Chapitre 10 : Le soldat déchu

Par Luna
Notes de l’auteur : Une vieille légende sortie des tréfonds du temps et un homme pour le moins mystérieux...

Chapitre 10 : Le soldat déchu

 

Il ne réapparut plus de la soirée.

Evanna s'angoissait à l'idée qu'il la blâmait encore pour tout ce qui s'était passé. Et comment aurait-elle pu lui en vouloir ? Leur déplaisante rencontre avec ces soldats tournait en boucle dans sa tête. Et l'épisode du Vieux-Chêne revenait douloureusement pincer son estomac. Elle avait du mal à y voir clair. Alors elle n'osait imaginer le violent désarroi qui devait secouer son ami ; lui, dont le monde s'était écroulé en l'espace de quelques jours à cause d'elle.

Les nerfs à vif, elle s'efforçait de combattre son envie furieuse de se ronger les ongles ; une vilaine habitude que sa tante avait toujours sévèrement réprimée. Mais le fait était là : l'incertitude qui gagnait leurs esprits ne se limitait pas aux récents événements.

Ce courant ambigu qui passait entre eux la troublait encore ; elle savait qu'Aaron y songeait lui aussi, même si aucun d'eux n'avait réabordé le sujet depuis cette fameuse nuit d'hiver où tout s'était joué. Cette sensation, défiant toute raison, qu'il hantait ses souvenirs d'enfance lui faisait peur. Comment la chose était-elle possible, eux qui avaient grandi dans des mondes si différents ? Cela pouvait-il avoir un rapport avec le passé brumeux du garçon ? Tout bien considéré, si on mettait de côté ce sentiment de déjà-vu, leur seul lien concret était Malgorn.

Cette pensée lui donna la nausée.

— Me permets-tu de regarder ?

La vieille Arduinna s'accroupit avec difficulté. Elle souriait. Mais Evanna devina bien vite c'était une façade, qui ne visait qu'à rassurer les plus jeunes. Sans elle, leur monde se serait sans doute écroulé depuis longtemps. Elle était le lien solide auquel ils se raccrochaient pour ne pas tomber dans l'égarement le plus total.

L'état de sa cheville lui semblait maintenant insignifiante face aux doutes qui assaillaient son esprit. Mais elle laissa la vieille femme l'examiner.

— Peux-tu bouger ton pied ?

Evanna acquiesça. Elle appréhendait un peu ce qu'Arduinna allait lui faire, le cœur encore battant de l'expérience surréaliste qu'elle avait vécue quelques instants plus tôt.

Pourtant, elle n'aurait su dire pourquoi, Evanna sentait qu'Arduinna n'était que bienveillance ; comme si elle avait pu lire les véritables intentions de la vieille sage quand elle lui avait projeté toutes ces images dans sa tête.

Et elle, avait-elle lu les siennes ?

— Ça n'a pas l'air bien grave, mais je pense que tu devrais la reposer le plus possible pendant quelques jours. Je vais t'appliquer un cataplasme de plantes pour soulager la douleur.

Elle appela un petit garçon et lui demanda de ramener quelque chose. Quand il revint, elle entreprit de préparer une mixture pâteuse à l'aspect verdâtre peu engageant. Enfin, elle déposa le récipient en bois brut près d'Evanna et entreprit de masser sa cheville avec la préparation. Une fraîcheur soudaine envahit la jeune fille ; mais loin d'être désagréable, le sensation diffuse d'un apaisement endormit peu à peu ses sens, ainsi que les craintes qui se bousculaient sauvagement dans sa tête.

— Quelles plantes utilisez-vous ? demanda-t-elle au bout de quelques instants.

Arduinna lui jeta un regard étonné. Mais un sourire revint aussitôt adoucir ses traits.

— T'intéresserais-tu au savoir-faire d'une vieille femme ? rigola-t-elle.

— Je suis assez curieuse. J'ai grandi entourée de traités sur les plantes et les arbres. J'en sais probablement davantage sur la flore qui peuple ce pays que sur la meilleure mousseline à choisir pour le bal de printemps.

Arduinna ne répondit rien, mais continua d'écouter avec bienveillance.

— Je me demandais, osa la jeune fille, comment vous avez pu nous montrer toutes ces choses tout à l'heure.

