Chapitre 10 - A bas les masques

Trois mois plus tard…

           

            La couturière retira la dernière épingle.

            Puis elle indiqua à la princesse Carminia que celle-ci pouvait descendre du piédestal. La jeune femme la remercia et s’avança vers le miroir en pied de sa chambre. En contemplant son reflet, elle hésita entre la joie et une profonde déstresse. La robe de mariée était magnifique. Le bustier recouvert de fine dentelle et de petites perles embrassait parfaitement la forme de sa poitrine. Ses épaules étaient dénudées mais des manches en dentelle recouvraient ses bras. La jupe volumineuse descendait jusqu’à ses chevilles. Le dernier jupon était brodé de petits cristaux blancs et bleus, donnant l’impression que la robe brillait de mille feux. 

            Carminia la trouvait splendide. Elle était splendide. Encore une fois, les domestiques avaient accompli un travail titanesque en peu de temps. Et le résultat était à la hauteur des attentes de la princesse.

Dommage qu’il lui fallût porter cette robe pour épouser Virgil DeSabror. Et dans seulement dix jours !

– Comment vous sentez-vous dans cette robe, Votre Altesse ? demanda la couturière.

– Parfaitement bien ! Huum… Peut-être raccourcir un peu les manches, pour que je ne sois pas gênée lors du repas.

– Je vais m’en occuper. (Elle nota la remarque sur un carnet.) Et pour ce qui est des bijoux ? Dois-je demander aux joaillers d’en confectionner de nouveaux ?

– Non. Je porterai ceux de ma mère. De même que son diadème.

– Bien Votre Altesse. Vos chaussures seront terminées demain. Il n’y aura plus qu’à les essayer et procéder aux dernières retouches.

– Parfait. Tu as fait un excellent travail Julia, ainsi que tes collègues.

Le dénommée Julia sentit ses yeux devenir humides en entendant le compliment. La princesse n’avait jamais eu le moindre égard pour personne d’autre qu’elle-même. Mais depuis quelques temps, son attitude vis-à-vis des domestiques du palais avait radicalement changée. Elle ne les traitait plus comme des moins que rien qui devaient rester dans l’ombre, allant même jusqu’à retenir leurs prénoms !

– Je ne sais pas si j’ai le droit de vous dire cela Votre Altesse… Mais dernièrement vous n’êtes plus la même. En bien. Nous déplorons que le duc devienne roi. Sans vouloir me montrer irrespectueuse !

La princesse esquissa un sourire et posa une main rassurante sur l’épaule de la couturière.

– Je te remercie Julia. Certains évènements récents… m’ont fait comprendre qu’il était temps que je descende de mon piédestal. Et il est effectivement malheureux que Virgil monte sur le trône ! Mais d’un autre côté, c’est ce qui m’a fait changer, alors…

 La princesse fit un mouvement de la main pour montrer le paradoxe de la situation. La couturière opina du chef et partit essuyer ses larmes. Les deux jeunes femmes retirèrent ensuite la robe de mariée, avant de la fixer sur un mannequin de bois.

C’est à ce moment qu’une domestique annonça l’arrivée du duc. Il entra dans la chambre puis se figea en apercevant la robe.

– Carminia ! Cela porte malheur de la montrer avant la mariage !

– C’est justement l’idée, répondit la princesse avec un sourire malicieux.

                Elle entendit Julia pouffer dans son dos.

            – Que voulez-vous Virgil ?

            – Simplement vous dire que l’Empereur et l’Impératrice vont bientôt arriver et qu’il nous faut les accueillir.

            – Lesquels ? Ceux d’Osma-la-grande ou du Val d’Iris ?

            – Ceux d’Osma ! s’offusqua le duc. Il s’agit de l’Empereur Amarii et de l’Impératrice Rifa. La délégation Irissoise arrive dans trois jours. Faites un effort Carminia ! Je vous ai donné un emploi du temps ! Veillez à ne pas vous tromper de noms lors des salutations !

            – Promis, je ne ruinerai pas notre mariage de rêve ! dit-elle d’un ton sarcastique.

            Le visage du duc se couvrit d’un masque menaçant.

            – Faites attention Carminia. La chute pourrait être encore plus dure… Vous…

            – Faux ! le coupa-t-elle. La loi dit certes que le royaume doit avoir un roi. En revanche, même avec ce titre, vous ne pourrez jamais m’évincer, car je suis reine par le sang. Seule une faute grave pourrait me valoir une condamnation. Or, écorcher un nom n’en est pas une !

            Carminia tira une grande satisfaction de victoire, certes maigre. Voir le visage de Virgil se décomposer et devenir rouge de colère lui procura un plaisir insoupçonné. Le duc la gratifia d’un dernier avertissement, « Ne soyez pas en retard ! », puis il quitta la pièce en claquant la porte. 

            La princesse adressa un sourire à sa couturière, ravie d’avoir énervé son fiancé. Julia rassembla ses affaires et quitta la chambre. Deux autres domestiques firent leur entrée – Paola et Nicolleta se rappela Carminia – et aidèrent leur souveraine à revêtir sa toilette pour l’arrivée officielle des invités du mariage. 

 

            Carminia s’agitait sur son trône, à la recherche d’une position confortable. La volumineuse robe d’apparat l’empêchait de se mouvoir correctement. Et lui donnait horriblement chaud. Lasse, la princesse se contenta d’une posture à demi agréable et battit l’air avec son éventail – cadeau de l’Impératrice Rifa à la mère de Carminia – pour chasser les bouffées de chaleur qui menaçaient de lui faire tourner de l’œil. Sur le trône à côté du sien, Virgil se tenait le dos bien droit, imperturbable. Les nobles de hauts rangs se tenaient dans des gradins, disposés de chaque côté de la salle, accompagnés par le Saint-Premier et ses cardinaux.

            La salle avait été décorée aux couleurs de l’empire d’Osma-la-grande, le pourpre et l’or, en signe de respect. Une fois les présentations terminées – et qui ne dureraient que quelques minutes – les domestiques devraient rapidement changer toute la décoration pour la mettre à l’image des prochains arrivants. Et tant pis pour le gaspillage des fleurs.   

