Chapitre 10 : La troisième lettre

Par Mary

Chapitre 10

La troisième lettre

 

 

 

 

 

Les charmes de l’automne s’étiolent et l’hiver arrive sur la pointe des pieds. Quelques jours se sont écoulés depuis la visite de Lord Bancroft et je ne parviens pas à oublier cette vision d’Adrian jouant du piano pour conjurer sa tragédie familiale. En plus, cette musique m’obsède. Je n’ai toujours rien trouvé de réconfortant à lui dire, surtout que nous n’avons pas abordé le sujet par la suite et je ne tiens pas à être celle qui le fera en premier.

En avance aux écuries pour notre promenade rituelle, je resserre l’écharpe autour de mon cou pour me protéger de l’humidité insidieuse du petit matin. Stone et Adrian ne devraient pas tarder. Alexander, le palefrenier, cajole River en l’amadouant avec des bouts de carotte. C’est un jeune homme doux et patient que je soupçonne d’être plus à l’aise avec les animaux qu’avec les humains. Après l’avoir remercié d’avoir sellé la jument, je saisis les rênes et entraîne celle-ci dans la cour quand Adrian arrive. Seul.

— Stone n’est pas avec vous ?

Il secoue la tête.

— Non, il s’est désisté au dernier moment. Apparemment, il aurait quelques urgences à traiter en plus des affaires quotidiennes pour pouvoir passer la fin de semaine tranquille.

Je passe le pied dans l’étrier et enfourche ma monture.

— Ne le trouvez-vous pas étrange depuis deux jours ?

— Stone ?

— Oui.

— Pas plus qu’à l’ordinaire, mais vous passez plus de temps avec lui que moi.

Ce n’est pas faux. J’attends qu’Alexander lui amène Storm, les yeux dans la vague. On ne m’enlèvera pas de l’idée que notre ami s’est comporté très bizarrement. Il semblait avoir l’esprit ailleurs. Les urgences de ce matin y sont peut-être pour quelque chose. Adrian revient à mon niveau, installé sur son cheval :

— Alors, comment avance votre projet ? Allez-vous changer à jamais notre vision de l’univers ?

— Pour le moment, non, j’en ai peur.

Nous quittons les écuries et je poursuis :

— Nous n’avons pas encore terminé de fixer les équations. Il y a tellement de choses dont nous ignorons tout ! À commencer par la masse de la planète, ou du corps céleste, car nous ne pouvons pas encore être certains qu’il s’agit bien d’une planète. Elle est très difficile à estimer. Elle doit être suffisamment dense pour perturber à la fois les orbites d’Uranus et Neptune, ce qui est considérable. C’est notre principale inconnue et notre principal problème. Ça et…

Est-ce que cela l’intéresse vraiment ?

— Et ?

— … et je crains que mon apprentissage en autodidacte ne se retourne contre moi.

— Que voulez-vous dire ? demande-t-il en écartant une branche du chemin alors que nous pénétrons dans la forêt.

— D’après Stone, ma manière de travailler est tout sauf académique. Je ne le prends pas mal, seulement… Il apparaîtrait que je raisonne de manière assez peu conventionnelle, ce qui fait que mes calculs, bien qu’ils soient justes, ne correspondent pas toujours à la méthodologie traditionnellement employée.

— Vous devez donc formater votre pensée et cela vous répugne.

Je retiens un sourire et soupire d’un ton faussement déçu :

— Vous commencez à bien me connaître, Adrian.

Il ne me renvoie pas la balle et passe devant moi, les yeux rieurs. Le bois se referme sur nous. Les oiseaux babillent et jacassent, les fougères exhalent une odeur de terre humide et la brume étire ses traînées cotonneuses à quelques pouces du sol. On se croirait hors du temps.

— Où m’emmenez-vous donc ? Je ne suis encore jamais venue par ici.

Adrian se retourne vers moi avec un air de défi :

— Croyez-vous aux fantômes, Agathe ?

— Non, sûrement pas.

— Tant pis. Je suis sûr que vous apprécierez le mystère, au moins.

— De quoi parlez-vous ?

— Vous verrez bien !

Nous cheminons encore dans la quiétude du sous-bois pendant vingt bonnes minutes. Nous brisons le silence pour échanger deux ou trois phrases ou nous montrer un paysage, une clairière ou un arbre. Nous croisons un renard à l’affût, deux chevreuils et une famille d’écureuils. Le reste du temps, je détaille le dos d’Adrian et le revois sur le piano, la façon dont il se mouvait, ses mains sur les touches. Qu’est-ce qui me trouble autant chez lui ?

