Chapitre 1 - Voix intérieure

Notes de l’auteur : Mon premier roman ! Je suis à l'écoute de tout conseil bienveillant. Je me suis moi-même faite plusieurs remarques au sujet de mon histoire mais je souhaite également connaitre les vôtres (et savoir si vous aurez les mêmes !)

Le temps s’assombrissait.

La large plaine parsemée d’arbres se teintait d’un léger voile grisâtre, tandis que la température se rafraichissait. Les quelques voyageurs de passage à Tircol y virent le signe qu’il était temps pour eux de plier bagages et de repartir en direction de leurs buts respectifs. Personne ne s’attardait jamais dans cette minuscule bourgade, qui n’avait de village que le nom. A peine une vingtaine d’habitations serrées les unes aux autres le long d’une route. Et pour cause, on ne venait pas ici pour vivre mais pour travailler, bien qu’il soit difficile de comprendre comment le choix d’un lieu pareil puisse être volontaire. Dernière halte avant la capitale, Pont-Rouge, l’endroit pouvait vite vous rendre riche pour peu que vous sachiez tenir un commerce d’un niveau acceptable et que vivre au milieu de nulle part ne vous pose aucun problème.

            Tircol possédait pourtant sa propre identité, et même sa propre culture, n’en déplaise à ceux qui se mettaient inévitablement à rire en entendant parler des traditionnels repas en plein air de la fin de semaine – quel que soit le temps – ou de cette manie qu’avait les commerçants de négocier les prix avec vous, quand bien même étaient-ils censés vous les vendre. Et refuser de participer à cet étrange échange pouvait vous conduire à vous faire jeter dehors sans aucune autre forme de procès.

            L’administrateur Grosky mettait un point d’honneur à faire appliquer ces règles en permanence. Les « villages-relais » et leurs habitants faisaient partie de cette tranche facilement oubliable de la population. Par conséquent, le seul moyen de rester dans les esprits était de paraitre étrange. Ainsi, on parlerait de vous à votre retour, ce qui était toujours bon pour les affaires d’une manière ou d’une autre, certain ne s’arrêtant ici que pour voir de leurs propres yeux la culture locale.

            Le gros bonhomme moustachu inscrivait sur les ardoises les menus et tarifs du jour. Car en plus de toucher une rente confortable pour assurer la gestion de Tircol, il possédait l’auberge la plus appréciée des voyageurs, quoique qu’il n’y ait pas véritablement de concurrence, le seul autre établissement appartenant à son gendre. Il se frotta les mains l’une contre l’autre, éliminant la craie rapidement emportée par le vent. Il bailla ensuite bruyamment, conséquence de l’intense service de ce midi.

            Grosky s’apprêtait à rentrer se servir un bon verre de vin lorsqu’il aperçut une silhouette qui remontait la route. Elle marchait de bon train, tirant derrière elle une vieille mule visiblement fatiguée du voyage, et qui transportait un long sac posé en travers de son dos. L’homme qui la menait semblait lui aussi épuisé, à en juger par ses pas lourds et irréguliers, qui soulevaient des nuages de poussières.

            – Bons Dieux, qu’est-ce qui nous arrive ? marmonna l’administrateur, la main en visière pour mieux apercevoir ce qui approchait.

            L’inconnu reprit une contenance en apercevant Grosky. Il se redressa et cessa d’haleter. Ces simples petits changements firent de lui un homme complètement nouveau. Un sérieux et une rigueur presque militaire le firent ressembler à l’un de ces riches marchands un peu excentriques habitués à être regardés. En le détaillant un peu plus, l’aubergiste s’aperçut de l’état physique dans lequel se trouvait le voyageur. Une de ses manches était déchirée, et laissait apercevoir un filet de sang séché qui maculait son bras. Ses bottes aussi étaient tachées de liquide rouge, mais l’aubergiste eut la sensation que ce n’était pas le sien. Il jura également apercevoir deux sabres courts pendre sous son manteau noir.

            Manquerait plus qu’l’un de ces maudits mercenaires vienne causer du grabuge dans mon auberge, pensa Grosky.

            Mais l’appât du gain reprit rapidement le dessus, lorsqu’il se souvint que ces hommes-là n’hésitaient pas à dépenser sans compter dans les établissements comme le sien, histoire de se remonter le moral après une mission les ayant une fois de plus fait côtoyer la mort, parfois de près. D’un autre côté, il ne pouvait certes pas le laisser entrer ainsi et prendre le risque de faire fuir le reste de la clientèle.

            – Euh dites… Z’auriez peut-êt’ b’soin d’un médecin non ?

            L’inconnu haussa les épaules. L’administrateur aurait aussi bien pu lui parler de la pluie et du beau temps.

            – Merci ça ira, répondit-il. Il me faudrait juste de quoi remplir ma gourde, et de quoi faire manger et boire ma mule.

            La pauvre bestiole semblait sur le point de rendre l’âme.

            – Ya une p’tite fontaine cont’ le mur juste derrière moi. Vous pouvez y remplir vot’ gourde. En revanche, pour vot’ mule, faudra débourser cinq pièces de cuivre pour l’eau et l’foin.

            – Trois, dit l’inconnu.

            Ravi de tomber sur quelqu’un qui se pliait enfin à leurs coutumes commerciales, Grosky s’en donna à cœur joie.

            – Quatre, renchérit-il.

            – Trois, insista l’inconnu.

            – Cinq.

            – Trois et je prends une bière.

            – Vendu ! s’exclama l’aubergiste.

            Satisfait de l’échange, il disparut derrière la porte avec les pièces du voyageur. Quelques minutes après, un jeune garçon conduisit l’inconnu aux écuries, où une auge de foin et un abreuvoir attendaient la mule, ravie de pouvoir enfin se reposer. Le visiteur eut également le plaisir de recevoir une chope de bière fraîche, qu’il but d’une traite sous les yeux ébahis de Grosky et du jeune garçon. Il partit ensuite remplir sa gourde, avant de récupérer rapidement la mule qui protesta de ne pas pouvoir finir son repas. Un rapide signe d’au revoir fut adressé à l’aubergiste. Celui-ci secoua la tête, encore un peu décontenancé des dernières minutes écoulées. D’autant qu’en partant, il aurait juré voir le sac sur le dos de la mule remuer.

