Chapitre 10 - Les Lois du corps

Notes de l’auteur : Chapitre mis à jour le 13/05

De retour à Nassau, le pont et le ventre du Nerriah remplis d'esclaves et de richesses, les hommes brûlaient d'aller dépenser leur butin chez Madame Morgane. Alors que l'on préparait la chaloupe et que les plus anciens commençaient à descendre à terre, j'observai Isiah murmurer des mots réconfortants aux passagers du négrier. Quand il eut terminé de s'entretenir avec eux, il me rejoignit.

« Ils viennent de partout, c'est impensable ! Cinq d'Afrique du Sud, neuf de Madagascar, vingt du Sénégal et six du Nigeria. Certains sont restés prisonniers des docks de Londres pendant des semaines ! Ils n'ont presque rien mangé depuis le début de leur voyage. Et c'est nous les barbares, Adrian ? Eh bien, qu'ils continuent de cracher leur God save the king ! Mais Dieu les voit et ils ne peuvent pas le tromper.

— Et maintenant, qu'est-ce qu'il va leur arriver ?

— Les premiers hommes à avoir pris la chaloupe vont la renvoyer avec de la nourriture. Le capitaine, dès qu'il foulera le sable, fera le nécessaire pour fournir à chacun d'entre eux de faux papiers d'affranchissement. Quand ils seront rétablis, ceux qui le voudront pourront repartir.

— Et ceux qui veulent rester ?

— Soit ils nous rejoignent, soit ils trouvent un travail au port. Dans tous les cas, ils seront libres. »

Isiah sourit et me tapota le dos avant de repartir s'occuper des rescapés. Jamais je ne l'avais vu aussi heureux.

*

Une fois à terre, j'errai dans la grande rue des commerces, la mer derrière mon dos. Dans mon esprit, la vision des corps des soldats anglais tués sur le pont me hantait. Je me remémorais sans cesse la planche qui faisait glisser un à un les corps par-dessus bord. Même aujourd'hui, gamine, je vois toujours le visage de Sawney Bean sombrer par le fond. On ne lui a pas permis de reposer les yeux fermés. Même mort, alors que les profondeurs l'engloutissaient, je l'ai vu me fixer jusqu'au dernier instant.

Hantée par cette vision, je laissai mes pas me mener instinctivement chez Madame Morgane, le seul endroit où je pouvais espérer avoir un lit pour la nuit. Tout l'équipage du rafiot s'y trouvait, complètement saoul, ses mains sur la tendre chair des prostituées qui lui avaient tant manqué. Ferguson était là, lui aussi. Il venait tout juste d'arriver, mais il tentait déjà d'attirer la patronne près de lui. Comme toujours, ces deux-là jouaient au chat et à la souris. Les pièces sonnaient et trébuchaient sur le comptoir pour faire couler le rhum.

Le bordel était bondé comme jamais, à croire que les bonnes prises devenaient de plus en plus courantes dans les Bahamas. En peu de temps, la population de forbans sur l'île avait doublé. La République des pirates devenait de plus en plus célèbre, à la fois crainte et admirée. L'équipage d'Hornigold et de Barbe Noire dominait toujours tous les autres. Ce dernier avait même recruté un nouveau disciple, qui s'appelait Charles Vane. Je suppose que je n'ai pas besoin de t'en parler, gamine, sa réputation sanguinaire le précède ! Avec lui, toute une nouvelle génération de pirates vint mouiller dans la baie de Nassau. C'était le rôle de nos requins de leur faire comprendre comment marchaient les choses, à coup de poing et d'épée.

« Eh ! Adrian ! »

Je fis volte-face et retrouvai le groupe des gabiers vétérans du Nerriah. Le plus âgé d'entre eux me serra chaleureusement la main.

« Il paraît que tu as tué ton premier soldat anglais aujourd'hui. Le plus dangereux, à ce qu'on m'a dit !

— Et tes tirs du haut du mât, quelle précision ! intervint un second avec admiration. Tu m'as sauvé la mise plus d'une fois !

— Tu nous as tous sauvés plusieurs fois, corrigea le premier. Ça mérite une récompense, vous ne croyez pas, les gars ?

— Évidemment ! Et pas n'importe quelle récompense.