— Je te l'ai dit, fille, ici il n'y a qu'une mémoire. C'est la mémoire de ceux qui restent. Nous échangeons tout, afin que rien ne meurt quand nous redevenons poussière.

Evanna resta songeuse quelques instants. Elle finit par lui raconter ce qu'elle avait vu, comme si elle cherchait chez Arduinna la confirmation qu'elle n'avait pas été victime d'une hallucination.

— Il y avait aussi...

Elle hésita.

— … un animal.

— Quel genre d'animal ?

— Un ours. Mais vraiment immense. Je n'en ai jamais vu de vrai certes, mais celui-ci dépassait l'entendement.

La vieille femme arrêta son massage.

— L'Ours-Esprit, répondit-elle seulement.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Connais-tu la légende des Pentagyres ?

Evanna fit signe que non.

— Il y a longtemps, très longtemps, vivaient des hommes et des femmes qui maitrisaient les quatre éléments.

— L'eau, la terre, l'air et le feu, récita Evanna comme une leçon apprise par cœur.

— Il y avait le peuple de l'eau qui régnait sur les flots du monde et en contrôlait ses lames, continua Arduinna, le peuple de la terre qui vivait reclus au creux des montagnes dans des souterrains profonds qu'eux seuls parvenaient à creuser et à sonder ; le peuple de l'air qui voguait parmi les nuages et dirigeait les souffles du vent ; et le peuple du feu qui vivait au grand air au sommet de monts enflammés et pouvait convoquer les feux du ciel à leur bon vouloir. Ils vécurent en harmonie durant des millénaires, sans conflit. Personne ne savait alors ce que signifiait le mot « guerre. » Tout ce qui existait n'était qu'équilibre. Jusqu'au jour où un groupe d'hommes et de femmes quittèrent leur clan pour en former un cinquième. On les appela les Pentagyres. Ils avaient fait une trouvaille incroyable. Une trouvaille qui allait bien au-delà de la conception qu'avaient les hommes de l'univers. Ils avaient découvert le secret qui fait vieillir les hommes, celui qui creuse les rivières et fait se succéder la nuit au jour.

— Quel était ce secret ? demanda Evanna du bout des lèvres.

— Le temps.

Arduinna marqua une pause et entreprit de ranger son matériel.

— Des années s'écoulèrent, mais ils finirent par en percer les mystères, et finalement parvenir à maitriser le temps lui-même.

— Maitriser le temps... répéta Evanna d'une voix sourde.

Elle fit un effort pour ne pas hausser les sourcils à ce point-là du récit. Une petite voix sévère tapie au fond de sa tête lui rappela qu'Arduinna avait bien parlé d'une légende.

— Oui, continua la vieille femme, ce qui signifie qu'ils étaient capables de le remonter à volonté, de le modeler et de changer le cours de nombreux évènements. À vrai dire, de tous les évènements. Bien sûr, un tel pouvoir ne fut pas sans conséquence. Au début, les autres peuples ne se doutèrent de rien. Mais au bout d'un moment, ils découvrirent de quoi les Pentagyres étaient capables et la peur s'empara d'eux. Il était inconcevable qu'un pouvoir pareil soit laissé entre les mains de simples hommes. Déterminer le destin du monde ne devait pas revenir à une petite partie de l'humanité. Soit ce pouvoir était partagé entre tous et contrôlé, soit il devait disparaître. L'enjeu était trop grand. Alors bien entendu, la guerre éclata. Pour la première fois les hommes se déchirèrent les uns les autres et le monde fut plongé dans un bain de sang effroyable.

— Mais je ne comprends pas, fit Evanna au bout de quelques instants, quel rapport cette histoire a-t-elle avec cette forêt et cet... Ours-Esprit ?

— J'y viens. La guerre dura longtemps, ou fut très courte – nul ne le sait. La puissance des Pentagyres sur le flux du temps embrumait les sens. L'équilibre était rompu. Les éléments se déchainèrent contre leur propre clan. Tout sombra dans la chaos. Mais un jour, une femme pentagyre, arriva. Elle pleurait la chute d'un homme qu'elle avait aimé, tué par la fatalité de la guerre. Son chagrin fut tel qu'elle parvint à concentrer en son sein tout le pouvoir de son peuple et devint la seule et unique maitresse du temps. On dit qu'à partir de ce moment, le monde tel qu'il était explosa et que du chaos qui en résultat naquit de nouveau la vie, jetant une aube nouvelle sur la Terre.

