Chapitre 10 – Les cendres de Volgir

Par jubibby

Volgir était un petit comté d’à peine quelques centaines d’hectares niché dans les montagnes de Galmur, aux confins de Zéphyros. Les seigneurs qui y vivaient avaient bâti, au fil des générations, une imposante forteresse qui surplombait un village où les hommes et les femmes en quête d’un refuge étaient venus s’installer. Un large lac, entouré par les montagnes, regorgeait de poissons dont se nourrissaient les habitants du comté. Volgir était un endroit paisible où il faisait bon vivre pour toute âme qui ne craignait pas le froid des hivers glacials qui y régnaient.

C’était entre les pics de roche noire que le sort des deux royaumes de Zéphyros et Calciasté s’était joué quelques années plus tôt. Le prince Henri, qui venait de succéder à son père le roi Edmond emporté subitement par la maladie, avait vu dans cet étroit lieu de passage entre son royaume et celui de son voisin une opportunité unique. Celle d’envahir Zéphyros par le Sud, sa région la plus pauvre et la moins défendue, de s’approprier ses terres fertiles et, par là même, d’étendre son territoire.

Volgir avait laissé passer les troupes de soldats, craignant de perdre ses propres terres s’ils décidaient de se dresser contre l’envahisseur. Ils ne s’étaient jamais mêlés aux affaires de leurs voisins et ils avaient considéré que cette guerre n’était pas la leur. Ils fermèrent les yeux sur les agissements du roi Henri.

Lorsque celui-ci fut défait lors de la bataille de Malavenne, Volgir dut toutefois rendre des comptes. Ils ne pouvaient prétendre rester indépendants quand le passage à travers les montagnes sur lequel ils s’étaient installés constituait une telle menace. Le jeune roi François avait alors annexé le comté et y avait envoyé ses plus proches soldats. Le père d’Emma en faisait partie et c’est entre les murs de ce château, niché au flanc de la montagne, qu’elle avait grandi. Elle avait appris le maniement de l’épée avec son père, la chasse en forêt, la pêche au bord du lac. Il lui avait enseigné tout ce qu’elle devait savoir pour pouvoir un jour suivre ses traces et celles de sa mère. Pour devenir la meilleure des soldats de Zéphyros.

Une nuit d’hiver scella le destin de cette enfant de Volgir. Emma n’était alors qu’une adolescente, trop jeune pour être considérée comme une adulte, trop âgée pour être traitée en enfant. Son père était venu la réveiller à une heure où le château entier dormait profondément. Il avait fallu de longues minutes à la jeune fille pour sortir de son sommeil et comprendre qu’il se passait quelque chose d’anormal.

– Père ?

– Emma. Je suis désolé de te réveiller ainsi mais nous devons partir. Lève-toi et habille-toi. Nous ne disposons que de peu de temps.

Le père d’Emma était un homme de grande taille aux épaules carrées forgées pour le combat. Son visage dur avait gardé les stigmates de la Grande Guerre à laquelle il avait participé des années plus tôt. Un simple regard sur lui imposait le respect pour quiconque ne le connaissait pas. Emma, elle, savait qu’un cœur d’or se cachait au-dedans.

La jeune fille écarta les couvertures de son lit et se leva tant bien que mal. Elle attrapa une robe épaisse qu’elle passa par-dessus la longue chemise qu’elle avait gardée pour la nuit et enfila ses bottes. Se tournant vers un petit miroir suspendu à côté de son lit, elle noua ses longs cheveux en une tresse puis se retourna vers son père. L’agitation qui l’animait était pour le moins inhabituelle. Il avait ouvert tous les tiroirs de la commode où Emma rangeait ses affaires et les avait fourrées pêle-mêle dans un grand sac en toile. Il tourna les yeux vers elle, sentant son regard posé sur lui.

– Prends ta cape. Le vent est glacial dehors.