 

*

 

            – Tu aurais pu la laisser boire plus longtemps cette pauvre bête ! Regarde, elle est sur le point de rendre l’âme !

            Venzio Salamon jeta un œil inquiet à la bête. La voix dans sa tête avait raison. Pressé, il avait sollicité l’animal durant de longues heures depuis leur dernier arrêt, au risque de voir celle-ci s’écrouler et de finir dans de beaux draps.

– Crois-moi je n’ai pas fait ça par gaité de cœur, mais nous devons arriver à la capitale avant que notre ami ne se réveille.

En effet, le sac de toile grossièrement fermé avec de la corde remuait de plus en plus.

– C’est vrai qu’après s’être autant fait chier ça me ferait mal qu’il se tire.

Venzio approuva silencieusement. Capturer l’homme n’avait pas été une mince affaire. Retranché dans une maison abandonnée, et protégé par des mercenaires qu’il avait grassement payés, le voleur de bijoux en fuite avait nécessité à Venzio plusieurs heures de patience, durant lesquelles il avait évalué chacun de ses ennemis depuis son poste d’observation. Tout ça pour se rendre compte qu’ils n’étaient rien d’autre que des petites frappes sans expérience, qui se donnaient un mal de chien pour paraître menaçant, avec leurs armes volumineuses et leurs carrures larges, mais qui auraient mieux fait de consacrer ce temps à réellement s’entraîner. Les battre fut l’affaire d’un quart d’heure à peine pour l’ancien soldat qu’était Venzio. La blessure récoltée n’avait été que le résultat d’un gros coup de chance de la part de l’un de ses assaillants.

Le voleur de bijoux avait alors préféré se rendre. Cela jouerait peut-être en sa faveur lors de son procès. Mais le mercenaire en doutait fortement : voler les bijoux d’une comtesse parmi les plus riches du royaume n’incitait clairement pas à la clémence.

– Je comprends toujours pas pourquoi on l’a pas laissé là-bas. La police locale aurait pu s’en occuper.

– Ordre de la princesse. Je ne serais pas étonné que ce soit une demande de la comtesse qui s’est fait voler. On raconte pas mal de rumeurs sur cette famille, comme quoi ils sont tous un peu dérangés. Je plains ce gars, vraiment. Il ne sait pas ce qui l’attend !

– Ouais bah n’empêche qu’en attendant c’est nous qui le traînons.

– C’est moi tu veux dire ! s’exclama Venzio. Tu n’as pas de corps, tu es dans ma tête, alors de quoi tu te plains ?

– Non, mais je ressens tes sensations physiques, et patauger dans la transpiration, pardon mais c’est pas mon truc.

– De toute façon Etel, tu ne supportes rien.

– M’appelle pas comme ça, protesta ce dernier.

– C’est ton nom. Il t’en faut un, et celui-là je l’aime bien. Je ne vais pas t’appeler « l’autre » toute ma vie.

La voix se tut, boudant son camarade. Elle ne l’avouerait jamais, mais dans le fond, elle aimait bien ce nom.

Les routes continuèrent à se succéder, à tel point qu’elles parurent sans fin. Le mercenaire croisa de nombreux marchands qui faisaient route vers la capitale, leurs charriots chargés à ras-bord de ce qu’ils espéraient vendre. La plupart levèrent des sourcils intrigués, voire inquiets, lorsqu’ils aperçurent cet homme sale et blessé tirant sur la corde de son animal pour le faire avancer plus vite.

– Pourquoi on ne demande pas à l’un d’entre eux de nous amener à la capitale ? demanda Etel, incapable de ne pas faire connaître régulièrement son avis.

– Je te rappelle que nous avons un prisonnier potentiellement dangereux avec nous. Il peut très bien décider de prendre des otages, chose qui, à mon avis, ne plaira pas à la princesse.

– Tu es un rabat-joie.

Heureusement, l’épreuve touchait bientôt à sa fin. Le trio venait de passer plusieurs champs de blés, signe qu’ils foulaient officiellement la route royale. Celle-ci passa alors de la terre plate et battue à une voie pavée et bien entretenue. Les hauts murs protégeant la capitale Pont-Rouge se dessinèrent alors. Construits dans de la pierre ocre, et habillés de moulures dorées à leur sommet – ce qui empêchait les visiteurs de les voir – ils sécurisaient les flancs nord, sud et est de la cité, là où un large et puissant fleuve protégeait l’ouest. De grandes arches – au nombre de six, et disposées régulièrement le long de l’enceinte – permettaient de pénétrer dans la capitale, et étaient en permanence surveillées par une horde de soldats prêts à intervenir au moindre signe de désordre ou d’agression.

Les attelages de voyageurs entrants et sortants se firent plus nombreux, au point qu’il fallait faire la queue et attendre avant de se soumettre à l’inspection des soldats. Heureusement, Venzio n’avait pas ce souci. Il longea la longue file d’attente, s’attirant des œillades outrées de la part de ceux qui le croyaient en train de resquiller, simplement parce qu’il n’avait qu’une mule pour attelage. Il ignora également les arches plus petites, disposées de chaque côté de la grande, et réservées aux piétons, pour se diriger droit vers le poste des gardes.

Ceux-ci le regardèrent avancer d’un œil méfiant, s’attendant à devoir éconduire un énième mendiant qui essaierait de pénétrer dans la capitale. Ils se détendirent en reconnaissant Venzio, qui leur faisait de grands signes de la main pour indiquer qu’il ne venait aucunement chercher les ennuis. L’un d’eux se détacha du groupe pour aller à sa rencontre, son armure fraichement polie faisant se refléter les rayons du soleil. Ses galons, accrochés sur son uniforme, l’indiquaient comme étant chef de troupe.

– Venzio ! Cela faisait longtemps ! Encore à courir après les voleurs à ce que je vois !

Les deux se connaissaient du temps où le mercenaire était soldat. Ils servaient alors sous les ordres de Feldrick Ribaud, un homme sec et autoritaire, qui profitait de son statut privilégié pour essayer d’obtenir des faveurs des femmes, en échange de leur remise en liberté après une arrestation.