            Soudain, les trompettes résonnèrent. Les immenses portes de la salle du trône s’ouvrirent, laissant passer toute une délégation d’Osmaniérins. Les traditionnels cracheurs de feu ouvrirent le bal, soufflant les haleines alcoolisées sur leurs torches.  Les domestiques ne purent que regarder avec frayeur les flammes passer juste à côté des bannières accrochées au plafond. Des danseuses en tenues légères les talonnèrent de près, faisant démonstration de leurs charmes. Ce fût ensuite le tour des soldats d’élite en tenues traditionnelles, faites de peaux de lions, de faire leur entrée et d’en offrir plein les yeux à leurs hôtes. Puis enfin, une colonne de gardes entra, simplement armés de lances. Tout ce petit monde s’écarta pour laisser l’allée principale dégagée, au grand dam des nobles assis sur les places les plus basses, et qui ne voyaient par conséquent plus rien.

            Puis arrivèrent l’Empereur et l’Impératrice, suivit par quelques courtisans. Le couple avançait sur une litière portée par des esclaves. Ceux-ci les transportèrent au pied du trône. Ils étaient splendides dans leurs vêtements de soie rouge brodée d’or, juste rehaussée par des bijoux de jade. Et ce, malgré le grand âge qui commençait à les rattraper.

            Carminia prit la parole :

            – Majestés. C’est avec une joie immense que le peuple d’Aquilion vous accueille, Empereur Amarii et Impératrice Rifa. Il a trop longtemps que nos deux peuples ne sont pas vus. Nous vous souhaitons la bienvenue parmi nous.

            Le couple impérial s’inclina en signe de remerciement.

            – Merci pour cet accueil chaleureux. Il y en effet longtemps que je n’ai pas visité votre royaume Votre Altesse, déclara l’impératrice. La dernière fois était pour le mariage de votre mère il me semble ? Vous n’étiez pas encore née Altesse.

– En effet Majesté. A présent, nos serviteurs vont vous conduire à vos appartements pour que vous puissiez vous reposer. Le voyage a dû être très long. (Elle déclara aux domestiques :) : conduisez-les dans l’aile ouest.

Le duc se pencha aussitôt vers un page et lui chuchota :

– Amenez les dans l’aile sud ! Dépêchez-vous de prévenir les domestiques !

– Qu’est-ce qui vous prend, Virgil ? demanda la princesse.

– Enfin Carminia ! La délégation de Dusalte loge dans l’aile ouest !

– Et alors ?

– Eux et Osma-la-grande sont rivaux ! Ils se battent depuis plus de cent ans pour le contrôle de la Mer des Embruns ! En public, ils se contenteront de s’ignorer, mais n’espérez pas les retenir s’ils se croisent dans les couloirs !

– Oups, fit la princesse.

Elle agita son éventail devant son visage comme si de rien n’était.

                – Enfin ! Vous rendez-vous compte que vous risquez l’incident diplomatique ? Je veux bien admettre que vous me mettiez des bâtons dans les roues, mais ne mettez pas tout le royaume en danger ! L’empire d’Osma ne plaisante guère avec ce genre de choses. Ils pourraient nous déclarer la guerre pour moins que ça ! Nous perdrions un puissant allié !

            Carminia ne répondit pas mais se dit en son for intérieur que le duc avait raison. Elle avait laissé sa colère, et son envie de le voir échouer avant même d’être roi, l’aveugler complètement.

            – Allons nous changer, ordonna le duc. De nouveaux invités arrivent dans deux heures. Il s’agit de la reine de Finlandres et de sa fille, au cas où vous auriez oublié, ajouta-t-il sur un ton acide.

            Dans la salle du trône, les domestiques s’affairaient déjà, remplaçant les lys par des roses jaunes et les bannières et rubans pourpres et or par des verts.

                Carminia regagna ses appartements, amère.

 

*

 

            Athéna reposa sa tasse vide sur la table. Lora se tapota le dessus des lèvres, indiquant à la fillette qu’elle avait une trace de boisson sur le visage.

            – Merci pour le chocolat chaud Lora !

            – Je t’en prie ! répondit la jeune femme avec un sourire. Tu voudras faire une partie de cartes après ?

            – Ho oui ! se réjouit l’enfant. Je vais aller chercher Venzio !

            Elle disparut quelques instants plus tard dans les tunnels des égouts. Lora récupéra la tasse et la lava dans l’évier. Pendant qu’elle l’essuyait, elle pensa à son fils. Athéna ne pourrait certes pas le remplacer, mais la fillette lui procurait un nouveau souffle. La jeune femme était très impliquée dans les missions que leur confiait le Masqué, mais elle avait grand besoin de s’occuper d’un enfant. Mariée à seulement dix-sept, elle était tombée enceinte peu de temps après. Mais pour une fille issue d’une famille pauvre, les possibilités de vie étaient grandement limitées. Son union avec son mari, Alfredo, avait permis à sa famille de ne plus se faire de soucis à propos de leur fille ainée. Quand bien même Alfredo était décédé seulement trois ans après la naissance de leur fils, Lora s’en était toujours sortie et avait su mettre du pain sur la table quand il le fallait.

            Athéna revint pile au moment où la jeune femme rangeait la tasse. Venzio entra dans la pièce seulement quelques secondes plus tard, un jeu de cartes en main. Ils prirent place autour de la table et Athéna commença à distribuer.

            Lora jeta un œil au mercenaire. Ce dernier croisa son regard et lui répondit par un sourire. La jeune femme se sentit rougir. Le charme de Venzio, toujours poli, aimable et attentionné, ne la laissait pas indifférente. D’autant qu’ils avaient pratiquement le même âge, soit une trentaine d’années bien entamées. Cela était agréable, dans la mesure où les autres membres de leur petite bande n’avaient que vingt-cinq ans maximum pour les plus vieux d’entre eux, soit Obéron et Eloïse.

            La partie commença. Les manches étaient d’ordinaire courtes, et laissaient peu place à la réflexion, mais les difficultés d’Athéna pour reconnaitre les chiffres pouvaient parfois considérablement allonger le temps d’une partie. Heureusement, la fillette pouvait compter sur la patience de Lora et Venzio, qui lui apprenaient à compter, écrire et lire.

(Le professeur Vancroft n’avait jamais eu l’occasion de lui apprendre, expliquant ainsi pourquoi elle n’avait pas communiqué avec Venzio par écrit lors de leur rencontre).