Elle ne pouvait voir son visage distinctement dans la lumière feutrée de sa chambre mais Emma comprit au son de sa voix que quelque chose de grave était en train de se produire. Elle n’avait jamais vu son père dans un tel état, lui qui était toujours si calme paraissait tout à coup affolé. Obéissant à ses ordres, elle attrapa sa cape et s’approcha de lui.

– Père, que se passe-t-il ?

Le vieux soldat referma le tiroir qu’il venait de vider et soupira. Il se tourna vers Emma et l’attrapa par les épaules, plongeant ses yeux bruns emplis de gravité dans les siens.

– Il te faut quitter le château immédiatement. Je n’ai pas le temps de t’expliquer, ajouta-t-il tandis qu’elle s’apprêtait à protester. Pas maintenant. Je te retrouverai au pic du Corbeau et nous partirons pour Calciasté. Je t’expliquerai tout à ce moment-là. Partons maintenant.

Emma entrouvrit la bouche pour lui répondre : elle ne comprenait pas pourquoi ils devaient quitter le château en pleine nuit pour se rendre dans un royaume qui n’était pas le leur et dans lequel ils ne seraient certainement pas les bienvenus. Mais elle n’osa pas parler. Son père avait plaqué son index contre ses lèvres, l’invitant à se taire. Elle le vit tendre l’oreille en direction du couloir et l’imita. Dehors, des bruits de pas pressés résonnaient sur la pierre. On allait et venait avec une certaine agitation. Que faisaient ces personnes debout à une heure où le château était d’ordinaire plongé dans le sommeil ?

Son père baissa son index et s’approcha d’elle pour lui murmurer à l’oreille.

– Suis-moi. Sans un bruit.

Il lui tendit le sac qu’il venait de préparer et Emma le passa autour de son épaule. Elle le suivit, silencieuse, tandis qu’il s’approchait de la petite fenêtre par où filtrait la lumière de la lune. Il appuya sur une pierre et ils entendirent un cliquetis familier. Un panneau venait de s’ouvrir, donnant l’accès aux couloirs des domestiques qui avaient autrefois été creusés dans l’épaisseur des murs. Ces passages aux ouvertures bien cachées n’étaient plus empruntés depuis des années mais son père avait pris l’habitude de les utiliser. Emma, elle, ne s’y était jamais réellement intéressée. À quoi bon parcourir d’étroits corridors dans le noir quand le reste du château vous est accessible ?

Elle s’engouffra dans le passage à la suite de son père, prenant soin de refermer le panneau de pierre derrière elle. Emma faillit tomber à plusieurs reprises sur le chemin qu’ils empruntèrent : elle connaissait mal ces couloirs que le vieux soldat lui avait montrés quand elle était petite et avait tendance à se prendre les pieds dans les accidents du pavement. Il fallait dire que la faible lueur dégagée par la torche que son père brandissait au-dessus de lui ne l’aidait pas à y voir suffisamment clair. Ou bien était-ce cette somnolence dont elle n’arrivait pas à se débarrasser ? Elle commençait à maudire son géniteur de l’avoir ainsi réveillée au beau milieu de la nuit. Il finit pas s’arrêter au détour d’un couloir, forçant Emma à l’imiter.

– Reste ici. Je n’en ai que pour un instant.

Il pressa une pierre devant lui et une porte s’ouvrit. Emma reconnut instantanément la chambre de son père. Il lui tendit sa torche qu’elle saisit aussitôt : hors de question qu’elle se retrouve seule et dans le noir dans ce couloir exigu. Le vieux soldat pénétra dans la pièce puis referma le panneau derrière lui. La jeune fille se décala sur le côté et s’accroupit. Elle passa les doigts sur la paroi rocheuse, à la recherche d’une fente qu’elle savait être là, quelque part. Elle finit par la trouver, bouchée par la poussière et recouverte de toiles d’araignée. Passant son index à l’intérieur, elle dégagea un espace. Cela suffirait, se dit-elle. Sans attendre un instant de plus, elle colla son œil au trou et observa son père s’affairant dans sa chambre.

