Certains étaient de véritable merveilles d’architecture. Concordium étant une Ville-Etat, les différents Centres comme celui-ci devaient rivaliser d’imagination pour être le plus attrayants possibles et sortir du lot. En soit cela ne changeait rien, les impôts allant au final tous au même endroit. Mais chaque centre aimait afficher sa spécialité. Arthur vivait au Centre Etincelle, quartier de prédilection des nouvelles technologies. Sa fille ainée vivait dans le Centre Joyaux, réputé avant tout pour ses nombreux casinos, parcs d’attractions et centres commerciaux, ainsi que pour la seule plage de tout Concordium. Arthur appréciait l’endroit et ses excentricités, mais moins le mélange des différentes classes sociales. Heureusement, sa fille savait où aller pour éviter les inférieurs.  

Les étages supérieurs des immeubles accueillaient les appartements et bureaux d’entreprises, tandis que les niveaux inférieurs étaient des magasins et restaurants.

Le lieu de travail d’Arthur était situé à l’écart de Centres comme celui-ci, dans des immenses zones privées où se massaient laboratoires, usines et entrepôts.

Enfin, le reste de la Ville-Etat se répartissait entre quartiers résidentiels et Zones Verts destinées à l’agriculture et aux réserves animalières.

            – Bonne nouvelle monsieur, nous avons rattrapé notre retard d’une seconde, annonça le taxi.

            Ils s’éloignèrent de l’avenue principale du Centre et tournèrent à gauche, en direction d’un immeuble en forme d’aiguille. Arrivé à sa base, la voiture quitta le rail magnétique principale pour s’arrêter dans l’immeuble, sous un passage couvert. Un petit privilège quand on habitait ici. Les taxis vous déposaient directement chez vous, ce qui vous évitait d’être mouillé en cas de pluie. Arthur paya le trajet avec sa puce et quitta le véhicule.

            – Bonne journée monsieur, lui souhaita ce dernier.

            Puis il s’éloigna sans bruit.

            Arthur pressa son bras contre le lecteur de puce de la porte. Celle-ci coulissa alors pour le laisser entrer dans le couloir carrelé de marbre blanc. Devant l’ascenseur, même obligation : il fallait justifier sa présence ici, que ce soit par son adresse stockée dans les données de la puce ou par une invitation, permanente ou temporaire, du propriétaire. Arthur pressa le bouton du quarante neuvième étage et arriva seulement quelques instants plus tard à son appartement. Celui-ci occupait l’étage entier et possédait une vue unique sur le Centre Etincelle, notamment sur le jardin des plantes et ses arbres venus de tout le continent.  

            – Antoine ?

            Pas de réponse. Son fils devait encore être au lycée, probablement en train de travailler sur son projet de fin d’année. Du moins l’espérait-il. Son fils avait tendance à fréquenter des inférieurs. Quant à sa femme Lynda, elle était en vacances chez leur fille. Tant mieux, Arthur travaillait mieux lorsqu’il était au calme.

            – Otis ? Apporte moi un café et allume mon ordinateur.

            L’intelligence artificielle se mit aussitôt en route. Elle ordonna à l’ordinateur, connecté au système électronique de l’appartement, de démarrer. Elle réveilla ensuite un robot assistant, qui apporta la tasse de café chaud à Arthur.

            – Besoin d’autre chose monsieur ? demanda Otis au travers du robot.

            – Non, tu peux te mettre en veille.

            Arthur s’empara alors d’une sphère grise, puis il s’installa confortablement dans son fauteuil. Bien à l’abri chez lui, l’homme d’affaire pouvait consulter l’Interface en toute tranquillité. L’état de semi-veille n’était pas suffisant pour être complétement concentré.

            La sphère se déploya pour revêtir la forme d’un casque, parfaitement adaptée à son crâne. Arthur plongea dans le gigantesque réseau. Il vérifia à nouveau la bourses et décida d’investir dans deux nouvelles sociétés. Dans la foulée, il envoya un mail aux différents responsables d’équipes de sa société pour les informer que les résultats allaient devoir arriver sans tarder. Les résultats du dernier match de Holoball s’affichèrent soudain. L’équipe sur laquelle Arthur avait parié avait lamentablement perdu vingt-six à huit. Dans la réalité, une grimace de mécontentement déforma son visage.

