Chapitre 11

Par Flammy
Notes de l’auteur : Et voilà qui boucle la partie 1 =D

 

~0~

 

J’ai passé toute la journée vaseuse.

 

Je suis toujours claquée les jours d’apprentissage avec Laurine, mais là, c’est pire que d’habitude. De toute façon, tout était bizarre. À chaque endroit qu’on a visité, les gens ont pas arrêté de se plaindre que les brumes étaient plus denses qu'à la normale. Y avait moins de monde dans les rues et même une journaliste conseillait de rester chez soit pour le moment. Moi j’ai rien remarqué de particulier. Je préfère encore la mistur[1] aux panneaux publicitaires criards.

 

À peine rentrée, Laurine m’a mise au lit avec pour ordre de me reposer. Elle semble vraiment inquiète, mais je n’arrive pas à dormir. Une fois seule, j’ouvre tout de suite la fenêtre et je me sens un peu mieux tandis que les volutes commencent à danser vers moi. Je ferme les yeux et l'air frais vient me caresser. Aujourd’hui, je n'étais sereine que les rares moments où j’étais dehors. Les brumes m’enlèvent un poids inconnu des épaules et me soulagent. Je reste juste là à profiter, à ne penser à rien. Je me laisse porter.

 

Le vent sur mon visage. Le vide partout. L'impression de voler. Le vide infini au-dessus de moi. Les murmures amicaux.

 

C’est… C’est comme un rêve qui m’appelle. Un rêve étrange, qui paraît si vivace, si coloré… Je bouge un peu pour sentir mieux les bourrasques. Je n’ai pas trop conscience de ce que je fais, trop concentrée sur les sensations qui m’envahissent petit à petit. Le vide qui m’attire. Il faut que je me jette dans le vide. C’est important. Je sais plus pourquoi, mais c’est vital.

 

Je rouvre les yeux pour profiter au maximum de la chute. Sans même m’en rendre compte, je suis montée sur le rebord de la fenêtre. Je me tiens d’une main mais n’importe quel coup de vent un peu trop fort me ferait basculer. Devant moi, dans toutes les directions, que de l’huka, tellement épaisse que je pourrai marcher dessus. Seules quelques rares lumières orangées percent les volutes, comme des diodes un peu fatiguées. Je peux même pas voir les immeubles d’en face. Rien, juste un petit cocon douillet rien que pour moi.

 

Un de mes pieds part de lui-même vers l’avant. Le deuxième suivra bientôt mais j’ai pas peur. Au contraire, je suis heureuse et un peu excitée. Ça fait des mois que j’attends ça. Je le savais pas mais… c’est ça dont j’ai besoin. Je lâche le rebord et je me laisse aller vers l'apaisement, d’un coup soulagé d’un immense poids.

 

J’ai à peine le temps d’en profiter qu’un choc me coupe le souffle. La souffrance remplace le brouillard bienheureux. J’ai mal aussi bien aux côtes qu’au dos et ma vue se floute mais, clairement, je tombe plus. Je me débats un peu, sans aucun succès.

 

— Satanées Brumes ! Même sans mémoire je ne peux pas te laisser plus d’une journée sans que la Tentation essaie de te tuer ?

 

Cette voix, énervée et sèche, me dit vaguement quelque chose… Est-ce que… D’un coup, les souvenirs reviennent et m’étourdissent. Mon souffle se bloque dans ma poitrine. Lurex, le vol, Lumi qui pleure et surtout, le plus important, l’envolée et la Lame de Sang. C-Comment j’ai pu oublier une nuit pareille ?!

 

Quand je retrouve un peu mes esprits, je me rends compte que je suis coincée sur le balcon d’un bureau, quelques étages en dessous de chez moi. À mes côtés, la Lame de Sang que j’ai déjà rencontrée se tient accroupie sur la rambarde, ses yeux fichés sur moi. C’est elle qui m’a rattrapée au vol et qui m’a projetée là, en sécurité. Elle a l’air sur ses gardes, presque menaçante. Elle croit quoi ? Que je vais me jeter sur elle et l’attaquer ? Je suis pas folle, merci.

 

Après un moment de silence où on se fixe avec circonspection, la femme finit par secouer la tête. Ses cheveux crépus, fermement attachés par un bandeau, bougent pas d’un poil, mais ses vêtements en profitent pour voleter un peu plus. Ses yeux rouges sont soulignés par une marque blanchâtre qui s’étale sur sa peau, comme une volute. Elle s’assoit sur la rambarde et, quand j’essaie de venir l’imiter, me tient à distance avec son pied tendu vers moi.

 

— Hors de question que tu te rapproches du vide. Je ne suis pas sûre que tes côtes survivent longtemps à ce rythme-là.

— Quoi ?! Mais je vais pas…

 

Même si je suis furieuse d’être traitée comme une gamine, je peux pas terminer. Si j’en ai l’occasion, je sais que je sauterai encore. Cette réalisation me coupe le souffle. Là, je me sens juste très très stupide d’avoir testé. Je m’attendais à quoi ? J’ai pas envie de mourir. Et pourtant, mes tripes me trompent pas. Si le vide et les brumes m’appellent de nouveau, je résisterai pas.