— Qu'était-il arrivé à la femme ?

— Nul ne le sait, répondit Arduinna, une lueur presque démente dans les yeux. Ce qui reste dans la mémoire des hommes aujourd'hui c'est le souvenir de cette histoire, du chagrin de cette femme qui permit que la guerre s'arrête pour l'amour d'un seul homme. On dit que ce qui restait d'elle se fondit dans ce monde renouvelé et qu'en certains endroits sur cette Terre demeurent encore des fragments de ce qui fit la puissance des Pentagyres. Cette forêt, continua la vieille femme en levant les yeux, cette forêt est l'un de ses héritages. Elle fut touchée par ces forces mystérieuses qui transformèrent tout ce qui y habitait alors. Son cœur se concentre en un arbre unique qui ancre ses racines dans cette époque lointaine. Il permet d'équilibrer les quatre éléments qui se côtoient et est gardé par un ours immense au pelage d'or. Lui seul peut contrôler la nuit, le jour et le flétrissement des arbres. Il est le gardien du monde des morts et de la mémoire de tous. Il entend chacune des paroles prononcées, il se rappelle chacun des actes accomplis et n'oublie jamais rien. Ce qui reste des Pentagyres n'existe désormais plus entre les mains de simples hommes.

Evanna prit quelques instants pour digérer l'histoire qu'elle venait d'entendre. Finalement, elle se tourna de nouveau vers la vieille femme. Elle hésitait à parler de la chose qui les avait poursuivis, Aaron et elle, avant qu'ils ne rencontrent Châtaigne. Mais elle se rappela soudain les paroles de la fillette. Ce n'était pas d'un ours dont elle avait parlé, non.

— Châtaigne nous a parlé d'un...

Evanna prit sur elle-même pour garder son sérieux sans hausser les sourcils.

— … d'un autre esprit. D'un esprit qu'elle a appelé « le Passeur. »

— Oui, opina Arduinna. On l'appelle aussi Kern le Cerf, l'esprit cornu. Je t'ai parlé d'équilibre. Eh bien, il est celui qui permet d'équilibrer la balance avec l'ours. Il appartient au monde des vivants, il arpente les bois et en est le gardien.

— Mais pourquoi l'appelle-t-on ainsi ? Le Passeur ?

— Dans nos croyances, il est celui qui va livrer les âmes des défunts à l'Ours-Esprit qui garde l'Arbre. Les racines de l'Arbre mènent au monde souterrain des morts.

Bien qu'elle ne fut pas encore décidée à savoir quel crédit elle accordait à ce que l'on venait de lui raconter, Evanna eut un frisson.

— As-tu vu ce qui était advenu de l'Ours ? demanda soudain Arduinna les yeux brillants.

— Il avait l'air... commença la jeune fille en essayant confusément de se rappeler les images qu'elle avait vues, il avait l'air blessé. Captif.

Alors, pour la première fois depuis le moment où elle avait entamé son récit, la vieille femme posa sur Evanna un regard grave où perçait la terreur. Elle lui saisit soudain la main qu'elle lui serra avec une force étonnante pour son âge.

— Comprends-tu maintenant ? Des hommes ont rompu le pacte tacite entre les éléments. Ils essayent de s'emparer de ce qui faire battre le cœur de cette forêt et ont brisé l'équilibre qui nous permet à tous de vivre. Ils cherchent à reconquérir le pouvoir perdu des Pentagyres !

 

*

 

Aaron s'arrêta, essoufflé. Il se laissa piteusement glisser sur le sol. Il avait la sensation que son crâne était martelé de toute part.

Elle avait vu.

Il en était certain. Elle avait vu au fond de lui, elle était arrivée à franchir la barrière de sa propre conscience et avait vu ce qu'il y avait au fond. Sa voix avait alors résonné, sans appel. Une voix aux accents froids et terribles. Une voix porteuse de secrets redoutés.

« Es-tu prêt à connaître la vérité, petit renardeau ? »

Alors il s'était enfui. De quoi parlait-elle ? La vérité... La vérité ? La vérité, c'était qu'il avait peur, oui. Il était terrorisé.