            Il s’apprêtait à passer ses nerfs en visionnant un porno quand un intense choc électrique le déconnecta de l’Interface. Il tomba de son fauteuil en gémissant de douleur. Le coup avait été si puissant qu’il avait presque suffi à l’assommer. Il était incapable de se relever. Sa vue était floue et ses oreilles sifflaient. Arthur tenta de parler pour ordonner à Otis d’appeler les secours, mais aucun son ne voulut franchir ses lèvres.

            Une paire de chaussures passa dans son champ de vision. Arthur parvint à relever légèrement la tête, mais ne put distinguer qu’une silhouette floue. Celle-ci se mit à parler, mais l’homme d’affaires ne comprit pas ce qu’elle disait. Il la vit alors partir sur la gauche. Arthur sentit que l’on saisissait ses poignets pour les lier entre eux grâce à un tissus. Enfin, on lui retira son casque de la tête.

            – Comment tu as fait pour que la foudre puisse le toucher ?

            – Ce n’est pas la foudre ! J’ai utilisé mon Interface indépendante pour entrer dans la sienne. Puis j’ai court-circuité son casque ! Et maintenant il est dans les pommes.

Venzio contempla l’homme qui gisait misérablement à leurs pieds. De la bave coulait le long de son menton et ses yeux étaient révulsés à cause du choc. Il était proche de l’évanouissement complet mais gémissait encore par moment.

– Il faut qu’on le mette dans une pièce sans fenêtres.

– J’ai vu une salle de bain dans le couloir, informa Etel. Fous-le dans la baignoire.

Il faut aussi lui laisser de quoi boire et manger au cas où. Athéna, tu es sûre que personne ne va venir ?

Oui. J’ai désactivé son Otis. Sa femme est en vacances et j’ai envoyé un faux message à son fils tout à l’heure, qui dit qu’il a l’autorisation de passer le week-end chez son ami.

            – Parfait. Je vais l’emmener dans la salle de bain. Etel, il va falloir me guider. Athéna, va remplir une carafe avec de l’eau et mets de la nourriture dans une boite, puis rejoins-moi.

            La fillette disparut de la pièce. Venzio attrapa l’homme sous les aisselles et commença à le trainer dans le couloir.

            – A gauche. Il est sacrément lourd celui-là ! Regarde, il est gras comme un cochon.

            L’homme avait en effet une allure plutôt porcine. Petit, gros, avec un nez retroussé et de grosses lèvres.

            – J’ai aperçu une photo de sa femme quand on est passé au salon tout à l’heure. C’est un putain de canon ! A mon avis elle est là uniquement pour son argent. Une femme comme elle peut avoir n’importe qui, alors pourquoi celui-là ?

» Va falloir prendre à droite. Puis monter les quelques marches.

Venzio dut s’y reprendre à deux fois pour parvenir à hisser l’homme d’affaire en haut des marches, pourtant peu nombreuses.

Première porte sur ta gauche. Celle avec une baignoire peinte dessus.

Le mercenaire poussa la porte avec son dos. La grande salle de bain en marbre était effectivement dépourvue de fenêtres. La baignoire encastrée à même le sol serait parfaite pour lui servir de lit. Venzio tira une dernière fois de toutes ses forces pour faire rouler sa victime à l’intérieur.

– Sinon tu peux aussi le zigouiller tu sais ? Au moins ça règlerait le problème.

– Pas si je n’y suis pas obligé, Etel.

            Athéna débarqua à ce moment-là, carafe et boite en mains. Elle les disposa sur le sol, à côté de la tête de l’homme.

            – J’ai toujours voulu avoir un chien, déclara-t-elle avec joie.

            – Ha ! Dans les dents ! Elle a du bon cette petite en fin de compte ! Dommage qu’elle doive y passer sous peu !

            Venzio leva les yeux au ciel.

            – J’ai faim ! s’exclama soudain la fillette.

            Elle fit demi-tour au pas de course. Le mercenaire la suivit – sans oublier de bloquer la porte de la salle de bain avec un meuble – et s’installa sur le bar de la cuisine. Il avait effectivement un peu faim lui-aussi. Athéna avait sorti tout ce que contenait le garde-manger. Une sorte de grande boite en métal qui faisait un drôle de bruit, comme si elle vibrait.