 

D’un coup glacée, je m’éloigne en tremblant du bord et je me laisse tomber contre le mur. Je suis folle ? Est-ce que Laurine a vraiment raison ? Le Yokai a eu un effet sur moi ? Je sais pas, je me souviens plus d’avant… Ça m’avait jamais inquiétée, mais qu’est-ce qui a changé ? À quel point ? Est-ce que je suis toujours la même personne ? J’étais qui ?

 

— Calme-toi petite, inspire profondément. Prends ton temps.

 

Elle a surgi près de moi. Avec mon souffle sifflant, je l’ai pas entendue s’approcher. Elle a posé une main sur mon épaule et me montre comment respirer correctement. Je l’imite par réflexe et, au bout d’un moment, je m’apaise. Plusieurs fois, mon regard se perd vers le côté, vers l’huka, mais elle claque systématiquement des doigts devant mon nez pour attirer mon attention.

 

Je dois pas fixer les volutes. Je sais pas pourquoi, mais c’est pas une bonne idée. Elles dansent près de moi, je les sens presque physiquement, impatientes. Elles m’appellent. Pourtant, elles restent à distance. Elles ont peur de la Lame de Sang ou quoi ?

 

Une fois calmée, la femme se redresse et s’étire. Malgré le manque de vent, les parties lâches de son vêtement flottent autour d’elle. Ses yeux écarlates regardent un moment un point en hauteur. Je la fixe sans comprendre. C'est mon seul repère, c’est important que je me concentre dessus, où je vais encore faire une bêtise. Au bout d’un silence, elle secoue la tête, visiblement mécontente.

 

— C’est beaucoup trop tôt, murmure-t-elle, mais on n’a plus vraiment le choix. Préviens les autres Nodachis.

 

À qui est-ce qu’elle parle ? J’ai pas le temps de poser la question qu’elle se retourne vers moi.

 

— Petite, tu vas venir avec moi.

— Q-Quoi ? Mais… Faut que je rentre chez moi !

 

J’ai enchaîné trop d’émotions violentes pour partir à l’aventure ce soir-là. Un autre jour, très probablement, mais pas maintenant. Là, je veux juste me terrer sous mon lit jusqu’à ce que Glenn me retrouve. La Lame de Sang me lance un regard, pas surprise ou énervée, simplement agacée du retard.

 

— Et qu’est-ce que tu vas faire petite ? assène-t-elle d’un ton sec. Retourner chez toi, faire comme si tu étais quelconque jusqu’à la prochaine fois que tu n’arriveras pas à contrôler ton envie de te jeter dans le vide ? Ou alors, tu veux finir enfermée en hôpital psychiatrique ? Tu n'en sortiras pas. C’est vraiment ce que tu souhaites ? Tu n’es pas comme les autres, admet-le. Faire semblant risque juste de te détruire.

 

Inconsciemment, je tente de reculer, mais le mur dans mon dos bloque toute possibilité de fuite. La Lame de Sang enchaîne ses questions, pas physiquement menaçante, mais ses paroles suffisent pour me donner envie de pleurer. Toutes ces vérités que je refusais de regarder, elle me les balance en pleine figure et je sais pas comment réagir. C’est pas comme avec Laurine, je peux pas juste me contenter de l’ignorer ou faire semblant que tout est normal. La femme devant moi, je la trouve incroyable. Si elle me juge ridicule, c’est que je le suis vraiment, non ?

 

— Écoute petite, reprend-elle, toujours plus pressante. Je me doute que ce n’est pas facile. T’es trop jeune pour un éveil, mais la proximité du Yokai immatériel a dû précipiter les choses. Tu vas morfler, tu vas en baver et tu vas probablement me haïr pour ce que je suis en train de faire. Mais crois-moi sur ce coup, c’est ce qu’il y a de mieux pour toi. Je ne serai pas toujours là pour rattraper tes conneries. Et tes beaux parents adoptifs… ils sont gentils, je ne dis pas le contraire, mais ils ne peuvent pas te gérer. Y a que les Lames de Sang qui peuvent t’empêcher de faire quelque chose que tu regretteras. Si rien n’est fait, les brumes te tueront.

 

Tout le discours m’étourdit. Ça s'enchaîne trop vite, trop loin. Elle reprend pas son souffle, ce qui me laisse pas le temps d’assimiler. Je reçois juste tout et je suis pas capable de me protéger. Mais en même temps… C’est vrai ce qu’elle dit, non ? Et même si elle est bourrue, elle a l’air de s’inquiéter pour moi. Juste… tout va trop vite. Beaucoup trop vite. J’aimerai juste m’enterrer sous ma couette et traîner un peu avec Glenn pour manger des crêpes. Fuir Laurine aussi, ça va me manquer.

