Chapitre 11

Par AliceH
Notes de l’auteur : Alors que revoilà la sous-préfète (ou plutôt un personnage qu'on a aperçu plus tôt).

Le temps était franchement maussade, tout comme l'humeur d'Eudoxie. Le vent faisait rage au-dehors : le tumulte contrastait avec le silence pesant de sa demeure. Elle avait entendu Agathe se retourner encore et encore dans son lit entre deux sanglots, ce qui lui avait brisé le cœur. Elle avait tenté de lui parler, de la rassurer, mais celle-ci lui avait littéralement tourné le dos. Eudoxie regarda les cernes noirs sous ses yeux avant d'enfiler sa chemise, sans vouloir réveiller Agathe. Au vu de ce qui s'est passé hier, elle a besoin de repos, songea-t-elle en descendant l'escalier. Elle se rendit dans la cuisine par habitude avant de réaliser qu'elle n'avait pas faim. Elle regarda l'horloge de la salle à manger qui indiquait tout juste huit heures. Elle avait rendez-vous avec les Brieux dans une heure trente, pour adresser ses félicitations en bonne et due forme. À cause de la dispute de la veille entre les deux sœurs, elle avait du quitter précipitamment la fête, et elle tenait à s'excuser pour cela également. De plus... Elle voulait savoir où étaient précisément les archives de la ville. Elle aurait voulu le demander hier, mais elle n'en avait pas eu l'occasion, toute occupée qu'elle était à faire attention à Agathe. La pauvre avait été nerveuse dès leur arrivée et cela n'était pas allé en s'arrangeant. Je suppose que je devrais être furieuse après Faustine. Mais je suis juste en colère et encore, pas par rapport à ses propos envers moi, mais ceux envers Agathe. Je suppose qu'elle m'a un peu trop rappelé mon père et ses avalanches de reproches entre deux gentilles attentions... Elle toussota et se pressa au-dehors, suivie par Dogoda qui marchait d'un pas guilleret. Elle se rendit dans le jardin où elle retrouva le râteau avec lequel Agathe l'avait attaquée. Son épaule en portait encore deux petites cicatrices. Elle devait s'estimer chanceuse de ne pas avoir perdu plus de sang. Cela lui rappela les médisances de Faustine : Si ça se trouve, la seule malédiction de votre famille, c'est d'avoir une corrompue comme vous ! Elle fixa l'orée des Bois Sombres comme si ceux-ci allaient lui offrir une réponse qu'elle ne trouvait pas. Elle leva la tête pour inspecter son château : il tombait en ruine. Malgré ses efforts pour le garder intact, elle ne pourrait pas contenir les dégâts longtemps. Cela demanderait d'embaucher des personnes sur ses terres, ce qui signifiait les mettre en danger. Peut-être que Faustine et Père n'avaient pas tort en sous-entendant que j'allais apporter la ruine sur ma famille, nota-t-elle. Ils n'imaginaient probablement pas que ce serait dans ce sens-là. Elle caressa la tête de sa chienne, rentra mettre son manteau puis repartit seule. Après avoir sellé Onyx, elle partit vers le bas de la colline, droit sur Grandbourg. Elle attacha sa monture près de la maison communale où elle avait vu hier un panneau indiquant les archives. Peu de gens se trouvaient dans la bâtiment, et tous la fixèrent à son arrivée. Elle adressa un petit salut de tête poli avant de descendre en direction du sous-sol.

 

Malgré la présence de lampes, la lumière y était moindre : il lui fallut un moment avant de réussir à ouvrir la porte grinçante qui menait dans la salle de lecture, et pour pouvoir y deviner la silhouette d'une archiviste.

– Pardon ? fit-elle. Je souhaiterais faire quelques recherches.

– Bonjour, dit l'archiviste, une jeune fille rousse, après avoir sursauté. Excusez-moi Seigneure, je ne vous avais pas reconnue.

– Ce n'est rien. Je souhaiterais avoir accès aux archives concernant ma famille.

– Je pensais que vous aviez vos propres archives chez vous.