Nous débouchons sur une butte dégagée qui surplombe le village niché au creux des petites collines nappées de brouillard. Les nuages, d’un rose satiné sous les rayons du soleil, défilent paresseusement dans le ciel. Le clocher sonne 8 heures en une cavalcade de carillons qui se répercutent dans la vallée et remontent ensuite jusqu’à nous. Le spectacle est superbe, toutefois quelque chose doit m’échapper :

— La vue est charmante, mais vous m’aviez promis des fantômes.

Adrian sourit sans sortir de sa contemplation :

— Regardez à votre droite.

Je tourne la tête. À moitié avalées par la forêt, les ruines d’une vieille église se devinent au milieu des hêtres et des chênes.

— Ça alors !

Je fais approcher River pour mieux observer la bâtisse, ou ce qu’il en reste. Seuls deux murs sont encore debout. Les pierres se sont éparpillées au sol en monticules moussus et réguliers, comme si elles avaient tenu à tomber dans l’ordre, en bons petits soldats. L’entrée a disparu depuis longtemps, mais le portail demeure, surplombé de grands arcs destinés à accueillir un vitrail en rosace, désormais vides. Je fais le tour. Rien ne subsiste à l’intérieur, si ce n’est une niche en creux taillée dans une paroi et un gros bloc de granit que je suppose être l’autel.

— Est-ce qu’elle fait partie du domaine ?

— En théorie, oui, répond Adrian. Je pense qu’elle était là bien avant l’arrivée de la famille de Stone. Elle doit dater d’au moins deux siècles. Une de ces petites chapelles inconnues qui parsèment la campagne. Je ne suis pas particulièrement pieux, mais je ne résiste pas aux ruines. J’aime imaginer les évènements heureux et les drames qui se sont joués ici.

— Vous lisez trop de romans.

Moi qui croyais arriver à doser mes paroles, je n’en rate pas une, mais à ma plus grande surprise, il éclate de rire :

— Vous avez sans doute raison, ou bien c’est que vous n’en lisez pas assez.

Bien renvoyé !

Il guette ma réaction : c’est la première fois qu’il me retourne une pique. Je lui glisse, amusée :

— Je suppose que je l’ai cherché. Vous avez gagné : conseillez-moi encore un de ces romans gothiques que vous aimez tant.

— Hmmm… laissez-moi réfléchir.

J’adore son expression dans ces moments-là.

— Question épineuse, murmure-t-il. Vous m’avez confié l’autre jour ne pas avoir spécialement aimé Les Hauts de Hurlevent, qui s’inspire pourtant énormément du genre.

— Ce n’est pas tant une question de style que de romance ! Ce pauvre Heathcliff… Catherine est une idiote dont la seule utilité est de briser des cœurs et de faire vivre un enfer à tous ses proches. Si elle avait eu un tant soit peu de bon sens et suivi ses sentiments, la moitié des drames auraient pu être évités !

— Et dans un registre plus moderne, Dracula ?

— Oh, je vous en prie ! Toutes les filles n’avaient que ce mot-là à la bouche l’année dernière. Elles en discutaient à voix basse et gloussaient comme des poules !

Il a pourtant l’air sérieux.

Je reprends :

— Ce livre serait donc si bien que ça ?

— À bien des aspects, tant dans le fond que dans la forme. Si vous n’y tenez pas, il y a toujours les nouvelles de Sheridan Le Fanu, mais je maintiens que Dracula pourrait vous plaire. Le Comte est un personnage fascinant, tout comme son ennemi Van Helsing. Quant à l’héroïne principale, Mina… Faites-moi confiance, Agathe.

Cette voix.

— Très bien, dis-je. Alors, Dracula ce sera.

Au-dessus de nous, deux petites buses piottent en décrivant de grands cercles langoureux. Une brise froide se lève et nous balaye et River joue du sabot pour manifester son impatience.

— Nous devrions commencer à rentrer, déclare Adrian.

Cette fois, il me laisse passer devant. La piste sillonne entre les troncs en un ruban sombre et terreux pendant quelque temps, avant de s’élargir. Au bout d’un long moment, prise d’une envie soudaine, je me retourne et lance :

— J’ai besoin d’action. Que diriez-vous d’un galop ?

— Pourquoi pas ? Storm n’a pas couru depuis longtemps. Après vous.