– Garg. Cela faisait longtemps effectivement. Comment vas-tu ?

– Il a sacrément grossi.

– Ça va super ! Je me suis marié il y a cinq ans, et ma femme attend notre troisième enfant ! Je voulais t’inviter à la cérémonie mais tu étais…euh… (Il marqua une pause, visiblement gêné.) Enfin tu vois.

Les autres soldats, qui n’avaient rien manqué de l’échange, attendaient de voir lequel des deux oserait parler le premier. Leurs regards suspicieux ne lâchaient pas Venzio depuis tout à l’heure. Pire que le fait d’avoir fait de la prison, c’était la manière dont il en était sorti qui lui attirait les foudres de certains. Une jalousie sans bornes pour la plupart, que ce soit parce qu’ils enviaient sa place, ou simplement parce qu’ils imaginaient comment il l’avait eu. 

– Mais depuis je suis sorti. Trois ans en fait. Je serai ravi de rencontrer ta femme et tes enfants.

Mais il savait pertinemment que cela n’arriverait jamais.

– Bien sûr ! J’habite toujours au même endroit ! J’ai récupéré la maison à la mort de mes parents… J’en ai eu pour une fortune en droits de succession, mais cela valait le coup !

– Venzio, le prisonnier… intervint Etel.

– Ha oui ! Garg, j’ai un prisonnier avec moi, je voudrais l’amener au palais avant qu’il ne se réveille.

Le chef de troupe paru soudain se rappeler qu’il était en service, et non dans l’un de ces bars à la mode qu’il fréquentait après celui-ci. Retrouvant son sérieux, il fit signe à plusieurs des soldats sous ses ordres de s’approcher.

– Aucun problème Venzio, mes gars vont t’escorter. Tu ne dois pas faire attendre Son Altesse.

La troupe se mit immédiatement en route. Trois solides gaillards encadraient le mercenaire et sa mule, prêts à intervenir au moindre signe d’agitation. Ils évitèrent les larges avenues de Pont-Rouge, préférant les quartiers résidentiels, déserts en cette heure de la journée. Après trois quarts d’heure de marche forcée, le groupe emprunta l’escalier d’une longue rue descendante – au grand malheur de Venzio qui dut presque porter la mule récalcitrante – et déboucha sur l’une des larges avenues pavées de la ville. Celle-ci était pleine de monde, si bien que le quatuor passainaperçu. 

De nouveaux remparts marquèrent leur arrivée au palais. Les gardes firent signes à leurs collègues qui en gardaient l’entrée, les informant ainsi que Venzio était autorisé à entrer dans la demeure royale. Splendide, cette dernière était construite dans la même pierre ocre que les remparts et bâtiments de la ville. Des feuilles d’or recouvraient les toits des tours pointues, reliées entre elle par des passerelles fermées, tandis que des dômes de verre surplombaient les salles de réception.

Le transfert du prisonnier se fit sans effort. Malmené, celui-ci n’avait visiblement plus la force de protester. Les gardes constatèrent en retirant les pans de tissus, qu’il s’était évanoui, vaincu par le manque d’air et d’eau. Heureusement, une violente claque suffit à le tirer de sa torpeur. Sonné, il ne comprit ce qui lui arrivait que lorsque de solides menottes enserrèrent ses poignets.

– Je vous confie également ceci, dit Venzio alors qu’il tendait un sac de toile à l’un des gardes. Ce sont les bijoux volés de la comtesse, entre autres. Par chance, il les avait encore sur lui quand je l’ai trouvé.

Le garde le remercia. Venzio s’en alla, laissant le prisonnier – ainsi que sa mule – aux bons soins des soldats. Il pénétra l’enceinte du palais, qui débouchait directement sur un parc, bordé d’arbres et de fleurs en tout genre. Puis il se dirigea vers la droite, où se trouvait un attroupement d’une dizaine de bâtiments, qui servaient à héberger soldats, domestiques et autres serviteurs royaux. Venzio avait le luxe d’y posséder sa propre chambre.

Il alluma directement la bougie posée sur sa table de chevet, chassant ainsi l’obscurité grandissante. Il se dirigea vers sa baignoire, et entreprit de se débarrasser de plusieurs jours de saletés, en veillant à bien nettoyer sa blessure. Il avait hélas dû jeter sa chemise, à regret, car il aimait bien ce modèle.

C’est alors qu’il remarqua une missive posée sur son lit. Pas besoin de la lire pour savoir de qui elle venait : la qualité du papier et le sceau royal ne laissaient aucun doute sur l’identité de l’auteur. « Venez me voir dès demain ». L’écriture élégante de la princesse ne disait rien d’autre. Le mercenaire jeta simplement le papier sur la table, et s’accorda une nuit de repos amplement méritée.

 

*

 

            Une tempête allait s’abattre sur Pont-Rouge.

Signe annonciateur, le vent capricieux ne cessait de se faire plus violent à chaque instant. De tels déluges étaient loin d’être rares en cette saison, ils restaient pourtant un défi de taille pour la cité. Les rues étaient inondées, empêchant toute circulation, et les toits et étals s’envolaient si les vendeurs n’avaient pas eu le temps de les rentrer.

            Les plus riches s’abritaient dans leurs maisons solides, faites de pierres, tandis que les plus pauvres se réfugiaient dans l’église la plus proche, priant les dieux du panthéon des Régnants de leur laisser la vie sauve, et de ne pas détruire leurs foyers.

            Au palais royal, les soldats s’activaient pour sécuriser les lieux, élevant des barricades faites de lourds sacs de sable devant les fenêtres, pour que celles-ci ne se brisent pas à cause d’une branche ou d’une tuile envolée. On enfermait les chevaux dans leurs enclos, on chassait les gens sans toit venus quémander une protection derrière les puissants murs du palais. Une armée de serviteur préparait déjà de quoi nettoyer le bâtiment après le passage de la tempête, prêts à astiquer les feuilles d’or qui recouvraient les remparts et les dômes. Les déchainements de la nature étaient toujours ainsi : violents, mais brefs. Quelques heures suffisaient au vent pour calmer sa colère, mais aussi détruire une bonne partie de la capitale, malgré les constructions faites pour être toujours plus résistantes.

