Chapitre 10

Trouver un prêtre qui accepterait de faire le voyage jusqu’à Port Ouest prendrait du temps. L’impatience grouillait dans les veines d’Imes. Il aurait mis ses menaces à exécution et effectué lui-même le trajet si la perspective de s’éloigner du sas ne lui était pas devenue un déchirement. Chaque nuit, il rêvait du grand vide. Cette soif qu’il avait étanchée l’espace de quelques heures ne souffrait plus d’être ignorée.

L’atmosphère au village était délétère. Les nouvelles s’étaient vite répandues, comme toujours, et la plupart des habitants avaient pris fait et cause pour Heln. Imes s’y était attendu. Il n’était qu’un jeune homme parmi tant d’autres, et si on le respectait pour son ardeur au travail, on critiquait son silence et son manque d’intérêt pour la vie maritale. Sa parole valait bien peu face à l’autorité du seul prêtre que la communauté ait connu pendant des lustres.

Encore les armuriers s’échinaient-ils à demeurer neutres, répétant qu’on serait bien assez vite fixés. Imes leur en était reconnaissant. Même eux, cependant, gardaient leurs distances.

C’était une chance qu’Imes soit d’un naturel solitaire, car pendant plusieurs jours, la seule personne qui recherchât sa compagnie fut Kriis. Elle continuait de l’héberger et faisait preuve d’un enthousiasme débordant pour sa situation.

— C’était incroyable comme tu l’as mouché ! lui dit-elle le jour de sa dispute publique avec Heln. Haha ! Ce vieil escroc ne l’a pas volé. Cette prêtresse avait raison, hein ? Il a bien menti ? Ça se voyait comme le nez au milieu de la figure qu’il avait quelque chose à se reprocher.

Imes confirma d’un hochement de tête.

— Incroyable ! Je ne l’ai jamais porté dans mon cœur, mais quand même. C’est un prêtre ! Sa manie de me faire la leçon sur ce qui ne le regarde pas, c’est une chose. Mais mentir ? Comment a-t-il pu faire une chose pareille ?

Imes s’éclaircit la gorge. Il avait encore peine à réaliser tout ce qui s’était produit ces dernières heures, et sa confrontation dans le hangar l’avait vidé. Mais au fur et à mesure qu’elle parlait, il trouva la force de ressentir de la culpabilité.

— Je suis désolé, Kriis.

— Quoi ? Pourquoi ? s’étonna-t-elle.

— Pour ne pas t’avoir dit que je partais en sortie… et… pour hier.

— Pour hier ?

Il baissa la tête et se lécha les lèvres. Comment exprimer qu’il avait l’impression d’avoir trahi cette entente muette qu’ils avaient trouvée la veille dans les bras l’un de l’autre ? Imes n’avait vécu sa vie comme un étranger que parce qu’on la lui avait volée. Aujourd’hui, il avait une chance de devenir vraiment lui-même. Mais aucun miracle ne s’était produit pour Kriis.

Les mots ne lui vinrent pas. Mais Kriis n’était pas son amie la plus chère pour rien. Elle sourit.

— Je me doute de ce qui te passe par la tête, et je t’arrête tout de suite. Imes ! Enfin, tu es la preuve vivante que rien n’est jamais perdu. Que ce qu’on est à l’intérieur a vraiment de l’importance !

Elle effectua quelques pas de danse, euphorique. Il se détendit. L’émotion commença à l’envahir.

— Vraiment ? dit-il, la gorge serrée.

Elle le serra dans ses bras. L’embrassade exprimait toute sa joie et sa reconnaissance. Il cacha ses yeux qui s’embuaient contre son épaule.

— Comment c’était ? lui glissa-t-elle avec révérence. Le grand vide ?

Malgré lui, des larmes lui échappèrent et tachèrent sa robe. Il ne put que la serrer contre lui, incapable d’articuler tout ce que l’expérience avait représenté pour lui. Pan se frotta contre son cou. Kriis lui tapota la tête.

— Tu y retourneras, lui jura-t-elle.

Depuis, le coin de dallage devant le foyer de Kriis était devenu son lit.