Je talonne River gentiment jusqu’à ce qu’elle s’élance. Derrière, j’entends le martèlement des sabots de Storm qui a le pas plus lourd que ma jument. L’air frais sur mon visage, les odeurs des plantes, mon corps emporté par la vitesse, c’est à la fois exaltant et libérateur ! La forêt défile de chaque côté, quelques branches basses me fouettent les jambes et les bras, je pourrais crier telle une Cheyenne des Grandes Plaines ! Adrian finit par me rattraper et il semble s’amuser tout autant que moi. Nous passons un petit pont de pierre sous lequel le ruisseau glougloute joyeusement. Nous sortons en trombe du bois, entraînés par l’élan des chevaux, et croisons Lucy qui se rendait à Rosewood Manor depuis le cottage. Interloquée, elle nous regarde contourner la maison et rejoindre les écuries.

En poussant la porte d’entrée du manoir, je glisse :

— Merci pour cette délicieuse promenade, Adrian. Je… Nous devrions faire ça plus souvent.

Il me dévisage de ses grands yeux noirs.

J’ai encore dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

— Avec plaisir, répond-il simplement.

Avant de me changer, je pose mes bottes et me dirige vers la bibliothèque pour chercher Dracula. Je ne pensais pas avoir un jour avoir envie de le lire, celui-là. Ce que j’ai dit à Adrian était vrai, c’était le livre dont tout le monde parlait l’année dernière. Je verrais bien ce qui pouvait susciter tant de réactions.

Je trouve le petit volume, à la couverture jaune poussin qui au moins le mérite d’éveiller ma curiosité et remonte à ma chambre, où je retrouve Lucy qui referme les fenêtres après avoir aéré.

— Ah, vous voilà ! Bonjour, Agathe.

— Bonjour, Lucy.

— Vous m’avez fichu une belle frousse tout à l’heure, j’ai cru que vous alliez me foncer dessus.

Je lance distraitement le livre sur le lit et me confonds en excuses en me dirigeant vers la salle de bains.

— Vraiment désolée, nous nous sommes laissés emporter, je crois. Je me lave rapidement et je descends manger, je suis affamée.

— Allez-y, Miss. L’eau est chaude. Je vais refaire du feu.

Quand je sors, enveloppée dans mon peignoir tout doux après une toilette délicieusement délassante, le feu ronfle et craque dans la cheminée. Je trouve Lucy, assise sur le lit à côté de mes vêtements, qui relève brusquement la tête, rouge comme une pivoine.

— Je suis vraiment navrée, Agathe. J’ai voulu préparer vos affaires et j’ai trouvé ça sur le lit. Ça a dû tomber du livre. Je ne voulais pas être indiscrète, je vous le jure !

Elle tient une petite feuille pliée en deux.

Une troisième lettre.

— Ne vous excusez pas. L’avez-vous lue ?

— Oh non, pas du tout !

— C’est la troisième fois que je trouve un de ces feuillets dans les livres de la bibliothèque. Ce sont des lettres. J’ignore qui les écrit et à qui elles sont adressées. Je voulais vous en parler, pour tout dire… Puis-je ?

Je m’assois à côté d’elle et elle me tend le papier.

 

Je rêve d’un endroit dont nous seuls aurions la clé.

Nous en connaîtrions tous les chemins dérobés, les sentiers et les détours.

Je me plais à nous imaginer, à l’ombre d’arbres dorés ;

Nous n’aurions rien d’autre à faire que nous aimer.

Ce mot « nous » est un délice à écrire, pour moi

Qui ne suit qu’une ombre et vous, une clarté.

Comment pourrais-je ne pas vous aimer ?

Nous ferions un magnifique crépuscule, ou mieux,

Une aube étoilée.

Je rêve de vous tenir dans mes bras.

Par cette lettre, je vous envoie un instant d’infini et je l’espère, une promesse.

Celle qu’un jour peut-être, je puisse vous dire,

Que je vous aime de tout mon être.

 

À vous, à jamais.

 

— Oh… c’est…

De pire en pire.

— Miss ?

— C’est…

J’ai beau savoir que cette lettre ne m’est pas destinée, mes mains tremblent.

— D’habitude, ce n’est pas aussi long. Ni aussi expansif.

Je me tourne vers Lucy, les joues toujours aussi enflammées.

— Ce sont de bien jolis mots, soupire-t-elle. Vous dites que c’est la troisième ?

— Oui.

— Et vous n’avez vraiment aucune idée d’où elles viennent ?

— Pas la moindre.

Je ne vais peut-être pas lui dire que je soupçonne qu’elles sont adressées à Stone.

Lucy me dévisage longuement, si bien que je finis par lui demander :

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien du tout.