Il semblait être en train de préparer un second sac de voyage. Il avait ouvert sa commode et avait attrapé des vêtements au hasard. Elle le vit enfiler sa cape et revenir vers le panneau de pierre. Alors qu’il allait déclencher le mécanisme d’ouverture, la porte de la chambre s’ouvrit en grand et une demi-douzaine de soldats pénétra à l’intérieur de la pièce, la plupart munis d’une torche. Emma dut plisser les yeux pour reconnaître l’insigne brodée au fil d’or qu’arborait chaque uniforme au niveau du cœur : une branche d’olivier, emblème de Zéphyros. Que pouvaient faire ces gardes si loin du palais royal de Castelonde ?

Un homme à la chevelure des blés s’avança.

– On va quelque part, Harold ?

Le père d’Emma s’était retourné en entendant les hommes pénétrer dans sa chambre. La jeune fille ne le voyait que difficilement depuis son trou d’observation mais elle devinait qu’il s’était figé. Le regard de l’adolescente se tourna vers le soldat qui faisait face à son père : il arborait un sourire narquois.

– Tu n’as pas répondu à ta dernière missive. Aurais-tu décidé de trahir ton roi ?

– Le roi que je sers n’aurait jamais pu m’envoyer de tels ordres. Je refuse de le croire.

Sa voix ne tremblait pas mais Emma vit son père serrer les poings. De quels ordres parlait-il ?

– Dis plutôt que tu refuses de faire ce que ton souverain te demande. Mais je t’accorde une chance de te racheter. Viens avec nous et accomplis la mission qui aurait dû être la tienne.

– Plutôt mourir que prendre part à cette folie. Tu as lu mes rapports, Éric, tu sais que Volgir ne constitue pas une menace. Pourquoi devrions-nous nous débarrasser de ces alliés ? Je t’en conjure, renonce à ce projet !

Emma s’était figée, n’osant plus bouger le moindre muscle, terrifiée par la scène à laquelle elle assistait. Le soldat s’avança vers le père de la jeune fille, tout sourire évanoui de son visage. Il secoua la tête en signe de désapprobation.

– Tu me déçois, Harold. Aurais-tu déjà oublié à qui tu devais la mort de ta bien-aimée ? Ces hommes et femmes que tu défends aujourd’hui sont ceux qui ont permis à la Grande Guerre de se produire. Ils resteront à jamais nos ennemis, au même titre que Calciasté. Il nous faut les éliminer avant qu’il ne soit trop tard.

– Non, tu as tort : ils ne sont pas notre ennemi. Clémence a perdu la vie en se battant pour son roi. C’était son choix que de se rendre sur le champ de bataille, elle en connaissait les risques. Tout comme moi. Volgir n’y était pour rien.

Le soldat fit une moue désapprobatrice en entendant la réponse de Harold. Il tapota la garde de son épée du bout des doigts et se tourna vers le reste de sa troupe. Aucun ne réagit. Il hocha la tête puis se retourna vers le père d’Emma. Celui-ci était plus imposant que le soldat mais, pourtant, ce dernier n’avait pas peur. Une lueur s’alluma dans ses yeux.

– On nous avait prévenus que tu risquais de réagir ainsi. Tu as passé trop de temps parmi eux, Harold, tu as fini par oublier qui ils étaient vraiment. Si tu refuses de nous suivre alors tu ne me laisses pas le choix.

Le garde royal saisit son épée et la tira de son fourreau. Il la pointa en direction du vieux soldat qui ne bougea pas. Bien que désarmé, il restait calme. La jeune fille, elle, était tétanisée. Elle n’avait rien compris de la discussion à laquelle elle venait d’assister mais une chose était certaine : son père avait de graves ennuis. Était-ce donc la raison pour laquelle il était venu la tirer du lit pour la sommer de quitter le château ?

Elle observa le reste de la scène. Les soldats qui étaient restés sur le pas de la porte étaient prêts à dégainer leur épée. L’homme à la chevelure des blés s’avançait vers Harold, le regard déterminé. Emma plissa les yeux pour distinguer son père qu’elle avait du mal à voir dans l’angle de son trou d’observation. Elle étouffa un hoquet de surprise en constatant qu’il reculait. Il se dirigeait vers l’entrée du couloir des domestiques. Allait-il la rejoindre pour fuir avec elle ?