Cependant, les parents de Kriis étaient mal à l’aise en présence d’Imes. Par le passé, ils avaient toujours été généreux et affables envers lui, glissant occasionnellement quelques remarques qui se voulaient bien intentionnées sur l’affection que lui vouait leur « fils » et sur les cousins et cousines de leur âge déjà mariés.

Dans les moments les plus difficiles, Imes avait même envisagé d’épouser Kriis pour la soustraire à ces commentaires qui la minaient à petit feu. Les enfants ne quittaient généralement la maison de leurs parents que pour fonder leur propre famille ; le village leur prêtait alors main-forte pour bâtir leur nouvelle demeure. Une fois mariée, Kriis pourrait au moins être tranquille chez elle. Mais lorsqu’il avait évoqué cette possibilité devant elle, son refus avait été sans appel. Elle ne parlait pas de sa propre vie amoureuse, mais elle attendait avec impatience le jour où Imes trouverait l’âme sœur.

À tout le moins le conflit avec Heln avait-il mis fin à cette insistance parentale. Ils accueillaient Imes entre leurs murs parce qu’il leur était impensable qu’un membre de la communauté dorme dehors, mais les conversations étaient guindées lorsqu’il se trouvait dans une pièce. Aussi prit-il l’habitude de se lever tôt et de rentrer tard afin qu’ils n’aient pas à le croiser. Il ne souhaitait pas abuser de leur hospitalité.

Il ne retourna pas au hangar. Kriis l’informa qu’elle passait à présent toutes ses heures de travail à lui confectionner une armure. Elle le fit poser dans son salon tandis qu’elle prenait ses mesures, les yeux brillant d’excitation. Imes brûlait d’envie de l’aider — sa propre armure ! Mais son statut était trop incertain pour qu’il ose imposer sa présence à ses collègues.

Il ne remit pas non plus les pieds à la ferme.

Il passait ses journées dans les collines, somnolant pour compenser ses courtes nuits ou parcourant les sentiers lorsque la fébrilité le gagnait.

Il n’était pas habitué à tant d’oisiveté. Il découvrit qu’elle ne lui seyait pas. Des pensées sombres l’assaillaient de plus en plus souvent. Son humeur se fit plus taciturne que jamais.

Le bruit de sa présence dut se répandre. Parfois, quelqu’un le cherchait dans les bosquets. Laomeht tenta sa chance à plusieurs reprises, mais Imes avait passé toute sa vie sur ces terres. Il savait y disparaître presque aussi bien qu’un cultivateur. Il laissa son frère repartir bredouille.

Un jour, il entendit Sidon crier son nom au loin. Sa voix était plaintive, implorante. Il sillonnait les chemins, appelant son fils disparu. Imes en ressentit de la peine, qui se transforma immédiatement en colère noire.

Lui non plus ne le trouva pas.

Finalement, la seule qu’il laissa approcher fut Cléodine. Elle vint un après-midi. Ni Orelle ni même son chucret ne l’accompagnait. Elle le cherchait des yeux tandis qu’elle marchait, mais elle ne semblait pas avoir beaucoup d’espoir.

Elle aurait dépassé sa cachette sans le remarquer s’il n’avait pas délibérément bougé, produisant un bruissement de feuilles. Elle leva le nez. Son visage s’illumina lorsqu’elle l’aperçut à travers la ramure fournie d’un arbre, étendu sur une branche à mi-hauteur.

Sans un mot, elle vint s’asseoir à la base du tronc et tapota l’herbe près d’elle. Il glissa de son perchoir et se réceptionna avec agilité. Cléodine se laissa aller contre l’écorce. Elle ferma les yeux, profitant de la brise. Le jour doré filtrait entre les feuilles et déposait des taches de couleur mouvantes sur sa peau.

Après un instant d’hésitation, Imes l’imita. Il ne parvint toutefois pas à se détendre. Il se souvenait des derniers mots qu’il avait échangés avec elle. Il n’avait pas fait preuve d’un amour filial débordant.

Il aurait été bien en peine de démarrer cette conversation. Aussi laissa-t-il le silence se prolonger. Cela ne parut pas déranger Cléodine.

— Mon cadet, finit-elle par dire. Ce garçon au physique de chasseur.

