CHAPITRE 10

Notes de l’auteur : Trigger Warning, comme disent les americains. Dans ce chapitre, la narratrice evoque un passe douloureux ou il est question de violences sexuelles, ce qui peut etre douloureux a lire si on ne s'y attend pas.

CHAPITRE 10 - 

 

1.

Moment de grâce au réveil : me remémorer l’email d’Akira et me sentir assurée que je ne suis pas obsessive ni dérangée, ou alors seulement dans l'honnête proportion qui s’attache inévitablement à la condition humaine.

Mes chatons semblent heureux de ce dénouement, si j’en juge par la façon dont ils étirent leurs pattes dans ma direction, souhaitant amorcer un jeu. Plus pragmatique, Alpha souffle dans mon cou et me regarde fixement. Elle pense breakfast. Elle n’en est pas au stade des menaces ou des représailles ; je sens néanmoins qu’il est dans mon intérêt d'obtempérer. Grace à ma famille féline, mon univers tourne rond à nouveau. Je ne flotte plus dans un flou intemporel, j’ai des horaires, une douce pesanteur m’accompagne.  Je vais et viens dans mon logis avec une énergie nouvelle, songeant à l’expression américaine « a spring in your step », un ressort dans tes pas. Ressort ou printemps ? Le même mot, spring, dans les deux cas. Élan printanier ?

A l’heure du déjeuner, j’arrive à l'église de la Trinité avec mon tapis de sol tout neuf et une certaine dose d'appréhension. Yoga, à nous deux. Toutes sortes d'énergies circulent quand on fait du yoga, ai-je entendu dire. Si je suis vraiment concentrée, vais-je léviter ? Ça peut être utile, finalement.

Un petit parking en pente est situé derrière l'église. Le bitume laisse passer des touffes d’herbe. J’aime quand, centimètre par centimètre, la nature s’acharne à reconquérir la ville… L'église elle-même est une bâtisse en briques rouges dépourvue de charme qui doit exister depuis un bon demi-siècle. Une marquise mentionne l’heure du culte le dimanche (11 heures) et le nom de deux pasteurs, Rev. Robert Mead and Rev. Libby Stevenson. Je souris en voyant le nom de Libby, si officiel, accolé au préfix “Révérend” alors que j’entends encore la jeune femme rire aux éclats tandis qu’elle m’appliquait un rouge à lèvre assorti à ma robe dans la chambre d’Amy.

Des marches en pierre un peu effritées mènent à une petite porte d’ou je vois deux personnes sortir. Je l’emprunte et me retrouve dans un espace lambrissé vieillot, le linoléum au sol a fait son temps. Mais les affiches sur les murs montrent que des activités vibrantes ont lieu sous ce toit : dessins d’enfants accueillis après l’école et aidés pour leurs devoirs, horaires du cabinet médical qui offre deux fois par semaine des soins gratuits destinés à ceux qui n’ont pas d’assurance maladie grâce à des médecins et des infirmières bénévoles, ateliers artistiques et linguistiques… Je suis impressionnée.

  • Puis-je vous aider ?

Une dame à cheveux blancs, assise derrière un petit bureau, me sourit largement en posant la question. Elle remarque mon tapis de sol.

  • Vous venez pour le yoga ? Alors vous allez prendre l’escalier à votre droite, et ce sera en face, dans le parloir. Mais il va vous falloir attendre un peu, une réunion se termine, ils ont pris du retard…

Je grimpe l’escalier étroit. Le papier peint fleuri me donne l’impression que je suis maintenant dans un pavillon de banlieue des années 70. J’arrive sur le palier, et je vois que Greg est déjà là, non loin de portes closes. Il s’est changé, les vêtements qu’il portait à St Joe pour son travail parfaitement pliés près de lui, il porte un pantalon de survêtement et un T-shirt. Il attend, assis sur une des chaises, l’air soucieux. Mais alors que je m’approche, déjà souriante, il détourne son regard, se lève et disparaît dans le couloir sans me dire un mot.

Je suis saisie. Je ne m’attendais pas à ça. Evidemment, il me bat froid. Il est furieux de la façon dont j’ai traité Carol. Je le comprends. Je pouvais être tout aussi ferme avec plus de discrétion et sans ajouter de menaces. Là, j’ai humilié la jeune femme devant ses amis et je me suis même moquée d’elle en imitant ses gestes. Qui s’est conduit en enfant de 4 ans ? Elle peut-être, moi sûrement.

Amy et Libby n’ont peut-être pas tort quand elles insistent que Carol avait besoin d’une telle algarade, mais je ne peux pas espérer, en plus, avoir la bénédiction de son petit ami. Son petit ami dont j’ai tant besoin. Sa simple présence m’est bénéfique. Je suis plus calme, sereine quand il est là. Je me demande si ma petite Sainte peut agir, elle est souvent efficace sur les humeurs humaines.

Greg revient après un moment et s'assoit à mes côtés, posant un instant sa main sur ma tête.

  • Max, tu es venue ! Tu vas voir, le yoga, ça va te plaire !

Je le regarde, éberluée. Voilà une prière exaucée en un temps record ! Greg me regarde un instant.

  • Tout va bien ?

Je suis encore sous le coup de l'émotion.

  • Je suis arrivée il y a quelques minutes et je t’ai aperçu… tu n’as pas dû me voir, tu es parti, j’ai cru que… que tu m’en voulais.

Greg me regarde, comme s’il ne saisissait pas.

  • Pourquoi t’en voudrais-je ?

Sa question me rassérène. Visiblement, le ressentiment est totalement absent de son esprit.

  • Carol… la façon dont j’ai traité Carol. J’aurais pu être plus… diplomate. Moins brutale.

Greg se met à rire.

  • Oh, elle était en colère dans la voiture ! Elle ne cessait de répéter “je n’ai pas fouillé dans ses affaires !”

 

  • Ce n’est pas faux, tu sais. Elle était dans ma chambre, dans ma penderie exactement. Mais elle ne fouillait pas dans mes affaires.

 

  • Ecoute, Max. Elle n’avait rien à faire dans ta penderie en ton absence, sans ta permission. C’est quelque chose qui m’agace chez elle. Elle est une très bonne petite amie, elle m’a beaucoup aidé quand je suis sorti de prison. Elle a de l’humour, elle est jolie, elle…

Ai-je besoin d’entendre l'énumération complète de ses qualités ? Dieu merci, des éclats de voix provenant de la salle de réunion interrompent la litanie puis nous entendons une autre voix, plus calme.

  • Ça chauffe là-dedans, murmure-je.

Après quelques instants où nous regardons la porte fermée, Greg reprend :

  • Bref, pour en revenir à Carol, elle a beaucoup de bons côtés. Mais ce qui est agaçant, c’est ce côté immature. Comme tu l’as dit, parfois elle a 4 ans ! Et elle s’attend à ce que tout le monde l’accepte et soit tout attendri… Et elle ment ! Elle a répété je ne sais combien de fois dans la voiture que tu lui avais donné la permission de monter à l'étage. Alors que j'étais là ! J’ai bien vu que tu ne lui avais pas parlé, tu étais en conversation avec Jackson.

Il reste silencieux un instant.

  • Et en même temps, tu vois, je réfléchissais à ce que Libby nous disait à propos de la façon dont nous sommes attirés par quelqu’un à cause de quelque chose d’inexploré en nous… C’est vrai, tu sais. Je crois que ça fait partie de ce qui m’attire chez Carol. Elle se croit tout permis, et moi… je ne me sens rien permis.
  • Mais… pourquoi ?
  • Parce que… j’ai été libéré en conditionnelle, Max. La société n’est pas sûre que je sois prêt, ou digne d'être en liberté. Peut-être… peut-être pas.

Je réfléchis à ses paroles.

  • Et quel est ton avis ? Tu es digne d'être libre ?
  • J’ai demandé cette mise en liberté. Alors, oui… Jusqu'à présent, oui… Mais je suis tenté tous les jours. Il n’y a pas un jour ou je ne pense pas à l’effet que la drogue me faisait, surtout au début. Une totale détente, l’absence de crainte, de doute, ce soleil intérieur… c’est difficile à décrire. Tu continues à rechercher cet effet mais il diminue avec le temps. Alors tu cherches quelque chose de plus puissant. Finalement, tu continues à te droguer parce que ça fait trop mal d'être en manque… Je suis soulagé d'être sorti de cet univers, mais la tentation est là. Je me surveille constamment. Carol, elle, a cette spontanéité et cette insouciance… ça ne peut qu’attirer quelqu’un d’aussi coincé que moi.

Je le regarde, songeuse puis je souris.

  • Je n’arrive pas à te voir comme quelqu’un de coincé.
  • Tu as un esprit généreux. Tu me vois comme tu aimerais que je sois…
  • Ou comme tu es déjà, sans t’en rendre compte...

Il me frappe le bras amicalement.

  • Tu vois, c’est exactement ce que j’aime chez toi. Tu es si encourageante !
  • Mais je pense vraiment ce que je dis !

Il met son bras autour de mes épaules et me secoue gentiment.