Au départ méfiants, les membres de la révolution n’avaient pas tardé à se prendre d’affection pour cette enfant. Séraphin lui apprenait à cuisiner, Obéron lui enseignait des techniques de défenses quand il en avait l’occasion, et même Jonas, quasi invisible le reste du temps, partageait avec elle son activité favorite qu’était la peinture. Un jour, Lora avait découvert avec stupeur et émerveillement que ce dernier avait entièrement peint les murs de sa chambre avec de splendides représentations de paysages. Seule Eloïse refusait de passer du temps avec Athéna. Elle clamait haut et fort qu’elle était bien trop indépendante pour s’occuper d’enfants capricieux et n’en voudrait pour rien au monde.

            – J’ai gagné ! s’exclama Athéna en abattant les cartes qui lui restait.

            Le compte des points n’était pas tout à fait exact, mais Venzio et Lora consentirent à la laisser gagner au moins une fois.

            – On rejoue ? demanda Lora.

            – Désolé… j’ai promis à Eloïse de m’entrainer avec elle. Elle veut travailler son corps à corps.

            – Ho… d’accord.

            La jeune femme sembla très déçue. Le mercenaire lui promit de revenir faire une partie après l’entrainement.

            – Viens Lora on joue aux pions !

            Venzio laissa les deux filles et gagna la salle où Eloïse avait installé tout son matériel.

            Une voix retentit soudain dans son crâne.

– Je crois qu’elle en pince pour toi mon vieux, dit Etel.

            – Qui ça ?

Lora voyons ! Il faudrait être aveugle ! Tu as vu la jalousie dans son regard quand tu as parlé d’Eloïse ?

Etel avait finalement décidé de sortir de son mutisme le mois dernier. Il était apparu au beau milieu d’une partie de pions et avait soufflé à Venzio une idée qui lui avait valu de remporter la victoire.

Le mercenaire avait alors longtemps hésité sur le comportement à adopter envers le démon. Enfin s’il s’agissait bien d’un démon. Venzio avait en effet beaucoup de questions et très peu de réponses, notamment concernant son comportement face à Athéna. Pourquoi avait-il fait en sorte qu’elle ne puisse pas parler à Venzio ? Sans oublier sa réaction face au professeur Vancroft.

Venzio avait cependant mis sa curiosité de côté. Etel lui avait manqué et il avait envie que les choses redeviennent comme avant. Le mercenaire aurait tout le temps de questionner le démon plus tard, les secrets ayant la difficile réputation de ne tenir très longtemps.

De son côté, Etel faisait de son mieux pour se montrer tout aussi désagréable qu’avant, comme si rien ne s’était jamais passé, mais il était clair que la présence d’Athéna le rendait nerveux. Et il se faisait désormais plus discret. Venzio sentait que quelque chose avait changé entre eux, mais n’aurait pas su dire quoi exactement.

– Non, je n’avais pas remarqué, répondit Venzio.

– A d’autre ! Et moi je suis le roi de Dusalte. Ne te fais pas plus bête que t’en as l’air. Alors ? Tu vas l’inviter pour un p’tit verre ?

Le mercenaire leva les yeux au ciel.

– Je n’ai pas vraiment la tête à ça, Etel. On verra.

            Eloïse avait aménagé la salle d’entrainement. Des tapis récupérés par-ci par-là avaient été disposés en carré sur le sol. La jeune femme patientait assise sur l’un d’eux. Elle faisait ses deniers échauffements, étirant ses longues jambes musclées.

            – Et un verre avec elle ?

            Venzio envoya une vague d’agacement au démon.

            – Venzio ! s’exclama la rouquine. Je t’attendais.

            Elle se leva et se mit en place, le temps que le mercenaire retire son manteau noir (il avait réussi à le récupérer) ainsi que ses bottes, et fasse lui aussi ses échauffements.

            – Corps à corps donc ? demanda-t-il.

            – Oui !

            Elle se jeta sur lui sans prévenir. Venzio ne parvint à bloquer son attaque que grâce à un prodigieux geste machinal.

            – Et travail des réflexes !

            Les deux révolutionnaires échangèrent les coups pendant trois quarts d’heure, jusqu’à ce que le mercenaire fasse trébucher la jeune femme.

            – Ouf… Pause ! implora-t-elle.

            – Tu t’es fait mal ? demanda-t-il en voyant qu’elle se frottait l’arrière du crâne.

            – Non, ça va. (Elle désigna deux gourdes posées sur le sol). J’ai apporté de l’eau.

            Ils s’assirent et prirent le temps de se remettre de leurs efforts.

Venzio était le seul à vraiment s’entendre avec Eloïse, sans doute parce qu’il était capable de suivre la cadence lors des entrainements aux combats. Et heureusement, car la rouquine n’était pas vraiment ce qu’on pourrait appeler une personne pédagogue. Si vous ne compreniez pas du premier coup, la jeune femme vous envoyiez paitre sans mâcher ses mots. La pauvre Lora en avait fait les frais. Mais depuis, Venzio avait pris la relève auprès de la mère de famille, qui progressait chaque jour un peu plus.

– Je me demandais… où as-tu appris à te battre ainsi ? demanda le mercenaire. Les femmes bénéficiant d’un tel enseignement ne courent pas les rues.

– J’ai appris à l’armée, répondit Eloïse.

Venzio la dévisagea comme si une deuxième tête était en train de lui pousser.

– L’armée ? Mais comment est-ce possible ? Les femmes n’ont pas le droit d’être soldats ! Non pas que l’idée de femmes combattantes me dérangent, mais les lois sont très claires sur le sujet…

– C’est une sacré histoire. En fait personne ne savait que j’étais de sexe féminin.

Intrigué, Venzio s’appuya contre un mur, attentif au récit de la jeune femme.

– C’était il y a cinq ans. J’avais dix-neuf ans et mon frère venait de mourir au front. Lors d’une attaque particulièrement violente de Concordium. A l’époque, ils en étaient à leur deuxième ou troisième modèle d’androïdes, et ceux-ci pouvaient parfois s’avérer instable si un choc important venait à les ébranler. Alors quand un Magisners particulièrement idiot, évidemment bien à l’abri derrière sa barrière de protection à ce moment-là, a lancé une attaque… Ça n’a pas loupé. Le truc a explosé, emportant tous les soldats avec lui. Les quelques survivants s’en sont tirés de justesse. Mon frère est mort sur le coup. C’est un de ses amis qui m’a raconté ce qui c’était passé. Le pauvre avait le corps entièrement brulé. Il ne pouvait plus rien faire par lui-même, mais heureusement, la mort l’a emporté rapidement.