            La nourriture de Concordium était tout aussi étrange. Venzio reconnu du fromage et de la viande, mais ceux-ci étaient entourés d’une matière transparente et élastique. Certains plats n’étaient même pas réels. Ils n’étaient rien d’autre que des images dessinées à même une sorte de toile qui entourait une boite souple. Au-dessus de l’image, il était écrit « plat de pâtes à la carbonara ». Venzio ignorait complètement ce qu’était de la carbonara. En revanche, le mot « pâte » lui fit penser à celle du pain. Il s’agirait donc d’un accompagnement ?

            – Il faut enlever le carton et passer la barquette au micro-onde, expliqua Athéna.

            – Le micro-quoi ?

            La petite sourit et prit le plat des mains de Venzio. Elle retira le « carton » sur lequel se trouvait l’image et montra le contenu de la « barquette » au mercenaire. Celui-ci s’aperçu qu’elle contenait la nourriture décrite sur l’image. En revanche, elle était bien moins présentée. Athéna se dirigea ensuite vers une autre boite métallique, de couleur rouge. Mais au lieu d’un couvercle sur le dessus, il y avait une porte sur le devant. Elle l’ouvrit et plaça le repas à l’intérieur. Elle appuya ensuite sur le métal, qui produisit à chaque fois un petit bruit strident.

            – Mais tu lui fais mal ! s’exclama Venzio.

            Il entendit le rire d’Athéna dans sa tête. Qu’avait-il dit de si drôle ? La fillette toucha une dernière fois le métal, puis un vrombissement émana de l’objet. Quelques instants plus tard, Athéna sortit la barquette et la posa devant Venzio, avant de lui tendre une fourchette. Le visage du mercenaire fut frappé de stupeur lorsqu’il constata que son repas était chaud. Sur les encouragements d’Athéna, il piqua une pâte avec sa fourchette et goûta.

            C’était délicieux ! Les bouts de viande donnaient un gout fumé à la crème, et la consistance des pâtes était complément différente de celle du pain. En revanche, elles n’avaient pas vraiment de saveur en elle-même.

            – C’est vrai que c’est pas mal, admit Etel.

            Venzio remarqua qu’Athéna s’était choisi un repas à base de viande, lui aussi mangeable grâce au « micro-onde ».

– Comment peux-tu savoir faire tout ça ? lui demanda le mercenaire. Je croyais que tu avais vécu toute ta vie dans un laboratoire ?

– Le professeur m’a montré certaines choses. Pour le reste, il suffit d’utiliser l’Interface. Tu peux trouver tout ce que tu veux dessus ! Mais je le fais le moins souvent possible. Je suis censée être indétectable mais les hackers sont parfois très forts.

– Je vois, répondit Venzio d’un ton peu convaincu. Sinon, si tu m’expliquais ce qu’on fait là ? Pourquoi fallait-il aller chez lui en particulier ? Après tout le mal que l’on s’est donné pour venir j’aimerai bien savoir.

Leur arrivée à Concordium avait effectivement très mal commencé. Il avait d’abord fallu trouver de quoi voyager. Rien de plus simple, puisque que de nombreuses plages à l’ouest de royaume accueillaient encore de nombreux objets concordiens, laissées par les soldats lorsqu’ils avaient été repoussés par ceux du royaume. Puisque l’ennemi ne semblait plus vouloir envahir directement les terres d’Aquilion, c’était un jeu d’enfant de trouver son bonheur au milieu du sable sans risque d’être attaqué.

Le duo avait fini par le trouver sous la forme d’un bateau concordien. C’était inespéré. Sa couleur blanche et sa forme allongée rappelait un peu celle d’un œuf, mais dont une partie de la coquille était légèrement transparente. L’intérieur était constitué de quatre places allongées. Athéna expliqua à Venzio que les soldats se couchaient dedans et s’endormaient grâce à un produit spécial. Le bateau étant très rapide, il était possible de traverser l’océan en seulement six jours, au lieu des trois semaines nécessaires pour un bateau normal.

Elle précisa également que les soldats se nourrissaient grâce à un produit injecté par des tuyaux. Le mercenaire lui avait demandé de s’arrêter là.

Ils avaient décidé de ne pas s’injecter le produit, et de se nourrir grâce à des vivres classiques. L’hygiène serait un problème, mais Venzio avait déjà fait pire. Le plus dur serait de débarquer à Concordium, chaque entrée et sortie sur le territoire étant contrôlée. Mais Athéna affirmait que c’était possible, après tout, elle et le professeur s’étaient bien échappés.