C’était si inattendu que cela arracha un rire à Imes. Ces mots qu’elle avait jadis prononcés et qu’il avait précieusement gardés contre son cœur avaient toujours été un don autant qu’une malédiction. Aujourd’hui, ils avaient une tout autre signification.

Elle rit avec lui, secoua la tête.

— Tu avais raison. J’aurais dû me douter de quelque chose.

— Non, j’ai exagéré. Comment aurais-tu pu deviner ? C’est une histoire à dormir debout.

Elle tendit le bras, passa une main affectueuse dans ses cheveux. Imes la laissa faire.

— C’est bien vrai, soupira-t-elle. Sidon…

Elle s’interrompit. Ses traits se tordirent comme si sa bouche s’était emplie d’un goût amer. Imes en fut soulagé. Elle n’était pas venue pour lui demander de pardonner à qui que ce soit.

— Je suis furieuse, dit-elle. Furieuse. Cet homme…

Elle produisit un bruit étranglé qui résumait bien toute sa rage.

— Comment peut-on à ce point se tromper sur une personne ? murmura-t-elle.

Imes aurait pu le défendre. Peut-être parce qu’il passait plus de temps à observer les gens autour de lui qu’à interagir avec eux, il ne comprenait que trop bien ce qui était arrivé à Sidon. Il avait épousé une femme dont il était fou amoureux, puis avait failli la perdre plusieurs fois dans le grand vide. Chasseur était une vocation dangereuse. Comme il avait dû souffrir lorsque son fils aîné avait été annoncé chasseur à son tour, à peine quelques jours après sa naissance. Comment accepter que cet être si petit et si fragile, qu’il aimait déjà d’un amour inconditionnel, soit condamné à une existence si périlleuse, à une vie qui le mènerait loin de lui ?

Imes pouvait l’imaginer à la naissance de son second enfant, portant en secret le nouveau-né à son ami le prêtre, lui demandant de déterminer sa caste avant la cérémonie. Et lorsque la sentence était tombée…

Oui, il comprenait. Mais il ne pardonnait pas.

Il dévia le sujet, demandant des nouvelles d’Orelle. Cléodine cogna son genou contre le sien, pas dupe. Mais elle devait être aussi fatiguée que lui de ressasser les mêmes interrogations et les mêmes rancœurs.

Il apprit que les deux femmes avaient déménagé dans le dortoir des chasseurs. C’était assez particulier, car il était normalement réservé aux chasseurs en exercice et à leurs invités, mais Cléodine avait refusé de rester plus longtemps à la ferme. Vu ses longs états de service au village, ses anciens collègues l’avaient volontiers acceptée.

— Tu devrais venir, toi aussi, lui dit-elle. Il reste encore quelques chambres libres.

Imes eut un geste de la main qui disait ses doutes d’être aussi bien accueilli qu’elle avant que son sort soit officiellement réglé. Il se souvenait de la réaction d’Uvara. Les chasseurs gardaient un silence têtu sur l’affaire.

Néanmoins, il appréciait ce que cette relocalisation signifiait de la part de Cléodine. La fameuse réunion de famille étant achevée, elle aurait pu choisir de retourner d’où elle venait. Elle paraissait au contraire déterminée à rester pour lui apporter son soutien.

Cela ne l’empêchait pas d’être aussi désœuvrée qu’Imes. Il ignorait ce qu’Orelle faisait de ses journées, mais visiblement, elle ne les passait pas avec sa compagne. Aussi Cléodine prit-elle l’habitude de rendre visite à son fils tandis que les jours s’écoulaient, passifs et mornes.

Ils parlaient peu. Imes aurait enfin pu partager avec elle l’agonie de cette vie passée à vivre un mensonge, mais il ne voyait pas plus qu’auparavant l’utilité de la blesser avec ses mots. Cléodine s’en rendit compte après plusieurs tentatives pour amener le sujet sur la table. Elle capitula et lui décrivit plutôt le cottage qu’elle partageait avec Orelle au Port de la Jetée, leur jardin et la colonie de chucrets qui vivait à proximité. Orelle savait apparemment s’y prendre avec les créatures.