– Malheureusement, nous avons eu un incendie et tout perdu...

- Oh, lâcha-t-elle. Nous devons avoir quelque chose mais vous allez devoir demander à Monsieur Brieux avant que je puisse vous aider.

– Pourquoi ? s'étrangla Eudoxie. Je possède un plus haut rang que le bourgmestre, je ne devrais pas avoir besoin d'une autorisation pour consulter mes propres archives.

La pauvre jeune femme sursauta à nouveau avant de lever les mains comme pour apaiser un cheval effrayé :

– C'est que... Quelques semaines avant son décès, votre père est venu ici demander spécifiquement à ce qu'à l'avenir, les demandes pour consulter tout ce qui touche à votre famille soient approuvées par le bourgmestre en personne.

Eudoxie essaya d'évacuer sa frustration en respirant calmement, mais en vain. Elle finit par crier sa rage, ce qui fit sursauter une fois de plus la jeune fille près d'elle. Elle posa les poings sur la table derrière laquelle l'archiviste se trouvait et lutta pour ne pas frapper le meuble de toutes ses forces.

– Je suis navrée de m'être emportée ainsi, hum.. ? demanda-t-elle.

– Isabeau. Isabeau Delavigne, dit cette dernière. Vous cherchiez quelque chose en particulier ?

– Non. Oui. Je ne sais pas. Je voulais savoir s'il y avait des journaux intimes des mes ancêtres ou des lettres personnelles, tout ce qui pourrait m'aider à-

Eudoxie se tut avant de révéler son projet. Il serait dangereux de dire à qui que ce soit qu'elle voulait anéantir cette malédiction qui pesait autant sur Grandbourg que sur elle. Cela la mettait en position de faiblesse, ce qui n'était sans doute pas mieux que de laisser croire qu'elle contrôlait elle-même le mal. Si elle déchantait, c'était la porte ouverte au chaos. L'horloge de la maison communale sonna et elle se redressa précipitamment.

– Je dois y aller. Merci Isabeau.

Elle partit sans plus de cérémonie et arriva chez les Brieux au pas de course. Les joues rougies, le souffle court, elle fut annoncée par Armand, le majordome, puis entra dans le salon des Brieux où Jeanne, Honoré, Philippe et Capucine se trouvaient. Tous semblaient radieux, y compris la toute jeune mariée dont les épais cheveux noirs étaient soigneusement tressés et enrubannés.

– Bonjour Seigneur, la salua Honoré qui lui serra la main. Puis-je vous offrir quelque chose à boire ? Vous avez l'air d'en avoir besoin.

– De l'eau suffira, merci, dit-elle avant d'aller saluer les autres membres de la famille. Jeanne, vous allez bien ? Vous êtes un peu pâle, nota-t-elle.

– Ma maladie sanguine me cause du souci ces derniers temps. La fête d'hier n'a pas arrangé cela, sourit-elle.

– Je suis de tout cœur avec vous, pipa Capucine depuis la méridienne où elle était assise avec Philippe. Ma grand-mère en souffrait, tout comme mes petites sœurs en souffrent. Je vais leur rendre visite tout à l'heure, voir si elles ne sont pas trop fatiguées à cause de la fête.

– Quelle grande sœur modèle, sourit Philippe qui lui embrassa la tempe. Je tiens à m'excuser pour la dispute d'hier soir. Je n'aurais jamais imaginé voir un jour Faustine et Agathe se disputer... s'assombrit-il. Je pense que la maternité à venir de Faustine a du la bouleverser.

– Ce n'était pas de votre faute, l'interrompit Eudoxie. En réalité, c'est moi qui viens m'excuser. Nous sommes parties très vite, et je réalise que cela a pu vous heurter. Je n'ai pas eu le temps de vous féliciter tous deux comme il se doit, sourit-elle faiblement. Félicitations pour vos noces.

– Merci, Seigneure, clama Capucine qui rayonnait. Je suis heureuse d'avoir un aussi bon parti que le futur bourgmestre de notre ville !