Une fois dans la Ville-Etat, il leur suffirait de disparaitre, ce qui serait facile du moment qu’ils évitaient la foule, et surtout la police, car ils n’étaient des citoyens concordiens et n’étaient donc pas suivis à travers l’Interface.

Ils s’étaient donc installés dans le bateau et avaient entré leur destination sur l’ordinateur de bord. Athéna avait choisi une île à l’est de Concordium.

– Il y a plein d’entrepôts là-bas. Avec le professeur, on y a volé de quoi venir au royaume.

– Et pour venir sur l’île depuis Concordium ?

Des grottes sous-marines. Il y en a énormément. Elles forment quasi un labyrinthe ! Le professeur en connait certaines, car les scientifiques comme lui y font des expériences. C’est notre meilleure chance.

Venzio n’avait rien dit mais avait hoché quand même la tête.

Même toi t’es pas convaincu… Tu vas vraiment laisser une gamine prendre la tête des opérations ?

– C’est à celui qui s’y connait le mieux de décider, avait répondu le mercenaire. Je n’ai jamais mis les pieds à Concordium.

Après six jours passés dans cet espace réduit, le bateau était arrivé sur l’île. Des garde-côtes avaient repéré le véhicule, mais ces occupants s’étaient déjà échappés. 

Attention aux drones caméras. Ils volent partout. Cache toi vite !

Venzio s’était abrité derrière une pile de caisses, lorsqu’il entendit un très léger vrombissement. Il avait passé la tête et pût apercevoir l’un de ces fameux drones. Pas plus gros qu’un ballon, et munis d’une sorte de gros œil qui bougeait librement à sa surface, il flottait à quelques mètres du sol. Le drone avait fouillé la zone avec son œil, puis ne détectant rien d’anormal, s’était éloigné doucement. 

Athéna avait alors fait signe de la suivre. Elle avait entrainé le mercenaire vers le rivage, et désigné un massif rocheux sous l’eau transparente.

C’est l’entrée d’une grotte. Tu nages jusque dedans, et tu remontes à la surface. On sera sous l’île.

Venzio s’était empressé de plonger à sa suite, attendant déjà le vrombissement annonciateur d’un nouveau drone. Il avait frissonné au contact de l’eau glacée. Mais bouger lui avait cependant fait du bien, après plusieurs jours enfermé dans un espace réduit. Il était entré dans la grotte, avait nagé sur quelques mètres, puis voyant l’absence de roche au-dessus de lui, était remonté à la surface.

Sa quinte de toux avait résonné dans la petite grotte. Le manque d’air avait commencé à se faire sentir. Il y avait longtemps que Venzio n’avait pas pratiqué la plongée, ou même la nage. Athéna lui avait souri depuis le sol de la grotte. L’exercice n’avait pas semblé être un problème pour elle. Venzio l’avait rejoint pour s’asseoir à ses côtés. Pendant qu’il reprenait son souffle, elle lui avait expliqué qu’ils devaient emprunter le tunnel visible sur leur gauche, puis s’orienter parmi les autres qu’ils rencontreraient. Mais il y aurait d’autres grottes comme celle-ci pour qu’ils se reposent.  

            – Pourquoi il y a tous ces tunnels ? Et ces grottes ? Ça ne semble pas naturel.

            – Certaines le sont, avait répondu Athéna. Avant, il y avait de nombreuses tempêtes ici, et les gens vivaient une partie de l’année dans ces grottes, alors ils ont creusé d’autres tunnels. Puis, la technologie a évolué, du coup, ils ont construit des maisons super résistantes, et ont pu apprendre à prédire et maitriser le climat. C’est le professeur qui me l’a raconté. Il m’a dit que c’était enseigné en cours d’histoire.

            – Maitriser les tempêtes ? Ça nous serait bien utile…

            Leur marche à travers les tunnels leur avait pris une journée entière. Concordium n’était pas si loin que ça (à peine une heure avec un bateau du royaume), mais les galeries n’avaient cessé de serpenter et de s’enfoncer, pour ensuite remonter et les forçaient parfois à faire des demi-tours.

            Heureusement, ils avaient pu compter sur la mémoire prodigieuse d’Athéna. Et sur les sarcasmes d’Etel. Leur route les avait finalement menés à destination au beau milieu de la nuit. Le quartier où ils avaient atterri était plongé dans l’obscurité. Les bâtiments se massaient les uns contre les autres, alignés en rangs d’oignons.