Imes appréciait cette fenêtre ouverte sur la vie de cette femme qu’il avait trop peu connue. Même leurs silences avaient une autre saveur que la solitude qui lui pesait avant qu’elle le cherche. À présent, lorsqu’il retrouvait Kriis pour la nuit, il pouvait lui sourire et lui assurer avec sincérité qu’il tenait le coup.

Cléodine venait toujours seule. Aussi fut-il surpris lorsque, un matin, il entendit sa voix tandis qu’elle approchait. Elle semblait en pleine conversation.

Il se crispa sur sa branche. Avait-elle amené Laomeht ? Imes n’était pas d’humeur à lui parler. Personne n’inspirait en lui autant de colère que Sidon, mais il ne doutait pas que le besoin maladif de son frère d’aplanir tous les conflits de sa vie le pousserait à continuer de nier le problème jusqu’à ce que l’évidence soit brandie sous son nez.

Imes avait fait la sourde oreille à la vérité depuis sa naissance. Il ne tolèrerait pas de jouer la comédie ne serait-ce qu’une heure de plus.

Mais ce ne fut pas Laomeht qui apparut au détour du chemin avec Cléodine. Ce fut Jebellan.

Le cœur d’Imes s’emballa. Son béguin pour le beau chasseur ne s’était pas arrangé depuis leur sortie. Il lui était impossible de complètement dissocier les sentiments que lui avait inspirés le grand vide de celui qui lui en avait offert la clé.

Pan interpréta sa réaction comme une autorisation. Privé d’autre compagnie que de celles d’Imes et de Cléodine, même lui, qui pouvait passer des heures à s’extasier de la chaleur des rayons diurnes dans sa fourrure, commençait à s’ennuyer ferme. Il jaillit d’un fourré sur le bord du chemin et bondit sur Tau, roulant avec lui dans la poussière. Le digne petit chucret noir échoua les quatre fers en l’air, la fourrure ébouriffée et les yeux écarquillés d’indignation.

Ni Cléodine ni Jebellan ne s’était aperçu de ce qui se tramait derrière eux. Imes descendit de sa branche.

— Bonjour, Imes ! s’exclama Cléodine en l’apercevant.

Il répondit à son salut en époussetant son pantalon. Le regard qu’il posa sur son compagnon suffit à exprimer sa question. Jebellan lui adressa un sourire calculateur.

— C’est ça que tu fais de tes journées ? La sieste dans un arbre ? Avec un tel emploi du temps, pas étonnant que tu sois si difficile à contacter.

Pan avait pour instruction de n’accepter de communication que de Kriis, et plus récemment, de Cléodine. Il ne voyait pas de quoi Jebellan se plaignait. C’était lui qui lui avait rappelé que c’était une option.

— Je n’ai jamais eu autant de personnes tentant de me parler que depuis que je n’ai plus la patience de les écouter, dit-il non sans amertume.

La remarque ne s’adressait pas à Jebellan, mais bien sûr, il choisit de la prendre pour lui.

— Tu es dur. C’est comme ça que tu t’adresses au type qui t’a offert un miracle sur un plateau ?

— Pourquoi ? Tu m’en offres un nouveau ?

La provocation lui venait avec une facilité déconcertante en présence de Jebellan. Même Kriis ne lui avait jamais connu une telle impertinence, principalement parce qu’elle n’avait rien fait pour lui inspirer ce genre de réparties. Jebellan haussa les sourcils et ricana.

— Je le savais, tu ne m’aimes que pour mes relations.

Imes dut se mordre la langue pour ne pas répondre à cette plaisanterie d’une manière que Jebellan n’avait sans doute pas anticipé. Ses cheveux étaient attachés aujourd’hui, soulignant la courbe de son cou, et sa tunique se tendait sur ses biceps lorsqu’il croisait les bras.

Cléodine les fixa tour à tour, surprise. Elle s’éclaircit la gorge.

— Imes, Jebellan a eu une excellente idée. Ce n’est pas parce que nous attendons toujours la venue d’un prêtre que nous ne pouvons pas commencer à t’entraîner !

Le cœur d’Imes bondit. Jebellan ne pouvait pas sérieusement lui avoir apporté un nouveau miracle. S’il continuait à se montrer aussi généreux, Imes ne parviendrait jamais à se dépêtrer de ses sentiments pour lui.

— Mon armure n’est pas terminée.