Elle fixa d'un air énamouré son époux qui rit sous cape tandis qu'Eudoxie levait un sourcil suspicieux. Elle se tourna vers Honoré Brieux qui posait sa main sur l'épaule de sa femme. Il nota son expression surprise et expliqua :

– Je ne compte pas me représenter aux élections de cette année. Philippe, par contre, a décidé d'y participer pour la première fois ! s'enorgueillit-il.

– Oh, vraiment ?

– Oui ! Papa est déjà bourgmestre depuis presque vingt ans, et je pense avoir mes chances, dit son fils.

– Ah ça, un peu de sang neuf ne fait pas de mal, ajouta Capucine.

– Exactement !

– Avez-vous une idée de qui sauront vos adversaires ? s'enquit poliment Eudoxie pour qui la situation semblait plonger dans une irréalité malsaine.

– Pas encore, mais je crois en mes chances.

– Je suis avec vous en tout cas.

– Votre famille et la nôtre se sont toujours soutenues, clama Honoré en lui tapant le haut du dos. Je savais bien que vous continueriez dans cette voie !

– Bien. Je dois rentrer à présent. Oh, par contre, Honoré... commença-t-elle, puis-je consulter les archives de ma famille ?

L'atmosphère déjà étrange devint glaciale. Les sourires tombèrent. Honoré demanda sèchement :

– Que cherchez-vous donc ?

– Mes archives personnelles ont brûlé, comme vous le savez peut-être. Je souhaiterais pouvoir savoir ce qu'il reste de votre côté, mentit-elle sans défaillir.

– Le souci, vous savez, c'est que ça peut prendre très longtemps pour trouver quoique ce soit, grommela-t-il.

– Je ne suis pas pressée.

– Et puis, entre nous, cette paperasse n'a pas grand intérêt, non ? Nous les gardons pour les généalogistes et autres étudiants à grosse tête, mais pour vous, cela n'a pas beaucoup de sens.

Eudoxie eut envie de lui ordonner d'accepter tout de suite sa demande, ou de lui répliquer qu'elle se prenait pour une étudiante à grosse tête si elle voulait, mais quelque chose l'en empêcha. Un instinct auquel elle s'accrocha quand elle repartit sans avoir obtenu quoique ce soit de la part des Brieux.

 

Agathe se leva en panique : aucune trace d'Eudoxie ni mot indiquant où elle pouvait être. Elle repensa à son comportement de la veille et se frappa le front avant de gémir de douleur. Porewit et ses sœurs la suivirent de couloir en couloir alors qu'elle s'époumonait. Trente minutes plus tard, elle décida qu'elle allait s'habiller avant de continuer ses recherches, puisqu'elle ne semblait pas vouloir accepter qu'Eudoxie était sortie sans elle. Elle finissait d'enfiler ses bottines quand elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer, ainsi que les aboiements des Borzoï. Elle suivit les chiens à cloche-pied alors qu'elle essayait de nouer son lacet droit. Elle vit Eudoxie dans l'entrée, accroupie à caresser ses animaux, juste avant de perdre l'équilibre. Qu'est-ce qui me fait le plus mal à cet instant, mon nez ou ma dignité ? Agathe se redressa juste à temps pour voir Porewit lui donner des petits coup de museau inquiets, accompagné de sa maîtresse qui semblait l'être tout autant. Son visage était fermé et sa bouche pincée : durant un instant, elle crut en être la cause.

– Je suis sincèrement navrée pour hier, Eudoxie, dit-elle. Pour les propos de ma sœur et pour... Pour vous avoir ignorée alors que vous vouliez me parler et-

Eudoxie leva la paume comme pour l'interrompre. Elles restèrent un long moment l'une en face de l'autre, à se fixer sans savoir quoi dire. Agathe finit par ne plus tenir et continua maladroitement :

– Je me suis montrée très impolie et-

– Ça ira Agathe, dit-elle d'un ton las. Ça ira.

