Chapitre 10

Par AliceH
Notes de l’auteur : On arrive à un moment charnière...
Suspense...
Et points de suspension...

J'ai vu hier que je suis nommée aux Histoires d'Or pour « Camille ». Je ne sais pas qui l'a fait, mais ça me fait plaisir (et un peu peur) ♥

Agathe se frappa le front avec un oreiller dans l'espoir de réussir à s'assommer, sans succès. Elle ouvrit les yeux, laissa échapper un grognement et se tourna vers Porewit qui ronflait comme un bienheureux, tranquillement allongé au pied du lit. Elle devait être endormie depuis déjà plusieurs heures, mais le sommeil ne semblait pas vouloir venir. Trop de questions se bousculaient dans sa tête, trop de nouvelles informations reçues ne voulaient pas quitter ses pensées. Elle revoyait le portrait d'Horace de Saint-Nattier, l'émoi d'Eudoxie quand elle lui avait conté la mort de son père, et les mines réjouies de Alder et Aster Puran. Avec un nouveau grognement, elle se frappa de nouveau la tête avec un oreiller. Comme si ça allait marcher la sixième fois. Elle entendit un cliquettement tout proche et se redressa en panique, avant de noter que Podewit n'avait pas bougé d'une oreille. Agathe alluma la lampe à huile sur sa table de nuit pour voir Eudoxie s'approcher d'elle, suivie de ses chiennes. Elle portait un pyjama noir avec un haut largement déboutonné, ses cheveux habituellement impeccables ébouriffés. La voir ainsi la fit sourire, ce qu'elle remarqua d'une voix ensommeillée :

– C'était donc le but de tout ce raffut ? Me faire venir ?

– Je n'avais pas idée du bruit que je faisais, répondit-elle en esquivant ses questions. Désolée.

– Ce n'est pas comme si je dormais de toute façon. Qu'est-ce qui vous tracasse ?

Elle prit place près d'Agathe sur le lit sans cérémonie alors que les trois chiens se couchaient les uns contre les autres. Avec la lumière de la lampe, sa peau prenait une douce teinte dorée qui se reflétait sur la soie sombre de son pyjama. Agathe détourna le regard de son long cou avant qu'elle ne la voie et s'emporta :

– Comment vous voulez que je dorme convenablement après tout ce qui s'est passé ? Tout ce que vous m'avez dit, pour commencer !

– Personnellement, je trouve qu'il est difficile d'avoir peur de ce qu'on connaît, glissa Eudoxie qui s'installa confortablement. Vous étiez déjà sous le joug du mal familial. La seule différence avec ce soir, c'est que vous soyez à peu près de quoi il en retourne. On peut y voir une amélioration, non ?

– Vous n'êtes pas très douée pour rassurer autrui, Eudoxie.

– C'est ce que je disais quand je vous ai confié avoir des soucis avec les gens, grimaça-t-elle. Je ne suis pas très bonne pour lire leurs émotions ou leurs sous-entendus. Avec moi, il faut être directe et vous, vous êtes directe.

– C'est pour ça que vous n'allez pas faire vos propres courses, comme à Haynes ?

– Entre autres. C'est que... Lors de mes premières visites, plusieurs personnes qui avaient perdu une fille sur nos terres sont venus m'invectiver, me supplier, pleurer, voire m'agresser. Je n'étais pas capable de faire face à leur émoi, leur colère car... Qu'est-ce que je pouvais leur dire ? Je n'ai pas connu leur chagrin et leur expliquer ce qu'il se passe ici me ferait au mieux passer pour une ahurie au yeux de beaucoup. J'ai préféré me taire. Depuis, mes visites sont très courtes.

– Je vois.

Pendant son explication, Agathe s'était à nouveau allongée, son épaule contre la sienne. Elles restèrent quelques instants dans la pénombre et le silence uniquement troublé par des respirations canines. Ses pensées me guidèrent vers la journée du lendemain. Plus précisément, au mariage qui allait se dérouler dans quelques heures. Elle se mit à paniquer.