» Bref, tout ça pour dire que j’étais forcément très remontée contre Concordium. Je voulais venger mon frère mais je ne savais pas comment, et on m’interdisait de parler de la guerre, parce que c’est ce qu’une fille de bonne famille doit faire soi-disant… Alors j’ai pris une décision radicale : je me suis déguisée en homme, je me suis enfuie et j’ai intégrée l’armée en me faisant passer pour un cousin de la famille. Quand mes parents ont compris il était déjà trop tard. Plus tard, j’ai accompli un acte héroïque en tuant un soldat Concordien, sauvant ainsi la vie de mon régiment. Cela m’a valu une récompense. J’ai alors décidé de révéler ma véritable identité, espérant que les gens réviseraient l’opinion qu’ils avaient sur la place de la femme en société. Malheureusement, cela a eu l’effet inverse : on m’a retiré mes récompenses, j’ai été renvoyée de l’armée pour trahison, et ma famille m’a renié. J’ai vécu quelques temps dans la rue avant qu’Obéron ne me propose de rejoindre la résistance. 

Venzio posa un regard interloqué sur Eloïse.

– Et bien. C’est une sacrée histoire… Tu as été très courageuse.

– Si seulement les généraux avaient pensé la même chose à ce moment-là ! Je serai peut-être à la tête de l’armée à l’heure qu’il est !

– Ce qui aurait fait de toi notre ennemie, remarqua le mercenaire.

La jeune femme ne répondit pas.

 

            La cuisine était imprégnée d’une horrible odeur de brulé, résultat désastreux de l’expérience culinaire de Séraphin.

            – Désolé, s’excusa le jeune garçon. Je ne sais pas ce qui s’est passé.

            Les autres se forcèrent malgré tout à avaler leur part, ne serait-ce que pour faire plaisir à leur ami.

            Le Masqué fit soudain son apparition.

            – L’occasion que j’attendais se présente enfin, déclara-t-il. Nous devons nous rendre quelque part. Nous serons tous réunis, vous et les autres révolutionnaires.

            Ses paroles jetèrent un froid dans la salle. Tous attendaient ce moment depuis des mois, voire des années pour certains. Et cela allait probablement signifier aller au-devant de la mort. Certains d’entre eux ne verraient pas le nouveau royaume.

            – Vous avez fini votre construction ? demanda Séraphin.

            Le Masqué leva un sourcil intrigué.

            – Je sais que vous construisez quelque chose. On l’a tous compris. Depuis le temps qu’on vous amène des caisses… parfois remplies de matériaux qui ne semblent pas d’ici.

            – Tu as raison Séraphin. Je construis une machine.

La plupart des membres autour de la table avaient du mal à saisir ce concept, aussi froncèrent-ils les sourcils à leur tour.

– Vous allez comprendre, déclara le Masqué. Terminez votre repas, ensuite nous partirons. 

Il se tourna ensuite vers Athéna.

– Comment vas-tu ? Tu te plais ici ? Je sais que ce n’est pas le meilleur endroit pour une enfant, mais c’est là où tu seras le plus en sécurité. Surtout si tu veux rester près de certaines personnes.

La fillette leva de grands yeux reconnaissants vers Venzio. Celui-ci lui caressa la tête en retour.

– Je viendrais te voir régulièrement, ajouta le Masqué.

Venzio sentait qu’il souriait sous l’ivoire.

 

 

            Ils s’enfonçaient dans des tunnels qu’ils n’avaient jamais parcourus jusqu’à présent. Les conduits sombres et étroits se succédaient aux larges boyaux éclairés par les grilles donnant sur l’extérieur.

            Venzio fermait la marche. Lora et Athéna avançaient devant lui. La mère de famille tentait de cacher le tremblement de ses mains en serrant les pans de sa chemise, mais le mercenaire voyait bien que l’angoisse la gagnait un peu plus à chaque pas. Il avait bien tenté de la rassurer, mais cela n’avait fonctionné qu’un temps.

            – Je ne suis pas une combattante, Venzio. Je sais à peine me battre ou tenir un poignard. J’ai peur de fuir à la première difficulté. Je… je ne sais toujours pas pourquoi je suis là.

            – Si Obéron t’a recruté c’est qu’il a vu quelque chose en toi. Je suis sûr que le moment venu, tu sauras tous nous surprendre.

            Il avait serré sa main dans la sienne, puis l’avait encouragé en la laissant passer devant lui. Aux côtés de la jeune femme, Athéna avançait en sautillant, fascinée chaque fois qu’elle croisait un rat ou un cafard.

            – Il y avait les mêmes dans le laboratoire du professeur !

            Elle ne semblait pas réellement prendre la mesure de la situation. Peut-être était-elle encore secouée par la mort du professeur Vancroft, finalement emporté par sa fièvre la nuit dernière.

            Ils débouchèrent soudain dans un cul-de-sac. Jusqu’à ce que le Masqué ne dévoile un étroit passage, qui ne pouvait être franchi qu’en se déplaçant sur le côté. Il permettait d’accéder à un escalier menant à une trappe.

            Le groupe se retrouva dans un bureau encombré de caisses. Une nouvelle porte plus tard, ils étaient dans un entrepôt.

            – Plusieurs de vos camarades appartiennent à la famille Carmin, expliqua le Masqué. Cet endroit est à eux. Pour ceux qui l’ignore, ils possèdent la cinquième plus grande compagnie de marchandises de la capitale.

            Les révolutionnaires posèrent des yeux ébahis sur l’entrepôt. Il était noir de monde. Deux à trois milles personnes se massaient dans le bâtiment. Ils avaient beau discuter à voix basse pour la plupart, l’endroit n’en était pas moins bruyant.

            Comment avaient-ils pu ignorer l’existence de tant de leurs camarades ?

            – Votre groupe était l’un des plus petits, déclara le Masqué comme s’il avait lu dans leurs pensées.