  • Quand je pense que tu imaginais que je te faisais la tête ! Ce n’est pas mon genre du tout. Si jamais on se dispute un jour, tu verras, je dis les choses, je n’attends pas qu’on remarque que je boude dans mon coin !

Avant que je puisse répondre, des rires nous parviennent de la salle de réunion, brusquement interrompus par une voix masculine. La porte s’ouvre avec fracas laissant passer un homme barbu aux cheveux gris hirsutes. Toujours tourné vers ses interlocuteurs dans la salle, il poursuit d’une voix puissante :

  • … car, figurez-vous, si je suis venu en plein milieu de ma journée de travail, ce n’est pas pour plaisanter ou rire. Ce qui se passe ici est grave ! Et ce n’est pas quand nous serons annexés par ces fascistes qui se prétendent chrétiens qu’il faudra se demander si nous avons pris une bonne décision. Halte aux idolâtres !! c’est bien le moins qu’on puisse espérer de disciples de Jésus Christ !

Il reste immobile un instant pour écouter une réponse, puis avec un geste furieux de la main, tourne les talons et s’éloigne rapidement. Je l’entends marmonner pour lui-même “Invraisemblable ! Foutaises… !”

Greg et moi échangeons un regard.

  • Si on se dispute, dis-je, oui, ne reste pas silencieux, mais bon… pas forcement ce niveau de décibels…

Les autres participants, hommes et de femmes de toutes générations sortent à leur tour. Certains ont le sourire et essaient de réconforter les autres, qui paraissent inquiets, ébranlés ou mécontents.

  • Mais qu’est-ce qui se passe ? murmure-je.

Greg fit un petit bruit avec ses lèvres avant de répondre à mi-voix

  • Libby m’en a un peu parlé… Ils…

Une petite femme pleine d'énergie nous interrompt. Elle sourit largement en voyant Greg.

  • C’est vous qui faites le cours, Greg ?
  • Non, Molly, c’est Libby. Je suis juste un participant cette fois ci.
  • Oh, mais si vous êtes là… Je vais aller me changer et revenir. J’en ai bien besoin avec ce qui se passe en ce moment. Commencez sans moi, j’arrive !

Libby sort la dernière de la pièce. Elle nous sourit avec une lassitude perceptible, vient vers nous puis, comme si sa tête était soudain trop lourde à porter, pose son front sur la poitrine de Greg.

  • C’était si dur que ça ? demande-t-il en l’entourant de ses bras.
  • Non… dit-elle en relevant la tête. En fait, c’était comme je l’imaginais, chacun est resté sur ses positions… Et la plupart voulait juste avoir l’occasion de faire une déclaration expliquant ce qu’ils pensaient, donc ils n’écoutaient pas les autres. Je ne sais pas ce qui va se passer. Vraiment, je ne sais pas. Mais (elle baisse la voix) j’en ai ma claque. Alors comme nous avions déjà dépassé la durée de la réunion, j’ai essayé de faire un peu d’humour sur le fait qu’on a besoin de la salle pour le yoga, la plupart ont ri en notant qu’on ferait bien d'être un peu plus zen, mais ça a mis Bill dans tous ses états, vous avez dû le voir passer. Et je suis de son avis, sur le fond! Mais ses paroles sont toujours tellement excessives…

Elle pousse un profond soupir et esquisse un geste des bras comme si elle souhaitait s’envoler. Greg la regarde, compréhensif.

  • Tu veux te reposer un peu ? Tu veux que je fasse le cours ?
  • Non, non… Le fait est, ça va me faire du bien. Mais je vais aller me changer, peut-être prendre quelques minutes… si tu veux commencer, oui, ça serait bien.

Elle se tourne vers moi.

  • J’aurai l’occasion de te raconter ce qui se passe. J’en ai un peu parlé à Greg. Rien que le quotidien d’une petite congrégation qui trouve des raisons inédites de se disputer !

Elle disparait au bout du couloir. Je suis curieuse d’apprendre ce qui divise cette église ainsi, mais je préfère ne pas poser de question à Greg à ce sujet. Autant continuer notre conversation sur ses sentiments, Il sera toujours temps d’écouter Libby le moment venu. Nous ouvrons grand les fenêtres, laissant entrer l’air frais et le soleil, puis j’aide Greg à empiler les chaises près du mur et à plier les quelques tables.

  • J’ai une question à te poser, dit-il soudain. Quelque chose qui m’est venu à l’esprit quand j’ai repensé à notre conversation sur la plage. Pas ici, c’est un peu délicat…
  • Oui, bien sûr…
  • Tout à l’heure, peut-être ? J’ai fini ma journée à St Joe.
  • Oui, on peut repartir avec ma voiture si tu veux ?

Greg sourit.

  • J'espérais que tu dirais ça…

Amy arrive, essoufflée. Elle est élégante, en jupe noire et talons hauts, dans une veste d’un rose corail qui lui va parfaitement.

  • Je viens de faire visiter une maison à Fife, j’ai cru que je n’arriverais jamais à temps ! Mais ça a bien roulé… Où est Libby ?
  • Elle se change, répond Greg. Elle a besoin d’un peu de temps, je commencerai à sa place.

Tandis qu’Amy part à la recherche de Libby, un couple à cheveux blancs arrive et nous sourit, ils s’installent avec leur tapis de sol. Je fais de même. Les éclats de voix de la réunion m’ont distraite mais maintenant que le cours va commencer, je n’arrive pas à me défaire d’une vague appréhension. Molly, qui nous a parlé après la réunion, surgit, essoufflée et souriante. Elle doit habiter en face !

Greg s’assoit en tailleur devant nous et nous invite à faire de même. Il explique que Libby va arriver et nous suggère, en attendant, d’adopter la position qui nous soit la plus confortable. Après avoir ôté mes sandales, je m’assois en tailleur à mon tour, songeant que la posture la plus confortable pour moi, ce serait d'être assise, non sur ce tapis de sol, mais dans ma voiture avec Greg, en route vers trois chats.

  • Prenez le temps de reprendre contact avec votre corps, dit Greg. Nous utilisons notre corps, nous nous servons de notre corps. Nous parlons de notre corps, de nos organes, avec d’autres, des médecins notamment. Nous ne parlons jamais à notre corps. Nous vivons dans notre tête, nous nous identifions avec notre cerveau. Mais notre corps, c’est aussi nous… Nous pensons que nous avons un corps, alors que nous sommes notre corps. Je vous invite… à fermer les yeux… imaginez que vous voyagez à l'intérieur de votre corps. Saluez vos organes, vos articulations, vos membres… parlez-leur… à votre rythme et dans l’ordre que vous voulez.

Greg parle lentement mais j'apprécie qu’il n’ait pas emprunté une voix ou une intonation différente, inspirée.  Je ne sais pas trop quoi dire à mon corps… Corps, euh, bonjour ? Et… bravo ! Merci d'être là, jour après jour, depuis si longtemps… Merci d'être fort quand j’ai besoin d’agir, merci de me porter et de me permettre de réaliser mes projets. Merci pour ces cicatrisations si complètes… Pardon… pardon pour toutes les fois où je t’ai mis en danger, où tu as souffert avec moi, où je n’ai pas pu te donner le temps de récupérer… pardon pour toutes les blessures endurées…

J’entends la porte et j'entrouvre les yeux. Libby et Amy se glissent dans la pièce sur la pointe des pieds. Amy, qui s’est changée elle aussi, déroule son tapis de sol non loin de moi. Nous échangeons un sourire. Mes salutations à mon corps commençaient à devenir tristounettes, je suis contente de cette interruption. Greg laisse la place à Libby et s’installe au milieu des participants. La pièce est grande et comme nous ne sommes que six, nous avons chacun un large espace qui nous sépare des autres. Tant mieux, je ne risque pas de donner - ou de recevoir - un coup de pied accidentel.

Libby remercie Greg et nous invite à ouvrir les yeux. Elle est maintenant vêtue d’un grand T-shirt blanc et de leggings noires. Elle annonce comment le cours va se dérouler, commençant par des mouvements où nous serons assis ou accroupis, je ne suis pas sûre, puis nomme des postures qui me sont de toute façon inconnues. Elle nous demande si nous souhaitons nous concentrer sur certaines zones de notre corps. La dame à cheveux blancs mentionne ses épaules. Molly le bas de son dos.

Libby nous invite alors à des mouvements des bras, comme des brasses, lentes et répétées, puis, alors que nous sommes accroupis, nous demande d’étendre latéralement une jambe puis l’autre. Ce sont des mouvements inhabituels pour moi.

Et puis, tandis que les mouvements se poursuivent, quelque chose en moi se produit, quelque chose de difficile à décrire. L’image qui me vient à l’esprit est un souvenir : un tremblement de terre survenu en Italie du Nord, alors que j'étais dans la campagne. La terre avait paru s’effondrer sur elle-même, inexorablement, presque en silence. J’avais été frappée par ce mouvement discret, dangereux, dont je ne pouvais discerner l'étendue et qui menaçait de m’emporter.