– Hé. Ça va aller.

Eudoxie lui caressait doucement les cheveux. Ce geste, la mère d'Agathe l'avait fait des centaines de fois, quand elle cauchemardait ou étai malade, et il ne cessait jamais de l'apaiser. La respiration toujours irrégulière, Agathe parvint à se calmer lentement. Elle se tourna sur le côté avant de la regarder avec un petit sourire :

– Merci.

– De rien. Vous voulez que je reste ?

Les seules autres personnes avec qui Agathe avait jamais dormi étaient sa sœur et ses parents. Elle ne ressentait pas le même réconfort, ni la même chaleur à cet instant-là. Celle-ci était plus intense, comme un petit feu au creux du ventre qui la réchauffait doucement mais qui, elle le sentait, pouvait également l'embraser à tout instant. Malgré tout, elle souffla sur les braises en murmurant :

– Oui, s'il vous plaît.

 

_____

 

– Et puis, vous savez, il m'a dit ne pas vouloir l'épouser car il la considère comme une sœur ! Pourquoi vouloir se marier avec une femme qu'il considère comme sa propre sœur, et surtout aussi vite ? s'écria Agathe au terme d'une longue logorrhée qui concernait les noces de Philippe et Capucine, où elles se rendaient.

– Peut-être a-t-il changé d'avis à son propos. Peut-être ne voulait-il pas gâcher les préparatifs mis en marche pour votre propre mariage. Peut-être l'a-t-il mise enceinte et veut se marier avant que ça ne se sache, proposa Eudoxie qui ouvrit la porte d'un petit carrosse argent et bleu profond.

Le carrosse avait auparavant été relégué au fond d'une remise par Eudoxie, à défaut d'avoir chevaux et cocher pour le conduire. Elle avait demandé à la veille à ce que bêtes et personnel soient envoyés au château afin qu'elle fasse une bonne impression à son arrivée. Agathe s'assit maladroitement avec une moue boudeuse, ce qu'Eudoxie remarqua alors qu'elles s'élançaient.

– Pourquoi cette tête, Agathe ?

– Quelque chose ne va pas avec ce mariage, je le sens ! En plus, je... J'ai un peu peur.

– De ? releva-t-elle, les bras croisés.

– De revoir ma famille. Mes anciens voisins, tous ces gens qui ne pensaient pas me revoir. Je ne sais pas comment ils vont réagir, si ils vont être soulagés ou en colère ou-

– Hé, murmura-t-elle après lui avoir pris la main. Je pense que votre père sera très heureux de vous revoir, tout comme votre sœur. Si vous n'avez pas idée d'une situation, les hypothèses pleuvent et font peur, je le sais. Mais il ne faut pas tomber dans le pessimisme le plus total. Vous n'êtes pas seule. Je resterai avec vous.

Avec son manteau de velours bleu aux broderies argent rehaussées de perles, Eudoxie avait vraiment fière allure. Elle portait l'épée de son père sur le flanc gauche et ses bottes noires semblaient flambant neuves. Elle se recoiffa avant de conclure :

– Nous ferons face ensemble.

 