Alors qu’elle s’apprêtait à se lever pour lui ouvrir le panneau de pierre, son sang se figea : Harold avait tendu la main dans sa direction, lui masquant la vue. C’est alors qu’elle comprit : il ne voulait pas fuir ; il ne voulait pas qu’elle intervienne ; il ne voulait pas qu’elle voit ce qui allait se produire. Emma tomba en arrière et plaqua la main contre sa bouche alors qu’elle sentait les larmes monter et lui piquer le nez. Elle ferma les yeux et attendit.

– Je suis sincèrement désolé, Harold. J’aurais aimé que les choses se terminent autrement. Tu étais un brave soldat.

Le silence fit place à ces paroles glaçantes. Puis le cri vint. Un cri de douleur qui déchira les tympans d’Emma. Elle se mordit la main pour ne pas hurler à son tour tandis que les larmes se mettaient à couler abondamment sur ses joues. Elle ne devait pas faire de bruit, les soldats ne devaient pas deviner sa présence derrière ces murs. Ils ne devaient pas savoir qu’un témoin avait assisté à leur crime.

Emma entendit des bruits de pas pressés de l’autre côté du mur et une vive lumière éclaira soudain le corridor où elle se trouvait. Elle rouvrit les yeux et écarta la main qu’elle venait de mordre jusqu’au sang. Essuyant les larmes qui avaient coulé sur son visage de sa main valide, elle s’approcha du trou d’où elle avait vu toute la scène. Les soldats étaient en train de mettre le feu à la pièce : la grande tapisserie qui recouvrait l’un des murs, les couvertures posées sur son lit, les vêtements qui dépassaient des tiroirs de sa commode, rien n’échappait à l’incendie naissant. Emma vit les soldats sortir en trombe, torches à la main et refermer la porte derrière eux.

Sans attendre une seconde de plus, l’adolescente se précipita vers l’ouverture du couloir. Elle effleura les pierres du bout des doigts et se concentra pour limiter le tremblement de son corps. Il fallait qu’elle trouve la bonne pierre, celle qui actionnerait le mécanisme. Elle se remémora les gestes de son père, le bras en hauteur et pressa chaque morceau de roche jusqu’à entendre un déclic. Puis elle poussa le panneau et pénétra dans la pièce.

Une bouffée de chaleur l’accueillit, coupant sa respiration. Elle s’avança dans la pièce, haletante, et repéra son père, adossé au mur d’où elle l’avait observé. Il tenait son ventre des deux mains, là où sa chemise était devenue écarlate. La jeune fille laissa échapper un sanglot tandis que les larmes se remettaient à couler sur ses joues. Les flammes grandissaient tout autour d’eux mais l’adolescente les ignora et se précipita vers son père. Elle tendit la main vers sa blessure mais le vieux soldat l’écarta.

– Non, Emma, tu dois partir, murmura-t-il. Tu n’aurais pas dû assister à cela. Je suis désolé, ma fille. Il ne restera bientôt plus rien de ce château ni de ses habitants. Pars, tant qu’il en est encore temps.

La jeune fille prit une grande bouffée d’air et calma les tremblements de son corps.

– Je ne comprends pas ce qu’il se passe mais je refuse de partir sans toi. Laisse-moi t’aider, je t’en prie.

Elle tendit de nouveau la main vers son ventre mais il la repoussa. Pourquoi faisait-il cela ? Elle plongea ses yeux dans les siens et y vit une détermination sans faille. Il ne comptait pas l’accompagner.

– Tu as une chance de t’en sortir sans moi, tu dois me laisser. Prends les couloirs des domestiques jusqu’à l’issue nord, celle qui mène droit sur les montagnes. Te souviens-tu du chemin ?

– Celui que nous empruntions autrefois ?

Il acquiesça. Elle essuya ses yeux du revers de sa manche.

– Je crois, oui.