Sa voix n'était qu'un murmure fatigué. Prise d'un doute, Agathe posa sa paume sur son front avant de la retirer : il était brûlant. Elle sentait Eudoxie prête à s'effondrer d'un instant à l'autre sur le sol. Ainsi, elle lui saisit le bras et la conduisit jusqu'à sa chambre malgré ses faibles plaintes. Elle était bien plus grande qu'elle et ce ne fut pas facile de l'allonger sur son lit – d'accord, en réalité, Agathe manqua de la jeter dans ses draps comme un vulgaire sac de pommes de terre. Elle s'attelait à lui retirer ses longues bottes quand Eudoxie posa cette question étrange :

– Vous ne m'en voulez pas ?

Agathe s'arrêta un instant pour se demander ce à quoi elle pouvait faire référence avant de répondre :

– Vous n'avez pas de comptes à me rendre. J'étais inquiète de voir que vous n'étiez pas là ce matin mais-

– Non, non, pas ça, coupa Eudoxie. Je parle de ce... ce qu'a dit votre sœur à propos de moi. Ce que vous savez sur moi. Par rapport à Adèle et...

Elle l'entendit renifler, et elle détourna le regard de son visage pour lui retirer sa deuxième chaussure. Elles étaient si rutilantes qu'elle y voyait le reflet de son propre visage troublé. Agathe avait été surprise de savoir que son premier amour avait été une femme, et il était vrai qu'Eudoxie avait des airs masculins avec des chemises et pantalons sombres. Mais cela ne l'avait pas choquée. Elle avait même été touchée par ses propos, dans le sens où elle s'était sentie privilégiée d'une telle confession et de son intérêt. Faustine, comme son père et d'autres, y voyaient là une attirance de sa part envers elle. Mais ce qu'Agathe n'avait pas osé leur dire, c'est qu'elle ressentait la même attirance envers elle. Elle sentait le fantôme d'Adèle flotter dans le château au même titre que le menace de la Bête, et elle savait que tous deux hantaient Eudoxie. Mais quand elle la voyait la sourire, elle était heureuse. Quand elles avaient dansé ensemble, elle avait cru que sa poitrine allait exploser de joie. Agathe bien avec elle, bien mieux que n'importe où ailleurs. Pourquoi sa sœur s'était-elle permise de juger cela monstrueux ou malin ?

– Il n'y a pas lieu de vous reprocher vos sentiments, finit-elle par dire après avoir posé les bottes au pied du lit.

– Vous seriez bien la première à ne pas le faire.

– Il faut une première fois à tout. Laissez-moi vous aider, soupira-t-elle après avoir vu que ses doigts tremblants n'arrivaient pas défaire les boutons de son manteau.

– Merci.

Agathe si Eudoxie la remerciait de l'aider à se coucher ou pour avoir accepté son sapphisme. Elle décida de ne pas répondre. Les yeux clos, habillée d'une simple chemise et d'un pantalon, Eudoxie dit d'une voix rauque :

– Moi, je n'ai jamais voulu faire de mal à personne, vous savez...

– Je sais, la réconforta-t-elle. Je vais vous chercher de l'eau et un linge mouillé.

– J'aurais aimé que les choses soient différentes, vraiment, disait Eudoxie alors qu'Agathe revenait près d'elle.

– En quoi ?

– Je n'aurais pas... Je n'aurais pas à faire tant semblant de...

– Chut. Votre fièvre parle à votre place. Il faut vous reposer, maintenant. Je serai là avec vous.

– Merci, Adèle.

Agathe resta interdite alors qu'elle allait la couvrir. Les larmes lui montèrent aux yeux. Malgré tout, elle la borda puis s'éloigna du lit. Eudoxie saisit un pan de sa jupe avant de marmonner :

– Reste avec moi Agathe.

Cette dernière s'immobilisa avant de sourire face à ce tutoiement. Elle se pencha pour répondre :

– D'accord.

Elle prit place à sa droite, dans l'immense lit bleu, et regarda la silhouette d'Eudoxie se découper dans la lumière grise de l'hiver qui inondait la chambre. Elle s'approcha d'elle pour voir que son visage semblait plus calme, maintenant qu'elle était assoupie. Elle lui embrassa le front avant de s'endormir contre elle avec un sourire aux lèvres.

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