            Il les invita à se mêler aux autres et partit de son côté. Les révolutionnaires s’écartèrent sur son passage en le reconnaissant. Le Masqué fendit la foule, sa cape flottant derrière son dos. Il se dirigea vers une imposante forme sphérique, dissimulée sous un draps. Elle reposait au milieu de l’entrepôt, entourée par deux échafaudages. Le Masqué monta sur l’un d’eux. Il fixa alors la foule, qui se tût aussitôt.  

            – Mes amis. Mes frères et sœurs de lutte. Merci d’être toujours là, et de croire encore en notre cause, et ce malgré toutes les difficultés rencontrées. Notre combat touche bientôt à sa fin. Un évènement proche va bientôt nous donner l’occasion d’asseoir définitivement notre cause, et de montrer au peuple qu’un changement se prépare, pour le bien de tous !

            » Certain d’entre vous l’ont peut-être perçu : une tempête approche. Ainsi que le mariage royal. Nous n’aurions pu rêver meilleure occasion pour frapper.

            Un murmure parcouru l’assemblée.

            – Une tempête ? fit Etel. Genre… en sens propre du terme ? Mais qu’est-ce qu’il fout celui-là ? Sérieux Venzio, ce type me fous les j’tons parfois.  

            – J’imagine qu’il va tout nous expliquer, répondit Venzio aussi bien pour Etel qu’à ces compagnons qui posaient des questions à voix hautes. Cette machine doit avoir une utilité.

            Le Masqué réclama le silence. Venzio remarqua que tous l’entendaient parfaitement, malgré son masque d’ivoire.

            – Je vais confier différentes missions à vos groupes. Je vais demander à vos chefs de me rejoindre. Ils vous diront ensuite tout ce que vous avez à savoir. Quant aux autres, mélangez-vous à vos camarades. Ils seront vos alliés désormais. Ceux sur qui vous pourrez compter plus que sur votre propre famille. 

» Sachez également que… 

Pour Venzio, le reste de son discourt se perdit dans le lointain.

 

*

 

            Des murmures de l’autre côté de l’océan…

 

            – Pensez-vous que cela soit le bon moment ? Cet endroit n’est probablement pas le cœur de leur capitale. Nous ne risquons pas toucher grand monde en dehors de ce groupe.

            – Non. Mais cela reste une occasion inespérée. Nous ignorons pendant combien de temps elle peut encore se maitriser, alors autant choisir quand frapper. Cette fuite, que nous pensions être un coup du sort, s’avère finalement être une opportunité de frapper un grand coup. Peut-être même de remporter la victoire.

 

*

 

            Athéna était envahie par une profonde détresse. Venzio la sentit s’insinuer dans son esprit et l’envahir. Il se retourna et vit ses joues inondées de larmes. Elle serrait ses bras autour d’elle, le souffle court. Sa panique redoubla d’intensité dans l’esprit de Venzio, qui flancha durant un instant.  

Elle hurlait. Et avait peur. Mais le mercenaire n’arrivait pas à comprendre pourquoi.

            – Pitié Venzio ! Fais la taire ! supplia Etel. C’est encore pire de mon côté !

            Le mercenaire se pencha vers la fillette.

            – Qu’est-ce qui se passe ? murmura-t-il. Qu’est-ce qui t’arrive ?

            – Ca va pas ! Ils me font quelque chose !

            Vérifiant que personne ne faisait attention, Venzio entraina Athéna vers une porte qui donnait sur l’extérieur. Concentré sur le discourt passionné du Masqué, personne ne fit attention aux deux silhouettes qui s’éloignaient. Seule Lora avait repéré leur manège. Elle les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent de l’entrepôt.  

            Une très légère pluie fouettait le visage du mercenaire. Des nuages gris étaient rassemblés au-dessus de leurs têtes, mais d’autres, bien plus sombres, s’amassaient très loin à l’horizon. Le Masqué avait raison. Une tempête approchait, et elle promettait d’être d’une violence inouïe. 

            Venzio fit asseoir la fillette à l’arrière d’un charriot. Ses pleurs s’étaient changés en sanglots qui lui secouaient les épaules.

            – Athéna ! Qu’est-ce qui se passe, dis-moi !

            – C’est… ça bouillonne à l’intérieur de moi. Ils veulent que ça sorte… que je rase tout… que ça sorte… que ça sorte… j’ai mal !

            Elle replia ses genoux contre sa poitrine, et enfouit son visage dessus. Le mercenaire voulut poser une main rassurante dans son dos, mais le contact avec la fillette brouilla davantage son esprit. Il retira finalement sa main.

            – De qui tu parles Athéna ?

            – Mais bon sang réfléchis deux minutes ! C’est Concordium ! Quoi qu’ils fassent exactement, elle est en train de perdre le contrôle de sa magie ! Elle va tous nous tuer !

            – Quoi ?! Tu n’es pas sérieux !

            L’évidence sautait pourtant aux yeux. Les tremblements de la petite se firent davantage violent, et elle se plaignit d’une fièvre qui commençait à monter.

            – Il faut que j’aille chercher de l’aide !

            – Idiot ! Ne ramène pas du monde ! Tue-la avant qu’elle ne nous emporte tous ! Personne ne te verra faire !

            – Ferme-la Etel ! Pourquoi faut-il toujours que le meurtre et la violence soient les seules solutions avec toi ?! C’est une enfant !

            – Encore une fois : non ! C’est un danger ! Une arme de destruction massive !

            Venzio frappa durement le charriot de son poing. Les propos du démon le répugnaient. Dans sa tête, la douleur d’Athéna se faisait plus forte encore. La fillette se tenait le crâne à deux mains, les ongles enfoncés dans le cuir chevelu.

– Mais bon sang Etel ! Pourquoi est-ce que tu la hais autant ! Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?! Qu’est-ce qu’une gamine innocente a bien pu te causer comme tort ?!

– Arrête de me poser des questions ! Ce n’est pas elle que je déteste mais ce qu’elle représente ! J’ESSAIE JUSTE DE TE PRESERVER !

            La porte de l’entrepôt s’ouvrit soudain à la volée. Lora se précipita vers eux. L’inquiétude marqua ses traits dès qu’elle comprit que quelque chose n’allait pas.

            – Super ! V’la l’autre greluche !

            – Tout va bien ? Pourquoi vous êtes sortis ? Le Masqué a fini d’expliquer son plan, on doit bientôt partir !