J’ai peut-être touché de trop près un des nombreux secrets de Rosewood Manor.

Mon estomac gronde une seconde fois et je m’habille pour aller enfin prendre mon petit-déjeuner. Je résoudrai ce mystère plus tard. La matinée passe ensuite à une vitesse folle et malgré ma détermination, je n’arrête pas de songer à cette lettre. Au déjeuner, je décide de fouiller de la bibliothèque pour de bon, mais au milieu de ses explications sur les préparatifs du bal, Stone fait une annonce qui m’épargnera peut-être cette peine :

— Nous aurons une quatrième personne à dîner, ce soir, et ce jusqu’à la fin du week-end.

Il a l’air aux anges.

— Qui donc ? demande Adrian.

— Evelyn, bien sûr.

Evelyn ?

— Charmant !

— Kenneth a déjà apprêté la chambre rouge. J’ai reçu la nouvelle il y a quelques jours.

Au moment où il a commencé à avoir la tête ailleurs.

Je demande :

— Qui est-ce donc ?

— Oh, Evelyn et moi nous connaissons depuis des années. Je ne doute pas que vous vous entendrez à merveille ! répond Stone, malicieusement. D’ailleurs, je pensais profiter de l’occasion pour proposer une soirée habillée ce soir, qu’en dites-vous ? Ou demain ?

Je m’empresse de répondre, déjà rongée d’impatience :

— Ce soir, ce serait parfait !

Satisfait, il commande le café et nous ne reparlons pas d’Evelyn alors que je meurs d’envie d’en apprendre plus. Ma curiosité me surprend moi-même. D’où vient-elle ? Comment se sont-ils connus ? C’est sans doute elle qui envoie les lettres. Est-ce elle qui a ravi le cœur de Stone ? Pourquoi ne peuvent-ils pas être ensemble ? Est-elle mariée, ou indisponible d’une quelconque façon ?

Soudain, je comprends. C’est forcément ça qui a dû nuire à sa réputation ! Stone est tout à fait le genre d’homme à renoncer à la vie mondaine par amour. Je l’observe, si solaire dans son costume clair. Il affiche un visage énigmatique et songeur que je ne lui ai jamais vu, mais j’avais déjà deviné que derrière l’aristocrate cultivé et rationnel se cachait un grand romantique. Sa fascination pour les mythes médiévaux parle pour lui.

L’après-midi, pendant que nous travaillons, je ne laisse transparaître ni ma hâte ni mon émotion, tout simplement parce que je subis un échec cuisant. Je crains de mettre à l’épreuve la patience de Stone quand il m’explique posément trois fois le même procédé, mais rien ne semble entamer sa bonne humeur. Surtout, j’ai la très désagréable sensation de toucher mes limites du doigt. Mon carnet est couvert de ratures et rempli de feuilles glissées entre chaque page ; bientôt, il me faudra une ceinture pour le fermer. Les heures défilent, je piétine et cela m’est insupportable. La nuit tombe que je ne suis pas plus avancée que ce matin.

— Agathe, laissons ça de côté pour aujourd’hui, voulez-vous ? Nous reprendrons demain, ne forcez pas. Nous savions qu’estimer la trajectoire de la planète serait extrêmement complexe à appréhender. Il faut prendre en compte les masses d’Uranus et de Neptune, cette fois.

— Mais… J’ai l’impression que nous n’avançons pas assez vite !

— Rappelez-vous ce que je vous ai dit : le temps, soupire Stone. Il est à la fois notre pire ennemi et notre meilleur atout. Attendez jusqu’à demain, ou dans deux jours. Il suffit parfois de ne plus y penser pour que la solution s’impose d’elle-même.

— Espérons. Je vous ai fait répéter les mêmes phrases tout l’après-midi. Merci de votre patience, Stone.

— Avec plaisir, mon amie. Et merci à vous d’être mon élève. Je ne vous le dis pas souvent, mais cela me rend heureux.

— Merci.

J’ai répété ça dans un souffle, car je ne sais pas quoi dire face à cette confession touchante.

— Evelyn ne va pas tarder, murmure-t-il. Nous devrions commencer à nous préparer pour le dîner.

J’acquiesce et rejoins ma chambre. J’ouvre mon placard pour me trouver une robe pour ce soir. Je ne vais pas tarder à être à court de tenues habillées. Il n’y a que la bleue et or que je n’ai pas encore mis, après, je n’aurais plus aucune originalité et il est hors de question d’aller chercher des vêtements de rechange chez mes parents. D’ailleurs, cela me fait penser que je n’ai pas donné suite à la dernière lettre de Miss Davies, arrivée il y a cinq jours. Après avoir évasivement répondu à une énième missive de Mère, je n’en avais simplement pas le courage.