— Mais elle est commencée ? dit Cléodine, ravie.

— Ta copine s’en charge ? devina Jebellan. Je vois que je ne suis pas le seul à avoir le bras long.

Imes haussa les épaules. Il mourait d’envie de voir l’avancement de Kriis, mais il n’avait pas besoin d’étaler son excitation.

— Pas besoin d’armure pour l’instant, de toute façon, dit Cléodine. Les jeunes chasseurs commencent par entraîner l’endurance de leur chucret et s’habituer à se déplacer dans un environnement à faible gravité. Il nous suffit d’un lac ou d’un étang !

— Oh.

L’espoir d’Imes retomba. Cléodine et Jebellan échangèrent un regard devant son manque d’enthousiasme.

Après tout, ils ne pensaient pas à mal.

— Laomeht s’est entraîné à l’étang du croissant, concéda-t-il avec un geste dans cette direction. C’est à une heure de marche d’ici.

— Parfait !

— Où est Pan ? demanda Jebellan.

Il s’était souvenu de son nom. L’ombre d’un sourire flotta sur les lèvres d’Imes. Il désigna le chucret d’un geste du menton. Jebellan se retourna pour voir Tau aplati sous son congénère, qui s’était allongé de tout son long sur lui. La large queue de Pan fouettait l’air de bonheur. Celle de Tau la cognait parfois en signe d’irritation, mais il semblait surtout résigné à son sort. Jebellan produisit un son indéchiffrable.

 

L’étang du croissant couvrait une surface presque équivalente à celle de Port Ouest. On y accédait par un chemin qui serpentait à travers les arbres et les herbes hautes de la rive pour venir terminer sa course devant une grande maison envahie de plantes grimpantes. Une famille de pêcheurs vivait là.

Le père et sa fille, assis sur une large pierre plate depuis laquelle ils aimaient lancer leurs lignes, les virent venir et les saluèrent de grands gestes du bras. Imes y répondit volontiers. Ces gens venaient souvent vendre leurs poissons au village, mais ils ne devaient pas avoir entendu les dernières nouvelles s’ils les accueillaient avec tant de bonne humeur. Cela faisait plaisir de recevoir des sourires aussi honnêtes.

La jeune fille, Baline, sauta sur ses pieds et s’élança à sa rencontre.

— Imes ! Ça fait une éternité qu’on ne t’a pas vu !

En effet, elle avait beaucoup grandi depuis la dernière fois qu’il l’avait croisée. Il mima cette remarque en posant une main sur la tête de Baline, ramenant sa paume pour découvrir qu’elle lui arrivait à présent au menton. Elle rit devant sa surprise exagérée.

— Tu nous présentes, Imes ? dit Cléodine avec un sourire curieux.

— Baline, Baron, répondit-il, désignant tour à tour l’adolescente et son père. Puis, à leur intention : ma mère, Cléodine. Jebellan.

— Bienvenue ! dit Baron. Nous sommes toujours enchantés de recevoir des visiteurs. Nous donneras-tu un coup de main aujourd’hui, Imes ?

Avant même qu’Imes hoche la tête, Baron ramenait leurs lignes et Baline le tirait vers l’eau.

— Tu tombes bien, il fallait que je m’en occupe ! Je le fais toute seule depuis que Noden est parti, c’est beaucoup moins drôle.

Le frère de Baline, Noden, était le seul fondamental d’une famille de cultivateurs. Il avait toujours voulu devenir médecin. Imes n’était pas surpris d’apprendre qu’il avait commencé son apprentissage.

Comme il s’approchait de la rive, Pan planta ses petites griffes dans ses vêtements et se hissa jusqu’à sa tête. Il vibrait déjà d’excitation. À lui aussi, ces escapades avaient manqué. Depuis qu’Imes était devenu armurier, ils n’avaient plus trouvé un instant pour venir.

Imes ôta sa tunique et retira ses chaussures d’un coup de talon.

— On fait la course, alors ?

— Rouillé comme tu es, tu n’as aucune chance contre moi ! jura Baline.

Cela ne l’empêcha pas de sauter à l’eau la première. Elle ne s’était jamais gênée pour prendre une longueur d’avance. Pan plaqua sa queue sur la bouche et le nez d’Imes. Il adressa un signe de la main à Jebellan et Cléodine et plongea à son tour.