            Elle ne remarqua qu’après l’état d’Athéna. Mais Venzio la prit par les épaules avant qu’elle n’ait pu dire quoique ce soit.

            – Va chercher le Masqué ! Athéna a un problème. On court droit à la catastrophe !

            La jeune femme partit sans demander plus d’explication.

            – Si on crève tous à cause de ton manque de couilles tu peux être sûre que je vais t’en faire baver, une fois dans l’au-delà.

            Lora revint très rapidement, accompagné par le Masqué. Ce dernier n’eut pas besoin d’explications pour comprendre qu’il y avait urgence. Il fit signe à Venzio et Lora de reculer et s’approcha de la fillette.

            – Que lui arrive-t-il ? demanda la mère de famille.

            Elle était collée au mercenaire, et se rongeait nerveusement les ongles, frustrée à l’idée de ne pouvoir aider Athéna, dont la souffrance déformait les traits.

            – C’est à cause de Concordium.

            Tout à coup, les hurlement cessèrent. La tête de Venzio cessa d’être un tourbillon d’émotions appartenant à deux personnes différentes – trois s’il se comptait. Puis il se rendit compte qu’Athéna ne bougeait plus. Elle était allongée dans le charriot, inerte.

            – N’ayez crainte, je l’ai simplement endormie, dit le Masqué.

            Il rangea la sarbacane qu’il avait dans sa main et la remplaça par une sphère de métal, mais plus petite que celle que Venzio avait utilisé. Elle se déplia en prenant une forme ressemblant à celle d’une araignée et le Masqué la posa sur sa tête.

            Lorsqu’une petite lumière bleue s’alluma au bout de chacune des « pattes » de l’appareil, le Masqué se détendit un peu.

            – On est hors de danger. Du moins pour le moment. Cet appareil sert à brouiller sa connexion à l’Interface. Mais j’ignore de quelle manière Concordium a pris le contrôle sur elle, par conséquent, nous ne nous sommes pas à l’abri d’une nouvelle tentative de leur part.

            Le silence s’abattit sur le groupe. Puis Venzio s’approcha de la fillette et l’enveloppa dans son manteau, avant de la soulever délicatement dans ses bras.

            – Elle sera en sécurité au repaire, affirma le Masqué. Allez-y, je vous rejoindrai quand j’en aurai terminé ici.

            Le groupe s’empressa de gagner les égouts. Venzio posa un regard compatissant sur Athéna, dont le corps chétif était toujours fiévreux.

 

            – Elle devrait bientôt se réveiller. Son pouls réaccélère lentement.

            Le Masqué retira ses doigts de la jugulaire d’Athéna. Allongée dans son lit, la fillette était affreusement pâle. Son front était encore moite, mais la fièvre avait diminué.

            Assise sur le bord du lit, Lora caressait doucement la main de la petite fille. Venzio se tenait dans un coin de la pièce, adossé au mur.

            – Est-elle hors de danger ? demanda la mère de famille.

            – Oui. Sans connexion à l’Interface, les Concordiens ne peuvent pas l’atteindre.

            La jeune femme esquissa un sourire.

            – Je vous laisse, déclara le Masqué. Je reviendrai tout à l’heure.

            Il sortit et gagna les tunnels. Il n’entendit cependant pas le mercenaire franchir la porte juste après lui, et sursauta en sentant sa main sur son épaule.

            – Dis-moi la vérité. Je sais que tu as menti dans le seul but de ne pas effrayer Lora.

            Le Masqué soupira derrière son masque.

            – D’accord… Mais allons en discuter ailleurs.

            Il conduit le mercenaire jusqu’à une chambre inutilisée. Il prit place sur le lit, tandis que Venzio s’assit dans un fauteuil auquel il manquait un accoudoir.

            – Je ne vais pas te mentir Venzio. Elle est condamnée.

            Le mercenaire accusa le coup. Il se passa la main sur le visage, et se concentra pour garder son sang-froid.

            – Le brouilleur ne résistera pas longtemps face à Concordium. Il lui reste deux semaines, peut-être trois, avant qu’ils ne craquent le code.

            Venzio ignorait ce que « craquer le code » signifiait, mais présageait que cela n’était pas de bonne augure.

            – Il y aura alors deux scénarios : soit Concordium la changera pour de bon en bombe et rasera une partie de Pont-Rouge, ce que je soupçonne être leur idée de tout à l’heure, soit ils ne font rien. Mais elle mourra quand même. Je ne crois pas qu’un corps humain puisse manipuler autant d’énergie sans en subir les conséquences.

            – Comment est-ce qu’on résout le problème ?

            Le Masqué marqua une pause.

            – On ne peut pas. Du moins je ne crois pas. Mes connaissances en matière de science Concordienne s’appliquent surtout à l’Interface.

            – Dans ce cas c’est à eux de résoudre le problème.

            – Eux ?

            Le révolutionnaire eut à peine le temps de finir sa question, que déjà Venzio se levait et gagnait le couloir d’un pas pressé. Le Masqué s’élança dans son sillage.

            – Que veux-tu dire ?

            Le mercenaire ralentit juste assez pour laisser l’homme le rattraper.

            – Je veux dire que c’est à Concordium de l’aider. Je vais aller là-bas et ramener de force l’un de leurs scientifiques. Ou peut-être même l’emmener avec moi.

            Le Masqué se raidit. Le cuir de ses vêtements craqua quand il sera le poing.

            – Tu plaisantes ? Tu n’espères quand même pas traverser l’océan, aller dans la Ville-Etat la plus avancée technologiquement au monde, t’introduire dans leurs laboratoires et en sortir ? C’est… tu ne comprends même pas leur technologie ! Ils ont des systèmes de défenses partout ! Renonce à cette folie.

            Venzio se pencha vers le révolutionnaire et agrippa son bras.

            – Ce n’est pas plus dément que ta révolte contre les Magisners. Je me suis fait la promesse d’aider Athéna coûte que coûte. Et je le ferais. Tu n’as pas ton mot à dire.

            Il fit mine de s’en aller, mais le Masqué le retint à son tour.

            – Pas mon mot à dire ? Tu plaisantes ? J’ai dit au professeur que je veillerai sur elle. J’ai fait tout mon possible pour la retrouver !

            – Et tu es prêt à la laisser mourir.

            – Je n’ai pas dit que je ne voulais pas la sauver, mais que je ne pouvais pas ! se justifia le Masqué.

