Chapitre 10 : une amie

Notes de l’auteur : Bonne lecture ^^

 

Le soir tomba sur la caravelle, pour la seconde et dernière fois. Avant de partir festoyer avec les marins, Mathilde tenta une nouvelle fois de convaincre Ariette de la rejoindre. Mais la jeune Roturière était trop malade pour l’accompagner et refusa une nouvelle fois de lui ouvrir sa porte. Mathilde s’en retourna bredouille, toute dépitée. Cependant les marins lui firent bien vite oublier cette déception et la firent jouer toute la nuit, sans une seconde de répit. Ils ne lui laissèrent pas non plus le temps de penser au lendemain, où elle débarquerait enfin sur les quais d’Impera. Elle se concentra sur le moment présent, dans l’espoir de le prolonger, et en profita du mieux qu’elle put. On dansa, on chanta, on but aussi, bien qu’aucun marin ne lui laissât toucher à la liqueur qu’ils buvaient.

— C’est bien trop fort pour vous, ma petite mamzelle. Faudrait pas que vous vous écrouliez raide, l’Ambassadeur nous ferait la peau !

Mathilde n’eut droit qu’à un verre de bière, mais il était si corsé qu’elle s’étouffa à moitié, et s’estima heureuse de ne pas avoir touché au liquide brunâtre qu’ingurgitaient les marins. Vers la fin de la soirée, Beathan régala encore l’équipage de ses merveilleuses histoires, des légendes de marins parfois aussi terrifiantes que fascinantes. Il racontait si bien qu’il emportait tout l’équipage. Certains gabiers lui demandaient même leur histoire préférée lorsqu’il fallait choisir la suivante.

Lorsque Mathilde les quitta, la lune était haute dans le ciel, un croissant si fin qu’on l’aurait pris pour un clin d’œil céleste adressé à la caravelle. Avant d’aller se coucher, Mathilde s’attarda un peu sur le pont pour profiter de la brise marine et se remettre un peu les idées en place. La fête battait encore son plein sur l’entrepont, mais elle n’en pouvait plus. Les vapeurs d’alcool ajoutées aux fumées des cigares formaient un mélange entêtant et suffocant qui l’engourdissait. Elle s’accouda au bastingage, son étui à violon en bandoulière dans son dos. Elle perdit son regard dans les vagues, inspirant à fond les embruns qui lui éclaboussaient le visage. Machinalement, elle ramena ses cheveux sur son épaule et les tressa pour empêcher le vent de les transformer en sacs de nœuds. Elle rayonnait tant cette soirée l’avait comblée. Maintenant qu’elle l’avait quittée, elle sentait une sorte d’étau lui enserrer le cœur. C’était cette vie qu’elle aurait aimé mener : une vie de musique, de rencontres et de voyage. Elle ressemblait à son père plus qu’elle ne le pensait. Elle n’avait jamais songé que naviguer lui plairait autant, et elle saisissait mieux ce qu’elle allait devoir abandonner. Comme disait le bosco, elle avait l’âme d’un « croque-note bourlingueur ». Plus le plaisir qu’elle avait pris durant cette soirée l’imprégnait, plus elle appréhendait le vide qu’il allait laisser, une fois sur Impera.

Un froissement de tissu attira son attention. Enveloppée dans une couverture, Ariette était montée sur le pont et la rejoignait à petits pas incertains. Ses boucles brunes rebondissaient autour de son visage aux traits tirés. Son teint verdâtre contait les désagréments de son voyage en mer. Elle s’appuya sur le rebord de bois, à côté de Mathilde, et avala une longue goulée d’air frais. Mathilde réprima timidement son envie de lui tapoter le dos.

— Comment vas-tu ? hasarda-t-elle en voulant prendre un ton réconfortant.

Ariette soupira, puis fit la grimace.

— Je déteste la mer, c’est officiel. Je n’ai jamais été aussi malade de toute ma vie.

— La mer s’est calmée pourtant, cela n’a pas amélioré ton état ?

Mathilde marchait sur des œufs, scrutant le visage d’Ariette avec attention. Pour une raison qu’elle ignorait, elle avait le trac. Elle n’avait pas beaucoup eu l’occasion de se faire des amis sur Nimar, et Ariette était difficile à lire. Mathilde avait beau avoir passé toute la soirée en compagnie d’inconnus, et une bonne partie du voyage à se lier d’amitié avec un mousse, elle était paralysée devant la Roturière. Les mots lui échappaient, la laissant très gauche dans ses manières. Bien qu’ayant conscience de la pression qu’elle se mettait, elle était complètement bloquée.

« Ariette m’accompagne sur Impéra, c’est d’elle dont je dois me rapprocher. »

Cette seule pensée l’entravait, l’étranglait. Comment faisait-on, déjà, pour engager une discussion ? Ignorante des cogitations de Mathilde, Ariette secoua la tête avec un pli dégoûté sur ses lèvres délicates.

— Ce rafiot gigote… pardon, ce navire s’agite sans arrêt, je n’arriverais jamais à m’y faire.

Elle se tourna franchement vers Mathilde, l’observant de pied en cap.