L’eau était froide et teintée de vert. L’intensité de la teinte était un signe que Baline avait quelque peu négligé son devoir dernièrement. Il nagea après sa silhouette qui s’enfonçait dans les profondeurs. L’adolescente se retourna pour évaluer la distance qui les séparait. Son propre chucret s’accrochait au col de sa tunique ; sa fourrure paraissait plus brune que rouge sous cet éclairage. Un nuage de bulles trahit le rire de Baline. Elle accéléra.

Depuis que les chucrets faisaient partie intégrante de leur quotidien, presque tous les enfants de leur peuple savaient nager. Le risque de noyade était minime lorsqu’on disposait d’un compagnon qui permettait de respirer sous l’eau. Même un chucret jeune ou très vieux pouvait produire de l’air plusieurs minutes d’affilée.

Imes avait appris à nager en même temps que Laomeht, lorsqu’il avait insisté pour le suivre dans ses premiers entraînements. Il était aussitôt tombé amoureux de cette sensation. Être sous l’eau, c’était ce qui se rapprochait le plus du grand vide. Bien après que Laomeht ait abandonné leurs jeux pour franchir le sas, Imes avait continué à saisir la moindre opportunité pour venir à l’étang.

Un poisson frôla son mollet. Un instant, il se laissa savourer le froid, l’obscurité et la sensation d’apesanteur. À présent qu’il pouvait comparer, il manquait quelque chose, bien sûr. Mais l’eau était comme toujours un immense réconfort. Jamais il n’était aussi à l’aise sur la terre ferme.

Baline remontait déjà, les bras pleins d’une masse visqueuse. Elle le nargua du regard. Il donna un coup de talon résolu et reprit sa descente.

Une épaisse couche de vase recouvrait le fond de l’étang. On pouvait à peine l’apercevoir à travers la forêt d’algues qui poussaient là. Leur existence était un exemple type de l’utilité des cultivateurs. Sans supervision, les algues proliféreraient et étoufferaient toute autre forme de vie dans l’étang. Fort heureusement, elles étaient comestibles. Les pêcheurs les arrachaient régulièrement et les vendaient avec leurs poissons.

Encore fallait-il réussir à les extirper de la vase. Imes chercha un rocher sur lequel s’appuyer pour tirer. Planter ses pieds dans cette mélasse, c’était la garantie de perdre plusieurs minutes à se dégager. Une longue expérience des compétitions avec Baline et Noden le lui avait appris.

Baline revint avant qu’il ait accumulé assez d’algues pour justifier un retour à la surface. Encore une fois, elle allait le battre à plates coutures. Il ne s’en offusqua pas. Gagner n’avait jamais été la raison première de sa venue.

Lorsqu’il remonta déposer le fruit de son labeur sur la rive, Cléodine avait engagé la conversation avec Baron. Jebellan observait Imes.

Il replongea.

À son troisième retour, alors que la pile de Baline commençait à surplomber la sienne de manière significative, Jebellan ôta sa tunique.

Imes replongea. Il ne se faisait pas confiance pour ne pas le fixer.

Lorsqu’il jeta un coup d’œil derrière lui, Jebellan le suivait d’une brasse puissante. La fourrure de Tau ondulait comme les algues dans le courant. Baline les aperçut.

Il vient nous aider, le beau monsieur ?

Imes regretta presque d’avoir demandé à Pan de rouvrir ses communications. Il retint difficilement la toux que lui inspira cette question. Jebellan eut un regard sceptique pour la masse visqueuse que la jeune fille amassait dans ses bras.

Sans façon, répondit-il.

Elle haussa les épaules et retourna à sa tâche. Imes l’imita. Il était cependant plus difficile de se concentrer tandis que Jebellan disséquait ses mouvements du regard, observant la manière dont il sautait d’un rocher à l’autre.

Imes devint hyperconscient de tout ce qui le différenciait de Baline. Elle recherchait les espaces ouverts. Lui restait près des rives ou des affleurements rocheux. Elle nageait avec une efficacité gracieuse. Lui préférait se propulser de point d’appui en point d’appui. Elle changeait de direction d’un coup de talon. Lui saisissait un objet stable et pivotait autour.