– Bien. Il te faudra activer le mécanisme dans cet ordre : la pierre du haut une fois, puis celle de droite deux fois, gauche trois fois et bas deux fois. Tu t’en rappelleras ?

Emma hocha la tête. Cette issue donnait sur le flanc de la montagne, elle constituait l’accès le plus sensible au château et avait été protégée par un système d’ouverture complexe. C’est du moins ce que son père lui avait expliqué : elle n’avait jamais eu l’occasion de l’emprunter sans lui.

La jeune fille tendit la main vers le visage de son père qui la laissa faire, l’autorisant à caresser du bout des doigts la balafre qui transperçait sa joue une dernière fois. Elle sentit ses yeux s’embuer à l’idée qu’elle ne reverrait plus ce visage, qu’elle n’entendrait plus cette voix. Harold était la seule famille qui lui restait et elle était en train de le perdre, impuissante. La chaleur des flammes tout autour d’eux commençait à rendre l’atmosphère suffocante mais elle ne pouvait se résoudre à l’abandonner.

– Tout ira bien pour toi, ma fille. Tu as en toi la force qui te permettra d’avancer. N’oublie jamais qui tu es ni d’où tu viens.

Il lui adressa un sourire pour la réconforter. Emma tenta de le lui rendre mais elle ne réussit qu’à laisser échapper un nouveau sanglot et un flot incontrôlable de larmes. Comment faisait-il pour ne pas avoir peur de la mort qui l’attendait ?

– J’ai un dernier présent pour toi. Je l’avais gardé pour quand tu serais plus âgée, pour quand tu serais prête. Mais il est temps à présent. Tu trouveras sous le lit une épée rangée dans son fourreau. C’était celle de ta mère. Fais-lui honneur en l’utilisant pour rendre justice.

-Oh, père…

Emma était soudainement incapable d’articuler le moindre mot. Pourtant, il y avait tant de choses qu’elle aurait aimé lui dire. Mais elle était tétanisée par la peur de le perdre. Ils échangèrent un regard et elle comprit qu’elle n’avait pas besoin de parler : il savait déjà tout ce qu’elle avait sur le cœur. Il acquiesça avant de détourner la tête.

– Va, à présent. Va.

La jeune fille lâcha à contrecœur la joue de son père et lui tourna le dos. Elle se dirigea vers son lit et glissa le bras dessous, ignorant la chaleur des flammes qui consumaient les couvertures. À tâtons, elle chercha l’épée de sa mère et finit par mettre la main sur un fourreau : elle l’attrapa et le ramena aussitôt vers elle. Le cœur battant à tout rompre, les yeux encore humides, elle se releva et se retourna pour lancer un dernier regard à son père. Elle n’arrivait pas à croire que tout cela puisse être réel. Il était le pilier qui soutenait sa vie, comment arriverait-elle à avancer sans lui ?

Elle le vit lui adresser un hochement de tête : elle devait partir, elle devait s’en sortir. Pour lui. Prenant une profonde inspiration, elle s’engouffra dans les couloirs des domestiques. L’issue qui donnait sur le flanc de la montagne se trouvait droit devant elle. Éclairée par la torche que lui avait laissée son père, Emma avança rapidement dans le dédale exigu. Le chemin qu’elle empruntait n’était pas rectiligne et serpentait au gré de l’aménagement des pièces du château. À droite, puis à gauche, descendre une volée de marches, puis de nouveau à gauche, puis à droite. Plus elle avançait et plus elle sentait l’odeur âcre de la fumée envahir ces couloirs. Les soldats qu’elle avait vus étaient-ils en train de mettre le feu à tout le château ? Elle n’avait nullement le temps de réfléchir à la question et pressa le pas.

L’adolescente finit par déboucher sur un cul-de-sac : elle reconnut immédiatement l’issue nord. Sans attendre un instant de plus, elle actionna le mécanisme comme son père le lui avait indiqué. C’est alors que le son caractéristique du panneau de pierre qui s’ouvrait se fit entendre. Elle poussa dessus de toutes ses forces mais la porte résistait. Depuis quand ce passage n’avait-il pas été emprunté ? Elle jeta la torche au loin et s’adossa à la pierre tout en posant ses pieds contre le mur latéral pour décupler sa force. La porte finit par céder, laissant s’engouffrer dans le couloir le vent glacial de la nuit hivernale.

