Chapitre 10

Notes de l’auteur : Bonsoir à tous !

Désolée pour cette publication un peu tardive ... :)
J'ai hâte de lire vos avis sur ce nouveau chapitre, bonne lecture à tous et à très bientôt ! :)

L’air s’est refroidi d’un coup alors que le soleil laisse peu à peu place à la lune. Il observe le jeune homme qui l’attend assis à une table près de la vitre, comme convenu. Il est en avance et la manière dont son pied et ses doigts s’agitent, traduisent sa nervosité. Il est nerveux. Pourquoi ce garçon ne peut-il pas se contenter de faire ce qu’on lui demande, sans se poser sans cesse mille et une questions ? Peut-être, l’aime -t-il vraiment, cette petite garce à moitié folle, après tout. Il en faut pour tout le monde…

Les néons de ce pub lui donnent vraiment mauvaise mine. Des cernes gonflés et sombres, les traits tirés, le teint terne… Cormac doute qu’il ait de bonnes nouvelles à lui apprendre. Est-ce cette malheureuse dispute d’adolescents qui le torture ainsi ? Ce garçon n’a vraiment pas les nerfs solides, pense-t-il avec mépris.

Lorsqu’il a terminé d’observer de loin le pauvre garçon en proie, de toute évidence, au stress, il sort de sa voiture pour honorer leur rendez-vous hebdomadaire.

L’atmosphère bruyante et l’éclairage trop intense du lieu jurent avec la fraîcheur et le calme extérieur. Il se dirige directement à la table de son invité qui semble perdu dans ses pensées. Au contact de la main du docteur sur son épaule, il sursaute, comme s’il avait tiré son esprit d’un ailleurs pour le ramener violemment dans son corps.

« Padraig. Comment allez-vous ? Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

— Vous étiez censé la guérir ! C’est uniquement pour cette raison que j’ai accepté de vous voir dans son dos et de vous faire ces rapports ! Vous m’aviez dit que ça vous permettrait de mieux l’aider, de mieux la comprendre… Elle ne va pas mieux docteur ! s’indigne-t-il, plein de colère, essayant de maîtriser son niveau sonore pour ne pas se faire remarquer.

— Allons, allons, mon garçon… un sourire narquois se dessine sur le visage du médecin. Il me paraît peu convenable de faire un esclandre en public, jeune homme. À moins, bien sûr, que vous ne souhaitiez que votre petite amie apprenne pour nos petits rendez-vous clandestins. C’est votre petite dispute qui vous met dans tous vos états ?

— Elle vous a dit ? Padraig souffle, dépité. Elle est constamment dans son monde, je n’en peux plus de la voir se raconter des histoires à dormir debout. L’autre jour, ça m’a fait péter un câble. Elle ne voit rien ! Rien de rien ! Tous mes efforts pour elle, tous ceux de ses parents… Elle continue de vivre dans son monde à elle, avec ces voix, ces vieilles étranges et que sais-je encore… C’est trop pour moi. Ça fait cinq ans, docteur. Cinq ans qu’on est ensemble, je ne compte même pas toutes les années d’amitié ! Elle n’en sortira jamais de tout ça. Elle ne veut pas en sortir. Et moi… moi je n’en peux plus de cette vie, lâche-t-il abattu. J’ai des projets dans lesquels elle ne pourra pas me suivre sans évoluer, et elle n’évoluera pas, vous le savez aussi bien que moi. Je ne l’ai pas recontactée depuis notre dispute. Ça fait plus d’une semaine. Elle non plus ne m’a pas reparlé… Il lève enfin les yeux vers son interlocuteur, cessant de fixer ses mains. Je me bats pour une fille qui ne m’aime même pas ! Je mérite mieux ! Faut que ça s’arrête… »

Le psychiatre lui rit carrément au nez, à présent. Padraig est sonné par cette réaction inattendue, il ne comprend pas ce qu’il peut bien y avoir de drôle dans sa situation. Mais quelque chose change dans le regard du docteur. Quelque chose d’imperceptible. Padraig ne parvient pas à décrocher ses yeux de ceux du docteur. Le jeune homme se sent comme dépossédé de sa colère, ses nerfs sont anesthésiés. Il a perdu toute volonté individuelle. Il aimerait réagir, mais s’en sent incapable. Son corps, son esprit, plus rien ne lui obéit. Sa conscience personnelle paraît se fondre dans celle du docteur.