Il savait pourquoi il avait développé ce mode de déplacement. Mais c’était autre chose de s’avouer que son raisonnement était sans nul doute transparent pour Jebellan.

Après tout, on ne pouvait pas nager dans le grand vide.

Baline décréta qu’ils avaient suffisamment nettoyé l’étang. Imes concéda sa défaite d’un geste résigné et se laissa flotter entre deux eaux. Baline rit dans une envolée de bulles et remonta.

Imes fixa les taches de lumière qui se mouvaient à la surface, jaunes et vertes. Il dérivait lentement vers le fond. Un remous annonça l’approche de Jebellan.

Quel est le record de ton chucret sous l’eau ?

Imes réfléchit. Il passa une main dans la fourrure douce de Pan.

Une journée, j’imagine.

Ils n’avaient jamais pu rester plus longtemps sans inquiéter Sidon.

Jebellan se propulsa devant lui. Le peu de son visage visible semblait irrité.

Tu aurais juste pu nous dire que tu étais déjà entraîné.

Imes haussa les épaules.

Je n’avais rien d’autre à faire aujourd’hui. J’ai supposé que toi non plus, puisque tu perds ton temps avec un débutant.

Jebellan étrécit les yeux. Il tenta d’attraper Imes qui, alarmé, recula d’un mouvement désordonné.

Pas étonnant que tu ouvres aussi peu la bouche si c’est le genre de choses qui en sort.

Je croyais que je me laissais trop marcher sur les pieds.

Un éclair fusa dans le regard de Jebellan devant cette provocation supplémentaire. Surpris par sa propre audace, Imes s’enfuit d’une poussée sèche. Un changement dans les courants lui apprit que Jebellan le prenait en chasse.

Il s’enfonça vers une masse rocheuse au fond du lac, nageant aussi vite qu’il le pouvait. Il contourna un affleurement. Il y eut une turbulence près de sa cheville comme la main de Jebellan le manquait de justesse.

Imes s’engouffra dans un étroit tunnel dans la roche, chassant un groupe de poissons qui avaient élu domicile là. Le passage était si exigu qu’il ne pouvait plus battre des bras. Mû par une longue habitude du terrain, il se propulsa à la seule force de son élan et se hissa sur le reste de la traversée. Il jaillit de l’autre côté comme un bouchon du goulot d’une bouteille.

Il se retourna. Jebellan s’était arrêté à l’entrée du passage. Tout homme adulte hésiterait à s’engager là-dedans pour la première fois de peur de rester coincé.

Imes s’assit sur ses talons pour attendre sa prochaine manœuvre. En apparence décontracté, il lui suffisait d’un coup de pied pour s’éloigner.

Jebellan ne bougea pas. Il se contenta de le scruter à travers la fente. Un nuage de bulles échappa à Tau. Il n’était pas sans rappeler le rire de Baline plus tôt. Toute une colonie de temides battit des ailes dans le ventre d’Imes.

Un autre contact télépathique lui parvint soudain. C’était Kriis. Le maelström d’émotions qu’elle lui transmit lui fit tout à fait oublier ce qu’il faisait.

Il se propulsa vers la surface. Surpris, Jebellan le suivit.

Cléodine accueillit leur retour d’un geste de la main.

— Imes ! Baron me disait que tu étais un habitué des lieux. Nous avons beaucoup moins de choses à t’apprendre que nous ne le croyions, hein ?

Son sourire s’effaça lorsqu’Imes ne le lui rendit pas. Il nagea jusqu’au rocher et se hissa hors de l’eau.

— Quelque chose ne va pas ? dit-elle.

Jebellan battait paresseusement des jambes pour se maintenir à flot. Ses cheveux collaient à son cou et à ses épaules. Imes le regarda, puis sa mère, avant de fixer ses pieds. Une chaleur fiévreuse avait envahi ses joues.

— Heln a disparu.

Cléodine se leva vivement.

— Disparu ?

— Il a quitté Port Ouest. Sans laisser de message, mais avec tous ses effets.

Il avait fui. Et ce faisant, il avait admis défaite.