            – C’est un quartier un peu dangereux. On est loin d’un Centre. Il faut qu’on trouve un endroit où il n’y a personne et qu’on se cache pour la nuit.

            Leurs recherches les avaient menés vers un immeuble en partie abandonné. Après s’être assurés que personne ne les avait vu, le duo avait escaladé la façade et était rentré par une fenêtre brisée. Coup de chance, l’immeuble avait abrité des appartements. La plupart des meubles avaient disparu, mais un vieux matelas trainait encore dans la chambre, et après avoir vérifié qu’aucun parasite n’y avait élu domicile, Venzio se laissa tomber dessus. La baignoire était également encore fonctionnelle. Une fois purgée de l’eau sale accumulée dans les tuyaux, elle avait permis à Venzio et Athéna de rincer les vêtements rendus rigides par le sel de mer. Une toilette rapide avait également été la bienvenue.

            Les deux amis avaient alors passés deux jours dans leur cachette, essayant d’élaborer une stratégie et de repérer leur emplacement par rapport au reste de la Ville-Etat. Les quelques vivres qui n’avaient pas pris l’eau n’allaient plus durer encore longtemps. Surtout si l’une des bandes de trafiquants de drogues qui trainaient dehors la nuit décidait de venir voir pourquoi il y avait parfois de la lumière dans l’immeuble.

            Athéna avait finalement choisi de précipiter leur départ. Elle avait subitement déclaré qu’une brillante idée lui était venu, et qu’il fallait se rendre chez quelqu’un dans le Centre Etincelle. Une semaine leur avait été nécessaire pour l’atteindre, passée à se cacher dans les égouts et à voler de la nourriture dès que l’occasion se présentait. A mesure qu’ils s’étaient approchés du cœur du Centre, Athéna avait dû se résoudre à utiliser son Interface pour brouiller, même momentanément, les drones caméra.

            Venzio était un peu perturbé à l’idée de laisser le commandement des opérations à une enfant. Mais en terrain étranger, le mercenaire était aussi inutile qu’un coup d’épée dans l’eau.

            Ils s’étaient déplacés uniquement de nuit. Leur vêtements n’étaient pas ceux de concordiens, en plus d’être sales et abimés. Une dernière utilisation de l’Interface d’Athéna avait suffi leur ouvrir les portes électroniques de l’immeuble et de l’appartement. Ne restait plus qu’à attendre leur victime.

            Venzio et Athéna ne s’étaient pas fait prier pour se laver et changer de vêtements. Le mercenaire avait enfilé un t-shirt à manches longues et un jean, dont il détestait la sensation sur sa peau (et il avait bien entendu conservé son manteau). Athéna avait trouvé bonheur dans les affaires trop petites de la fille de leur victime. Une jolie robe bleue qui lui allait parfaitement.

            La fillette termina le contenu de sa barquette.

            – Il va pouvoir nous faire entrer dans le laboratoire.

            – Quoi, ce gros bonhomme ? s’étonna Venzio. Je doute qu’il soit des plus coopératif.

            – C’est pas lui qui m’intéresse, mais son entreprise. Dans le labo où j’étais, il y avait une fenêtre qui donnait sur le parking. Toutes les semaines, je voyais une camionnette avec un logo rouge se garer dessus. L’entreprise fait commerce de produits électroniques de pointe, et ils viennent chaque semaine pour vérifier qu’ils fonctionnent bien. J’avais complètement oublié ce détail, avant que ça me revienne !

            » Si tu peux te faire passer pour un employé, tu peux rentrer dans le laboratoire. Cet homme a tous les emplois du temps et noms de ses employés.

            Venzio secoua la tête et laissa tomber sa fourchette.

            – Attends une minute Athéna… Ce que tu me demandes n’est pas faisable ! Je ne suis pas un citoyen concordien, je n’y connais rien en « produits électroniques », et l’endroit est sûrement truffé de « caméras » !

            – Tu n’as pas besoin de réparer une machine, juste de rentrer et de kidnapper quelqu’un. Et pour les caméras, mon Interface indépendante peut s’introduire dans n’importe quel réseau et le neutraliser. Et s’il y a un problème, je peux toujours utiliser la magie.

            – C’est hors de question, Athéna. Tu ne la maitrises pas, et en plus cela pourrait précipiter ta mort.

            La fillette ne dit rien. Elle se contenta de baisser la tête en faisant la moue.