Eudoxie et Agathe avaient été invitées à la cérémonie communale et non à la célébration religieuse, plus personnelle. Les Purau, la famille de Capucine, n'étaient pas des fidèles de l'Ordre du Saint-Sang mais avaient tout de même fait le déplacement jusqu'à l'église pour leur fille. Si l'Ordre était la religion majeure dans le pays et que Grandbourg possédait une belle église de bois, Agathe ne connaissait pas de fidèles. Sa propre famille n'avait jamais été bien pieuse : la seule fois où elle avait croisé leur prêtre, c'était lors des funérailles de sa mère. Elle ne pouvait pas dire que ses promesses d'un monde meilleur pour elle lui avait été d'un grand réconfort, surtout venant d'un homme qu'elle rencontrait pour la première fois. Quant aux Purau, ils étaient encore perçus comme des étrangers par certains, même s'ils étaient légalement considérés comme des Autlandiens purs et durs depuis la colonisation des Îles de Saphir. Leur couleur de peau, leurs cheveux, leur langue et leurs croyances faisaient d'eux des personnes qu'on regardait parfois de travers. Pire encore, certaines personnes n'hésitaient pas à qualifier Acacia Purau de sorcière, de damnée ou d'autres mots qu'Agathe n'oserait jamais répéter, du fait de ses connaissances en plantes médicinales. Pour sa part, elle était très heureuse de pouvoir compter sur la mère de Capucine pour pouvoir calmer ses douleurs lors de ses règles. Elle fut sortie de sa réflexion lorsque leur carrosse les déposa sur la place, à quelques pas de la maison communale où une foule de curieux attendait les mariés et les attendaient, elles. Elle prit une grande inspiration puis se prépara à sortir la première, en bonne domestique. Mais Eudoxie la prit de court. Après avoir assuré à Agathe qu'elle était magnifique, elle sortit d'un pas souple. Celle-ci la suivit d'un pas moins assuré avant d'entendre des bruits de stupeur de part en part. Elle ignorait si cela tenait au fait qu'elle était toujours en vie, celui que la Seigneure de Saint-Nattier lui ouvrait la porte de son propre carrosse, ou de sa robe d'un vert radieux. Agathe releva nerveusement la tête pour voir que sa tenue faisait de l'ombre à celle des autres convives, y compris celles des mères des mariées. Elle devint aussi rouge qu'une tomate et s'accrocha à la main d'Eudoxie qui la serra.

– Nous devons présenter nos félicitations aux parents, murmura-t-elle. Puis nous nous mettrons à côté de Jeanne Brieux et attendrons les mariés. Ça ira, Agathe.

Elle fut tentée de regarder le sol mais n'en fit rien : Agathe défia du regard les personnes qui radotaient déjà sur son dos. Quand elle et Eudoxie furent à hauteur des Purau et des Brieux, elles leur adressèrent leurs félicitations avec une légère révérence. Alors que tout le monde attendait Capucine et Philippe, elle chercha sa famille dans la foule compacte. Après une longue minute à scruter les environs, Agathe put voir sa sœur la héler. Malgré le sourire radieux sur son visage, elle fut envahie d'une intense vague de nervosité et augmenta sa poigne sur la main de la pauvre Eudoxie qui grimaça. Heureusement, personne ne nota son faux-pas car les futurs époux arrivaient. Agathe serra l'étole de fourrure qui la couvrait alors que Philippe descendait d'un carrosse beige et blanc, habillé d'un costume bleu. Capucine le suivit. Elle portait une robe de mariée blanche qui mettait en avant sa peau sombre et son long cou. Agathe n'était pas sûre de ce qui était le plus éclatant à ce moment précis : le sourire radieux de la jeune mariée ou sa robe immaculée. Ses deux sœurs, Rose et Daisy, se ruèrent sur elle pour la prendre dans leurs bras. Capucine les embrassa longuement, heureuse d'avoir ses sœurs à ses côtés pour ses noces. Après avoir également enlacé ses ses frères, Capucine se dirigea vers la maison communale accompagnée de son époux et de ses parents. Sa mère babilla joyeusement dans sa langue natale jusqu'à ce que sa fille aînée ne lui donne une petite tape sur le bras, les joues empourprées. C'est avec un sourire forcé et crispé qu'Agathe félicita Philippe qui fut un instant interdit en la voyant. Capucine le suivit, radieuse. Malgré son ressentiment qu'elle qualifiait elle-même de puéril, Agathe était vraiment contente de la voir aussi heureuse. Quand elle fut face à elle, Capucine lui murmura :

– Je crois que tu es bien partie pour rester dans les faveurs de notre Seigneure, si j'en juge ta tenue. Mais je ne me débrouille pas trop mal moi-même, n'est-ce pas ?