Quelque chose de similaire est en train de se propager en moi. Un effondrement… mais quoi ? Je ne peux le contrôler. Tandis que c’est au tour de ma jambe gauche de se tendre, j’essuie la sueur de mon visage et je réalise alors que ce sont des larmes. Je pleure sans comprendre, mais avec une telle abondance qu’un petit gémissement m’échappe. Molly et Amy tournent la tête vers moi. Embarrassée, je quitte la pièce sur la pointe des pieds, sans même oser regarder dans la direction de Libby. Si je ne la regarde pas, elle ne me voit pas non plus, n’est-ce pas?

Pieds nus, instinctivement je me dirige vers les toilettes, un endroit où l’isolement est tout naturel. Je m’enferme et pleure furieusement. Quelques minutes plus tard, le miroir au-dessus du lavabo me renvoie l’image de mon visage ravagé, rouge, les yeux et les lèvres gonflés. L’eau fraîche leur fait du bien. Voilà… c’est fini… j’utilise les feuilles de papier absorbantes qui sont disposées en pile pour sécher les mains. Profond soupir. Mais qu’est-ce qui m’a pris? Avant même que je puisse rassembler mes pensées, une nouvelle vague de larmes me submerge. Sanglots incontrôlables. Une adolescente entre dans la pièce d’eau, sursaute en me voyant.

  • Euh, ça va ? dit-elle
  • Oui, oui, tout va bien…

Ma voix mal assurée contredit mes paroles, tandis que j’essaie d'éponger les larmes avec plus de papiers, avant de quitter les lieux.

Je marche rapidement vers la sortie, mais je ne veux pas courir, ce qui ne pourrait qu’attirer l’attention et faire craindre qu’un accident ou une dispute viennent de se produire. Je ne sais même pas si je croise quiconque. Me voici dehors.

Soulagement. Je marche avec attention sur le macadam inégal - cela fait longtemps que je n’ai pas marché pieds nus à l'extérieur, la tendre plante de mes pieds me le dit. Et je retrouve ma voiture, sur le petit parking derrière le bâtiment. Sans mes clefs… qui sont restées près de mes sandales, avec mon sac à main, dans le parloir, au premier étage de cette église que je viens de quitter précipitamment. Et je continue de pleurer, des sanglots qui parfois s’apaisent… puis reprennent.

2.

Quand je distingue Greg et Amy en marche vers les voitures, je suis assise par terre, le dos appuyé contre la portière résolument fermée de mon véhicule. J’aimerais avoir une cigarette à la main pour me donner une contenance, moi qui ai cessé de fumer dans les années 60. Je leur fais un signe de la main. Amy porte mon sac et mes sandales. Greg a mes clefs et mon tapis de sol. Ils ont l’air soulagé de me voir, mais leur visage garde une expression inquiète.

  • Ça va ? demande Amy. Libby m’a demandé de lui envoyer un message pour lui donner de tes nouvelles, elle a une réunion…

Je leur souris, embarrassée. Tous les deux sont élégants, ils ont remis leurs vêtements de professionnels. Moi, moulée dans mon pantalon de yoga, je suis pieds nus et je sais mon visage tuméfié par les larmes.

  • Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je pleure et je ne sais même pas pourquoi… Est-ce que ça arrive à d’autres, lors d’un premier cours de yoga?

Amy et Greg échangent un regard et restent silencieux.

  • L’important, enchaîne Amy en posant sa main sur mon bras, c’est comment tu te sens maintenant.

Tout en enfilant mes sandales, je réponds que je suis tout à fait bien… les larmes viennent d’ailleurs, moi je suis seulement désolée que mon premier cours de yoga ait été si bref. Je tends mes clefs à Greg, et nous quittons Amy, concentrée sur son téléphone.

  • C’était très visible, mon départ ? demande-je. J'espérais ne pas faire de bruit…
  • Tu as été discrète, et ceux qui ne te connaissent pas n’ont sans doute pas remarqué. Mais forcément, nous, nous savions que c’était ton premier cours, donc nous étions attentifs…

Greg conduit un moment sans rien dire. Puis je murmure :

  • C’est très perturbant quand quelque chose comme ça arrive… et qu’on ne peut pas le contrôler, ni même comprendre.... Est-ce que Libby a dit quelque chose, peut-être pensé à une explication ?

Greg soupire et réfléchit, je devine qu’il choisit ses mots avec soin.

  • Elle a mentionné que parfois… on vit un événement, quelque chose de douloureux, et si on ne peut pas laisser cette douleur s’exprimer, on l’entasse quelque part en soi… et elle ressort à un moment où on ne s’y attend pas.

Il jette un coup d’œil dans ma direction, guettant ma réaction. Je penche la tête sur le côté sans trop savoir quoi penser. Bien sûr, j’ai vécu toutes sortes de situations pénibles au cours des siècles. Il y a bien un moment où une sorte de prescription devrait intervenir, non, et effacer tout ça ? Je me sens abattue, soudain. J’ai déjà du mal avec ces crises, ces vertiges qui surviennent quand certains traumatismes me reviennent en mémoire, comme l’assaut d’une bête sauvage qui m'écrase sous son poids. Quand cela arrive, je peux à peine respirer. Vais-je devoir vivre en plus avec l'inquiétude de crises de larmes imprévisibles ?

Comme s’il sentait mon désarroi, Greg, sans quitter la route des yeux, étend sa main et serre la mienne. Les américains sont très tactiles - ils utilisent le sens du toucher pour s’exprimer dans leurs échanges quotidiens bien plus que les européens. Je trouve ça souvent agaçant, voire même intrusif, mais quand cela provient de Greg, j'apprécie le geste. C’est d’autant plus étonnant, s’agissant de Greg, que, le voyant en T-shirt à manches courtes aujourd’hui, j’ai pu constater à quel point il est musclé. En général, ça me déplait fortement. Passer des heures dans une salle de gym pour se transformer en Monsieur Univers ? Je le lis comme une volonté implicite de domination. Tu n’es pas d’accord avec moi ? Tu ne veux pas m’obéir ? Regarde-moi, je peux t'écraser comme une mouche. Mais chez Greg, c’est différent. D’abord, évidemment, le contexte. Il s’est entraîné en prison, un lieu où développer sa force physique est une sage précaution, même dans une prison Niveau 2. Et puis, l'énergie que je discerne chez lui est bienveillante, douce même, tout le contraire d’un prédateur.

Nous voici arrivés. Greg gare la voiture devant mon garage et me sourit, tandis qu’il me tend les clefs. Je respire profondément. Je suis de retour chez moi. Tout va bien, maintenant.

  • Tu as faim ? demande-je. J’ai essayé une recette de tarte au saumon ce matin. Je peux la réchauffer… ?

Greg rit.

  • J'espérais que tu dirais ça. Ta cuisine me manque !

J’esquisse un geste impuissant. Katherine ne m’a toujours pas fait signe pour la préparation de nouveaux repas. Peut-être faudrait-il que je prenne l’initiative, que je lui demande si les chats sont un problème, plutôt que de rester dans ce flou. Nous sortons de la voiture et Greg m’informe qu’il va se changer. Je lui lance, tandis qu’il s'éloigne :

  • Je vais prévenir Fury que tu arrives !

Je sais que, des trois, c’est son préféré.

 

3.

  • Tu vois, c’est du Sockeye, un saumon un peu moins gras que le King, mais tout aussi bon. Et cette belle couleur rouge, naturelle… Il y avait un arrivage à Costco et j’ai fait le plein, j’en ai congelé, et puis je me suis dit : pourquoi pas une tourte ? Comme une quiche, mais au saumon. Avec de l’aneth fraîche du jardin…

Greg me regarde parler et s’il semble apprécier ce qu’il mange, il ne dit pas un mot et je me sens soudain un peu ridicule, avec mon enthousiasme pour le saumon Sockeye. Je l’imagine, bavardant ce soir avec Jackson, dans la chambre qu’ils partagent : ‘c’était bon, mais elle n’a pas arrêté de parler de catégories de saumon pendant 20 minutes, j’ai cru que j’allais mourir !’ Il faut que je me souvienne qu’il n’est pas Stanislas, critique gastronomique, ou un collègue restaurateur….

Autour de nous, les chats sont totalement captivés par notre déjeuner. Alpha, en particulier, saute sur la table, ce que les chatons ne sont pas encore capables d’accomplir, et je la sens prête à prendre des initiatives pour avoir sa part de tourte au saumon. Je la repose au sol à chaque fois. Finalement, elle saute à nouveau mais s'étend loin de nous, se désintéressant ostensiblement du repas. Une stratégie féline se met en place, manifestement.

  • Ton enthousiasme pour ce que tu prépares, c’est un vrai cadeau, tu sais ça? dit soudain Greg. Quand je suis venu avec Jackson pour monter tes meubles, ces sandwichs chauds que tu avais préparés, avec cette sauce… je n’avais jamais rien mangé de meilleur dans ma vie. Vraiment ! Ta cuisine, c’est un autre niveau… Tu devrais ouvrir un restaurant, je t’assure…

Aie, aie, aie. Démonstration évidente de mes erreurs d’insertion dans cette nouvelle vie.