            – Je vais aller fouiller pour trouver les emplois du temps. Ils sont dans l’espace de l’Interface réservé à l’entreprise.

            Athéna descendit de son tabouret de bar et fila vers le bureau de l’homme. Venzio se sentit soudain complètent perdu. La situation lui échappait totalement et il ne savait pas comment y remédier. Depuis quand était-il devenu aussi coulant ? Il lui semblait pourtant qu’il avait toujours eu une autorité naturelle, même minime. Mais les évènements s’étaient enchainés si vite depuis ce jour fatidique où la princesse lui avait confié la mission de retrouver une enfant Magisnia… Il se retrouvait simplement trop en elle pour oser la contredire.

– Alors ? fit Etel. C’est toujours à « celui qui s’y connait le mieux de décider » ?

Venzio ne répondit pas. Mais il devait admettre que pour une fois, écouter Etel n’aurait pas été du luxe. Le mercenaire avait laissé Athéna prendre le contrôle de la situation car il méconnaissait Concordium. Il s’était basé uniquement sur la confiance qu’il avait en elle. Il espérait simplement que la fillette ne les précipitait pas directement dans la gueule du loup.

 

*

 

Vingt-quatre jours plus tôt

 

Lora laissa la pluie lui fouetter le visage.

La fraicheur de l’averse lui faisait du bien. Son corps était brulant, à cause des deux heures qu’elle venait de passer à s’entrainer, sans jamais relâcher la cadence.

Eloïse avait été surprise de la voir débarquer ainsi, réclamant qu’elle lui montre des techniques de combats. La mère de famille s’était attendue à se faire jeter, mais la détermination sur son visage avait probablement suffi à la rouquine pour qu’elle soit convaincue d’accepter.

Lora avait même cru voir une once de respect dans son regard, à la fin de la séance. Elle n’aurait pas su dire d’où lui venait ce soudain élan de motivation. Tout ce dont elle était certaine, c’est qu’elle ne voulait plus être un poids mort pour ses compagnons. Elle serait amenée à se battre pour sa cause. Et elle comptait bien remporter ses batailles et survivre pour voir de nouveau le soleil se lever. Elle ressentait à nouveau le désir de vivre, pour la première fois depuis la mort de son fils.

Sans doute était-ce le fait de voir Venzio et Athéna partir pour Concordium ? Le mercenaire était prêt à risquer sa vie pour sauver celle d’une enfant… Un acte généreux que Lora n’aurait jamais eu le courage d’accomplir.

Elle aussi pouvait apporter sa pierre à l’édifice, et prouver qu’il lui était possible de se dépasser. Elle devait également admettre qu’il s’agissait aussi d’impressionner le mercenaire… En espérant que celui-ci revienne pour voir à quel point elle avait changé. La jeune femme chassa cette pensée défaitiste. Bien sûr qu’il allait revenir ! Et Athéna également.

Lora repoussa une mèche de cheveux qui lui collait au visage. L’eau lui avait fait du bien, mais à présent que ses vêtements étaient humides, elle commençait à grelotter. Elle quitta la rue du quartier des Coutures pour retrouver la sécurité de sa maison.

La modeste chaumière n’avait pas changé depuis le départ de Lora. La pièce à vivre était toujours aussi sombre et encombrée de casseroles, fautes de place pour les ranger. A l’étage, les deux chambres et le cabinet de toilette n’étaient pas mieux lotis. Rien de superflu n’encombrait les pièces, mise à part le matériel de couture et les créations de Lora, qu’elle vendait ensuite au marché. La seule différence était la couche de poussière qui recouvrait les meubles parfois abimés.

La jeune femme avait prétexté être partie vivre quelques temps chez une cousine dans le sud, afin de faire son deuil en paix, justifiant ainsi son absence. Elle avait simplement demandé à sa voisine Ilda de s’occuper de son potager, afin que celui-ci ne s’abime pas, mais en lui autorisant à garder les légumes pour elle. La voisine n’avait même pas posé de questions. Lora n’avait pas vraiment d’amies. Elle passait l’essentiel de son temps à coudre ou s’occuper de son fils. Elle se fit la promesse que cela changerait dans sa nouvelle vie.

Elle était revenue chez elle dans un seul et unique but : tourner définitivement la page de son ancienne vie. Le sac posé sur la table était repli des quelques affaires que la jeune femme souhaitait emporter. Des vêtements, un livre, et deux dessins, l’un représentant son fils le jour de ses onze ans, l’autre son mariage avec Alfredo. Ainsi, elle ne les oublierait jamais, même si le fusain était effacé par endroit. Elle demanderait à Jonas s’il voulait bien les lui refaire.