Lucy revient après ma toilette pour m’aider à lacer mon corset et enfiler la robe. Je l’aime beaucoup, toute en fines couches de tissu dont les deux supérieures, brodées de fil doré, s’évasent de chaque côté comme la corolle d’une tulipe. Elle a des allures presque orientales avec ses manches voilées. Lucy profite de l’occasion pour s’amuser avec mes cheveux, tresse un ruban azuré qui termine de tenir mon chignon et choisit même mes boucles d’oreilles pendant que je me maquille. Pour finir, je lui demande anxieusement :

— Comment je suis ?

Je veux faire bonne impression

— Ravissante.

… Mais autre chose se mélange à mon impatience et je ne sais pas ce que c’est.

— Maintenant, allez-y ! m’intime la jeune fille.

— Que ferais-je sans vous ?

— Vous seriez seulement moins bien coiffée ! rit Lucy. Allez !

J’ouvre ma porte au moment où Adrian referme la sienne. Il porte une queue de pie bleu foncé sur une chemise blanche et une cravate d’une teinte identique rehaussée par une épingle dorée. Sans nous concerter, nous nous sommes accordés.

— Si vous me permettez, Agathe, vous êtes absolument magnifique.

Vous aussi.

— Oh… je… merci.

— Me feriez-vous l’honneur de m’accompagner jusqu’au dîner ?

Je me sens rougir et me contente de lui tendre mon bras. La lettre de ce matin me revient tout à coup à l’esprit. « Je vous envoie un instant d’infini. ». Je suppose que cela ressemble à ça.

Nous trouvons Stone devant l’armoire à apéritif, en train de passer en revue les options possibles.

— Adrian, quelle élégance ! s’exclame-t-il. Agathe, ma chère, vous êtes radieuse !

— Où est votre mystérieuse invitée ? demandé-je d’un ton innoncent.

— Evelyn termine d’installer ses affaires et se change, la route a été longue depuis Londres.

Peut-être l’ai-je déjà croisée ?

Stone me sers mon gin tonic et prépare un verre de whisky à Adrian quand la porte de la salle à manger s’ouvre. J’ai le sentiment soudain que l’air pétille autant que ma boisson, ce qui est très étrange compte tenu de la déception qui m’envahit.

Tellement obnubilée par cette histoire de lettre, j’avais oublié qu’en Angleterre, Evelyn est un prénom mixte. L’homme qui s’avance vers nous a la petite trentaine, des cheveux châtains attachés en catogan et le visage, je dois bien le reconnaître, très plaisant.

— Ah, te voilà ! Evelyn, je te présente Agathe Langley. Agathe, voici Evelyn Carlysle.

Les Carlysle du Cumberland ?

— Enchanté, Mylord.

— Je vous en prie, c’est mon père qu’on appelle Mylord. Appelez-moi donc Evelyn. Stone m’a beaucoup parlé de vous. Tu vois, ajoute-t-il à l’adresse de celui-ci, je t’avais bien dit que je serais démasqué !

— Vous m’étonnerez toujours Agathe, me glisse l’aristocrate.

Après une gorgée de gin, je souris :

— N’oubliez pas qu’avant de me trouver ici, j’habitais à Londres.

Et que mes parents me traînaient dans toutes les réceptions les plus ennuyeuses de l’univers.

— J’ai entendu dire que vous participez au concours organisé par la Royal Society ?

— En effet.

— Evelyn a reçu le titre de Knight of Science pour ses découvertes en chimie des matériaux, explique Stone. Nous nous sommes rencontrés à l’université lorsque j’y enseignais encore. Asseyons-nous, maintenant, car si la soupe est servie froide, nous devrions subir la colère de Hazel.

— Et je ne souhaiterais pas cela à mon pire ennemi, complète Kenneth qui arrive avec la soupière.

 

Ma déception à propos d’Evelyn s’éclipse vite au cours du repas. Cet homme est absolument charmant, cultivé et doté d’un sérieux sens de l’humour. Il semble très bien s’entendre avec Adrian également. Je passe une soirée délicieuse, pourtant une fois couchée, je ressens les signes familiers d’une insomnie. Je me tourne et me retourne dans les draps, bois un verre d’eau, dispose les oreillers autrement, rien n’y fait. Je finis par allumer la lumière, raviver les braises et m’installer au secrétaire. Quitte à ne pas dormir, autant que cela serve à quelque chose. De tête, je tente de reposer une partie de l’équation qui me causait tant de difficultés tout à l’heure. Je ne sais pas si ce sont les derniers effets de la liqueur d’orange, mais tout a l’air plus facile. Je vérifie trois fois avant de me rendre à l’évidence : je suis arrivée au résultat que soupçonnait Stone — et pour lequel il a sacrifié son après-midi en explications répétées.