Quelques instants s'écoulèrent dans un silence de tombe. Une lanterne de bois projetait de longues ombres inquiétantes sur le sol. Par instinct, sa main glissa dans sa poche où se trouvait nichée tout contre lui sa vieille montre à gousset.

Un antique objet de métal froid, vain, sans vie, venu d'un autre temps. Qu'était-elle cette montre impossible à ouvrir ? Quels terribles secrets renfermait-elle ?

Aaron se senti soudain vide, comme la coque d'une noix qui n'aurait pas donné de fruit.

Pourquoi était-il si compliqué d'endosser son rôle ? Pourquoi n'était-il pas un garçon comme les autres, sans histoire ? Pourquoi fallait-il qu'il traîne derrière lui les ombres d'un passé dont il ne voulait pas ?

Fatigué, il crispa ses doigts moites sur sa montre. Et pour la centième fois, il essaya d'ouvrir ce couvercle, comme si, avec cet essai de plus, le déclic se ferait enfin et qu'il découvrirait à l'intérieur tous les secrets qui entouraient ses origines.

Bien entendu, rien ne se passa.

D'un geste furieux, il la jeta de toutes ses forces, la laissant rouler quelques mètres plus loin, sous l'ombre d'une épaisse branche moussue. Il espéra presque qu'elle y disparaitrait.

Un temps passa. Ses yeux s'étaient embués. Le silence régnait. Aaron laissa son menton glisser sur ses genoux qu'il enserrait piteusement.

Lorsqu'il releva son visage, il sursauta.

Ce fut un regard d'abord. Fugitif, hésitant. Puis, leurs yeux se croisèrent à nouveau ; des yeux d'ambre fichés dans un regard d'azur. Un pelage fourni et luisant d'un roux intense recouvrait ce petit être des bois. Ses pattes, beaucoup plus menues que ce qu'aurait pu imaginer Aaron, trompaient l'ensemble avec leurs tons sombres. On aurait dit qu'il portait quatre petites chaussettes.

Ce fut la première fois qu'Aaron vit un renard. Mais était-ce aussi son cas ? Libre et sauvage, ce petit animal, qui d'ordinaire fuyait les hommes, semblait hésiter à approcher davantage. Le garçon lui-même sentait qu'un lien étrange se tissait entre eux. Quelque chose d'inexplicable les poussait inexorablement l'un vers l'autre.

Au bout de quelques instants, le renard se rapprocha puis se mit à parader autour de lui – impertinent dans sa fourrure de feu – comme s'il cherchait à le narguer. Aaron se sentit revenir à la réalité, libéré d'un envoûtement.

— Qu'est-ce que tu veux ? lança-t-il, presque dédaigneux. Si c'est pour jouer, je ne suis pas vraiment d'humeur.

Le renard interrompit aussitôt sa parade. Il pencha sa tête d'un côté, puis de l'autre. Et, sans prévenir, il saisit la montre dans sa gueule et s'enfuit après avoir lancé un regard en coin au garçon.

— Eh ! Reviens ici !

Aaron s'était précipité à sa suite, arrachant la lanterne à son socle. Un élan de remords l'assaillit. Il regretta aussitôt d'avoir jeté sa montre. Pourquoi avait-il fallu qu'il ait ce geste malheureux ?

— Rends-la moi !

Il le retrouva assez vite. Le renard continuait son chemin d'un pas tranquille, comme s'il se fichait que le garçon le rattrape, remuant la queue ostensiblement, jetant parfois des regards en biais pour vérifier qu'Aaron le suivait toujours.

Ils empruntèrent un escalier qui descendait vers les profondeurs de la structure. Un bas-relief de bois qui serpentait le long du passage accrocha aussitôt le regard du garçon. Une impression étrange se dégageait du lieu. La clair-obscur de la lanterne contre le noir de la nuit baignait les sculptures d'une teinte jaunâtre, tandis que de longues ombres dansaient tout autour.

Son œil fut bientôt happé par un motif animalier aux allures familières qui revenait systématiquement : un cerf se dressait, droit comme un I, près d'un chemin qui s'engouffrait dans un sous-bois ; plus loin, le cerf se tenait sur une embarcation qui traversait un court d'eau ; sur la rive voisine, un arbre immense, supplantant tous les autres.