           

            Venzio observait le manège digne d’une campagne militaire. Derrière une haute et large fenêtre du palais, il promenait son regard sur la ville. Celui-ci s’arrêta soudain sur des soldats qui saisissaient par ses habits un mendiant terrorisé, pour le jeter hors de l’enceinte du palais. Ce genre de scène n’arrivait même plus à l’émouvoir, tant le dédain de l’aristocratie pour les plus démunis était habituel.

            – Je sais ce que tu penses, mais on n’est pas là pour jouer aux justiciers masqués.

            – Je sais que tu ne te préoccupes que de toi-même Etel, mais s’il te plaît fais au moins semblant, répliqua Venzio.

            La conversation entre les deux comparses fut interrompue par l’arrivée discrète d’un serviteur, mais si celui-ci avait entendu Venzio s’exprimer à voix haute et s’il se poser des questions, il resta imperturbable.

            – Monsieur Salomon ? Son Altesse va vous recevoir.

            Le serviteur attendait patiemment qu’il se détourne de la fenêtre pour le suivre. Venzio réajusta sa chemise et son gilet, refit la cravate lavallière qui entourait son col, et se laissa emmener jusqu’aux appartements de la princesse.

            Les deux hommes traversèrent les pièces communes qui reliaient les quartiers des serviteurs à ceux des invités, avant de bifurquer vers les étages grâce à un large escalier aux rambardes recouvertes de dorures. Les immenses fenêtres laissaient voir un impressionnant panorama sur la cité, sur ses dômes et ses larges avenues, avec en arrière-plan les quartiers montés sur pilotis, qui nécessitaient de voguer au milieu des canaux pour circuler.

            Venzio fût emmené au dernier étage, là où les Majestés et Altesses logeaient depuis des siècles. Ils traversèrent un couloir suspendu où s’alignaient les portraits des nombreux rois et reines qui furent le visage de ce royaume, accompagnés de leurs armoiries, dessinées au plafond avec de la peinture renfermant de la poudre de diamant.

            Le serviteur s’arrêta et toqua à une porte pour s’annoncer. Il fit pénétrer Venzio dans un salon aux couleurs chaudes, baigné par les rares rayons de soleil qui n’avaient pas encore été engloutis par la tempête en approche. Ici aussi, les dorures, moulures et autres marques de richesse étaient bien visibles. Sur une table, du thé fumant attendait d’être servi, tandis que des bougies inutilement allumées brûlaient dans un coin.

            – Asseyez-vous, monsieur Salomon.

            L’homme se tourna vers la voix qui l’interpelait. La princesse se tenait devant la fenêtre, regardant la cité en contre-bas. Immobile et silencieuse, il ne l’avait pas remarqué. Venzio s’installa sur l’un des confortables canapés, tandis que le serviteur refermait la porte.

            La princesse resta quelques instants dans sa contemplation, faisant attendre son invité, afin de le mettre volontairement mal à l’aise, pour le rendre ainsi plus à l’écoute et d’affirmer son autorité. Venzio n’était nullement impressionné par l’attitude de la jeune femme. Celle-ci avait bien fini par s’en apercevoir depuis le temps, mais persistait à vouloir garder le contrôle de la situation. Après plusieurs minutes de ce petit jeu, elle se détourna de la fenêtre, faisant tournoyer sa fine robe de soie rouge qui laissait deviner ses formes.

La Princesse Carminia Magisnia D’Aquilion était charmante et elle le savait. Ses boucles auburn descendaient en cascades dans son dos, magnifiquement assorties à sa peau laiteuse, d’où pas un seul défaut ne transparaissait. Ses yeux émeraude suffisaient à capter l’attention des plus influençables, et si cela ne suffisait pas, sa voix suave et sa bouche sensuelle finissaient de briser les dernières volontés de ses interlocuteurs.  

Venzio devait bien admettre qu’il s’était lui aussi laissé prendre au jeu lors de leurs premières rencontres. Mais il avait rapidement repris contenance en voyant que la réputation de la demoiselle était loin d’être usurpée : implacable, autoritaire, et cruelle envers ceux qui osaient outrepasser leur rang.

Elle s’assit lentement et avec grâce, puis se servit une tasse de thé.

– Vous en voulez ? demanda-t-elle.

Venzio hésita, mais l’odeur aguichante d’agrumes et d’épices eut raison de lui, et il dut reconnaitre que le breuvage chaud qui descendait dans sa gorge lui fit le plus grand bien. Il attendit ensuite que la princesse entame la discussion. Attente qui fut relativement courte, la princesse ne goûta même pas à sa boisson. A peine eut-elle reposé la théière qu’elle exposa la situation au mercenaire.

– Ce que je vais vous révéler ne doit pas sortir de cette pièce Venzio.

Celui-ci haussa exagérément les épaules.

– Plus que d’habitude vous voulez dire ?

– Ne jouez pas au plus malin, répliqua-t-elle d’un ton acide. C’est en lien avec le violent incendie qui a ravagé une partie de la Forêt Brune il y a deux jours. Vous avez dû en entendre parler j’imagine ?

– Bien sûr, ce genre de catastrophe n’arrive pas tous les jours. Mais je croyais que des étudiants en magie qui avaient perdu le contrôle de leurs sortilèges en étaient responsables ? Encore une invention de vous autres Magisners pour camoufler vos bévues ?

La princesse leva sur lui un regard incendiaire.

– Faites attention monsieur Salomon. Vous vous approchez dangereusement du blasphème. Je m’attendais à plus de respect de la part de celui que j’ai fait sortir des mines de travaux forcé de Karsagoth.

Venzio sourit intérieurement. Il savait que si la princesse le menaçait, elle ne se débarrasserait pas de lui pour autant. Elle l’avait choisi parmi les autres prisonniers pour de bonnes raisons : une ancienne carrière de soldat, qui amenait des compétences de combats non négligeables, et surtout, l’absence de passé. Un homme qui n’avait aucune attache significative, aucune famille qui l’attend et pourrait le supplier de refuser des missions trop dangereuses, ou le faire le détourner de son objectif.