Fébrile d’excitation, j’enflamme à la hâte la mèche de la lampe à huile, enfile ma robe de chambre et me dirige vers le bureau de Stone pour y récupérer mon carnet. Je dois absolument noter ça ! Le bruit de mes pas étouffés par l’épais tapis, je suis aussi silencieuse que Lancelot. La pièce est plongée dans l’obscurité, à l’exception d’un fin rai de lumière qui s’étire au sol depuis la porte entrouverte des appartements de l’aristocrate. Il ne dort jamais avant une heure du matin. Je pose la lampe sur un meuble, à la recherche de mon carnet, quand j’entends un tintement :

— Tu es sûr de ne pas en vouloir ? Ce sherry est une vraie merveille.

Mon cœur rate un battement. C’est la voix d’Evelyn ! Je tombe enfin sur mon carnet. Je devrais partir. Ma curiosité est trop forte ; je dois partir, mais au lieu de ça, je fais trois pas autour de la longue table de travail pour apercevoir Stone, assis à un petit bureau, en train d’écrire quelque chose.

— Certain, réplique-t-il. Je termine ça et j’arrive.

— Nel, quand cesseras-tu donc de travailler ? Arrête de penser, veux-tu ?

Avec stupeur, je vois alors Evelyn s’approcher, la chemise défaite, passer sa main sur les épaules de Stone avant de saisir délicatement son menton. Il lui relève la tête, se penche et l’embrasse, lui arrachant un sourire.

La poitrine en feu, je regagne ma chambre dans un état second, la lumière de la lampe vacillante.

Moi qui voulais des explications, me voilà servie.

 

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Elf
Posté le 24/06/2020
Héhé ! Encore un super chapitre !
Les moments Adrian-Agathe sont tellement doux, c'est adorable :)
Je savais qu'Evelyn était un prénom mixte du coup je me suis pas laissée embobiner par les pensées d'Agathe ! J'ai hâte de voir comment elle va réagir face à cette révélation !
Mary
Posté le 25/06/2020
Haa oui, il fallait bien que je tombe sur des personnes qui le savait, à un moment XD
Même en le savant, Agathe s'est quand même faite avoir, remarque !

Merci pour ton retour !
Pluma Atramenta
Posté le 22/06/2020
Eh bien, je ne l'avais pas vu venir, celle-là. Vlan ! Je me suis prise une bonne claque. Mais dans un sens, j'aime bien me prendre des claques (seulement à travers les livres, hein)
Ce chapitre est encore super bien écrit, je suis carrément prise dedans ! Bravo ! :p
Puisse ton Imagination sillonner la Voie lactée^^
Pluma.
Mary
Posté le 22/06/2020
Re !

Hinhinhin *se frotte les mains avec satisfaction* Tant mieux ! Merci beaucoup de tes commentaires et de leurs jolies inspirations (je suis actuellement sur le chapitre 18 et je dois dire que j'avais bien besoin d'un coup de pied aux fesses ! )