« Écoutez-moi bien M. Ryan, commence-t-il, d’une voix posée, mais néanmoins menaçante, ce genre d’écart ne se reproduira plus. Dans votre propre intérêt. Vous allez apprendre à maîtriser vos nerfs, à être patient avec votre petite amie. À mettre vos états d’âme de côté. Comme un adulte. Vous allez veiller à ce qu’elle cesse de douter de sa maladie et de l’efficacité de ses traitements. Elle doit être persuadée qu’elle est aliénée. Elle ne doit plus prêter attention à ses voix, ou à tout autre évènement étrange. Jamais. Et vous, vous allez continuer à jouer le jeu. Avec elle, et avec moi. Vous m’informerez, comme vous le faites jusque-là, de la moindre évolution de l’état psychiatrique d’Elena, du moindre évènement nouveau dans sa vie. Vous allez poursuivre cette relation, coûte que coûte. »

      Padraig, toujours dans un état second, acquiesce, contre sa volonté. Il est toujours dans une sorte de léthargie, à demi éveillé. Il ne comprend toujours pas ce qui lui arrive, mais il est physiquement incapable d’éprouver la moindre peur. Ce qui aurait été, pourtant, la réaction la plus adaptée, la plus rationnelle. Il n’est pas du tout dans un état rationnel.

      Soudain, Cormac O’Brien cesse de soutenir son regard et Padraig reprend instantanément conscience. Il a l’impression d’avoir eu une absence. Il est désorienté et ne se souvient de rien de la scène qui vient de se jouer. Il a l’impression d’émerger d’un profond sommeil et se sent vaseux, groggy. Il en est à se demander si le médecin l’a drogué.

« Eh bien jeune homme, vous allez bien ? Vous sembliez ailleurs… Vous devriez aller vous reposer, vous avez l’air épuisé, lui glisse-t-il avec un sourire franchement mauvais. »

      Padraig ne réagit pas. Le médecin règle leurs consommations et Padraig s’aperçoit qu’il n’a absolument pas souvenir d’avoir commandé et bu la bière qui est posée devant lui. Pourtant, il ne peut que constater qu’elle a été vidée d’une partie de son contenu. Il est au moins sûr d’une chose, il ne la finira pas. Le médecin n’a pas tort, il se sent épuisé. Ce qui n’a aucun sens étant donné qu’il se sentait parfaitement bien en arrivant. Padraig n’ose plus le regarder, il est méfiant, quelque chose cloche avec ce type. Il s’en va laissant l’étudiant hagard sur sa chaise.

      Cormac part satisfait. Il n’avait pas usé de ses talents depuis bien longtemps, mais il faut croire qu’il n’a rien perdu de sa force de persuasion. Il n’est pas aussi rouillé qu’il l’aurait cru, finalement. Ce jeune homme l’amuse autant qu’il l’exaspère. Il lui fait pitié à être si faible, si influençable… Si idiot, se dit-il. C’est un vrai petit pantin. Un enfant qui veut jouer au grand. Il fait le coq, plein de revendications et de certitudes de vieux bonhomme, mais entre ses mains, il n’est rien de plus qu’un jouet vulnérable. Une petite souris inoffensive qui n’a même pas conscience d’être prise entre les griffes du chat, qui s’amuse avec sa proie avant de se lasser et de la tuer. Peut-être que le chat ne la dévorera même pas. Peut-être la tuera-t-il, juste comme ça, pour le plaisir. Pour le jeu. Par soif de sang. Par instinct.

      Quoi qu’il en soit il le tient. Et en le tenant, c’est elle qu’il contrôle.

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