Il n’était pas arrogant ou prétentieux comme Etel, mais quand on avait affaire à quelqu’un comme Carminia, avoir le moindre petit avantage face à elle pouvait s’avérer exaltant.    

– L’incendie n’est pas dû à un groupe d’étudiant. Il est l’œuvre d’une enfant isolée, admit-elle.

Venzio leva un sourcil intrigué. Sa curiosité sincèrement éveillée par l’aveu de la princesse, il se redressa et se fit plus attentif.

– Pardon ? Comment est-ce possible ? La magie peut donc s’apprendre si tôt ?

– En principe non. Cela serait trop dangereux. Et pour répondre à une question que vous allez sans aucun doute me poser : nous ignorons qui elle est.

– Une enfant surpuissante se balade dans la nature ? Sans être issue de la noblesse ? Je croyais que la magie était réservée à l’élite.

– C’est toujours le cas monsieur Salomon, assura la jeune femme. Les dieux n’autorisent pas n’importe qui à pratiquer leur art.

Celle-ci leva délicatement le bras, exhibant fièrement les élégantes runes entremêlées dessinées sur sa peau. Les Magisners et Magisnias n’étaient rien de moins que l’incarnation des dieux sur terre. Les seuls admis à apprendre et utiliser la magie.

– En revanche…poursuivi-t-elle. Il est possible que la noblesse n’y soit pas étrangère pour autant. Il se pourrait…que quelqu’un ait rompu les liens sacrés du mariage. Vous comprenez désormais pourquoi cette affaire doit rester discrète. Si l’on apprenait que la noblesse fraye avec ses serviteurs…cela ferait scandale. Et le peuple ne se gênerait pas pour en faire un motif de protestation envers leur sort.

Peut-être que si les impôts étaient moins élevés, ils pourraient manger à leur faim au lieu d’essayer de prier pour que vos dômes recouverts d’or s’effondrent. Pas étonnant que la noblesse garde jalousement les secrets de la magie, sinon le peuple ne se gênerait pas pour incendier le palais.

– Je pourrais peut-être interroger des étudiants ? reprit Venzio. Ou des professeurs ? Je n’y connais pas grand-chose en magie, mais un tel niveau doit bien être héréditaire, peut-être que l’un d’eux se souvient d’un élève qui…

– C’est hors de question, l’interrompit la princesse. Une enquête, même aussi sensible, ne peut autoriser que l’on brise l’une des Règles.

– Que « quiconque suit des études de magie ne doit pas avoir d’autres contacts que ceux de son école avant la fin de ses études. Que nul en dehors des Magisners ou Magisnias ne peut y entrer, et que l’emplacement doit en rester secret ». Je sais, vous me l’aviez déjà dit la dernière fois.

– Et vous avez parfaitement réussi sans violer cette règle. Je m’attends donc au même résultat. Retrouvez cette enfant. Maintenant, avant que vous ne partiez… ajouta-t-elle sur ton plus léger.

La princesse se tourna vers une discrète porte jusque-là restée entrouverte. Un homme en tenue de serviteur en sortit alors, tenant dans ses mains un petit sachet de velours rouge posé sur un plateau d’argent. Venzio tiqua en voyant l’individu s’approcher. Il n’avait pas le sérieux et l’impassibilité des autres domestiques du palais. Ses yeux gris, cachés derrière de longues mèches noires, fixaient obstinément le sol pour ne pas croiser ceux de la princesse. La démarche feutrée, une qualité essentielle aux gens de sa fonction, était remplacée par un pas lourd et peu gracieux. Il tendit le plateau à la Magisnia, non sans oublier de se prendre au préalable les pieds dans un tapis, manquant ainsi de trébucher. Un petit rire amusé s’échappa de la bouche de la princesse, comme elle s’amuserait d’un animal trop joueur.

– Sergio, mon serviteur personnel.

Venzio ne comprenait pas comment cet empoté avait obtenu le droit de s’approcher ainsi de la princesse, elle qui ne jurait que par la perfection. Les serviteurs se devaient d’être invisibles en sa présence, voire de ne pas être là du tout. Il avait assisté à une scène de ce genre le mois dernier : des serviteurs qui nettoyaient le couloir, obligés de s’enfermer avec leur matériel dans une minuscule pièce en attendant que la jeune femme ait passé son chemin. Et c’était encore pire lorsqu’un invité séjournait au palais. Si l’un d’eux devait ne serait-ce qu’apercevoir un domestique, ce dernier en subissait les conséquences.

Non, impossible que celui-là soit ici sans une bonne raison. Il devait sans doute s’agir d’un enfant de la noblesse, mais trop gauche ou idiot pour remplir son rôle, alors il aura été envoyé ici pour ne pas être totalement inutile, mais tout en continuant bien sûr de profiter de ses privilèges.

La Magisnia ouvrit le sachet et en dévoila le contenu à Venzio, qu’elle lui remit ensuite. Il découvrit alors ce qui ressemblait à un cube fait de cristal, à peine plus gros qu’une chevalière. L’objet était léger, et lisse au toucher, et étonnamment chaud.  

– Nous pourrons communiquer grâce à cet artefact, expliqua la jeune femme. Je veux un rapport sur l’avancement de la situation tous les jours, et être prévenue immédiatement dès que vous aurez retrouvé l’enfant. Vous partez dès maintenant.

– Avec cette tempête qui arrive ?

– La Forêt Brune ne se situe pas dans la trajectoire de la tempête. De plus, de nombreux convois sont en train de quitter la ville pour l’éviter. L’un d’eux se fera sans aucun doute le plaisir de vous escorter contre quelques pièces d’or.

La jeune femme se leva, coupant court à toute discussion supplémentaire. Elle tourna les talons pour aller se réfugier dans ses quartiers. Le serviteur maladroit invita alors Venzio à quitter les appartements. Ce dernier se retrouva seul, dans les couloirs rendus de plus en plus sombres par le mauvais temps. Il retourna à sa chambre, tandis que les domestiques commençaient à allumer les bougies des couloirs.