— Comment fais-tu pour supporter cette houle incessante ?

Mathilde grimaça un sourire, soudain gênée de supporter si bien un voyage que sa camarade trouvait insupportable.

— Je n’en sais rien. Je suppose que j’ai le pied marin. Pour moi, c’est un peu comme si le bateau dansait.

Ariette dodelina du chef, peu convaincue.

— J’ai hâte d’arriver demain et quitter enfin cet instrument de torture.

Une brise les ébouriffa et la Roturière frissonna sous sa couverture. Mathilde se mordit la lèvre.

— Cela ne t’inquiète pas d’ignorer ce qui nous attend ?

La Roturière lui lança un regard étonné et haussa les épaules.

— Peu m’importe, tu sais, tant que je ne reviens pas à ma vie d’avant.

— Qu’est-ce… qu’est-ce que tu faisais avant ? s’étrangla Mathilde, luttant pour maintenir la conversation sans la blesser.

Ariette soupira et dégagea d’une main les boucles qui s’agitaient devant son visage.

— Je travaillais dans une usine textile. Passer des heures devant un métier à tisser, ça vous ronge les yeux et les mains.

Elle agita ses doigts pâles qui perçaient le bout de ses mitaines. Ils étaient recouverts de petites cicatrices blanchâtres, et son vernis bordeaux n’arrivait pas à dissimuler complètement l’état déplorable de ses ongles courts. Contrairement aux phalanges minces et délicates de Mathilde, les siennes étaient robustes et épaisses, comme des petites bûchettes. Des mains de Roturière. Malgré tous les efforts que menait Ariette pour ressembler à une Noble, ses mains rappelaient sans cesse sa véritable origine. Cela n’aurait pas dû avoir d’importance, les Filleuls apparaissaient autant dans le milieu Noble que Roturier. Cependant Mathilde lut dans les yeux de sa nouvelle amie qu’elle aurait aimé se débarrasser de son passé comme d’une vieille mue, l’enterrer à tout jamais derrière elle.

« En un sens, songea-t-elle, nous avons des désirs totalement opposés. Je veux rester moi-même, tandis qu’elle veut devenir quelqu’un d’autre ».

Rassemblant tout son courage, Mathilde lui posa la main sur l’épaule.

— Ne t’inquiète pas. Je suis sûre que ceux qui nous formeront sur Impera n’auront que faire de nos origines. D’ailleurs, tu ne seras pas la seule Roturière. D’après l’émission radiophonique qui a révélé les Filleuls de cette année, il y en a d’autres.

Ariette renifla.

— Je ne veux pas me perdre dans le nombre, je veux qu’on me voie, qu’on me remarque…

Elle posa son menton dans ses mains et lança un regard en biais à Mathilde.

— Tu n’imagines pas combien il est désagréable de passer inaperçu. En tant que Noble, ça ne t’est sans doute jamais arrivé.

Mathilde éclata d’un rire un peu nerveux.

— Tu plaisantes ? Tu as oublié comment on m’a regardé lors de mon entrée « triomphale » dans la salle d’attente du Test ? Je n’attire que ce genre d’attention, alors très peu pour moi ! Je préférerais de loin…

Elle s’arrêta. Elle était sur le point de dire « passer inaperçue comme toi », mais cela lui sembla soudain être une formulation terriblement égoïste. Elle aurait eu l’air condescendante, et même prétentieuse d’envier une situation dont Ariette se plaignait, une situation qu’elle ne connaissait pas vraiment. Non, mieux valait conclure d’une manière plus vague.

— … qu’on me laisse tranquille.

Ariette rit à son tour, et lui donna un coup de coude amical.

— C’est vrai que c’était un moment particulièrement gênant. C’était tout le temps comme ça, à la Cour ?

Mathilde acquiesça, repoussant des souvenirs désagréables pour éviter de perdre son sourire. Les yeux de biches d’Ariette fondirent de compassion, comme si elle avait eu en face d’elle un chiot à l’air particulièrement triste. Elle la prit dans ses bras dans un élan maternel qui surprit tellement Mathilde qu’elle n’osa pas réagir.

— Ma pauvre. Je comprends mieux pourquoi tu es aussi détendue sur ce bateau de malheur. Les réceptions ont dû être un enfer pour toi.

Écrasée contre sa poitrine, Mathilde cligna des yeux, incrédule, et se demanda comment les rôles avaient pu s’inverser si vite. À se demander qui consolait qui. Puis elle se rappela qu’Ariette s’était également montrée très tactile dès leurs premiers échanges. Cela devait être sa manière d’exprimer son affection. Maladroitement, elle lui rendit son étreinte.

— Je n’aime pas beaucoup les mondanités, c’est vrai. En revanche, tu m’as impressionnée en t’adaptant si vite.

Ariette rosit de plaisir sous le compliment.

— J’avais l’air d’une vraie Noble, pas vrai ?

— Comment as-tu fait ? Je veux dire, tu avais un professeur de maintien, non ?