— Une récompense très chère ! »

Le premier gabier fit signe à une employée de Madame Morgane. Elle venait à peine d'avoir vingt ans. Elle portait une belle robe couleur crème qui mettait en valeur sa peau satinée et ses longs cheveux noirs de jais. De grands anneaux d'or ornaient ses oreilles, attirant le regard des hommes vers ses grands yeux marron, brillant d'un éclat singulier qui rappelait les déserts d'Orient.

« Adrian, je te présente Theoris, reprit l'un des gabiers. Et ce soir, l'équipage s'est cotisé pour qu'elle s'occupe uniquement de toi ! »

J'écarquillai les yeux, soufflée, mais la peur recouvrit rapidement ma surprise. Passer une nuit avec cette femme ? Voilà bien la preuve que ma supercherie marchait à merveille ! En attendant, gamine, je me trouvais dans de beaux draps.

Les hommes, nigauds comme ils sont, traduisirent ma stupéfaction comme de la joie. Ils me poussèrent vers Theoris qui me prit gentiment la main, un sourire charmeur sur son visage, qui me mit horriblement mal à l'aise. Elle me guida alors vers les escaliers qui donnaient accès aux chambres. Nous passâmes alors devant Madame Morgane et Ferguson. Imbibés d'alcool jusqu'à la moelle, ils me rirent au nez. Rien à faire ! Ils étaient incapables de me sortir de ce traquenard. Alors, je suivis la prostituée jusqu'à la chambre, angoissée d'être démasquée.

*

La chambre était petite, à peine plus grande que celle où je dormais quand la patronne m'offrait le gîte. Elle était cependant décorée avec goût, pour que les clients s'y sentent parfaitement à l'aise. Theoris me fit signe de m'asseoir sur le lit. Je n'eus pas le cœur de désobéir.

« C'est la première fois que je m'occupe d'un client aussi jeune, me confia-t-elle. Ne t'inquiète pas, toi et moi nous avons carte blanche, tes camarades ont largement payé assez pour que...

— Attends ! »

Ce mot, furtivement, s'était échappé de mes lèvres. Avec mon interruption, sa bouche resta ouverte, mais plus un mot n'en sortit. Elle me fixa subitement, comme si elle prenait enfin véritablement en compte mon visage. Je dois l'admettre, elle était vraiment magnifique. Les pirates de Nassau, sans aucun doute, devaient se la disputer à coups d'épée.

Mais ces paroles m'avaient braquée. Jamais je ne ferais quoi que ce soit avec elle, songeai-je. Je ne voulais pas, elle ne m'intéressait pas, et c'était tout.

Néanmoins, je ne trouvai pas les mots pour lui expliquer la méprise.

« Eh bien, qu'y a-t-il ? » insista-t-elle alors que j'hésitais.

Ne sachant que dire, je résolus de lui montrer. Parfois, gamine, cela vaut mieux que d'utiliser les mots. Alors je déboutonnai ma veste, puis ma chemise et laissai entrevoir ma poitrine, sauvagement comprimée par des bandelettes crasseuses. Un cadeau de Madame Morgane, quand mon corps a commencé à se développer. Après avoir dégagé complètement mes épaules, ma silhouette rachitique se découvrit dans toute sa splendeur. Crois-moi, c'était bien pire que ça ne l'est aujourd'hui, les cicatrices en moins. J'avais tellement la peau sur les os que mes épaules paraissaient tordues. Imagine un corps, gamine, perdu entre l'homme et la femme, perdu entre l'enfance et l'âge adulte, et tu auras une idée de la difformité de ma physionomie.

Théoris me fixa avec stupéfaction, perdue entre un certain dégoût et – même si cela s'avérait infime – de l'admiration. Elle s'approcha de moi, envieuse de me toucher. Mais je me braquai davantage en repliant mes genoux sur ma poitrine, tremblante.

Mes frissons inquiétèrent la prostituée, qui sortit un instant de la chambre pour revenir avec une bouteille de rhum. Je la saisis sans hésitation et m'enfilai de grandes rasades, jusqu'à ce qu'un feu s'embrase dans ma gorge. Ma compagne s'assit près de moi.

« Excuse-moi, je ne savais pas. »

La culpabilité envahissait son beau visage. Elle avait de la peine pour moi. Cela me mit en colère, persuadée qu'elle me prenait pour un phénomène de foire.

Je détestai son regard.