  • Je détesterais avoir un restaurant, dis-je aussitôt avec conviction, ça deviendrait de la routine au lieu d'être un plaisir.

Greg accepte mes paroles d’un hochement de tête.

  • Mais quand même, tu as dû travailler avec des professionnels ?
  • Oui, c’est arrivé ici ou là, j’ai aidé des amis en Suisse, dans la cuisine de leurs restaurants. J’ai observé des techniques, ça m’a donné des idées… Et c’est vrai que j’aime ça, trouver des saveurs qui vont bien ensemble… ce sont des rêveries agréables ! A propos de croque-monsieur, Jackson va venir demain en fin d'après- midi pour apprendre à les faire. Sa “hot date” a lieu samedi soir… Viens avec lui !

Je suis sur le point d’ajouter qu’il pourra ainsi surprendre Carol en préparant cette recette pour elle un soir prochain mais les imaginer ensemble m’est trop désagréable pour que je le suggère. Je reprends :

  • Au fait, tu avais une question à me poser ?

Greg hoche lentement la tête mais reste silencieux.

  • Tu sais…  C’était juste une impression que j’avais… Je…

Il esquisse un geste de la main comme s’il jetait quelque chose. Je souris.

  • Comme tu veux.

Nous débarrassons ensemble, je donne un petit morceau de saumon à Alpha et aux chatons, les pauvres ont été alléchés par ces odeurs toute la journée, et je range rapidement la cuisine. Je propose du thé ou du café à Greg. Tout en préparant le thé pour nous deux, je réalise que j’aimerais me reposer après toutes ces larmes, mais que Greg reste auprès de moi. Si je cherche vraiment ce que je veux, sans logique ou bienséance, je voudrais m’assoupir et qu’il reste près de mon lit avec mes chats, à veiller sur moi. Evidemment, je ne me vois pas lui demander ça.

J’apporte la théière et deux tasses au lieu de mugs remplies d’eau chaude, ce qui me vaut une remarque admirative “Si européen ! Si distingué !” qui me fait rire, il s’assoit sur le divan et je me perche en face de lui sur une petite chaise trouvée dans une yard sale, une de ces ventes de particuliers qui abondent au printemps dans le quartier. Greg s’agite soudain.

  • En fait, si tu es toujours d’accord, autant que je te la pose, cette question. Parce que je vais continuer à y penser.

Je verse le thé dans les tasses. Je suis intriguée.

  • Je t'écoute…
  • Alors… c’est une question, mais en fait, ce n’est pas une question. Tu n’as pas à répondre. Tu n’es pas obligée de me dire quoi que ce soit, ni même si j’ai raison ou pas. Ça ne me regarde pas.

Ma perplexité grandit, tandis que je lui tends sa tasse. Greg, soudain mal à l’aise, boit une gorgée de thé, pose la tasse puis change de position sur le divan et évite mon regard.

  • C’est incroyablement indiscret, dit-il, comme s’il en prenait soudain conscience. Je ne crois pas que je peux…
  • Ecoute, Greg, tu m’as confié des choses très personnelles, et c’est bien le moins que tu puisses me poser une question ! D’autant plus que je peux ne pas répondre…
  • Bon, bon, bon… Oui, tu peux ne pas répondre.

Finalement, il prend une grande respiration comme s’il allait accomplir un effort physique important.

  • Voilà. Quand je t’ai dit que j’avais commis un meurtre, je t’ai observée. Chaque fois que j’ai expliqué ce que j’avais fait, les personnes à qui j’ai parlé ont réagi différemment. Certains, la plupart, étaient horrifiés mais comprenaient les circonstances. Quelques-uns, c’est arrivé, se sont fermés et je n’ai plus entendu parler d’eux. Ils étaient trop révoltés par mon crime. D’autres, c’est triste à dire, étaient presque excités. Le fait de tuer est devenu quasiment banal, ou cool, avec ces jeux vidéo qu’on trouve partout maintenant. Mais toi… tu as eu une réaction que je n’ai vue chez personne d’autre.

C’est à mon tour d'être mal à l’aise. Qu’ai-je laissé filtrer que cet homme si observateur a perçu ? Il reste un instant silencieux, sans doute pour que je puisse insérer une remarque, mais je ne dis rien. Il poursuit.

  • J’ai eu l’impression… totalement fausse peut-être, probablement… j’ai eu l’impression que tu pensais : moi aussi. Je te disais : j’ai tué quelqu’un et silencieusement, tu me disais : oui, moi aussi, mais moi, je n’ai pas fait 17 ans de prison pour ça…

Saisie, je regarde Greg fixement. J’admire sa finesse et je me sens percée à jour. Je ne sais quoi faire ou dire. Je reste totalement immobile. Ce serait facile de répondre “je n’ai tué personne, Greg, mais j'étais plongée dans ton récit…” je crois qu’il en serait soulagé. Mais je ne dis rien. Je suis incapable de prononcer un mot.

  • Tu n’as pas besoin de me dire quoi que ce soit, répète Greg. Tu n’as pas à t’expliquer ou même à me dire ce qu’il en est. Mon histoire est terrible et je crois que chacun réagit à sa façon. Chacun réagit comme il peut quand il l’entend. L’impression dont je te parle est tellement fugace, d’ailleurs…

Je réalise qu’il est en train d’habiller mon silence pour qu’il ne devienne pas un aveu. Je pose ma main sur la sienne. Il se tait. Je hoche la tête.

  • J’aimerais te mentir… ce serait plus facile. Mais je ne peux pas. Tu as raison. Ça me fait un peu peur que tu vois si clair !

Je lui dis que je ne peux pas lui mentir, et pourtant, c’est exactement ce que je vais faire, d’une façon ou d’une autre. Comme Sylvie le disait à Paris il y a, me semble-t-il, une éternité, je ne veux pas mentir mais je ne peux pas dire la vérité.

Je vais lui parler de celui dont je ne parle jamais. L’homme du passé. Parce qu’il est temps, et qu’au fond, il faut que j’affronte ce vieux souvenir qui remonte au Haut Moyen-âge mais qui me fait toujours mal comme s’il avait moins d’un siècle. C’est le moment de mettre en application ce que j’ai expliqué à Sylvie : mentir sur les dates. Adapter les faits. Dire la vérité sur les sentiments.

 

4.

Je prends ma respiration, résolue, et je me prépare à être concise. J’établis rapidement quelques conversions mentales pour que l’histoire s'insère le plus naturellement possible dans une fin de 20eme siècle. 

  • J’avais 16 ans. Je campais avec des amis. Mais ça ne s’est pas bien passé, nous nous sommes disputés, je suis partie de mon côté avec l’une d’elles, et finalement elle a décidé de prendre le train pour rentrer chez elle. Alors j'étais seule, mais c’était l’été, je rencontrais souvent d’autres campeurs, je ne me sentais pas isolée.  En faisant du stop, je suis arrivée avec mon gros sac à dos dans une petite ville, dans les Cévennes, une région de France qui est sauvage et un peu aride… Je suis allée me ravitailler dans un petit supermarché, et là, j’ai remarqué une vieille dame qui avait l’air… désorientée, un peu perdue, des pièces de monnaie tombaient de ses mains. Je les ai ramassées pour elle.  Les gens du cru ne l’aidaient pas du tout et m’ont regardé d’une drôle de façon quand je lui ai parlé. Elle m’a demandé de l’aider à marcher jusqu’à sa voiture. Ce que j’ai fait. Une fois là, elle m’a demandé si je savais conduire, elle ne se sentait pas capable de prendre le volant. Pouvais-je la conduire chez elle ? Je n’avais pas encore mon permis mais je me débrouillais suffisamment pour dire oui. Le fait d'être au volant, l'âge de la vieille dame et son désarroi évident, je n’ai pas pensé un instant que je me mettais en danger. C’était moins risqué que le stop ! Je pensais même, tout en conduisant dans la campagne, suivant les directions qu’elle me donnait, que je pourrais sans doute rester quelques jours chez elle, peut-être l’aider pour un grand ménage en échange d’un peu d’argent, avant de continuer mon chemin. Nous prenions des chemins escarpés de plus en plus sauvages. Et finalement nous sommes arrivées près d’une maison - en fait, on aurait dit une ruine ancienne, plus ou moins retapée, totalement isolée.  Elle m’a dit de m’arrêter et elle s’est mise à pleurer. Elle m’a demandé pardon. Je ne comprenais pas. Et puis j’ai vu cet homme, un colosse, s’avancer vers nous. Il me regardait avec avidité, j’ai compris que j’étais tombée dans un piège.  J’ai verrouillé la portière, remonté la vitre, essayé de passer la marche arrière, mais pas assez vite - j’ai paniqué. La vitre que je venais de remonter a volé en éclat. J’ai hurlé - avant même que je comprenne ce qui m’arrivait, cet homme qui avait une force incroyable m’avait agrippée par le col et tiré hors de la voiture. C’était lui, l’homme que j’ai tué.