 

*

 

            Venzio resserra son manteau sur ses épaules. La pluie tombait en fines gouttes glacées, annonciatrices d’une averse proche. Les rues et boulevards de Pont-Rouge se vidaient petit à petit de leurs occupants, offrant une liberté de circulation rare dans la capitale d’ordinaire soumise à l’agitation du commerce.

            Pont-Rouge n’était pas uniquement la capitale royale ; la ville était avant tout le siège des échanges commerciaux les plus importants d’Aquilion. Les marchandises plus ou moins légales se succédaient aux voyageurs et négociants plus ou moins connaisseurs. Certains venaient de l’autre bout du continent et n’hésitaient pas à faire des semaines de voyage pour conclure une affaire parfois décisive pour leur avenir, ou simplement pour dénicher un produit rare ou insolite.

            Autrefois, Pont-Rouge n’était rien de plus qu’une réunification de petits hameaux, séparés par la rivière Cahin et reliés par un pont fabriqué dans un bois de couleur rouge foncé, prélevé sur une variété d’arbre introuvable ailleurs qu’ici. Puis les villages eurent l’idée de faire commerce de cette matière première, et se transformèrent rapidement en villes de tailles modestes, avant de se réunir complètement sur la berge ouest du fleuve, et de développer davantage leurs activités.

            Malheureusement, cette nouvelle cité n’avait pas prévu l’afflux de commerçants qui viendraient y faire affaire, et les ruelles étroites, ainsi que les bâtiments devenus fragiles avec le temps, repoussaient un peu plus chaque jour de nouveaux investisseurs. Mais le bouche à oreille allant bon train, Pont-Rouge ne tarda pas à attirer l’attention du roi, Abel II Magisner D’Aquilion. Génie des affaires et de la finance, il pressentit avant les autres le fleuron qu’était la ville, et décida d’y élire domicile, avant d’investir une partie des finances royales pour remettre la cité au goût du jour.

            Les rues serrées laissèrent la place à de larges avenues à quatre voies, les habitations vétustes furent rasées et reconstruites dans des matériaux plus solides. On érigea les premiers hôtels tout confort, bannissant les auberges devenues trop démodées et peu attrayantes. De nombreux autres services apparurent, destinés à cette nouvelle classe haute de la population qu’était devenue celle des marchands, ce qui dynamisa encore plus la ville ; qui devint un joyeux d’architecture. La noblesse, délaissa très vite ses vieux manoirs de campagne pour venir fouler à son tour les rues de Pont-Rouge.

            Hélas, cette arrivée massive de gens fortunés acheva de creuser un écart important avec la population originelle de la ville. Les habitations au cœur de la ville leur devenaient inaccessibles, car trop chères. Les Rouge-Pontoits plus modestes étaient donc relégués aux bordures de la ville, là où les rues étaient moins entretenues et où la rivière débordait en cas de tempêtes. Ces mêmes gens furent contraints, au fil de temps, de construire leurs nouveaux logements là où ils avaient laissé les premiers : de l’autre côté de la rivière, sans autre moyen de rallier la ville qu’en circulant sur le pont de bois, et bien loin de la sécurité des remparts. Sauf que celui-ci était trop encombré par les passages des charriots pour qu’un piéton n’envisage de s’y glisser sans prendre le risque d’y perdre un pied. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que la couronne se décida enfin à construire un second pont (de briques blanches celui-là), réservé aux véhicules, calmant ainsi les protestations de plus en plus nombreuses.

            Venzio quitta le centre-ville, et bifurqua vers les quartiers flottants. La plupart des compagnies marchandes, privées ou appartenant à la royauté, installaient leurs centres d’affaires dans ces bâtiments sur pilotis, pour se trouver au plus près du port et donc des affaires. Il croisa en chemin plusieurs groupes de soldats royaux, occupés à contenir des habitants mécontents de devoir rester dans des maisons pas assez solides pour résister au vent. Les gardes n’hésitaient pas à faire usage de la violence, et n’attendaient qu’une occasion pour procéder aux arrêts. Venzio préféra ignorer l’altercation. Non pas parce qu’il s’en moquait, mais il n’était pas prêt à finir au bout d’une corde pour des gens qu’il ne connaissait pas.

Les rues se succédèrent les unes aux autres, les constructions de briques blanches du centre-ville possédaient une architecture unique au sein du royaume. Des passages couverts situés au pied ou entre les édifices permettaient aux riches habitants de flâner devant les devantures de magasins, et ce même lorsqu’il faisait trop mauvais temps.

Les bâtiments officiels étaient encore plus recherchés. Leurs formes rondes occupaient les grands espaces à l’embranchement des axes principaux, ou faisaient face aux places piétonnes. Des colonnes sculptées entouraient les murs, et des moulures venaient garnir le dessous des gouttières, tandis que d’imposants dômes de verre, ou de pierres recouvertes de feuilles d’or surplombaient les bâtisses.

Le mercenaire ignora ces chefs-d’œuvre de l’architecture, puis bifurqua à droite en direction de la cathédrale des Saints-Sacrifiés, l’une des premières construites à Pont-Rouge par les Magisners et l’ordre des Régnants. La religion et sa magie avaient toujours donné froid dans le dos à Venzio. Une sensation perpétuelle de mystères et de faux-semblant semblait planer constamment autour de chaque Magisner ou prêtre qu’il croisait.

            – Pas besoin d’être Magisner pour savoir d’où te vient cette sensation.

            Il maugréa en entendant Etel se manifester.

            – J’ai cru que tu t’étais enfin volatilisé ! J’étais étonné que tu ne dises rien quand j’ai vu la princesse ce matin. Il manquait presque quelque chose de désagréable qui me piquait la tête.

            – Bah ! Voyons mon lapin, tu sais bien que les mots ne sont plus nécessaires entre nous depuis le temps… Tu sais parfaitement ce que je pense de ces gens.

            – Dans ce cas j’ai peut-être une chance que tu te taises un jour pour de bon.

            – Tu t’ennuierais trop. Et je te manquerais.

            Venzio préféra ne pas répliquer. Etel changea de sujet, bien content cependant d’avoir eu le dernier mot.

            – A qui tu vas demander de l’aide pour partir ? demanda Etel.