 

Ma vue se brouille et c’est en portant ma main à mon visage que je remarque que je pleure. Mes yeux ont compris avant mon cerveau ce qui se passait. La femme est même pas méchante, juste un peu pressée. Elle semble sincèrement inquiète pour moi, soucieuse de mon sort. Elle aurait pu me laisser tomber, littéralement, ou m’emmener de force si elle le voulait vraiment. Mais elle m’explique, me montre sa bonne foi. Ça me panique encore plus. C’est plus simple de juste subir et râler.

 

Je souhaitais en savoir plus sur les Lames de Sang, comprendre, mais… ça aurait dû prendre plus de temps, je suis pas prête là, je pensais pas que… Elle me tapote maladroitement mais gentiment le crâne. J’essuie mon visage et je me redresse de toute ma hauteur. C’est le moment ou jamais d’être brave. J’ai ce que je voulais, je dois assumer maintenant, même si j’arrive pas à empêcher mes mains de trembler.

 

— Je… Je peux au moins aller leur dire au revoir ?

 

Elle a pas besoin de m’expliquer, ça sera clairement pas une visite touristique ou une formation en alternance. Je suis pas idiote. Elle secoue doucement la tête.

 

— Officiellement, tu n’étais pas bien depuis le décès de tes parents, tu n’as pas réussi à surmonter ton deuil. Ta nouvelle famille a fait ce qu’elle a pu mais… parfois on ne peut rien faire. A priori, cela ne devrait pas leur porter préjudice.

— Mais du coup… Ils penseront que je suis morte ?

— Oui. Aujourd’hui, tu meurs. Tu vas renaître ailleurs, différemment. Mais tout ce que tu as vécu avant… il vaut mieux que tu oublies tout. Surtout vu ton âge.

 

Je me rappelle déjà de rien avant le Yokai. Alors sacrifier quelques mois en plus, c’est pas grand-chose, non ? Glenn, Laurine et Nathan… Ça devrait pas être horrible de les abandonner. Et pourtant. Je me mords l’intérieur de la joue, ça sert à rien de craquer maintenant. C’est ça ou le grand saut de toute façon. Et dire que je me pensais forte et mature. Enfin parvenue là où je voulais, j’ai juste envie de m’effondrer.

 

La Lame de Sang reste silencieuse le temps que je me reprenne. L’huka garde ses distances et nous laisse tranquilles. C’est étrange, avant les volutes me lâchaient jamais, mais là, elles fuient la femme à mes côtés. Elles me semblaient toujours réconfortantes, l’idée qu’elles puissent tenter de me tuer, j’arrive pas à l’assimiler. C’est sûrement juste une erreur, une maladresse. Mais ça reste pas moins dangereux. À moins que ça soit autre chose que les brumes qui me veut du mal ?

 

— C’est bon ?

 

Je hoche la tête, la boule dans ma gorge m’empêchant de parler. Elle commente pas, elle se contente de se pencher pour me saisir dans ses bras. Elle bondit souplement sur la rambarde du balcon, pas du tout gênée par mon poids. Elle n’a pas de harnais, de grappin ou autre, mais elle paraît pas inquiète. Dans toutes les directions, le vide m’attire, chante pour moi, mais la proximité de la femme rend le besoin de sauter moins présent.

 

— Au fait, tu peux m’appeler Érika.

— Moi c’est…

— Je m’en fiche. Ton ancienne vie ne m’intéresse pas, c’est la suite qui importe, la personne que tu vas devenir. Alors les détails insignifiants, tu te les gardes.

 

Malgré la sécheresse de la réponse, je suis satisfaite. J’apprécie cette efficacité, se contenter de l’essentiel. Je préfère largement ça aux jupes. Décidément, être une parfaite épouse d’intendant… Je veux pas. Je peux pas.

 

— Une dernière chose.

 

Elle semble hésiter pour la première fois. Son regard se perd au loin et d’un coup, elle paraît plus humaine.

 

— Il n’y a qu’une seule personne à qui tu pourras faire confiance dans ta vie, et ce n’est pas moi, ni aucune autre Lame de Sang. Compris ?

 

Je saisis pas trop le pourquoi de la mise en garde, mais j’ai pas le temps de poser de question. La seconde suivante, elle saute dans le vide avec moi.

 

[1] Mistur : Brume particulièrement dense des niveaux inférieurs.

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Pandasama
Posté le 16/04/2021
Salut !

Eh ben, le mystère s’épaissit on dirait ! On comprend assez bien dans les chapitres précédents qu’Ariane n’est pas « normale », et il n’est pas facile de deviner « comment » et « pourquoi » elle l’est. J’espère que les chapitres suivants en révèleront plus !
Flammy
Posté le 17/04/2021
Coucou ! =D

En effet, Ariane est beaucoup de choses sauf normale x) (Ou alors, je ne veux plus trop croiser d'enfants de son âge dans la rue). Pour les explications, promis, elles finissent par arriver à un moment, en espérant qu'elles te satisferont ^^

Merci beaucoup pour ta lecture et ton retour ! =D
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