Emma se précipita dehors et tomba dans la neige, les mains en avant. Elle prit une grande bouffée d’oxygène qui lui brûla les poumons et ferma les yeux un instant. Il fallait qu’elle reprenne ses esprits, qu’elle trouve en elle la force d’avancer. Lentement, elle se releva et referma la porte par laquelle elle venait de s’échapper. Puis elle fit quelques pas sur le côté et plaqua sa main sur sa bouche : ce château aux contours si familiers dans lequel elle avait grandi était en proie à d’immenses flammes. Elle pouvait entendre les cris de ses habitants sortis de leur sommeil, pris au piège de ce brasier. Celui de son père résonna dans son esprit.

L’adolescente sentit les larmes embuer de nouveau ses yeux avant de secouer la tête. Non, elle ne devait pas pleurer. Pas cette fois. Elle souffla un grand coup et accrocha l’épée de sa mère à sa ceinture. Elle devait être forte. Pour eux deux. Tournant le dos au château, elle s’avança sur le sentier à flanc de montagne qui menait au pic du Corbeau.

La neige était tombée en abondance cet hiver-là et Emma eut rapidement les bottes trempées. Il ne fallut pas longtemps pour que les premiers flocons apparaissent, d’abord fin, puis de plus en plus épais et collants. La jeune fille les maudit, frissonnante, tirant les bords de sa cape pour se protéger du froid glacial. Rapidement, le chemin se fit plus abrupt, partant en lacets jusqu’au sommet. Par chance, la couche de neige y était plus fine et Emma put avancer plus facilement. Elle faillit tomber à de nombreuses reprises, se prenant les pieds dans le sol accidenté. Courbée en deux, elle dut s’aider des mains pour continuer à avancer.

La jeune fille pouvait voir le soleil se lever au loin lorsqu’elle atteignit le sommet de la montagne. Le pic du Corbeau à la pointe si reconnaissable lui faisait face. Emma était à bout de souffle, épuisée par cette ascension. Elle n’avait pas regardé en arrière, pas un seul instant. Elle avait eu peur que cela ne la pétrifie et ne l’empêche d’avancer. Il fallait reconnaître qu’elle était terrifiée au-dedans. Mais, pourtant, elle se sentait différente. Les mots de son père l’avaient transformée. Elle s’était découverte plus forte qu’elle ne le pensait.

Poussée par une volonté nouvelle, l’adolescente saisit la poignée de l’épée qu’elle portait à la ceinture et la sortit de son fourreau. La lame était courte, certainement plus adaptée à la taille d’une femme. À la taille de sa mère, songea-t-elle. Emma fendit l’air d’un mouvement de poignet : l’épée était parfaite. Elle sourit, espérant s’en montrer digne. Ses yeux se posèrent tout à coup sur la lame où une vive lueur se reflétait. Elle se retourna promptement et observa le spectacle qui se déroulait en contrebas.

Le château d’où elle s’était enfuie était toujours en feu, ravagé par les flammes. Mais elle réalisait à présent que ce n’était pas le pire. Réfugiée en hauteur, le château ne lui cachait plus le reste du comté. Elle ne pouvait que constater avec horreur que le village s’était transformé en véritable brasier lui aussi : pas une habitation n’avait été épargnée, Volgir entier avait été ravagé. Emma ferma les yeux et tendit l’oreille. Elle ne prêta pas attention au crépitement des flammes, à l’incendie qui se déroulait plus bas. Non, elle n’entendait que la colère qui grondait en elle, grandissante, et qui envahissait chaque muscle de son corps.

Elle rouvrit les yeux et tendit l’épée en direction du château.

– Père, je te fais la promesse que justice sera rendue pour Volgir. Le roi François paiera pour ce crime.

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