            – Je crois plutôt qu’il n’y a que ta révolution qui compte. Je ne sais pas contre qui ou contre quoi tu es en colère exactement, mais tu n’es obsédé que par l’idée de réussir ! Et qu’importe si les autres ne sont pas capable de suivre !

            » Tu nous as envoyé chercher des pièces pour ta machine, et aussi fait installer des… je ne plus comment ça s’appelle, mais tu ne t’es pas un seul instant demandé si cela pouvait être dangereux ! La dernière fois, on a failli se faire tuer par des gardes royaux ! J’ai dû protéger Lora parce que tu l’envois commettre des vols alors qu’elle ne sait même pas se battre ! Elle n’est pas faite pour ça ! Elle déteste la violence. Mais tu es si désespéré que tu recrutes quiconque a du ressenti contre la couronne !

            » Nous allons à Concordium Athéna et moi, et je me fiche de ton accord.

            Le Masqué ne dit rien mais continuait de serrer le bras de Venzio. Son visage bougeait sous son masque d’ivoire. Le mercenaire l’imagina en train de se mordre les lèvres, cherchant un argument qui ne venait pas.

            – Très bien, lâcha-t-il.

            Il retira sa main du bras de Venzio. Il le regarda longuement à travers son masque, puis tourna les talons et parti sans dire un mot. Le mercenaire soupira et commença déjà à réfléchir à la suite de son plan. Il n’avait aucune idée de comment gagner Concordium. Soudain, le démon dans sa tête remua.

– Ne te fatigues pas, Etel. Tu vas encore me dire que je suis fou.

– Non. Au contraire, je trouve que c’est une excellente idée.

– Quoi ?

– Et ben oui, comme ça si elle explose elle détruira Concordium et non le royaume.

Venzio ne répondit pas. Il remonta le couloir jusqu’à sa chambre et se laissa tomber sur son lit. Il fallait qu’il réfléchisse. Et vite.

 

 

*

 

            Carminia pleurait.

            Assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, elle contemplait la ville plongée dans l’obscurité de la nuit sans vraiment la voir. La position de la lune lui indiqua que minuit arrivait à grand pas. Mais malgré la fatigue des derniers jours, impossible pour la princesse de fermer l’œil.

            Elle jonglait entre les crises de sanglots et les verres de vins. Heureusement, la faible luminosité de la pièce, éclairée uniquement grâce à une bougie, ne lui permettait pas de voir son reflet dans le miroir. Autrement, elle devrait regarder son désespoir en face.

            Elle pensa soudainement à Elsa. Son amour pour la jeune femme n’avait en rien diminué depuis leur séparation. Et ce, malgré les fiançailles de la jeune noble et leur absence totale de communication. Ce devrait pourtant être elle que Carminia devait se marier demain matin, et non ce salopard de Virgil !

            La jeune femme songea à une dernière façon de lui causer du tort. A moins de le contraindre à se passer de la couronne. Mais rien ne vint. Mise à part le meurtre. Mais le mobile et le coupable seraient trop évident pour que la princesse échappe à sa condamnation. Elle avisa alors le vide devant elle. Et si elle sautait ? Cela règlerait bien des soucis. Elle n’aurait plus à s’en faire, et Virgil ne pourrait pas devenir roi puisqu’il n’y aurait plus de princesse de sang à épouser ! Carminia avait déjà entrouvert la fenêtre lorsqu’elle stoppa son geste. Qu’est-ce qui lui prenait ? Elle était princesse bons dieux ! Pas une lâche ! L’alcool lui faisait dire des idioties.

            Pourtant la tentation des rues était grande. Et si elle partait ? Pas pour toujours bien sûr, hors de question de laisser son royaume au duc ! Mais juste pour cette nuit ? Et peut-être demain ? Histoire de retarder le mariage et d’affoler tout le monde. Traitant la question sous tous les angles et arrivant à une réponse qui lui confirma que ce n’était en rien dû aux effets de la boisson, Carminia ouvrit la fenêtre en grand. Le verre toujours à la main, elle observait le sol sous ses pieds, se demandant s’il n’accepterait pas de se rapprocher un peu.

            Huum… Peut-être avait-elle trop bu finalement ? Elle jeta le verre dans le vide. Il rebondit sur le tuiles, laissant des morceaux de lui-même à chaque heurt, si bien qu’aucun fragment n’atteignit le sol.

            La princesse haussa les épaules et posa le pied sur le toit. Les tuiles glissantes faillirent lui faire faux pas avant même qu’elle ne fasse un geste. Elle envisagea d’y aller pieds-nus quand la porte de sa chambre s’ouvrit brusquement.

            – Ne faites pas cela Madame. Cela n’en vaut pas la peine.

            – Je n’allais pas me suicider ! s’écria-t-elle.

            Sergio s’avança vers elle, évitant adroitement tous les obstacles sur sa route malgré la pénombre. Il prit la princesse par la main et la conduisit vers le canapé. Elle jeta sur lui un regard sévère.

– Que fais-tu Taseo ? Dois-je te rappeler que tu es censé rester dans ton personnage ? Que quand je ne t’envoie pas en mission d’espionnage, tu te dois d’être Sergio le serviteur idiot ?

– Je crains qu’il ne soit plus l’heure de jouer Votre Altesse.

            Un profond silence s’abattit sur la pièce. Carminia se laissa tomber dans son fauteuil et contempla son « serviteur » avec un sourire en demi-teinte.

– C’est toi pas vrai ? J’y avais songé mais l’enquête que j’avais mené sur toi n’avait rien donné.

– C’est justement ce qui fait de moi un si bon espion Madame, répondit Taseo.

Aucune colère ne brillait dans les yeux de la princesse. Seulement de la curiosité. Lui qui s’était attendu à subir un terrible courroux, n’avait devant lui qu’une femme abattue et désespérée. La perte de son royaume l’avait vraiment détruite.

– A quel moment as-tu retourné ta veste ?

            Taseo s’assit face à elle, sur le lit.

– Depuis longtemps en vérité. Mais certains évènements récents m’ont obligé à me révéler. 

–Tu travailles pour Concordium.

Ce n’était nullement une question, juste une constatation. L’espion ignorait si c’était son mariage ou l’alcool qu’elle avait visiblement ingurgité en trop grande quantité qui la rendait aussi sereine. Il était impressionné par son sang-froid.