Aaron fit glisser son regard sur la suite de la frise, sans perdre de vue le renard qui poursuivait sa route, imperturbable. Plus il descendait, plus il avait la sensation de remonter le temps, tant ce qui était sculpté paraissait avoir traversé les âges. Par endroits, le lierre et la mousse se battaient en duel pour grignoter des pans entiers de la frise que le garçon peinait à dégager.

Il atteignit enfin la dernière marche ; au-delà, l'escalier n'existait plus. Mais le bas-relief continuait à onduler le long de la parois qui tournait.

Le renard s'était arrêté et lui faisait face désormais. Il laissa tomber la montre au sol, soutint le regard du garçon une fraction de secondes, puis bondit dans les fourrés les plus proches, sans demander son reste.

En un instant, il avait disparu.

Aaron s'accroupit et récupéra l'objet tant convoité, sans comprendre ce qui venait de se passer. Après une seconde d'hésitation, il passa la chaîne autour de son cou, puis observa les alentours pour voir où il venait d'atterrir.

Un dernier rayon de lune caressa une très vieille sculpture. Intrigué, Aaron s'approcha et tira sur la plante grimpante qui la dissimulait en partie. Un personnage qu'il n'avait encore jamais vu plus haut apparut : une femme, très différente de celles gravées ailleurs, dans son graphisme et son allure ; noble, royale même. Une chaîne cerclait son cou, laissant tomber sur sa poitrine un pendentif rond qu'elle soutenait du bout des doigts. Près d'elle, un homme se tenait couché, les yeux clos, l'autre main de la femme délicatement posée sur son torse. Et autour d'eux, un éclat trouble se diffusait.

Aaron s'approcha encore. Sous les personnages se devinait les vestiges d'une inscription, absolument illisible. Il plissa les yeux. Gratta quelques millimètres de mousse brune. Était-ce une langue qu'il ne connaissait pas ? Un alphabet ou un autre système d'écriture qui lui était inconnu ? Ou bien simplement le temps qui avait fait son œuvre ? À cause de l'usure du bas-relief, il était impossible de savoir.

Le bruit d'une branche cassée retentit dans son dos. Après un instant d'incertitude, il finit par hausser les épaules ; il se faisait peur tout seul. Il avait certainement marché sur un bout de bois.

Rien sous ses pieds.

Son ventre se tordit furieusement tandis qu'il se tournait avec précaution. Et dans le noir qui enveloppait le lieu, une voix rocailleuse s'éleva, puis les contours d'une silhouette voûtée se dessinèrent.

— Ishah.

Aaron eut un coup au cœur. L'homme qui avait parlé se mit à tousser nerveusement, tant et si bien que l'on aurait dit qu'il cherchait à cracher ses poumons.

Un homme ?

— Qui est là ? Qui a parlé ? dit Aaron en esquissant un pas hésitant vers la source du bruit.

— Ishah. La déesse primordiale. La mère de tous les misérables qui vivent sur cette Terre.

Une toux ravageuse s'empara à nouveau de l'inconnu. Aaron ne répondit pas, terrifié par ce qu'il venait de découvrir. Une veste marine, cernée de rayures rouges et aux boutons argentés ornait son torse. Et près de ces pieds chaussés de bottes réglementaires, gisait sur le sol de terre la casquette des miliciens du gouvernement.

Était-il tombé dans un piège ? Malgorn allait-il surgir de derrière un arbre et s'emparer de lui ?

— De quoi as-tu peur, fiston ?

Tétanisé, Aaron essayait tant bien que mal de réfléchir. Il pouvait toujours faire demi-tour et courir jusqu'en haut des marches. Là, il alerterait Kaëlig, Arduinna et les autres, et tous devraient se mettre en fuite. Mais il était sans doute déjà trop tard. Dans quelques instants, d'autres miliciens fondraient sur lui et tout serait perdu.

— Et la lumière décrut jusqu'au crépuscule de l'homme.

La voix rauque, légèrement nasillarde le ramena à la triste réalité. La lueur de la lanterne qui tremblait dans sa main droite s'affaiblissait de seconde en seconde. Les derniers vestiges de la bougie disparaissaient. Quand la flamme s'éteignit, Aaron eut juste le temps d'apercevoir le sourire glaçant de l'homme qui se tenait face à lui.

Le noir, dévorant et angoissant, l'engloutit.