            – Aucune idée. Je vais aller voir au port de commerce et regarder les bateaux. Si l’un d’eux fait ses préparatifs pour aller vers l’ouest, je n’aurais qu’à lui demander de m’emmener. Le capitaine ne refusera certainement pas quelques pièces d’or.

            Le Port Abel III était l’un des plus grand du royaume, plus grand que certains se situant sur la mer. Plusieurs kilomètres de quais s’alignaient le long de la berge, suivant une hiérarchie précise. Les places les plus proches étaient réservées aux commerciaux les plus fortunés, ceux qui avaient les moyens de louer l’emplacement à l’année, et certains n’hésitaient pas à payer rubis sur ongle pour se trouver en première ligne. Les bateaux privés des nobles, eux aussi ayant déboursé ce qu’il fallait, venaient rejoindre les places de second choix, quand les autres se dispatchaient entre les marchands modestes et les navires de transport, donnant parfois lieux à de terribles rixes entre concurrents, en désaccord sur l’attribution des places par la milice portuaire.

            Venzio repéra un premier bateau qui s’apprêtait à mettre les voiles, mais le capitaine refusa, sous prétexte que la marchandise qu’il transportait était trop précieuse pour accueillir un étranger. Le mercenaire de la princesse subit deux autres déboires du même genre, malgré les pièces d’or qu’il leur promettait. Il trouva finalement son salut en se rabattant vers les embarcations privées. Une barque à voiles de modeste condition, et visiblement pas de toute première jeunesse, s’apprêtait à quitter le port. Le seul occupant, un homme âgé d’une bonne soixante d’années, n’hésita pas longtemps avant d’accepter Venzio à son bord, et semblait même ravi d’avoir de la compagnie. Ils mirent les voiles peu de temps après.

            – Je n’ai même pas pensé à me présenter ! dit le capitaine une fois qu’ils eurent quitté la ville. Je suis Martin Dresk ! Propriétaire de ce petit bijou depuis bientôt quarante ans ! dit-il en tapotant affectueusement le gouvernail. Et vous ?

            – Je m’appelle Venzio Salomon.

            Le bateau tanguait dangereusement à cause du vent toujours plus agressif, mais son propriétaire avait les gestes de celui qui connaissait bien les caprices de la nature, et de son embarcation. Malgré son âge, il possédait la vivacité d’un jeune homme. Ses bras musclés et ses mains caleuses attestaient de ses années passées à manier un bateau. Ses vêtements étaient ceux d’un homme de condition modeste, mais qui privilégiait la qualité et le confort du tissu avant le faste.

Il effectua une série de manœuvres complexes pour stabiliser l’embarcation. Le mercenaire voulut lui proposer son aide, mais renonça en comprenant qu’il serait plus gênant qu’autre chose. Une fois le bateau correctement équilibré, il fila droit le long du courant.  

            – Alors Venzio, où allez-vous comme ça ? demanda Martin sur le ton de la conversation.

            – Je vais rendre visite à de la famille dans l’ouest, près de la Forêt Brune. Je devais prendre un transport terrestre, mais il a annulé à cause de la tempête.

            – Ha ! La Forêt Brune ! C’est un joli coin ! Quoiqu’il n’y ait pas grand-chose à y faire… La ville la plus proche fabrique des pièces de bois pour les revendre aux constructeurs de bateaux. Mais le bois de la Forêt Brune est pas de la meilleure qualité qui soit, pas assez souple, alors l’économie est pas toujours très stable.

            – Vous avez l’air de vous y connaître… Vous voyagez souvent ? demanda Venzio.

            – C’est un euphémisme ! Ça fait trente-huit ans que je vogue sur les rivières et les mers d’Aquilion ! Par passion tout simplement ! Je vis en rendant des services, ou en transportant des gens par exemple.

            Le capitaine abandonna soudain son passager pour aller tourner les voiles.

            – « Je vis en rendant des services ». Mouais… A mon avis, fais gaffe à tes poches mon vieux.

            – Bon sang c’est fou ce que tu peux être parano… A t’entendre, il y a un assassin ou un voleur derrière chaque porte ! Heureusement que je ne t’écoute pas, c’est à finir comme toi !

            – Que dites-vous ? demanda Martin par-dessus le vent.

            – Rien désolé… J’aime bien parler seul des fois.

            – Ha ! Oui des fois aussi cela m’arrive, on se sent moins seul tout à coup !

            L’homme ricana dans sa barbe, rigolant à sa propre plaisanterie. Il délaissa ensuite les voiles pour vérifier si l’embarcation maintenait toujours le cap.

            – Seul… Tu pourrais faire les présentations ! s’indigna la voix.

            – Alors là n’y compte pas. On sait tous les deux ce qu’il s’est passé la dernière fois que j’ai parlé de toi à quelqu’un.

            – T’es un grand garçon maintenant Venzio. Tu devrais pouvoir assumer maintenant non ? T’as largement fait tes preuves.

            – La ferme, Etel, répliqua Venzio.

            – Je vous conseille de vous abriter, reprit Martin. La pluie va nous tomber dessus.

En effet, la pluie fine ne tarda pas à se changer en une averse incontrôlable, rendant difficile la circulation sur le Cahin. S’ensuivirent plusieurs heures de navigation incertaine, malgré l’aide que Venzio apporta à son hôte, avant que les deux hommes ne trouvent un peu de répit lorsqu’ils bifurquèrent pour gagner un affluent du fleuve.

– Maintenant, on vogue à l’opposé de la tempête, fit Martin.

Le voyage se poursuivit durant près d’une semaine, sans que les éléments ne se déchainent davantage. Toutefois, Venzio apprit par des personnes croisées en chemin que la tempête ne s’était pas arrêtée là. En plus d’avoir rasé une partie des habitations de la berge est de Pont-Rouge, elle avait emporté dans son sillage une école qui abritait alors des dizaines d’enfants, car censée être assez résistante. Ils avaient tous trouvé la mort, faute d’intervention rapide de la couronne.

La population avait répliqué de manière violente. Les habitants avaient pris pour cible un grand hôtel flambant neuf des quartiers riches, le bombardant de cailloux et menaçant d’y mettre le feu. La plupart des manifestants avaient été arrêtés et jetés en prison.