— Je me la suis payée ! s’extasia la jeune fille. Mais tu sais, si j’ai réussi, c’est parce que j’observe les grandes dames depuis toute petite. J’ai toujours rêvé d’assister à un bal de la Noblesse, de converser avec des comtesses…

Elle souriait jusqu’aux oreilles, son mal de mer oublié. Ses yeux pétillaient de ses souvenirs encore frais de ses premiers pas dans la haute société. Mathilde alimenta la conversation encore un peu. Ariette se détendait progressivement, de plus en plus familière. Elle s’appliquait à employer un vocabulaire distingué et, hormis quelques expressions populaires ici et là, elle s’en sortait très bien. Bien qu’épuisée par la fête avec l’équipage, Mathilde lui tint compagnie jusqu’à ce qu’Ariette se sentit tout à fait mieux. De son côté, la Roturière lui posa mille questions sur le quotidien d’un Noble, les réjouissances auxquelles Mathilde avait assisté, et ainsi de suite. La musicienne s’évertuait à lui fournir les détails les plus satisfaisants possibles. En retour, elle recevait l’effervescente affection d’Ariette, qui se montrait très expressive. Entre les coups de coude, les tapes sur l’épaule et les embrassades, Mathilde se sentait moulue à la fin de leur discussion. Moulue, mais heureuse. À présent, elle n’avait plus de doute, elle s’était bien fait une amie.

Il était très tard lorsqu’elles retournèrent se coucher et, en s’écroulant sur sa couchette, Mathilde était si éreintée qu’elle n’eut pas le loisir de s’inquiéter du lendemain.

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Blanche Koltien
Posté le 19/01/2021
Comme d'habitude, un chapitre vraiment top!! C'est rassurant de voir que Mathilde tisse des liens avec Ariette, elle ne sera peut-être pas si seule sur Impera... A part ça, très chouette de voir un peu le passé d'Ariette, ça étoffe davantage le personnage!
J'attends la suite avec impatience!!!
Emmy Plume
Posté le 19/01/2021
Et la suite arrive !

Vendredi, normalement (j'essaie de publier mes chapitres régulièrement, ce qui n'est pas une mince affaire XD)

Il faut dire que mon péché mignon est le développement de personnage, et si je ne me retenais pas, tous les personnages du romans seraient décrit en long en large et en travers... Mais l'histoire passe avant, et la clarté avant tout ! Alors je retiens mes chevaux et me plie aux besoins de l'intrigue ;)

A plus tard donc,

Emmy
sOfie
Posté le 15/01/2021
Bonjour :),
EN me connectant ma petite cloche m'a annoncé la suite de ton histoire trop cool :) je pensais devoir attendre pus longtemps :) !! Toujours aussi bien ! Personnellement je suis tenue en haleine par l'histoire ! Les deux personnages sont des personnes attachantes, ont a envie de suivre leur histoire et leurs aventure! vont-elle vraiment devenir amis ? la relation va-t-elle subir des "coup dur" dans l'écoles des filleuls ? Bref afffaire à suivre :) bon courage pour l'écriture :)
Emmy Plume
Posté le 15/01/2021
Merci pour ton commentaire !

Oui, l'amitié de Mathilde et Ariette est tout juste en train d'éclore. J'essayerai de l'écrire le mieux qu'il m'est possible au cour de l'histoire ;)

Petite info si ça t'intéresse, j'essaie de publier tout les vendredi (dans la mesure du possible). Il peut y avoir quelques couac, mais dans l'ensemble c'est plutôt à ce moment là que tu peux t'attendre à voir poper un nouveau chapitre ;)

A vendredi prochain si le cœur t'en dit,

Emmy
Hastur
Posté le 15/01/2021
Hello :)

Je vais radoter, mais je crois que l'on ne radote jamais assez ces choses là, elles font toujours plaisir ! Superbe chapitre encore une fois. C'est très fluide, riche dans les tournures de phrases sans trop en faire, et on s'empreigne très facilement des sentiments et des émotions qui traversent Mathilde.

C'est très intéressant cette amitié qui se met enfin à germer entre deux personnages différentes dans leurs vécus, mais aussi dans ce qu'elles visent pour l'avenir. Cela me rend très curieux de ce que cette amitié va devenir par la suite !

2 notes:
"ça vous ronge les yeux et les mains."
ça te ?

"comme des petites bûchettes."
Si tu avais écrit saucisses à la plus bûchette, l'effet comique m'aurait terrassé x).

A très vite pour la suite à Impera ! Bon courage pour l'écriture :).
Emmy Plume
Posté le 15/01/2021
Si tu radotes, que dire de moi alors?

Enfin tant pis, même si je me répète, je tiens à te remercier pour ce commentaire furieusement fidèle que tu ne manques pas de poster à chaque sortie (ça compte vraiment pour moi ^^).

Je suis d'accord, la relation de Mathilde et Ariette est intéressante, surtout parce qu'elle n'est pas aussi "naturelle" que celle de Mathilde et Beathan par exemple. Elles vont devoir y mettre du leur pour y arriver.

bûchette ou saucisse... tu me fais hésiter maintenant XD

Merci pour la coquille soulevée, elle m'avait complètement échappée ^^'

A plus tard pour la suite =^v^=

Emmy
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