Je me tais un instant et je bois un peu de thé encore chaud. Je ne regarde pas dans la direction de Greg. Surtout ne pas m'arrêter. Je ne sais pas si je serais capable de poursuivre si je fais une pause.

  • Je cours vite et j’ai pensé que je pouvais tenter de fuir. Il était sans doute trop lourd pour être rapide. J’ai réussi à lui glisser entre les doigts et j’ai couru. J’ai cru un instant que je mettais de la distance entre nous mais je me suis pris le pied dans une racine et je suis tombée. Il était sur moi l’instant d’après. Il m’a fait très mal. Il voulait être brutal, je crois, plus que jamais. Il voulait me terrifier une bonne fois pour toutes pour que je n’essaie pas de fuir à nouveau. Il a réussi, dans un sens. Je n’ai plus tenté de fuir par la suite, et j’ai toujours obéi à ses ordres. Mais en même temps, je me suis fait une promesse alors même qu’il s’acharnait sur moi - le tuer, dès que j’en aurais l’occasion. Empêcher que ce prédateur ne nuise à d’autres. Les jours qui ont suivi ont été vraiment difficiles. J’étais… enfin, peu importe. Une espèce de routine s’est instaurée dans cette vieille maison. Il y avait une grande pièce avec une cheminée, c’est là qu’il avait son lit, où il me trainait quand il le voulait. Il faisait froid là-dedans, les murs étaient épais, il fallait faire des flambées tous les jours, alors que c’était l’été. Je m’étais arrangé une sorte de coin pour dormir, avec des bouts de couverture et le duvet que j’avais emmené pour camper, tout près de la cheminée. Il n’y avait pas d’eau courante mais deux ruisseaux coulaient non loin. Il avait des poules et il allait en ville de temps à autre pour faire des courses. Il me laissait seule, mais je ne savais jamais combien de temps il partait. Parfois il quittait la maison et revenait moins d’une heure plus tard. Nous étions si loin de tout, je savais que je ne pouvais pas simplement fuir en allant droit devant moi. Il avait une moto, il pouvait me rattraper où que j’aille, même hors des sentiers. Il me décrivait des tortures affreuses, ce qu’il me ferait si j’essayais de partir. C’était convaincant. Parfois, il était absent plusieurs jours de suite, ce qui était un vrai bonheur… Quand j'étais seule, je fouillais la maison et j’ai trouvé les endroits où il cachait des armes. Pas d’armes à feu, sauf un vieux pistolet rouillé et des armes blanches.  J’ai mis la main dessus et j’ai pris aussi une sorte de baïonnette. Je n’ai pas touché à ce qui avait l’air récent. Il risquait de s’en rendre compte. J’ai aussi bricolé un couteau de cuisine - ajusté la lame sur un manche et aiguisé sur une pierre, comme j’ai pu. En son absence, je reparais aussi une mobylette qui était dans son garage. J’avais des connaissances de base en mécanique. Je ne savais pas si je m’en servirais un jour. L’important était que mon esprit reste occupé. Il me fallait quelque chose de concret en tête que je puisse penser à autre chose, dans les pires moments. Je ne voulais pas perdre la raison et certains jours, je sentais que je n’en étais pas loin.  C’est ce qui m’a protégée… J’étais toujours ailleurs, dans ces moments-là, comme si ça ne m’arrivait pas vraiment. Mon esprit flottait au-dessus du lit, j’attendais qu’il en finisse.

Ma bouche est sèche comme du carton. Je bois un peu de thé et, toujours sans regarder Greg, je poursuis.

  • Quand il était là, il passait son temps à s’occuper de sa passion, sa moto. Il avait des amis, quatre amis motards. Parfois, ils venaient le rejoindre et ils partaient ensemble pour une virée. Ces virées pouvaient durer une ou deux semaines.  Mais je n’ai jamais osé fuir pendant son absence. J’avais trop peur de lui - trop peur de m’échapper juste avant son retour et qu’il me rattrape. Quand ses amis venaient, j'anticipais un grand moment d’absence, mais avant cela, il fallait les nourrir, une sorte de banquet, et ensuite ils me partageaient, et ça c’était l’horreur.

Respire, respire, respire. Greg ne dit pas un mot et je regarde le fond de ma tasse.

  • Je voulais le tuer, c’était mon objectif. Mais j’ai laissé passer plusieurs opportunités qui m’ont hantée par la suite. Il est tombé malade une fois, une espèce de grippe. Je l’ai soigné, au lieu d’aller chercher ma baïonnette. Une autre fois, il était ivre mort. Là encore, je l’ai laissé vivre. A peu près trois mois après mon arrivée, il est parti plusieurs jours, et à son retour, j’ai vu qu’il n’était pas seul sur sa précieuse moto. Il y avait une petite femme blonde derrière lui. Quand il est arrivé, j’ai vu que ce n’était pas une femme. C’était une petite fille. J’ai su plus tard qu’elle avait 11 ans. Elle portait une robe bleue, tachée de sang. Il l’avait déjà violée. J’étais bouleversée en la voyant ainsi, pale, hébétée, les yeux dans le vague, sous le choc, l’expression que j’avais sans doute les premiers jours… Il m’a dit de la laver et de la préparer, qu’elle irait dans son lit ce soir.  J’ai aidé la petite à prendre un bain dans la rivière, elle ne disait pas un mot… Je lui ai promis que je la protégerais- je ne suis pas sûre qu’elle comprenait ce que je disais - et je l’ai mise dans mon duvet. Le soir venu, j’ai dit à Victor qu’elle avait une infection et qu’il l’attraperait s’il n’attendait pas qu’elle soit rétablie. Il était furieux, il m’a tirée par les cheveux jusqu'à son lit et s’est vengé sur moi de sa frustration. Ça m’était égal. J’avais vraiment de quoi penser ce soir-là. Tout se mettait en place. J’allais le tuer, vite, avant qu’il ne s’empare de la petite à nouveau. J’allais finalement passer à l’action. Le lendemain matin, il m’a prévenue que ses amis allaient venir, de préparer le dîner habituel. Et il a ajouté que, infection ou pas, la petite ferait partie du menu. Il a présenté ça comme une bonne nouvelle pour moi, ils me laisseraient sans doute tranquille pour une fois. Evidemment, il ne pouvait pas comprendre que la voir souffrir entre leurs mains serait une pire torture que ce qu’ils me faisaient subir habituellement. Je savais qu’elle n’y survivrait pas. Il fallait agir vite, que nous ayons le temps d'être loin avant que les amis n’arrivent. J’avais peur de ne pas avoir la force de le poignarder, de lui faire une blessure fatale - il était si fort. Alors j’avais imaginé un plan : j’ai sorti le pistolet rouillé, il était stupéfait, et il s’est jeté sur moi pour me désarmer. J'étais prête. Il s’est empalé sur la baïonnette.  Il m’a regardée, il perdait ses couleurs, il est tombé à genou et il m’a dit, avec un air tellement surpris “mais pourquoi ?” Comment ça, pourquoi ? Quand j’y ai repensé, plus tard, ça m’a soufflée. Il demandait pourquoi ??

Cette fois, je jette un coup d’œil à Greg, enfoncé dans le divan, une expression épouvantée sur son visage.  Je détourne les yeux à nouveau. Ne pas s'arrêter. Respirer, continuer.

  • Ensuite, j’ai utilisé le couteau pour l’achever, il est mort rapidement. Je pensais que la petite était encore endormie, dans mon duvet. Mais soudain elle était là, debout, près de moi dans sa robe bleu fripée. Elle regardait le corps à terre. Ensuite elle s’est tournée vers moi, et d’une toute petite voix, elle m’a dit “merci.” Et après un instant, elle a ajouté “je m’appelle Emilie.” J’ai empaqueté mes affaires, j’ai libéré les poules et j’ai mis le feu à la maison. Nous sommes parties sur la mobylette, elle cramponnée à moi. La moto était trop puissante pour que je la maitrise et ou que nous allions, elle aurait attiré trop l’attention. Je tremblais… je n’allais pas très vite mais il fallait que nous disparaissions car ses amis allaient se mettre à notre poursuite. Finalement, après des routes en lacets qui n’en finissaient pas, nous nous sommes retrouvées sur une nationale. Nous avons roulé jusqu'à une ville avec un hôpital. Emilie était brûlante de fièvre. Malgré tous les antibiotiques, elle est morte. J’ai quitté discrètement l'hôpital, où personne ne connaissait même mon vrai nom. J’ai appelé mon frère, il est venu me chercher et m’a ramenée en Suisse, chez nos parents.

Je regarde Greg à nouveau. Il fait un effort pour parler.

  • Max… Je suis… Max, je suis tellement, tellement désolé que tu aies traversé une épreuve pareille. C’est un cauchemar ! As-tu parlé de ces événements à quelqu’un, tes parents, un thérapeute, peut-être ? La police ?
  • Non, mon frère, c’est tout.

Je pose la main sur son bras, comme pour le réconforter. 