Merci encore et à bientôt pour la suite !
Isapass
Posté le 08/05/2020
Bon, je l'avais vu venir, j'avoue (je crois te l'avoir dit dans mon commentaire précédent), ce qui n'enlève rien au charme de cette révélation car on la découvre par les yeux d'Agathe qui, elle, n'avait RIEN vu venir !
Du coup, j'avais aussi deviné en début de chapitre que Evelyn serait un homme parce que je savais (ne me demande pas comment !) que le prénom était mixte en Angleterre.
Bien, les choses se précisent ! Agathe avait envie de changer de vie, elle est servie, comme elle dit !
Je trouve ça très bien d'aborder ce sujet dans un contexte historique. Et bravo pour le risque que ça représente parce que pour le coup, il y a des exemples qui permettent d'avoir une idée des risques/difficultés encourues à l'époque. Donc, des recherches s'imposent pour ne pas faire d'incohérences (mais je te fais totalement confiance pour ça !).
Du coup, on en revient au mystère des lettres. J'avais repoussé cette idée parce que je trouvais que le ton un peu nostalgique (genre "amour impossible") des lettres et la rapidité de la première infirmaient ma théorie, mais je ne vois plus qu'une explication : elles sont écrites par Adrian A L'INTENTION d'Agathe. Impossible que ce ne soit qu'une coïncidence puisque chaque livre qu'elle prend sur SES conseils en contient une. Ou alors il y en aurait dans tous les livres de la bibliothèque et ça me paraît difficile à croire. Ce sont donc des déclarations enflammées de la part d'Adrian. Je vais aller relire les deux premières pour voir si mon hypothèse est solide, tiens ;)
Encore une fois, le chapitre est admirablement écrit, ça se déguste tout seul, un régal.
Une seule remarque : aurais-tu par hasard relu Cyrano juste avant d'écrire ce chapitre ? ;) Si j'en crois les commentaires précédents, je suis la seule à l'avoir vu, mais "l'instant d'infini" et "Qui ne suit qu’une ombre et vous, une clarté.", empruntés à l'une des tirades les plus sublimes de la pièce, m'ont sauté aux yeux (en plus il y a une coquillette à "suit" => suis). Alors c'est vrai que je connais la pièce à peu près par cœur, mais je ne suis pas la seule... En plus, je suis sûre qu'en gardant les mêmes idées, tu pourrais trouver de très jolies tournures, puisque c'est déjà le cas pour le reste de la lettre. Je te conseille de modifier légèrement ;)

Mes petits pinaillages :
"J’attends qu’Alexander lui amène Storm, les yeux dans la vague." : dans le vague
"— … et je crains que mon apprentissage en autodidacte ne se retourne contre moi." : à vérifier mais je crois que la négation n'est pas nécessaire (je crains que ça se retourne contre moi)
"La piste sillonne entre les troncs en un ruban sombre et terreux pendant quelque temps, avant de s’élargir. " : pas convaincue par ce "sillonne entre les troncs". Dans cette syntaxe, je pense que sillonne nécessite un COD (sillonne la colline, sillonne la forêt ?). Là, peut-être que le verbe sinuer irait mieux : la piste sinue entre les troncs, ou serpente entre les troncs ?
"Je trouve le petit volume, à la couverture jaune poussin qui au moins le mérite d’éveiller ma curiosité" : qui a au moins le mérite
"Au déjeuner, je décide de fouiller de la bibliothèque pour de bon" : je décide de fouiller la bibliothèque
"Il n’y a que la bleue et or que je n’ai pas encore mis," : que je n'ai pas encore mise (à vérifier, parce que c'est vrai que ça fait bizarre)
"Tellement obnubilée par cette histoire de lettre, j’avais oublié qu’en Angleterre, Evelyn est un prénom mixte." : c'est bizarre ce "en Angleterre", parce que vu qu'elle y vit, il n'y a pas tellement de raison qu'elle le précise. Tu pourrais t'en passer.
"Asseyons-nous, maintenant, car si la soupe est servie froide, nous devrions subir la colère de Hazel." : problème de concordance. soit "est servie/devrons", soit "était servie/devrions"
vivement la suite ! mais comme je suis très en retard pour te lire, j'imagine que ça ne va peut-être pas tarder ?
Des bises !
Mary
Posté le 08/05/2020
Coucou !

Merci pour ce commentaire sii détaillé <3 Pour les lettres...je ne dirai rien mouahahaha.
Par contre pour ce qui est de Cyrano, non, je l'ai pas relu mais c'est ma pièce préférée de tous les temps, et l'instant d'infini était une référence volontaire. Le reste non, je m'en étais même pas aperçu (alors qu'après vérification j'ai repris presque mot pour mot sans le vouloir *facepalm*) Je vais donc changer, oui - mais je garde l'instant d'infini !

Merci pour tous ces pinaillages précieux et à très vite pour la suite, je suis dessus, j'espère la poster avant la fin du week-end !
Cléo
Posté le 06/05/2020
Je ne suis pas vraiment surprise non plus, je me disais bien que Stone devait avoir un secret dans ce genre !

Agathe, en revanche, ne semble pas très en contact avec ses sentiments haha. Elle me semble avoir du mal à ne serait-ce qu'envisager qu'elle pourrait faire partie d'une romance, au sens où elle ne sait pas mettre de mots sur ce qu'elle ressent, et elle n'a jamais, à un seul moment, songé que quelqu'un pourrait la trouver à son goût. En tout les cas, j'ai dévoré tous les chapitres de ton récit et attend la suite avec impatience. Ça risque d'être quelque chose, ce bal !