Tâtonnant, le cœur cognant brutalement contre ses côtes, il laissa tomber la lanterne. Il n'avait plus aucun repère. Il esquissa un pas en arrière et trébucha. À tout moment, il s'attendait à entendre des ordres criés, à être attrapé et emmené de force.

Rien de la sorte ne se produisit. À la place, une allumette craqua devant lui. L'obscurité recula tandis qu'une lumière nouvelle scintillait dans la lanterne qui avait roulé jusqu'au milicien.

— C'est bien ce que t'essayais de lire, non ? Quand on reste seul aussi longtemps que je l'ai été, on a le temps de s'interroger sur le sens de ce qui semble insensé.

Le soldat réapparut ; un visage sans âge, creusé par quelques cicatrices et grignoté par une abondante barbe brune piquetée de roux. Des yeux presque vides, étonnamment blanchâtres, s'étaient posés sur Aaron. Et au coin de ses lèvres, parquée entre ses dents, une pipe fumante achevait l'étrange tableau.

L'homme se traîna jusqu'à lui, non sans quelques difficultés, puisqu'il semblait incapable de marcher. Il le regarda longuement, puis fut à nouveau emporté par une violente toux. Aaron ne put s'empêcher de s'écarter, tant le spectacle que l'homme offrait lui donnait la nausée.

— Une perspective assez peu réjouissante, qu'en penses-tu ? La lumière, on se rend jamais bien compte que c'est important. Jusqu'au jour où on la perd.

Aaron hésita. Mais il constata bien vite que le mal mystérieux qui immobilisait ses jambes n'était pas feint ; en témoignaient les grimaces hideuses qu'il affichait à chaque tentative de mouvement.

— Qui êtes-vous ? finit-il par articuler avec hésitation.

— Demande-moi plutôt ce que tu brûles de savoir depuis tout à l'heure. Qui est-elle ?

Le milicien désigna d'un geste de la tête le bas-relief que l'on apercevait à peine dans l'ombre de la lanterne.

— Je... je connais ce nom, s'entendit souffler Aaron, surpris de sa propre audace.

Quelque chose en lui remontait comme un vague souvenir informe. Il frissonna.

— Ah, répondit l'homme avec gravité. Ishah est une divinité très ancienne. Les croyances animistes de ce peuple de la forêt se confondent avec elle. Ce qui est étrange, c'est qu'elle n'est plus perçue aujourd'hui comme elle l'était lorsqu'on l'a sculptée il y a de ça des centaines, voire des milliers d'années. Pour eux, Ishah fait un avec la vie. Comme leur Ours fait un avec la mort. Elle est aussi la Terre-mère, ainsi que tous les éléments.

— Comment savez-vous tout ça ? Pourquoi êtes-vous ici ?

Aaron hésita, puis inspira pour se donner du courage.

— Où sont les gens qui ont disparu ?

L'homme cracha une fois encore ses poumons, puis planta ses yeux las dans les siens.

— J'te l'ai dit, je suis ici depuis très longtemps.

Son regard se vida. Il se mit à marmonner quelque chose, mais tout ce qu'Aaron put saisir au milieu de ce charabia fut quelque chose au sujet d'une dette.

Le milicien se mit à gratter frénétiquement son visage, si bien que des plaques rougeâtres commencèrent à apparaître. Aaron réprima un haut-le-cœur. 

— Ishah, quelle est son histoire ? lança-t-il, une main sur la bouche, dans l'espoir de le voir s'arrêter.

— Ah ! s'exclama l'homme en cessant instantanément le carnage, voilà une question épineuse, quoique très intéressante. T'as vraiment jamais entendu parler d'elle ?

Aaron hésita.

— Ouais, hein ? reprit le milicien. On croirait presque à quelque chose de mystique. J'ai vu la même réaction chez des dizaines de personnes. À croire que son souvenir s'est ancré dans la mémoire collective sans que personne s'en soit jamais rendu compte.

Il s'interrompit un instant, laissant l'opportunité à Aaron de goûter au silence inquiétant des bas-fonds de la forêt.

— La réponse est unanime : Ishah est à la source de tout. Les mythes de création parlent tous de cette tempête qui déferla sur la monde et engloutit la lumière qui permettait la vie. La vanité humaine conduisant le monde à sa perte pour certains, le déchaînement des éléments pour d'autres ; une punition divine dans les deux cas. Mais Ishah a sauvé les hommes. Depuis, Ishah est la mère adoptive d'tous ces fils et ces filles éparpillés sur cette Terre. Avant Ishah, le monde n'existait pas vraiment.