  • Tu sais, c’est arrivé il y a longtemps. Des années et des années…
  • Comment te sens-tu maintenant, après m’avoir raconté ?
  • Ecoute, ça va. C’est une histoire difficile à partager, c’est… indicible, dans un sens. Et là, grâce à toi, je l’ai dite. Alors je crois que je suis soulagée.

Je me laisse aller contre le dossier. Alpha saute sur mes genoux. Je n’ai pas la force de la caresser mais sa présence me fait du bien.

  • Pauvre petite fille, commente Greg. Tu as tout fait pour la sauver…Et tu as réussi ! Mais elle est morte quand même… C’est très triste… Injuste.

J’ai envie de pleurer. Je sens aussi en moi la frustration de ne pas pouvoir raconter la vraie conclusion de la courte vie d’Emilie.

  • C’est de ma faute, dis-je. Si j’avais eu la force de le tuer quand l’occasion s’est présentée, il n’aurait pas pu lui faire de mal… C’est pour ça, exactement pour ça, que je voulais le tuer. Je m’en veux tellement quand j’y pense… Quand nous étions à l'hôpital, Emilie et moi, toutes les deux seules à un moment, je lui ai dit que je me sentais responsable. Elle était encore consciente.

 

  • Comment a-t-elle réagi ? 

 

  • Elle voyait en moi celle qui avait tout fait pour la protéger, quitte à me “sacrifier” comme elle le disait. Il ne l’a pas enlevée. Sa mère, la mère d’Emilie, l’a vendue pour acheter de la drogue.

 

  • Oh Seigneur… souffle Greg.
  • Emilie me disait que ça aurait pu arriver avec quelqu’un d’autre si j’avais tué Victor à temps. Elle n’avait pas de rancune, de colère… Je me suis libéré de cet homme grâce à elle, elle m’a donné l'énergie d’agir enfin. Parfois je me demande si je crois en Dieu et à quoi il ressemble… mais je ne pose jamais cette question à propos des Saintes. Je sais qu’elles existent.  J’en ai rencontré quelques-unes dans ma vie… Emilie était l’une d’elle. Une petite Sainte… Elle a ri quand je l'ai appelée comme ça. Elle m’a dit que si elle mourait, elle m’enverrait des bénédictions du Ciel.
  • Et… elle l’a fait ?

Je souris.

  • J’ai parfois l’impression de sentir sa présence….

Nous restons un instant en silence et j'apprécie qu’il n’essaie pas de le remplir avec des mots consolants.

  • Ton agresseur… Son corps a dû être retrouvé ? demande Greg  finalement. Y a-t-il eu une enquête ?

 

  • Je ne sais pas… J'étais en Suisse, dans ma famille. Sur le moment, je n’ai pas cherché à suivre ce qui se passait sur place. Je ne voulais surtout pas savoir, en fait… Il vivait en marge de la société. Je ne sais pas si quiconque connaissait son existence, à part ses amis. Ils ont dû le trouver. Et eux n'étaient pas le genre à porter plainte. Ils préféraient se faire justice eux-mêmes. C’est pourquoi j’avais si peur quand nous avons fui.

Ses amis, ces êtres néfastes, bruyants, obscènes... Tous les cinq, ils étaient comme les doigts d’une main malfaisante. Presque tous les cinq. Je les revois et j’enrage d’avoir tant de choses à garder sous silence à leur propos. Je ne peux pas raconter à Greg non plus ce qui est arrivé à la vieille dame qui m’a attirée dans cet endroit. Ou lui dire que j’y ai vécu non pas trois mois mais presque trois ans.

Pourtant, ce partage, même incomplet, m’a soulagée. Je n’ai pas parlé de cette histoire depuis - ce qui me semble être la nuit des temps. Aujourd’hui, c’est un peu comme si je ramenais des souvenirs obscurs, bruts, sauvages, à la lumière.

Greg a vécu en prison, au milieu de criminels et a dû entendre son lot de récits terrifiants et tragiques. Cela a contribué à mes confidences. Il ne risque pas d'être traumatisé par mes paroles.

Je suis presque étonnée, quand je me lève pour aller vers la cuisine, que tout soit stable autour de moi. Et en moi. J’ai pu raconter ces souvenirs et je tiens debout.

Jusqu’au moment où je réalise que je ne suis pas seule à m’approcher de la cuisine. La bête est là, et quand j’en prends conscience, elle est déjà sur moi. 

 

5.

En cas d’incendie, si on est entouré de fumée, c’est auprès du sol qu’on trouve l’air encore respirable. C’est aussi le cas quand le poids du passé vous tombe dessus, sans prévenir et sans précaution. J’ai l’impression que l'oxygène a disparu autour de moi, j’ai du mal à simplement remplir mes poumons.

Je me suis recroquevillée dans la cuisine, assise par terre, les deux mains serrant mon crâne comme pour l'empêcher d’exploser. J’ai l’impression que mon cœur va sauter hors de ma poitrine tellement il bat fort. Il faudrait que j’attrape un couteau. Quelques coupures et je me sentirai mieux, je le sais par expérience. Mais je ne suis pas seule. Si Greg voit le sang, beaucoup de sang, il aura une réaction raisonnable, voudra que j’aille me faire panser aux urgences… Et si j’arrive à l’en dissuader, je devrai de toutes façons cacher mes plaies pour qu’il ne voit pas que je cicatrise à une vitesse anormale. Il faudrait qu’il parte… mais je ne veux pas non plus qu’il s’en aille.

Des chaussures de sport, blanches, près de moi, je regarde le logo noir en forme de V sur le côté sans réagir. Ce sont les chaussures de Greg. Il se tient debout près de moi. J’entends sa voix calme.

  • Est-ce que je peux m’asseoir près de toi ?
  • …Oui.

Il s’assoit en tailleur par terre en face de moi, dans l’espace étroit de la cuisine, il est adossé au frigidaire. Il penche la tête sur le côté pour discerner l’expression de mon visage. Je laisse retomber mes bras. De toutes les émotions qui circulent en moi en un tourbillon puissant, la peur et la honte dominent. Surtout la honte. La honte de souvenirs où j'étais traînée dans la boue parce que me traiter comme un animal les amusait, la honte du moment présent où le temps s’est dissous, les repères ont disparu et je suis même incapable de soutenir le poids de ma tête. Quelque part dans mon esprit enfiévré, ces hommes continuent de me chercher et par avance, je suis déjà condamnée, je ne vaux rien, je ne reconnais pas de sens à mon existence. Je sens des larmes chaudes sur mes joues. Greg pose une boite de kleenex près de moi, je me sers abondamment.

  • Est-ce que je peux te demander ce qui se passe, en toi, en ce moment ?

Je réfléchis à sa question, je ne sais pas comment répondre, s’il existe même des mots pour ça. Après un instant de silence, il reprend la parole.

  • Est-ce que je peux te demander si ça t’est déjà arrivé, de te sentir comme tu te sens maintenant ?

 

  • Oui, ce n’est pas la première fois.

Ma voix est juste un soupir, un chuchotement. Je pousse un soupir qui semble venir de profondeurs, d'abîmes inatteignables.

Moment de silence. Il me semble que je respire un peu mieux. Mon dos se redresse.

  • Puis-je te demander ce qui t’aide, quand tu te retrouves dans un moment comme ça ?

 

  • Me faire mal… me couper… ça m’aide… ça m’aide à sortir de ce, ce…

Je fais un geste de la main, comme un tourbillon. Il hoche la tête.

  • Je suis désolé que tu te sentes si mal. Ça doit être affreux à vivre.

Il reste silencieux un moment, avant de reprendre, en tendant la main.

  • Est-ce que je peux prendre ta main ? Je voudrais essayer quelque chose qui parfois peut aider.

Je pose ma main dans la sienne, chaude et sèche. Il se met à masser ma paume, fermement - ce n’est pas une caresse - mais sans me faire mal.

  • Est-ce que tu peux me rappeler quel jour nous sommes ? demande-t-il.

Je réfléchis que nous sommes en juin, la fin du mois de juin. Je ne me demande pas ce qui l'amène à poser cette question.

  • Le 27 juin, je crois ?
  • Oui… de quelle année ?
  • 2001.

Il hoche la tête.

  • Et où sommes-nous ? Tu peux me donner l’adresse ?
  • Tacoma, hilltop.

Je lui donne le numéro de la rue, de la maison.

  • Et tu sais, poursuit-il, Tacoma est à 47,2 de latitude Nord et 122 de longitude Ouest. Parfois, ça peut aider de se situer précisément dans l’espace et dans le temps. Nous sommes à des milliers de miles de l’Europe - et encore plus de kilomètres.

Il masse maintenant mon autre main. Je le regarde, sans rien dire… mais je remarque que mon dos est maintenant droit contre la porte du four et je respire plus facilement.

Il prend mes deux mains dans les siennes, les ouvre comme s’il ouvrait un livre, les referme et les yeux clos, semble méditer. Un air plus léger m’entoure, je me sens redevenir moi-même. Des pensées nouvelles, incongrues, insouciantes me parviennent. Demain, leçon de croque-monsieur avec Jackson. Mes chats, vaccins pour les petits, lundi. Essayer une recette de sorbet au gingembre frais.