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Eryn
Posté le 15/11/2020
"Il passait ses journées dans les collines, somnolant pour compenser ses courtes nuits ou parcourant les sentiers lorsque la fébrilité le gagnait." = Une rapide description du paysage serait cool à cet endroit
J’aime bien le fait qu’il ne laisse personne l’approcher !
Super la fin du chapitre, avec Imes qui est décidément attiré par Jebellan, sans aucun moyen de savoir si celui-ci a remarqué quelque chose ou pas, et leur course poursuite dans le lac. J'aime bien aussi le fait que leurs conversations soient pas juste plates comme deux personnes qui apprennent à se connaître, Imes a du répondant, Jebellan ne se laisse pas déstabiliser... On ne sait pas ce qu'il pense d'ailleurs lui...
Super histoire ! a bientôt !
Dragonwing
Posté le 04/12/2020
C'est un peu compliqué de faire des descriptions de paysage sans parler de la flore, et comme ils n'ont aucune espèce de chez nous, j'ai peur d'alourdir le texte en introduisant des noms de plantes exotiques qui ne serviront à rien dans l'histoire. ^^ Mais je vais voir ce que je peux faire, merci pour la remarque. Et tant mieux si les conversations entre Imes et Jebellan sont intéressantes, c'est un vrai plaisir de les écrire !
Eryn
Posté le 04/12/2020
Moi j'ai inventé quelques noms de plantes, après j'utilise pas toujours des noms inventés, j'essaie de faire un bon dosage, mais ça m'arrive d'utiliser des noms de notre univers que je transforme, du genre "un bosquet de "chênes-jaunes" ou les "roseaux géants" ça reste compréhensif pour le lecteur mais c'est différent de notre monde. Puis je complète en inventant quelques noms... Après ça peut être juste une rapide vision des collines "recouvertes d'une épaisse végétation", et la couleur des nuages dans le ciel ou de l'eau dans le lac, ça donne une vision sans aller trop dans du spécifique, parce qu'effectivement si tu inventes 14 noms de plantes différents, le lecteur va se paumer...
JuneZero
Posté le 08/11/2020
Haha bien fait pour ce vilain prêtre, va-t-en, va-t-en !
Que dire sinon que j'aime toujours autant cette histoire qui est venue éclairée une fin de semaine un peu compliquée. J'aimais pas
JuneZero
Posté le 08/11/2020
(merde le comm est parti sans que j'ai fini xD je finis là ) :
J'aimais pas Cléotine au début mais ça va on s'y fait. J'ai bien aimé la balade dans l'étang, la façon dont interagissent les personnages, la scène défile de façon fluide sous mes yeux. Bravo ^^
Dragonwing
Posté le 15/11/2020
Merci ! Contente que Cléodine se rachète un peu. ^^
Dodonosaure
Posté le 02/11/2020
Heln, lâche, reviens ici qu'on te pende bien comme il faut ! Il y a des traditions qui se perdent...

J'étais captivée par l'aisance d'Imes dans l'eau. De ce jeune et frêle cultivateur/armurier du départ, j'aperçois enfin le chasseur qu'il dissimulait. Je le trouvais un peu mou, indécis serait le terme exact. A vouloir toujours contenter tout le monde, il s'oubliait. Il me faisait penser à un adolescent grandit trop vite.
Mais en fait... Il cachait bien son jeu, le bougre ! ♥
Dragonwing
Posté le 05/11/2020
Héhé, oui, Imes est du genre à ne pas se dévoiler de prime abord. Il se camoufle très bien, de sorte qu'on ne voit l'acier sous la mousse qu'aux moments où on s'attendrait à ce qu'il plie. Plus ça va, plus je l'adore.
Silvershodan
Posté le 01/11/2020
Okay, j'avoue j'ai pouffé quand Pan s'est rué sur Tau. Imes devrait faire attention à son chucret. Il reflète ses émotions de façon très littérale. ^^
Et Jebellan qui joue à chat dans l'eau, mais que ce passe-t-il?

C'est drôle, je n'avais même pas envisagé que Heln prenne la fuite.
Dragonwing
Posté le 05/11/2020
C'est que j'ai bien mené ma barque ! Tant mieux, j'ai parfois l'impression d'être un peu prévisible dans cette histoire XD
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