Chapitre 10

Par Flammy

Je me réveille dans mon lit comme tous les matins.

 

Un peu vaseuse, j’ai du mal à émerger et à garder les yeux ouverts. Je repousse ma couverture pour me forcer à me lever, mais même l’air froid qui entre par la fenêtre parvient pas à me motiver.

 

— Ariane ! Dépêche-toi un peu, aujourd’hui on doit faire le tour des installations, on a pas le temps d’être en retard !

 

Laurine rentre comme une furie dans ma chambre. Elle se précipite immédiatement vers la vitre pour la fermer, tout en m’adressant des reproches parce que je laisse pénétrer les brumes. Je fais plus de crises de somnambulisme, mais ça l’inquiète toujours quand la fenêtre est ouverte. Elle m’aide ensuite à m’habiller, m’enfilant des vêtements sans même me demander mon avis. L'apparition d'une jupe à froufrous parvient à me sortir des limbes. Je râle et refuse de la mettre. On va devoir enchaîner les visites à droite à gauche, les vérifications dans les entrepôts, c’est tout sauf pratique les jupes et les froufrous.

 

On est déjà en retard alors Laurine cède rapidement. Il faut admettre qu’avec les escaliers en ferraille au travers lesquels on peut voir, c’est pas l’idéal. Je mets moi-même un pantalon, récupère mon sac avec mes affaires. Laurine est dans le couloir à trépigner d’impatience. Je la rejoins, toujours un peu déconnectée de la réalité. Elle hésite d’un coup, toute assurance envolée. Elle ose enfin me regarder.

 

— Je sais que tu es un peu malade depuis hier et que ce n’est pas facile pour toi mais… puisque tu es fiancée à Glenn, c’est vraiment important que tu apprennes tout ça. Plus vite tu commences et plus simple ça sera pour toi. On… On ira manger une glace après si ça se passe bien.

 

Je hoche la tête, toujours pas capable de réfléchir correctement. Je jette un regard derrière moi, vers mon lit. Cette nuit… est-ce que c’était vraiment qu’un rêve ? Cela semblait si vivant, si réaliste… Mais déjà, les lambeaux du souvenir se dissipent. J’ai dû m’endormir avant le rendez-vous. C’est Lurex qui a dû être furieux.

 

Je me tapote les joues et je trottine derrière Laurine. Aujourd’hui, on a une longue journée, faut pas traîner.

 

~0~

 

Dans la voiture, je dois lutter pour garder les yeux ouverts. La matinée a filé à toute vitesse et on est encore loin d’avoir fini le travail de la journée. Et dire que quand je vais à l’école, les autres gosses comprennent pas que je trouve ça plus reposant que mes formations avec Laurine ! Mais ils se rendent pas compte. Rester assis tranquillement à écouter et à noter trois machins, c’est des vacances !

 

Les yeux perdus derrière la fenêtre, j’adore toujours autant regarder les lumières et les néons qui défilent et laissent des traînées dans les dababs. Ça me rappelle quelque chose, mais j’arrive pas à me souvenir. Je termine mon sandwich sans même y prêter attention. Laurine mange même pas elle. Pas le temps si elle veut tout finir, mais elle fait gaffe à ce que moi, je me nourrisse bien. Pour ma santé qu’elle dit.

 

Ce matin, on a étudié les rapports du hangar le plus récent, celui dans le sixième niveau, quartier de Rosélius. C’était incroyable de découvrir un lieu où les immeubles ne sont pas gigantesques et où la place n’est pas encore optimisée au maximum. L'endroit n’a été libéré de l’influence des brumes qu’une centaine d’années auparavant, et les travaux sont toujours en cours. Parfois, quand les Palladiums sont assez puissants, ils peuvent chasser définitivement les angaes d’un nouveau terrain qui devient alors habitable. Pas de bol, c’est extrêmement rare, et vu la fréquence de réussite de l’exploit, mes petits-enfants auront jamais la chance de voir ça.

 

On finit enfin par arriver à un hangar de stockage, lourdement protégé par la police et des miliciens. Ce genre de bâtisse, y en a plusieurs dans la ville, dont les localisations sont cachées. C’est la première chose que Laurine m’a apprise. Si on me kidnappe pour savoir ça, il vaut mieux qu’on me tue plutôt que je parle. Laurine était pas bien ce jour-là en m’expliquant ça, mais je comprends parfaitement le raisonnement. C’est normal même.