Agathe se contenta de rire puis la laissa entrer dans la maison communale où Honoré Brieux les attendait dans la salle de bal du rez-de-chaussée. La foule se mit en mouvement. Eudoxie et elle prirent place au premier rang, en compagnie de la famille des époux. L'émotion consumait Linden Purau qui avait les yeux embués de larmes à la vue de sa fille en robe blanche. Agathe regarda la cérémonie sans la voir. Elle essayait d'imaginer ce à quoi elle aurait ressemblé à sa place. Elle aurait été bien moins radieuse, pour sûr. Est-ce qu'elle aurait osé dire « non » devant le bourgmestre ? Devant sa famille? Ou aurait-elle accepté son destin ? Quand elle y pensait, vivre un mariage malheureux était encore moins souhaitable que d'essayer de combattre la malédiction d'un ancêtre colérique. Agathe pouvait au moins quitter la demeure d'Eudoxie à tout moment. Elle la regarda du coin de l’œil, ce qu'elle remarqua. Après lui avoir adressé un sourire, Eudoxie lui glissa à l'oreille :

– Pas de regrets ?

Agathe lui rendit son sourire avant de répondre à voix basse :

– Aucun.

 

Au vu des températures très froides, la fête qui regroupait les proches des familles se déroula dans la salle de réception de la maison communale. Agathe s'y était rarement rendue jusqu'alors, et c'était à chaque fois sous la pression de sa sœur qui insistait pour ne pas s'y rendre seule afin de ne pas avoir l'air désespérée alors qu'elle se cherchait un amoureux. Ironiquement, c'était alors qu'elle sortait d'un bal qu'elle avait rencontré Loïc. Celui-ci vint voir Agathe alors qu'Eudoxie discutait avec Honoré Brieux, à quelques pas de là.

– Agathe ! Tu es magnifique ! C'est toi qui as fait ça ? s'exclama-t-il en désignant sa tenue.

– Quoi ? Oh non, c'est un cadeau.

– Tu dois être dans les faveurs de notre Seigneur.

– Capucine me l'a déjà dit. C'est ça qui fait jaser ? devinai-t-elle alors que plusieurs personnes ne la lâchaient pas du regard.

– Oui, gémit-il avec une grimace. Tu comprends, comme elle t'a prise à son service en guise de punition à cause de l'incident du râteau, beaucoup pensaient que tu ne ferais pas long-feu... Ta sœur et ton père – et moi ! - ont fait de leur mieux pour faire taire ses rumeurs mais je crois que ta venue ici les a définitivement stoppées.

– Où sont-ils d'ailleurs ? Quoi ? s'écria-t-elle alors que Loïc souriait comme un bienheureux.

– Ta sœur ne se sentait pas très bien et-

– Et tu trouves ça drôle ? C'est le choc de me revoir ? C'est ma faute ? vociféra Agathe à toute vitesse.

– Non, Agathe ! Ta sœur ne sentait pas bien et ton père l'a accompagnée car tout ça, c'est la faute de son futur petit-enfant.

Bouche bée, Agathe remarqua qu'il arborait un anneau d'or à la main gauche, détail qui la fit pleurer à chaudes larmes. Loïc resta un instant coi avant d'essayer de la consoler et de tout lui expliquer à la fois. Alors qu'il s'embourbait dans ses propos, Eudoxie revint le toiser de toute sa hauteur et lâcha froidement :

– Je crois qu'Agathe a besoin d'un peu de calme et que votre toute jeune épouse pourrait avoir besoin de vous. Félicitations à vous deux, ceci dit.