A lundi prochain ! (si j'ai bien compris ton calendrier de publication).
Mary
Posté le 07/05/2020
Hello !
Ah non, Agathe est complètement bouchée XDD C'était un des principes de base quand je l'ai imaginée - avec sa répartie XD

Hahaha alors y a pas du tout de calendrier, je poste quand j'ai fini le chapitre ! C'est pour ça que ça va ça vient en termes de rythme, pour certains chapitres, j'ai besoin de plus de temps ^^
À très bientôt pour la suite ;p et merci de ton retour !
Cléo
Posté le 07/05/2020
Haha ça la rend attachante, d'un côté. On se dit "mais enfin dudette, il faut se réveiller là !", comme on le dirait à l'une de nos amies.

Ah, désolée je sais pas pourquoi je pensais avoir lu quelque part que tu postais tous les lundis, my bad ! Bon courage pour l'écriture de la suite alors :).
Alice_Lath
Posté le 05/05/2020
Oh, eh bien je ne suis pas surprise huhu, j'ai surtout hâte d'en savoir plus sur cet Evelyn du coup. Et voyons, Agathe, si tu es toute chose, c'est bien parce qu'Adrian te plaît, tu sais? Enfin, je suis contente qu'elle ait réussi à arriver à quelque chose dans ses équations, c'est toujours très satisfaisant ce genre de moments. En tout cas, Adrian a vraiment de très bon goût littéraire, puis ils se sont vraiment bien trouvés tous les deux, c'est choupi tout plein
Mary
Posté le 06/05/2020
Agathe est un peu / beaucoup bouchée, oui XD Pour les équations oui, surtout ça va lui permettre d'avancer !
Ah Adrian <3 <3 (même à moi, il fait de l'effet huhu)
Merci pour ton retour et à bientôt pour la suite :3
SalynaCushing-P
Posté le 03/05/2020
Je commençais à me douter de l'orientation de Stone ;)
Alors deux petites choses : vérifier quand les écureuils rentrent en hibernation. Car si l'hiver arrive, ils vont se mettre à roupiller pour l'hiver.
Pour Dracula, je ne comprends pas du tout la réaction des femmes dessus. Ce n'est pas un roman d'amour, le livre a même plutot fait scandale à son époque car il parle de sexe, de drogue ... la romancisation de Dracula/Mina c'est surtout FF Coppola qui l'a développé .... Enfin perso je n'y ai jamais lu une romance !
Mary
Posté le 03/05/2020
Héhé, oui vous étiez deux ou trois à vous en être doutés ;)
Figure-toi que les écureuils n'hibernent pas ! Ils ont juste une activité au ralenti.

Dracula a fait scandale et c'est bien pour ça que tout le monde l'avait lu sans jamais l'avouer :D (c'est pour ça que je les ai fait glousser comme des poules XD) Pour ce qui est du film de Coppola, je ne sais pas, je l'ai vu qu'une fois il y a longtemps, mais dans le livre, ce n'est pas de romance dont parle Adrian, plus de la personnalité de Mina. C'est une femme de caractère, qui décide de sauver Harker, quitte à partir le chercher sans être sûre de retrouver. Enfin, elle est loin des archétypes féminins, quoi, et Adrian pense que son perso va plaire à Agathe, quoi. Ca et l'opposition entre Dracula qui est un personnage vieux, mythique, et cultivé, et Van Helsing qui incarne la science, la médecine... la modernité vs. l'héritage du monde quoi.
Mary
Posté le 03/05/2020
Et merci pour ton retour, comme d'habitude :D
SalynaCushing-P
Posté le 03/05/2020
Non parce que moi quand je lis des filles qui gloussent, c'est généralement sur des romances nia nia nia. Donc quand je lis ça sur Dracula, ça m'interpelle. Comme quoi, on a des perceptions de choses différentes selon notre background. Mais je doute qu'a l'époque, il ai vraiment fait glousser les dames ... enfin c'est mon avis.
stellala
Posté le 02/05/2020
Olala j'étais si impatiente à la fin du dernier chapitre mais maintenant je le suis encore plus! les chapitres sont de plus en plus prenants :D en tout cas j'ai beaucoup aimé le passage de la ballade, il m'a rappelé certains tableaux de Caspar David Friedrich (magnifique, j'ai une obsession pour les ruines et le brouillard haha)
Si contente pour Stone! j'espère que leur bonheur ne sera pas perturbé
Merci pour le chapitre :D
Mary
Posté le 03/05/2020
Hey !

Non, mais les ruines et le brouillard, c'est ce qui'l ya de mieux huhu J'adore les romans gothiques <3

À bientôt pour la suite et merci de ton retour !
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