« C'est madame Morgane qui m'a donné cette bande, soufflai-je. J'avais treize ans. Les premiers jours ont été rudes : j'ai dû monter au grand mât, j'ai cru que mon cœur allait lâcher tellement je manquais d'air. Cette fois-là, j'ai jamais été aussi fière d'arriver au sommet. »

Je tentai de sourire pour rassurer mon interlocutrice, mais celle-ci ne me le rendit pas. Normal, il était tellement forcé qu'il donnait à mon visage une expression terrifiante.

« Les années suivantes, ma tête n'a pas cessé d'être en lutte contre mon corps. Ma poitrine ne demandait qu'à grandir, mais je ne pouvais pas la laisser faire. Si jamais l'équipage s'en apercevait, c'était fini pour moi. Puis un jour, mon corps a arrêté de me faire mal. Alors, pendant une escale ici, je me suis regardée nue dans le grand miroir du bureau de Madame Morgane. C'est là que j'ai compris : mon corps serait bistourné à vie. Il serait toujours aussi raide, aussi grêle, aussi douloureux. Il me fait payer ! »

Théoris alluma une cigarette et m'en proposa une, que je refusai.

« Mais ce n'est pas ça, le pire. Le pire, ce sont les saignements. Tu sais, ceux qui arrivent une fois dans le mois. La première fois que c'est arrivé, nous étions en pleine mer. Il n'y a que Ferguson qui sait, donc il n'y a que lui qui a pu m'aider. Il m'a enfermée dans sa cabine jusqu'à la fin de notre voyage. Il a prétexté auprès des hommes une maladie contagieuse. Quand je suis revenue ici, ta patronne m'a donné de nouvelles bandelettes pour empêcher le saignement de se voir. Après ça, elle m'a dit de ne surtout pas m'approcher des hommes, car à partir de maintenant, je pouvais avoir des marmots. J'ai eu si peur ! Maintenant, quand ça arrive, je me sens tellement réduite, tellement faible, à la merci de ceux qui m'entourent ! Je suis entourée d'homme, on m'a transformée à leur image, mais maintenant, je suis terrifiée par les limites de mon corps qui m'empêchent de pleinement leur ressembler !. »

Je pris une nouvelle gorgée de rhum pour étouffer les larmes qui me montaient aux yeux, mais je ne pus entraver le rire nerveux qui pendait à mes lèvres.

« Qui suis-je vraiment, après tout ? continuai-je. Saoirse, la fille des rues, ou Adrian le pirate ? J'essaie d'ignorer Saoirse, mais elle revient toujours, l'âme de plus en plus guerrière, de plus en plus conquérante. En fait, je ne suis ni l'un ni l'autre, juste une masse informe, sans sexe. C'est peut-être mieux comme ça : ma survie en dépend. »

Jamais je n'avais autant vidé mon sac devant une inconnue. Mais Theoris était professionnelle : des confidences sur l'oreiller, elle en avait reçu des centaines.

Après un long moment de silence, elle attrapa les vêtements que j'avais enlevés et me les remit sur les épaules. Elle profita de l'occasion pour prendre la parole :

« Donc ton vrai nom, c'est Saoirse ? C'est joli. Moi non plus je ne porte pas mon vrai prénom. Aucune d'entre nous le fait. Il est défendu de le dire aux clients, mais à toi, je peux te le dire. En fait, je m'appelle Arwa et, comme toi, je viens de très loin. Tu sais, depuis qu'on m'a vendue à une maison clause quand j'avais douze ans, j'ai vécu des moments très durs.

— À douze ans, le capitaine voulait me vendre à Madame Morgane. Ce sont mes aptitudes au tir qui l'ont fait changer d'avis. Mais raconte-moi, Arwa, raconte-moi ton histoire ! Dis-moi à quoi j'ai échappé, car je ne suis pas sûre que mon existence soit plus envieuse que la tienne.