Agathe se laissa être amenée dehors par Eudoxie qui la saisit par les épaules jusqu'à la guider sur la place quasi déserte. Agathe avait retiré son manteau, le froid mordait sa peau, mais elle s'en fichait. Elle n'arrivait pas à stopper ses larmes. Elle sentit une chaleur l'envelopper, et elle remarqua qu'Eudoxie l'avait recouverte de son propre manteau. Elle sortit un mouchoir qu'elle lui tendit : Agathe se moucha sans aucune grâce. Ses sanglots résonnaient autour d'elle, mais elle s'en fichait aussi. Elle se sentait trahie par sa propre famille. C'est ce qu'elle finit par bredouiller :

– E-Elle m'a... elle m'a même pas avertie que-que-que elle allait se marier et... couina-t-elle avant de se remettre à sangloter de plus belle.

– Je suis navrée, Agathe. Je l'ignorais. J'envoyais les médicaments à votre père et prenais des nouvelles de votre famille que je vous transmettais. Jamais on ne m'a parlé de mariage ou de grossesse chez vous.

– C'est parce que... Tout le monde me pensait morte et enterrée depuis bien longtemps. Qui se donnerait la peine d'avertir une morte, hein ? Ça fait tellement mal mais tellement, tellement mal...

Eudoxie ouvrit la bouche, mais rien n'en sortit. Elle ne trouvait pas les mots face à cette détresse. Les pleurs d'Agathe ne se calmaient pas, et elle risquait d'attraper froid rapidement. Elle la prit par les épaules puis se rapprocha d'elle avant de lui caresser les cheveux. Elle l'avait fait la veille, comme saisie d'un réflexe ; cela avait réussi à la calmer jusqu'à ce qu'elle s'endorme dans ses bras. Elle avait alors vu le profil d'Adèle dans celui d'Agathe durant une brève seconde. Elle avait fini par s'endormir peu après. Pour la première fois depuis trois ans, elle n'avait pas rêvé pas de son premier amour perdu. Quelques curieux qui allaient ça et là les regardèrent sans oser croiser son regard. Quand Agathe fut calmée, elle lui rendit son manteau en s'excusant d'une petite voix. Elles échangèrent un regard. Eudoxie lui proposa :

– Allons danser.

La surprise sur le visage d'Agathe laissa place à un sourire timide, puis elle accepta. Elles retournèrent main dans la main jusqu'à la salle de bal où la fête battait son plein. Toutes deux remarquèrent les Batiste dans un coin de la pièce en train de discuter à mi-voix. Agathe fut heureuse de voir que son père avait visiblement repris du poids ainsi que des couleurs et se laissa emporter au milieu des danseurs. Grâce à sa sœur et son désespoir sentimental adolescent, elle connaissait bien des danses, ainsi ne fut-elle pas pris au dépourvu quand la musique changea pour passer à un rythme plus doux. Eudoxie lui prit les mains avant de demander :

– Je guide ou non ?

– Un Seigneur ne doit-il pas guider son peuple dans toutes les situations ? la taquina-t-elle.

– Je prends ça pour un oui.

 

_____

 

Au fil de la danse, Agathe ne fit plus attention aux autres couples qui dansaient, aux curieux qui les fixaient et aux commérages qui semblaient renaître. La lumière ne semblait n'éclairer qu'elle et Eudoxie, dont les perles de son habit resplendissaient comme des lucioles. Sa tête lui tournait , cependant, elle se sentait bien. Elle n'était pas seule. Elle était en sécurité. Ses mains étaient petites dans les siennes, elle lui arrivait à peine au cou, mais elle se sentait bien avec elle. Agathe n'avait plus peur de rien, ni personne. Elle se mit à sourire alors que la danse se terminait et que les danseurs s'arrêtaient après une dernière virevolte. Encore étourdie, elle se dirigea vers le buffet afin de pouvoir se désaltérer, Eudoxie sur les talons.

– Agathe !

Sa sœur surgit de nulle part puis lui sauta au cou.

– Tu vas bien ? demanda-t-elle avec une inquiétude sincère.

– Oui. Et toi, avec...? répliqua-t-elle en désignant son ventre encore plat d'un geste de la tête.

– Ça va, répondit Faustine d'une voix presque inaudible. Écoute, je- Je peux te parler en privé ?