Je regarde Greg avec surprise. La crise est en train de passer, si vite ! Et sans que j’aie eu à faire couler la moindre goutte de sang. Il ouvre les yeux.

  • Où as-tu appris à faire ça ? demande-je.

Ma voix est presque normale. Ces crises peuvent me tourmenter pendant des moments interminables, c’est pour ça que je saute sur tout ce qui peut les écourter, même des lames de couteaux. Mais Greg m’a aidée à sortir de ce malaise aigu avec la dextérité d’un navigateur qui connaît son chemin au milieu des récifs.

Greg embrasse chacune de mes paumes, puis referme mes deux mains l’une contre l’autre. Il me sourit et nous nous levons. Je me sens encore faible et il doit m’aider à me déplier tout en répondant à ma question.

  • Quand on est en grande souffrance, on peut se retrouver ainsi, au milieu d’une attaque de panique. Ça arrive en prison… Ils forment des détenus pour aider ceux qui traversent ce genre de crises. Je voulais apprendre, d’abord parce que je suis passé par là… autant savoir comment en sortir… et puis ça fait du bien de pouvoir aider les autres…

Il sourit soudain, touche mon bras et me montre les trois chats, les deux chatons autour de leur mère, qui nous regardent, interdits.

  • Ils se demandent ce qu’on fabrique…

 

6.

Nous sommes assis tous deux sur le divan et, parce que je continue de trembler, Greg a posé son bras autour de mes épaules et je me suis recroquevillée contre lui. Il me serre dans un geste qui n’a pas la tendresse d’une étreinte, plutôt un mouvement de protection contre toute la malfaisance du monde, un mouvement que j’accueille sans réserve. 

Mes mains sont glacées. Je suis tout à la fois épuisée, et dans un tel soulagement que j’ai l’impression de flotter. Je sens tout mon corps se détendre progressivement et un bien-être presque surnaturel me gagne. Greg caresse mes cheveux un instant.

  • Est-ce que je peux te demander comment tu te sens, maintenant ?
  • Tellement mieux… c’est incroyable… Ils ont dû vraiment te regretter, quand tu as quitté Saint Quentin !

Je devine son visage et le sourire un peu embarrassé que je commence à bien connaître.

  • Ils étaient contents pour moi, je crois. Oui, certains m’ont dit que j’allais leur manquer….

Ses bras autour de moi me donnent une impression de sécurité qui m’impressionne. Ce n’est pas tant un ennemi extérieur que je crains, mais ces tourments qui surgissent en moi. Et lui peut les calmer.

  • Et tu pourrais m’apprendre, tu crois ?
  • Bien sûr… Ce n’est pas une science exacte, ceci dit.

Il se penche vers moi et embrasse mon front. Il ajoute :

  • Est-ce que tu crois que tu vas dormir un peu, faire une sieste ? Tu veux que je te laisse ?
  • Non.

Ma réponse est immédiate et me surprend moi-même. Mon réflexe habituel aurait été d’interpréter sa question comme l’expression d’une volonté discrète de prendre congé que j’aurais aussitôt facilité.

  • Si tu peux rester un petit peu, si tu as le temps… j'apprécierais…

 

  • Oui, bien sûr… En fait, ça me touche beaucoup de pouvoir t’aider, ça me fait du bien. Depuis que je suis sorti de prison, tout le monde m’aide, me soutient, c’est très gentil… mais moi je ne peux rien faire pour personne… Ça ne donne pas une image de soi très positive.

 

  • Ce que tu as fait pour moi aujourd’hui… ça rétablit la balance, crois-moi.

 

  • Ce n’est pas tout à fait vrai. Tout cela est arrivé à cause de ma question…

 

  • Mais il fallait que ça sorte… N’avoir parlé de ça à personne, c’est une des raisons à l’origine de ces crises.

Nous restons silencieux un moment. Il caresse ma main, le contour de mes doigts. Je tourne mon visage vers le sien. Il ferme les yeux et se détourne.

  • Max… Si tu savais l'énergie qu’il me faut… en cet instant… pour ne pas t’embrasser…

 

  • Mais peut-être que… c’est le signe que tu ne devrais pas lutter … ?

Greg a un petit rire embarrassé, se détache de moi et se lève, puis me fait face. Je reste assise sur le divan. Je rêve de l’embrasser depuis le premier jour. Ça ne peut pas être une mauvaise idée si lui aussi le désire ?

  • Max, aujourd’hui, si je t’embrassais, ce ne serait pas bien. Ce serait malhonnête de ma part. Je profiterais de ta vulnérabilité, de la façon dont tu t’es confiée à moi.

 

  • Pas si c’est moi qui te le demande… ?

 

  • Si, parce que… étant donné l’orage émotionnel que tu viens de traverser, je profiterais de la situation, je profiterais de toi… Ce serait vraiment… un manque de respect de ma part, quelque chose de mal.

La phrase de ma petite Sainte sur Greg, et son besoin d'être “un type bien” me revient. Je lui souris

  • Je te fais confiance.

Greg me regarde avec attention et semble soulagé quand il voit mon absence de rancœur - je ne me sens pas rejetée.

  • Merci de comprendre… soupire-t-il. Mon conseil, pour le reste de cette journée, c’est de boire beaucoup. Tu dois être déshydratée. Et dans les jours qui viennent, puisque tu es journaliste, donc écrire te vient facilement, je te conseille de mettre sur le papier les détails qui peuvent te venir à l’esprit de ce que tu m’as raconté. Sans forcément les relire, tu peux les détruire ensuite, les bruler, si tu veux. Tu dis que la violence de ces crises est liée au fait que tu as porté seule cette affreuse histoire pendant toutes ces années - tu as certainement raison.

Je hoche la tête, comme une enfant sage. De fait, ses paroles sont pleines de bon sens. Il s’assoit au bord du divan, un peu à distance de moi, et poursuit.

  • Quand j'étais à Saint Quentin, il y avait des cours d’écriture, et ils encourageaient ceux qui le souhaitaient à tenir un journal. C’est ce que j’ai fait depuis… ça va faire 8 ans. 8 ans ! Je ne réalisais pas que ça faisait si longtemps. Et j’ai remarqué que ça m’aidait beaucoup. Je comprenais mieux ce qui m’arrivait, mes réactions, les réactions des autres, si je les mettais en mots. Je continue à le faire depuis que je suis sorti, pas aussi régulièrement… Je n’ai pas encore trouvé vraiment mon rythme.
  • C’est une bonne idée ! Je devrais faire ça…

Etant donné que j’écris un journal (non, un roman totalement fictif) je ne peux qu’acquiescer. Greg se lève, me donne une ‘hug’ rapide.

  • Si tu as besoin de moi, je suis là. Juste à côté. De l’autre côté de la cloison de ta chambre, d’ailleurs !

Je lève les yeux vers ma chambre.

  • Je n’avais pas réalisé ça !

A ce même moment, nous sursautons. Une voix nous parvient du côté McElroy de la maison, accompagnée de coups contre la cloison.

  • Greg ! Téléphone !
  • Je me demande s’ils se doutent que je suis là… murmure Greg avec un sourire amusé. 

Nous rions tous les deux. Il ajoute :

  • Je crois que mon ange gardien veut me donner un coup de main… J’étais déjà en train de faiblir.
  • Oui, là, c’est un appel du Ciel !

Greg me fait un signe de la main, prolonge son geste pour saluer les chats et disparaît après un dernier regard vers moi. Je voudrais lui lancer “A demain !”, lui rappeler la séance d’apprentissage des croque-monsieurs, mais je me retiens.

 

7.

Un grand verre d’eau devant moi, je suis immobile à ma table, devant mon portable. Je vais aller m'étendre sur mon lit dès que j’aurai l'énergie de grimper à l'étage. Je regarde avec un sourire la cloison qui me sépare de la maisonnée voisine.

Un dernier coup d’œil à mes emails, peut-être un message du Japon est-il en attente…

Non. En revanche, je vois un message qui provient de l’agence immobilière où Amy travaille. Je l’ouvre, il provient de Cooper, son fiancé.

Dear Ms. Dubois,

Ms. Katherine McElroy, la propriétaire de votre logement, a eu la désagréable surprise d’apprendre que vous avez acquis, sans l’en informer, trois animaux de compagnie.

Les termes du bail qui vous lie sont très clairs : vous avez la permission d’avoir un ou deux animaux de compagnie. C’est une clause particulièrement généreuse. Vous ne pouvez ignorer que la plupart des baux pour ce type de logement interdisent tout animal de compagnie. Néanmoins, vous n’avez pas craint de l’enfreindre en introduisant un troisième animal dans le logement.

Ms. Amerika McElroy vous a rappelé les termes du bail lors de sa visite en votre domicile le 24 juin. De ce rappel, il n’est résulté aucune démarche de votre part pour régulariser votre situation. Vous n’avez même pas jugé bon de prendre contact avec Ms. Katherine McElroy pour lui faire part de vos intentions.