 

À cause des brumes, il est extrêmement compliqué de produire de quoi manger, ça coûte cher, c’est pas très efficace et pas très varié. C’est pas pour rien qu’il y a des limitations sur les naissances. C’est pas la place le vrai problème, c’est la quantité de nourriture disponible. C’est pour ça que la fonction d’Intendant est si importante et que n’importe qui peut pas le devenir.

 

Après plusieurs contrôles de sécurité – même moi je dois présenter mes papiers et donner mes empreintes digitales –, on parvient enfin à rentrer dans le hangar. C’est la première fois que je viens dans celui-ci. Il est pas très grand comparé aux autres, mais il contient tous les produits les plus rares et chers. Une fois sortie de la voiture, Laurine attrape tout de suite ma main pour me guider. J’aurai bien été vadrouiller, mais on est en retard. Dès qu’on pénètre à l’intérieur, on trottine directement vers les bureaux de la direction. Normalement, les listings ont déjà été faits, Laurine doit juste les vérifier. Les vrais contrôles de quantités, c’est que si Laurine a un doute sur l’honnêteté du gérant, mais pour ce hangar, ils ont pas dû y mettre n’importe qui.

 

Après des salutations rapides et un café exigé, Laurine commence tout de suite à parcourir les comptes des produits entrants et sortants, demandant parfois des précisions et prenant des notes. Je regarde pour la forme mais bon, je sers à rien. Au bout de plusieurs heures, je finis par fouiner de mon côté. J’ai clairement pas le droit d’aller dans les rayons de stockage, mais la salle avec la machine à café, ça passe.

 

Je me paie un chocolat chaud au distributeur et je m’installe tranquillement dans un coin pour me faire oublier. C’est pas la première fois de l’après-midi que je fais ça et certains donnent l’impression d'être enraciné là. Ils doivent pas avoir assez de trucs à faire. À part pour de rares exceptions comme les Intendants ou les bons chirurgiens plasticiens, une personne normale a besoin de travailler que quelques heures quatre jours par semaine pour bien vivre. Et encore, souvent, y a pas assez de boulot pour tout ça.

 

L’inactivité. L’un des trois grands fléaux de Néo-Knossos avec le manque de ressources et de place. La plupart des métiers servent surtout à occuper les gens et à les forcer à prendre un rythme de vie correct. Ceux qui le veulent peuvent ne pas travailler du tout et se consacrer à autre chose, comme l’art ou le sport, mais ils doivent régulièrement pointer chez un psy pour vérifier que tout se passe bien pour eux.

 

L’inactivité, c’est mal vu. À l’école, on nous met tout le temps en garde contre ça. Ça rend malade ou ça pousse à aller dans l’illégalité. C’est pour ça qu’il y a une mafia ? C’est juste des gens qui s’ennuient et qui ont besoin de leur shoot d’adrénaline ? Bande d’idiots.

 

Je prends pas la peine de souffler sur mon chocolat et je le bois même si je me brûle la langue au passage. Je profite que Laurine soit pas là pour ne pas faire attention aux bonnes manières. J’attrape une tablette qui traîne et après avoir lutté avec plusieurs minutes pour l’allumer, je commence à lire les journaux. Décidément, c’est pas les mêmes nouvelles avec ou sans le filtre parental. J’ai le droit à un article d’une jeune reporter, Galathea, qui a réussi à obtenir une interview exclusive de Monsieur John.

 

C’est un nom de code pour l’un des chefs des écolos. Selon le reportage, c’est lui qui est à l’origine de toutes les protestations… musclées des écolos et que, devant l’inertie des gens, il considère normal de passer aux choses sérieuses. Mais quel idiot. Il espère quoi ? Qu’on va tous vivre d’amour et d’eau fraîche au milieu des brumes ? Pas que ça ma dérange, mais quand je vois à quel point c’est compliqué d’éviter une famine… Ça lui va bien d'affirmer qu’on doit détruire la société actuelle tout en survivant en pillant des hangars.

 

Lire des bêtises pareilles m’énerve rapidement. J’abandonne la tablette et je regarde par la fenêtre les volutes qui jouent là en écoutant discrètement ce que disent les accros du café.

 

— Ça fait treize fois en deux mois qu’on nous demande de vérifier les stocks !