Agathe lança un regard à Eudoxie qui lui indiqua qu'elle ne bougerait pas, puis elle suivit sa sœur jusqu'à une petite alcôve. Celle-ci regarda le plafond, tapa du pied et finit par lâcher :

– Je ne savais pas quoi faire, d'accord ? Je suis tombée enceinte et quand je l'ai su, je ne voulais pas finir au pays des damnés comme une fille de mauvaise vie.

– Au quoi ?

– Le pays des damnés, là où vont les gens mauvais. L'inverse de où est Maman.

– Depuis quand tu crois à ça ? s'étonna Agathe.

– Depuis sa mort, voilà ! Je... Je suis allée plusieurs fois à l'église en secret et comme Loïc est un fidèle, je l'ai accompagné à plusieurs reprises. Je m'y plais. J'y trouve un réconfort que je n'avais pas-

– Tu m'avais, moi ! rugit-elle . Et Papa !

– Mais ce n'est pas pareil et tu le sais bien. Tu crois être la seule à avoir souffert de sa mort ? La seule à qui elle manque ? s'emporta-t-elle avec vigueur avant de reprendre : Tu es partie sans même te retourner, et je me suis retrouvée seule avec papa. J'ai eu peur pour toi Agathe, je te l'ai dit, je t'ai suppliée de ne pas aller dans ce château de malheur et... Et quand j'ai su que j'attendais un enfant, j'ai repensé à notre famille, à ma maman. Je voulais que mon enfant soit dans une bonne famille, que je sois une bonne mère comme elle l'était, et ça passait par le fait de ne pas avoir un enfant sans être mariée ! Et toi... Toi... Tu m'as menti pour fuir tes responsabilités !

Quoi ?

– Tu crois que je n'avais pas vu l'intérêt qu'elle te porte, cette... cette... femme fausse ! Cette demi-femme ! La façon dont elle te regarde ? Et toi, tu as sauté à pieds joints dans son piège, heureuse de pouvoir fuir ton mariage. Peut-être n'aurait-il pas été le meilleur, mais la vie n'est pas toujours juste, et avec un peu de maturité, que tu n'as jamais eue, Agathe, ça aurait réussi ! Mais tu nous a laissés, et c'est comme si tu étais morte dès lors ! Malgré les médicaments et les cadeaux qu'on recevait, on savait bien que tu étais morte ou allais l'être.

– Mais ce n'est pas le cas ! Ta seule sœur est encore en vie et toi, tu me couvres de reproches ? Et pourquoi ? Alors que tu pleurais à mon départ ?

– Parce que Maman serait encore là si tu n'étais pas là !

– Quoi ?

Le cœur d'Agathe lui sembla peser des tonnes et couler dans sa poitrine. La situation lui était irréelle, mais à l'opposé de l'ivresse de la danse, cette irréalité était oppressante, poisseuse et sombre. Elle avait en face d'elle sa sœur, son propre sang, et celle-ci la rejetait. Après toutes ces années, elle l'abandonnait. Comme elle les avait abandonnés, si elle prenait son point de vue. Peut-être que la sa colère lui semble juste, songea Agathe. Peut-être que les saints commandements de son Église lui semblent justifiés. Peut-être suis-je vraiment devenue cette personne exécrable, dont tout le monde parle publiquement, dont la vie est à présent vue comme déviante.

– Ça suffit.

Leur dispute n'était visiblement pas passée inaperçue. Agathe ne savait pas si elle devait être heureuse ou atterrée que ce soit Eudoxie qui apparaisse à ce moment précis. Malgré sa petite stature, sa sœur le toisa :

– Vous venez récupérer votre bien, Seigneur ? persifla-t-elle. Votre jouet ?

– Je vais mettre votre colère et vos insultes envers votre sœur sur la fatigue et votre grossesse, répondit Eudoxie sans ciller. J'espère que vous serez meilleure en tant que mère qu'en tant que sœur, Faustine.