Abasourdi, Aaron ne dit pas un mot. Cet homme malade délirait complètement...

Il ne put toutefois empêcher la petite voix au fond de lui qui le poussait à l'interroger davantage.

— Et le Passeur ?

Les yeux du milicien sortirent presque de leurs orbites, comme si la question lui semblait plus que grotesque. Un rire dément s'empara de lui.

— Cherche pas de lien, fiston, y'en a pas ! Ce maudit animal a strictement rien à voir avec Ishah. C'est leur esprit-gardien. Le Passeur, ou Kern le Cerf qu'ils l'appellent. Celui qui fait passer les âmes dans l'au-delà. Ishah...

Il s'arrêta un instant.

— Ishah est infiniment plus ancienne. Elle vient des tréfonds du temps, d'avant l'aube du monde.

— Pourquoi me parler de tout ça ? s'impatienta Aaron.

— Pourquoi, effectivement ?

Aaron déglutit. Aussi inconcevable que celui puisse paraître, il percevait quelque chose dans les yeux de cet homme. Quelque chose qui lui disait au fond de lui qu'il n'était pas hostile. Il y avait presque quelque chose de... familier.

— Cette forêt... s'entendit-il soudain dire.

— Une forêt maudite, hein ? grommela l'homme. Nan, pas maudite. Mais ordinaire ? Rien de tout ça. Cette forêt, fiston, elle est pas comme les autres. Approche, je vais te dire un secret.

Il avait jeté des regards à droite et à gauche et s'était mis à parler plus bas, comme s'il avait eu peur que les arbres l'entendent. Méfiant, Aaron hésita. Mais il finit par tendre l'oreille.

— Ici, passé et présent se confondent, se lient, s'assemblent. Cet endroit... oh cet endroit est ancien. Cette forêt vient des tréfonds du monde. Un reliquat des premières poussières d'étoiles. Elle vient d'un univers où les hommes pouvaient encore maitriser le temps et le modeler à leur bon-vouloir.

Aaron recula en fronçant les sourcils. Cet homme délirait. Il était malade et fou. Autant essayer de parler avec des pierres. Il se prit le visage dans les mains avant de soupirer d'exaspération.

— Écoutez, finit-il par dire, je ne sais pas vraiment où vous voulez en venir, et je sais encore moins qui vous êtes, mais si je sais bien une chose c'est que je suis en train de perdre mon temps. Alors si vous ne pouvez pas me dire où sont les gens que je cherche...

— Mais attends fiston ! Je t'ai pas raconté toute l'histoire !

Aaron se retourna avec agacement. Il tentait de réfléchir. Au lieu d'écouter ces élucubrations, il aurait mieux fait d'aller prévenir Arduinna et les autres. Si cet homme retournait auprès de ses compères, il risquait de leur attirer de gros ennuis.

— Qu'est-ce que tu fais là ?

Il sursauta. La voix sèche de Kaëlig venait de retentir devant lui. Il se frotta les yeux pour en être sûr, mais un rayon de lune caressant le visage de la jeune fille effaça tout doute. L'avait-elle suivi ? Depuis combien de temps était-elle là ?

— Qu'est-ce que tu fais ? répéta-t-elle. À qui parles-tu ?

— Je suis désolé, je me suis perdu... mais ce... cet homme.

Elle fronça les sourcils, scruta méticuleusement le lieu, puis reposa son regard étonné sur lui. Elle n'avait pas l'air effrayé le moins du monde. 

— Quel homme ?

Était-elle aveugle ? Alors qu'il s'apprêtait à lui répondre d'un ton agacé, il se tourna pour désigner le milicien avec de grands gestes... qu'il suspendit aussitôt.

Personne.

L'homme avait disparu sans faire de bruit. Il s'agenouilla près de la lanterne qui avait roulé au sol quelques instants auparavant ; la toucha. Elle était glacée comme la mort. Cela devait bien faire plusieurs longues minutes que la flamme s'était éteinte.

Aussi se glaça-t-il lorsque l'écho de la voix gutturale retentit à nouveau dans son crâne.

« Je te raconterai tout, avant la fin. »

 

 

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