— C’est n’importe quoi, pourquoi est-ce que les Palladiums insistent autant ? Ils vont finir par tuer les Intendants à la tâche ! Laurine me fait de la peine…

 

Ils râlent encore un moment, se plaignant de la charge de travail inhabituelle. L’un d’eux, silencieux jusqu’à présent, intervient à voix basse.

 

— Vous êtes pas au courant ?

— Au courant de quoi ? répond l’un de ses collègues, sur le même ton.

— Vous vous rappelez de la disparition de Lilian Asuka ?

— Comment tu veux qu’on oublie ? C’était juste après l’attaque du Yokai immatériel. Ça a fait du bruit, même si les parents ont essayé de le cacher.

 

Les hommes chuchotent de plus en plus bas et je me concentre tellement fort que je termine pas mon chocolat chaud.

 

— J’ai discuté avec d’autres gens. Il paraît que c’est pas l'unique Palladium qui a disparu. Au moins trois ou quatre jeunes. Les familles essaient d’étouffer l’affaire, mais on commence à en parler.

 

Un silence inquiet suit cette déclaration. Même moi je me sens pas très bien. Ce sont les Palladiums les seuls qui peuvent repousser les Yokais, les seuls qui peuvent libérer de nouveaux terrains de l’emprise des angaes. La disparition des Palladiums condamnerait Néo-Knossos et là, d’un coup, perdre plusieurs jeunes… Vu leur faible natalité, il faudra beaucoup de temps pour compenser ça.

 

Du coin de l’œil, je peux suivre le cours des pensées de tous les travailleurs en pause café illimitée. On est tous dans le même état, mal à l’aise vis-à-vis de l’avenir. Entre l’attaque du Yokai d’un nouveau type, de la disparition de Palladiums, de la tension ambiante qui règne en ville entre les écolos et les Lames de Sang… Le futur s’annonce pas joyeux.

 

Les adultes se lancent des regards de travers, incapables de reprendre la conversation. Tous aimeraient visiblement changer de sujet, mais ils ont une fascination malsaine pour leur potentielle destruction. Après un détour par une recette de café inédite, ils reviennent sur Lumi.

 

— Et dire qu’on pensait que c’était le cadet Asuka qui s’était débarrassé de son frère pour devenir l’héritier…

— C’est connu que ses parents ne l’apprécient pas, mais j’ose espérer qu’il n’est pas assez fou pour s’amuser à tuer tous les jeunes Palladiums !

— Il croit quoi ? Récupérer le pouvoir de toutes les familles ?

— Mais vous savez pas ? Il paraît que sa mère a fauté et qu’il n’est pas entièrement Palladium. Ça expliquerait qu’il soit… différent et qu’il soit jaloux des autres !

— Enfin, il a dû avoir ce qu’il voulait, arrêter sa carrière de pianiste pour prendre la place de son frère…

 

Je fronce les sourcils et je dépose à côté de moi mon gobelet vide. Tant de rumeurs pour une seule personne ? Même moi qui passe pour la folle du quartier pour avoir vu un Yokai de près je morfle pas autant. Dans le reflet de la vitre, j’ai l’impression de distinguer Lumi, dans son lit, en train de pleurer Lilian.

 

Je sais pas pourquoi je pense à ça, mais ça me paraît vrai. Les brumes s’accumulent un peu plus derrière le verre, comme pour confirmer. Ça me donne envie de sortir pour aller jouer dans les volutes. Lumi cherche Lilian. C’est… C’est même pour ça qu’il a des ennuis. Lilian doit pas être retrouvé, sinon… sinon… Néo-Knossos va…

 

 

Une chaise racle contre le sol et je sursaute. Je tourne la tête, un peu hébétée. La clarté revient dehors et une migraine commence à poindre. Je me frotte le front un peu perdue. Qu’est-ce que j’écoutais déjà ? Là les adultes parlent des Lames de Sangs, les mafieux qui seraient peut-être à l’origine des disparitions de Palladiums. Qu’ils sacrifieraient des Palladiums pour vendre leur âme aux Yokais et les invoquer. C’est intéressant mais… Il faut que je retrouve Laurine. Sinon elle va me chercher et on va prendre encore plus de retard. Je mets le gobelet au nettoyage et je quitte la salle, un peu hésitante. Décidément, je suis pas en forme aujourd’hui.

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