– Je sais ce que vous êtes ! Je sais ce que vous voulez à ma sœur ! Si ça se trouve, la seule malédiction de votre famille, c'est d'avoir une corrompue comme vous !

– Faustine ! cria leur père qui accourait. Qu'est-ce qui te prend ?

– Papa !  sanglota Agathe quand elle le vit.

Elle aurait voulu le revoir dans de meilleures circonstances. Elle aurait voulu disparaître. Elle aurait voulu que le brouhaha autour d'elles cesse. Elle aurait voulu que leurs yeux sur elles se ferment. Elle aurait voulu dormir et ne pas se réveiller avant cent ans. Mais aucun de ses souhaits ne fut exaucé. Même les mariés et leurs familles étaient venus assister à la scène, les yeux écarquillés de surprise. Sa sœur et elle furent séparées par Eudoxie et leur père. Alors que celui-ci confiait Faustine aux bons soins de Loïc, il s'approcha de sa cadette, tout penaud. Il courba la tête face à Eudoxie qui semblait vouloir trancher la tête de Faustine tandis qu'Agathe tremblait encore, assise sur une chaise.

– Je suis profondément désolé, Seigneur. Je ne sais pas quelle folie a saisi ma fille. Je vous assure qu'elle sera punie en conséquence, promit-il.

– Gaspard. Votre aînée a vingt-trois ans. Elle est trop vieille pour être punie par son père, et suffisamment âgée pour savoir ce qu'elle dit, répondit Eudoxie d'un ton las. Je vais chercher le carrosse. Je vous laisse tous les deux un instant.

Agathe hocha la tête et vit son père s'accroupir pour être à sa hauteur. Malgré elle, elle sourit.

– Tu as l'air d'aller mieux.

– Oui. Je suis vraiment... commença-t-il. Je savais qu'elle allait à l'église mais je n'avais pas idée qu'elle serait aussi virulente.

– Je préfère oublier ça, si tu veux bien, gémit-elle alors que les larmes menaçaient de lui revenir.

– Tu vas bien, Agathe ? Tu n'es pas en danger là-bas ?

– Je vais bien. On s'occupe bien de moi.

– Je vois ça. Mais ta sœur n'a pas tort sur un point : notre Seigneur semble te porter une attention particulière. Et tu sais peut-être ce qu'on est raconte être arrivé dans les temps anciens, avec celui qu'on appelait Barbe bleue ? s'enquit-il à voix basse.

– Oui.

– Promets-moi que je te reverrai. Que ce qui est arrivé à toutes ses femmes ne t'arrivera pas. Promets-moi, Agathe.

– Promis, Papa. Ne t'inquiète pas. Je reviendrai, soupira-t-elle avant de lui embrasser le front. Je dois y aller maintenant.

Il renifla avant de l'embrasser à son tour puis de la laisser partir sans même regard en arrière. La nuit était tombée. Agathe contempla le ciel sans étoiles lors du trajet du retour. Une fois rentrée, elle se déshabilla puis se mit au lit avant de sentir tout le poids des mots et des regards de la journée lui peser sur la poitrine. Et cela était bien plus lourd à supporter que le poids d'une malédiction ou d'un mariage malheureux.

– Hé.

Elle reconnut la voix d'Eudoxie mais ne lui répondit pas. Tout ça, c'était aussi sa faute, après tout ! Pourquoi elle s'intéressait autant à elle, après tout ? Et pourquoi elle appréciait ses attentions ? Est-ce que cela faisait d'elle quelqu'un de mauvais, vouée à être damnée après sa mort comme le disait sa sœur ? Agathe eut envie de pleurer et de hurler, voire de lui crier dessus, mais elle savait qu'elle le regretterait. Alors, elle l'ignora. Après une minute, elle entendit la porte qui reliait leurs deux chambres se refermer. Le temps passa sans qu'elle ne trouve le sommeil. À bout de forces, Agathe mit sa main dans ses cheveux et commença à se caresser le crâne. Mais ce fut bien moins efficace que la veille. Bien, bien moins efficace.

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