Lora posa une dernière fois les yeux sur ce qui avait été son seul bonheur, puis quitta la maison sans un regard en arrière. Au moment où elle claqua la porte, la voisine apparut soudain. Elle regarda Lora avec surprise.

– Lora ? Tu es revenue ? Depuis quand ?

– Depuis une demi-heure. Mais je ne reste pas.

Ilda la regarda sans comprendre.

– Je pars, expliqua Lora. Je quitte cet endroit pour m’installer ailleurs.

La voisine voulu parler mais Lora ne lui en laissa pas le temps. Elle lui lança une clé que la femme rattrapa de justesse.

– Je te laisse ma maison. Tu peux prendre tout ce qu’il y a à l’intérieur. Libre à toi de la revendre ou de la garder. Et encore merci pour le potager.

La voisine ne sut quoi répondre. Voir la d’ordinaire si discrète et si timide Lora tenir un tel discourt lui faisait un drôle d’effet.

– Mais… parvint-elle à articuler.

Elle parlait cependant dans le vide. Lora s’était déjà éloignée à travers la pluie.

 

*

 

            Taseo fixait les différents chefs de groupe.

            Ils étaient nombreux. Environ cinquante. Taseo avait donc réuni ceux dont la mission serait la même, et les avait laissé choisir qui prendrait la tête de plusieurs groupes à la fois. Le chef de la révolution avait ainsi réduit le nombre de tête de moitié.

Tous lui rendaient son regard, le détaillant avec intérêt. Pour certain, ils étaient simplement attentifs à ce qui allait suivre. Pour d’autre, il s’agissait de graver dans leur mémoire le visage de celui qui était leur chef suprême.

Ce dernier avait en effet décidé de dévoiler son apparence. Il était temps pour eux de connaitre l’identité de celui qui les dirigeait. Ce n’était rien d’autre qu’un juste retour des choses, une manière de montrer qu’il avait confiance en eux comme eux avaient foi en lui.

– Demain a lieu le troisième et dernier jour du mariage royal. Traditionnellement, la fête n’a plus lieu qu’avec les nobles du royaume. Les invités des pays voisins sont rentrés chez eux. Une tempête d’une grande violence approche également. Nous devons agir dès cette nuit.

Personne ne parla. Ils attendaient simplement la suite. Taseo avait déjà dévoilé les objectifs de la révolte l’autre jour, dans l’entrepôt, mais sans entrer dans les détails. Il avait expliqué qu’il ne dévoilerait le reste qu’au dernier moment, évitant ainsi d’être trahis par d’éventuels infiltrés.

La couronne n’avait pas eu vent de la révolte, mais il n’était pas exclu que des rumeurs soient parvenues aux oreilles de soldats ou de marchands avides de rentrer dans les petits papiers de la noblesse.

            – Vos ordres se trouvent ici.

            Taseo déposa plusieurs cubes de verre sur une table.

            – Lorsque l’heure sera venue, il se mettront à briller. Soufflez votre nom à votre cube. Des instructions vous seront alors communiquées par la pensée.

            Les révolutionnaires étaient dubitatifs. Aucun d’eux n’avait jamais vu de tels dispositifs. C’est donc avec un mélange d’appréhension et de fascination qu’ils s’en emparèrent.

            – Certains d’entre vous ne vont pas tarder à recevoir leurs premières instructions.

            Taseo hésita à continuer. Il fixa tour à tour ses camarades. Ces gens qui avaient choisi de lui faire aveuglement confiance sur la base de simples promesses.

            – Je ne suis pas très à l’aise pour les discours lorsque je suis à visage découvert. Mais… j’espère tous vous revoir en vie après ça.

            Certains hochèrent la tête. D’autres fixèrent simplement leurs chaussures. Taseo s’était attendu à ce que certains renoncent au dernier moment, et ne choisissent de partir. Il fut heureux de découvrir que l’avenir des Rouges-Pontois passait avant leur envie de survivre. Sans doute la plupart pensaient-ils à l’avenir de leurs enfants.

            Taseo leur fit signe de partir.

            Resté seul, le révolutionnaire s’autorisa un élan de peur : une larme roula sur sa joue.

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