En conséquence, vous avez jusqu’à la fin du mois de juin pour, à votre choix, vous débarrasser d’un de vos trois animaux de compagnie illégalement introduit dans le logement, ou vider les lieux. Une expulsion en bonne et due forme, assistée de la force publique si nécessaire, aura lieu le 30 juin 2001 si vous n’avez pas fait diligence pour vous conformer aux termes du bail.

Fous le camp, connaisse, personne ne veut de toi ici.

Sincèrement, Cooper Bidey, agissant pour Ms. Katherine McElroy

Après avoir lu, une seule pensée qui me traverse l’esprit. “ Ça, je ne l’ai pas vu venir.”

 

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Yannick
Posté le 19/05/2020
Ouffff… un chapitre lourd, d’un point de vue sentimental, pas littéraire.
Dans l’ensemble, je le trouve bien construit, par contre je ne comprend pas bien l’épisode des pleurs pendant le yoga (qui montre une fragilité assez intense chez Max), qui n’est pas liée au récit qui suit (tremblement de terre vs passage beaucoup plus lourd). Du coup, je me demande si le passage des pleurs au yoga est vraiment nécessaire (?).

Pendant le récit du rapt, je me suis demandé plusieurs fois où était passée la vieille femme. Tu l’indiques plus ou moins tout à la fin, mais je pense que tu devrais l’inclure dans le récit-même quand Max dit plusieurs fois qu’elle était seule (« Les jours suivants, la vieille femme avait disparue. » ou un truc du genre).

Une petite curiosité : je ne connaissais pas cet aspect américain du contact avec les autres. Par contre, c’est très latin (espagnol, italien, …). Du coup, quand tu dis « à la différence des Européens », je plus l’impression que tu compares aux Français ou aux Européens du Nord qui sont moins tactiles (Allemands, Hollandais, etc.)

Quelques broutilles, pas forcément toutes justes :
horaires du cabinet médical qui offre deux fois par semaine des soins gratuits destinés à ceux qui n’ont pas d’assurance maladie grâce à des médecins et des infirmières bénévoles (je trouve que c’est un peu long)
Une dame à cheveux blancs (aux cheveux blancs ?) (3 fois dans ce chapitre, je mettrais « aux cheveux blancs » à chaque fois)
Il n’y a pas un jour ou (où)
et de leggings noires (noirs, en français je crois que legging est masculin)
qu’un accident ou une dispute viennent de se produire (vient de se produire, c’est l’un ou l’autre donc le sujet est singulier)
je suis partie de mon côté avec l’une d’elles (je ne vois pas de mot qui se réfèrent à « elles ». Si ce sont les amis, alors il faut écrire amies. Si c’est une amie parmi des amis, je ne vois pas d’autre solution que de répéter « je suis partie de mon côté avec une amie »)
m’ont regardé d’une drôle de façon (regardée)
Je m’étais arrangé (arrangée)
et ou que nous allions (où)
elle aurait attiré trop l’attention (elle aurait trop attiré l’attention)
Je me suis libéré (libérée)
Et si j’arrive à l’en dissuader, je devrai (je devrais, c’est du conditionnel)
une volonté discrète de prendre congé que j’aurais aussitôt facilité (facilitée, je pense qu’il s’agit de la volonté)
Fous le camp, connaisse, personne ne veut de toi ici (conasse ?) Je suppose que c’est la traduction ou l’interprétation de Max. Est-ce qu’il ne faudra pas le mettre entre guillemets, ou enlever l’italique, enfin trouver une manière de le sortir du texte de la lettre ?
annececile
Posté le 20/05/2020
Merci pour ton commentaire, toujours tres interessant a lire! Si tu as l'occasion de bavarder avec des pratiquants/profs de yoga, ils te confirmeront que c'est en fait un phenomene courant. L'une d'elle me disait qu'on a tendance a separer mental (memoires, emotions) et corps, alors que le corps sert parfois a "entreposer" des residus de traumatisme que le mental ne peut pas gerer sur le moment. Du coup, quand on etire le corps dans des positions inhabituelles, ca peut produire ce genre de reaction. Je ne retranscris pas ca tres bien, mais c'est l'idee. Et en l'occurrence, c'est cet "ebranlement" qui permet a la narratrice de partager cet episode de son passe dont elle a tres peu parle.
Elle dit aussi qu'elle regrette de ne pas pouvoir integrer ce qui arrive a la vieille femme dans son recit - mais dans deux chapitres, elle completera ce qui s'est passe dans le contexte ou c'est arrive . Pour le cote tactile des americains, tu as tout a fait raison, je pensais surtout a l'Europe du Nord.
La mention insultante figure bien dans la lettre, ce n'est pas une pensee de Max.
J'apprecie beaucoup ton sens du detail pour les coquilles et fautes d'orthographe. Je suis immergee dans l'americain donc c'est un fait, le francais fout (un peu) le camp! Je suis reconnaissante!
Zoju
Posté le 28/04/2020
Salut ! Long chapitre avec de nombreux éléments. J'ai bien aimé le lire. On en apprend de plus en plus sur Max et son passé. Plusieurs petits commentaires (Cela risque d'être un peu déstructuré, mais je note mes remarques comme elles me viennent) En ce qui concerne la première partie, je trouve que le lien entre le paragraphe 2 et 3 se fait de manière un peu abrupte. Je trouve que cela manque un peu de fluidité. La partie dans l'église est bien. Tu ouvres un questionnement sur ce qui se passe avec Libby et sa communauté (Bill, ...) Quand Max pleure, on a de la peine pour elle et on se demande ce qui lui arrive. Cette première partie était plutôt bien mené. Là où j'ai plus de mal, c'est la deuxième partie lorsque Max raconte son passé. (La partie 4) Je trouve que c'est bien amené dans la partie 3 et c'est logique. Je trouve les éléments qui se trouvent dans cette partie très intéressant. Le fait que Max explique un événement du passé comme si elle l'avait vécu au 20ème siècle est bien. Cela ne m'a absolument pas dérangé pour la lecture. (Au passage, tout au long de la lecture, j'ai essayé d'imaginer la scène dans le haut Moyen-Âge). Personnellement, je trouvais quand Max racontait histoire, elle le faisait de manière très neutre. Impossible pour moi de connaitre son état d'esprit mise à part peut-être qu'elle avait du mal à faire face à son passé. Pour les dialogues, comme pour la partie sur Greg, je les trouve peut-être un peu long même si je les trouve beaucoup plus agréable à lire. Contrairement à Greg, Max semble davantage "sûre d'elle" et bute moins sur les mots. Je trouve ça bien que tu n'ai pas utilisé des mots trop crus pour raconter les faits qui sont en soi très violent. Pour la partie 5, je trouve le moment que tu décris entre Max et Greg très apaisant. On a de la peine pour Max et de savoir que se couper représente pour elle la manière de s'en sortir est très douloureux. Enfin, comme pour Max, on ne s'y attendait pas et ça surprend. On se demande pourquoi Katherine a réagit de cette manière. J'ai hâte de savoir la suite. Malgré les remarques, on s'attaches de plus en plus à Max et découvre petit à petit l'univers où elle évolue. Avec 2001, on peut désormais placer spatialement Max. Ce qui permet de savoir quels sont les événements qui n'ont pas encore eu lieu. Désolé pour ce pavé de texte en tout cas courage pour la suite. :-)
annececile
Posté le 28/04/2020
Merci de tes remarques, qui sont toujours tres eclairantes. Je me demandais ce que tu penserais de ce chapitre qui est un peu "charniere". Ce que tu me dis est encourageant et certaines des questions vont en effet trouver des reponses, meme si c'est bien plus tard. En tout cas, ca m'aide beaucoup donc MERCI !
Zoju
Posté le 28/04/2020
Quand tu parles de chapitre charnière, je ne l’avais pas ressenti de cette manière. C’était pour moi un grand pas, mais il manquait peut-être un peu de tension. En lisant ce chapitre et quand Greg a mentionné la manière dont Max avait réagi face à son passé en prison. J’avais été surprise par sa réaction qui était restée relativement neutre. Greg a mis les mots sur ce qui m’avait interpellé. Il faudrait peut-être plus décrire la mentalité de Max avant qu’elle raconte son histoire pour bien comprendre l’enjeu de cette déclaration. Est-ce la première fois qu’elle se dévoile autant ?
annececile
Posté le 30/04/2020
Ce que tu dis m'interesse beaucoup - c'est une charniere dans la relation des personnages, plus que dans les evenements qui vont suivre (les 2 sont lies, evidemment). Mais il me semble qu'elle dit plusieurs fois qu'elle a parle a tres peu de personne de ces evenements et elle dit a Greg la meme chose, sur le theme de "je n'en ai parle a personne, sauf mon frere, c'est donc pour ca que c'est si lourd". Et elle a une attaque de panique ensuite, liee au fait qu'elle a evoque qqchose qu'elle n'avait presque jamais raconte. Donc le fait que la lectrice (toi) ait ressenti un manque de tension et un cote neutre dans ce recit, c'est a prendre en compte pour moi! Visiblement, j'ai des choses a changer ici.
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