— Il n'y a pas grand-chose à raconter. Être une femme et se changer en homme pour sa survie, c'est dur, mais évoluer en tant que femme dans un monde d'homme, ça l'est tout autant. Je suis née à Alexandrie, dans le lointain pays d'Égypte. Mais ma famille était pauvre et trop nombreuse pour que tout le monde puisse manger à sa faim. Alors mes parents m'ont vendue à un homme qui tenait une maison comme celle-là. À quatorze ans, quand j'ai commencé à saigner, le maître de maison a voulu me mettre au travail. Mais j'ai résisté, de toutes mes forces. Alors il m'a cédée à un autre établissement, où j'ai résisté tout autant. Ça a continué ainsi un long moment, jusqu'à me faire quitter les frontières de mon pays. Paris, Londres, Charlestown, Port Royal... j'ai toujours résisté. Mais une fois, à Port Royal, un client trop impatient a fini par me prendre de force. J'ai eu l'impression d'avoir un corps aussi tordu que le tien, Saoirse, et je me suis sentie sale, souillée ! Après ce dérapage, j'ai voulu tuer la patronne de ce bordel et m'enfuir. Mais j'ai échoué. Puis on m'a vendue à Madame Morgane, et les choses ont changé. Elle est stricte, c'est vrai, mais humaine. Elle m'a aidée à aller mieux, à me réconcilier avec le métier. Aujourd'hui elle écoute toujours mes choix, mes préférences, et ne me force jamais à faire quoi que ce soit. Je crois, Saoirse, tu as échappé à un sort bien pire que celui qui te lacère le corps. Toi, tu es libre d'aller et venir. Que j'aimerais tant partir avec toi sur le Nerriah et voguer sur les océans ! »

Ces derniers mots me redonnèrent un peu le sourire. Arwa se mit ensuite à me poser plein de questions sur ma vie à bord. Je satisfis au mieux sa curiosité.

C'est drôle, maintenant que j'y pense. C'était ma première véritable conversation de femme. Je l'avoue, cela m'apporta un peu de sérénité.

Depuis cet incident, Arwa et moi, on est devenues sœurs. À chacune de mes escales, nous nous partagions le poids de nos vies. Elle fut, gamine, ma première véritable amie.

 

 

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maanu
Posté le 01/05/2022
Salut !
C’est chouette de voir Saoirse connecter avec d’autres gens et se faire une amie :) Et puis le contexte est de plus en plus développé, avec l’apparition des esclaves et un retour à la maison de Madame Morgane, ça rend l’histoire plus profonde et encore plus intéressante à suivre ;)

Comme d’habitude, petit récapitulatif des coquilles que j’ai trouvées :
- « Je me remémorai sans cesse » → « Je me remémorais »
- « Tout l’équipage du rafiot s’y trouvait, complètement saoul, ses mains sur la tendre chair des prostituées qui lui avaient tant manqué » → ça fait un peu bizarre de mettre « ses mains » en parlant de l’équipage… Peut-être que mettre « Tous les hommes de l’équipage » au pluriel rendrait la phrase un peu plus claire ?
- « le groupe des gabiers vétéran » → « vétérans »
- « Tu nous as tous sauvé plusieurs fois » → « sauvés »
- « De grands anneaux d’or ornait ses oreilles » → « ornaient »
- « à coup d’épée » → « à coups d’épée »
- « qui y a-t-il » → « qu’y a-t-il »
- « insista-t-elle alors que j’hésitai » → « j’hésitais »
- « j’ai dû monté au grand mât » → « monter »
- « je manquai d’air » → « je manquais »
- « ta patronne m’a donnée de nouvelle bandelette » → « m’a donné » et « nouvelles bandelettes »
- « on m’a transformé à leur image » → « transformée »
- « depuis qu’on m’a vendu » → « vendue »
- « maison clause » → « maison close »
- « Alors mes parents m’ont vendu » → « vendue »
- « Alors il m’a revendu » → « revendue »
- « Puis on m’a vendu à Madame Morgane » → « vendue »
- « Elle m’a aidé à aller mieux » → « aidée »
- « on est devenue sœurs » → « devenues »

J’ai aussi relevé une petite incohérence, au moment où Arwa compare leurs deux destins : d’abord elle dit à Saoirse « Mais à côté, ton destin me paraît bien plus cruel », et un peu plus tard elle dit l’inverse : « Tu vois, Saoirse, tu as échappé à un sort bien pire que celui qui te lacère le corps. »

Mais dans l’ensemble, encore un chapitre très agréable à lire !
M. de Mont-Tombe
Posté le 01/05/2022
Hello ! Comme toujours, merci pour les coquilles. Je suis en train de revoir l'intégralité de la première partie, avant de publier et revoir la deuxième. J'ai aussi vu l'incohérence en relisant ce chapitre il n'y a pas longtemps, la nouvelle version sera bientôt mise à jour. :) Merci de me lire et à bientôt !
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