– C’est là que vous faites erreur madame. Il est vrai que passé un temps, j’ai donné des informations anonymes sur le royaume à Concordium. J’étais fasciné par cet état-capitale et par leur mode de vie si évolué et progressiste et je voulais qu’il remporte la guerre.

» Jusqu’à ce que je me rende compte qu’il était aussi corrompu que le royaume. Seuls les plus riches peuvent se permettre d’entretenir leur intelligence et leur mode de vie. Les plus modestes sont condamnés à se réfugier dans les plaisirs et la gloire éphémère, ainsi que le matérialisme pour oublier leur vie insatisfaisante. Quant aux expériences sordides qui se déroulent dans leurs laboratoires au nom du progrès… je ne préfère même pas en parler.

» Au final, j’ai réalisé que Concordium ne valait pas mieux, et je l’ai définitivement abandonné lorsque vous m’avez rappelé de mission. La seule personne à laquelle je tenais encore là-bas, et qui mériterait d’être sauvée, est mourante.

Carminia joua un instant avec l’une de ses mèches de cheveux. Elle fixait Taseo avec un regard indéchiffrable. Un peu comme si elle hésitait entre le tuer ou le féliciter pour son jeu d’acteur.

– Alors pour qui travailles-tu ? demanda-t-elle finalement.

– Pour moi-même. Et le peuple. Il faut changer les choses. Mon séjour à Concordium m’a fait ouvrir les yeux sur le royaume. Et ses secrets.

– Des secrets ? Quels secrets ? demanda la princesse, méfiante.

Un sourire énigmatique se dessina sur les lèvres de Taseo. Il se pencha vers Carminia.

– Celui de la magie, murmura-t-il dans un souffle. Que vous n’avez d’ailleurs plus il me semble.

Cette fois-ci, Taseo avait atteint le point de rupture. Il évita sans peine la gifle que la princesse tenta de lui assener, mais n’échappa pas entièrement à la lampe à huile qu’elle lui jeta dessus.

                – C’est toi ! Toi ! hurla-t-elle. Après tout ce que la couronne a fait pour toi ! Te sortir de prison ! Te donner un but ! C’est comme ça que tu nous remercies ! Décidément, les gens sont incapables de se montrer reconnaissants… Entre toi et cet imbécile de Salomon qui se trouve Dieux savent où !

            Taseo attendit que la princesse se calme. Il posa sur elle un regard navré, tandis qu’elle se laissait tomber contre le dossier de son canapé.

            – Epargne moi ta pitié Taseo, cracha-t-elle.

            Elle se massa l’arête du nez pour chasser la migraine qui n’allait pas tarder à venir.

            – Que veux-tu exactement ? demanda-t-elle au bout d’un moment. Es-tu simplement venu me torturer ou as-tu encore une idée derrière la tête ?

            – J’ai une proposition à vous faire.

            Intriguée, Carminia lui fit signe de continuer.

            – La fin du royaume est pour bientôt. Cela fait des années que je rassemble le peuple pour orchestrer une révolution. S’en sera fini des Magisners et de leur magie. Je veux fonder un nouvel état. Plus évolué et égalitaire. Plus avancé tant scientifiquement que socialement. Je veux prendre le meilleur de Concordium et le donner à Aquilion.

            La princesse rit jaune.

            – Et tu t’imagines que cela va fonctionner ? Nous n’avons certes plus la magie, mais je doute que le peuple entier soit derrière toi. Et nous avons encore des soldats loyaux pour nous défendre. Quand bien même y arriverais-tu, combien de temps s’écoulera avant qu’un individu ne décide de s’élever à la tête de ton nouvel état et d’abuser de ses privilèges ? Une véritable utopie est impossible.

            – Il est vrai. Mais je suis déterminé à donner le meilleur à cette nation, aussi longtemps que cela durera.

            Carminia claqua sa langue sur son palais.

            – Très bien. Vas-y ! Cela ne servirait à rien de t’en empêcher, alors à quoi bon ? De toute façon j’ai perdu foi en ce royaume depuis longtemps. Et il est effectivement temps que certaines choses évoluent un peu.            Mais, et moi dans tout ça ? Pourquoi me racontes-tu tes projets ?

            Taseo sembla hésiter à répondre.

            – J’ai une proposition à vous faire. Joignez-vous à nous. Vous venez de dire que vous étiez lasse de cette situation et que vous vouliez voir du changement. C’est l’occasion rêvée. Je vous ai vu évoluer durant ces derniers mois et je suis persuadé que vous savez qu’il s’agit de la bonne chose à faire. Epousez le duc et devenez notre agent au sein du palais. Rejoignez-nous et vous aurez la vie sauve. Et la possibilité de faire ce que vous voulez de votre vie.

            Comme je l’entends ?

            Carminia avait toujours rêvé d’entendre cela. Mais cela n’avait jamais rien été de plus qu’une chimère. Un rêve d’enfant dont on se rendait compte, une fois devenu adulte, qu’il n’était pas réalisable. Elle était princesse. Elle ne pouvait un aucun cas choisir sa vie. Et c’était encore plus vrai maintenant qu’elle allait être mariée de force.

            Choisir ma vie. Je n’avais même jamais songé à que j’aurais voulu faire si cela avait été possible.

            La princesse leva sur Taseo un regard empli d’espoir.

            – C’est d’accord. Mais à une condition. Je veux que la vie de quelqu’un soit également préservée.

            Taseo esquissa un sourire.

            – Ne vous inquiétez pas. Il ne sera fait aucun mal à Elsa Montarginaud.

            Carminia n’avait même pas besoin de demander à la jeune noble ce qu’elle en pensait. Les deux femmes avaient échangé des confidences sur l’oreiller, et en étaient arrivées aux même conclusions – bien qu’à l’époque elles furent irréalistes.

            – A présent j’aimerai dormir si ça ne t’ennuis pas, déclara la jeune femme d’une voix faible.

            – Bien sûr.

            Taseo se leva et quitta la chambre. Arrivé dans le salon de la princesse, il abandonna Taseo l’espion royal et redevint Sergio le serviteur maladroit. 

            Il se félicita d’avoir convaincu Carminia d’adhérer à leur cause. Bientôt, le royaume d’Aquilion allait tomber.          

           

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