Venzio et Etel marchèrent pendant encore un jour avant d’atteindre Maranola. La ville de petite taille proposait toutes les commodités, sans pour autant être davantage développée, sa situation géographique n’en faisant pas un endroit attrayant. Venzio loua une chambre dans une auberge en bordure du centre-ville. La pièce sentait le renfermé et les draps n’étaient pas les plus propres qui soient, mais la pièce avait le luxe de se trouver juste au-dessus de la cheminée de la salle commune, et d’avoir sa propre baignoire.

Venzio posa ses maigres affaires sur le rebord de la fenêtre, préférant ne pas tenter le diable en les plaçant sur le fauteuil dans le coin de la pièce, celui-ci semblait prêt à céder tant il était vieux. Le mercenaire retira ses vêtements sales, et déposa ses deux sabres courts, jusque-là soigneusement dissimulés sous les pans de son manteau, sur le lit et s’empressa de plonger dans son bain. Le bateau sur lequel il venait de passer les derniers jours ne possédant aucun confort, il avait dû faire l’impasse sur l’hygiène, mais aussi sur une nuit de sommeil correct, aussi décida-t-il de se coucher alors même que le soleil n’avait pas encore disparu. L’articulation de son genou protesta quand il s’installa sur le lit. A seulement trente-quatre ans, l’arthrose commençait déjà à le faire souffrir, et ses cheveux noirs coupés courts se paraient par endroit de fines mèches argentées.

– C’est quoi le plan pour demain ? demanda soudain Etel.

– On va à la Forêt Brune dès la première heure. On a perdu assez de temps comme ça, la gamine peut être n’importe où. Espérons seulement que ce ne soit pas trop loin, ou qu’elle ne soit pas morte de faim. On va d’abord commencer par examiner l’endroit qu’elle a fait brûler, pour voir ce à quoi on a affaire.

L’absence de réponse de son camarade indiqua à Venzio qu’ils étaient sur la même longueur d’onde. La voix se tut définitivement, permettant au mercenaire de la princesse de plonger dans un sommeil sans rêves.

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jubibby
Posté le 16/09/2020
Hello !

Ton histoire me faisait de l’œil depuis quelques temps, voici que j'ai enfin trouvé un moment pour me pencher dessus et je dois dire que je ne suis pas déçue !
Tu plantes le décor de ton univers, distille des indices sur le scénario à venir, les relations entre aristocratie et le reste du peuple, la magie, etc, et nous permet de découvrir Venzio grâce à Etel et leurs discussions.
Je trouve que ta plume est fluide et agréable à lire et, même si j'ai noté pas mal de coquilles, c'est très prometteur pour un premier jet :)
La négociation entre Venzio et Grosky m'a arraché un sourire, sans parler d'Etel que j'aime déjà beaucoup ! Je poursuivrai ma lecture avec plaisir, ma curiosité a été piquée par ce premier chapitre.
J'ai aussi beaucoup aimé le fait de commencer le récit du point de vue de Grosky puis de continuer avec Venzio. Ça donne un aperçu extérieur du personnage avant de le rejoindre ;)

Une remarque peut-être concernant la longueur du chapitre : je l'ai lu en plusieurs fois, profitant des coupures que tu avais laissées pour faire des pauses. Ça n'est sans doute pas gênant mais peut-être que tu pourrais le scinder en deux ? A voir mais j'avais le sentiment que plusieurs coupures auraient pu tout à fait jouer le rôle d'une fin de chapitre.
Ce n'est là qu'une suggestion, je sais que pas mal de monde sur PA n'ose pas entamer sa lecture en voyant un chapitre un peu trop gros et c'est dommage dans ton cas car l'histoire est prenante et bien écrite :)



Attention les yeux, voici la liste des coquilles que j'ai relevées (liste non exhaustive). Beaucoup de fautes sur les "^" notamment au passé simple (il n'y en a pas à la troisième personne). Si tu les as corrigées entre temps, n'en tiens pas compte ;) Et dis-moi si ça t'intéresse que je les relève sur les prochains chapitres !

"Les « villages-relais » et leurs habitants faisaient partis de cette tranche facilement oubliable de la population." => partie
"En le détaillant un peu plus, l’aubergiste s’aperçu de l’état physique dans lequel se trouvait le voyageur." => s'aperçut
"Quelques minutes après, une jeune garçon conduisit l’inconnu aux écuries" => un jeune garçon
"Le visiteur *eu* également le plaisir de recevoir une chope de bière *fraiche*, qu’il *bût* d’une traite sous les yeux ébahis de Grosky et du jeune garçon." => eut / fraîche / but
"Un rapide signe d’au revoir fût adressé à l’aubergiste." => fut
"Tout ça pour se rendre compte qu’ils n’étaient rien d’*autres* que des petites frappes sans *expériences*, qui se donnaient un mal de chien pour *paraitre* menaçant, avec leurs armes volumineuses et leurs carrures larges, mais qui auraient mieux fait de consacrer ce temps à réellement *s’entrainer*. Les battre *fût* l’affaire d’un quart d’heure à peine pour l’ancien soldat qu’était Venzio." => autre / expérience / paraître / s'entraîner / fut
"On raconte pas mal de rumeur sur cette famille, comme quoi ils sont tous un peu dérangés." => rumeurs
"Il ne sait pas ce qui l’attends !" => attend
"– Ouais bah n’empêche qu’en attendant c’est nous qui le trainons." => traînons
"– M’appelles pas comme ça, protesta ce dernier." => m'appelle (pas de s à l'impératif pour les verbes du premier groupe sauf si suivis de en ou y)
"La voix se tût, boudant son camarade." => se tut
"– Pourquoi on ne demande à l’un d’entre eux de nous amener à la capitale ? demanda Etel, incapable de ne pas faire connaitre son avis tous les quarts d’heure." => manque un "pas" après "demande" + connaître
"Heureusement, Venzio n’avait pas ce soucis." => souci
"Il longea la longue file d’attente, s’attirant des œillades outrées de la part de ceux qui le croyait en train de resquiller" => croyaient
"le groupe emprunta l’escalier d’une longue rue descendante – au grand malheur de Venzio qui dû presque porter la mule récalcitrante" => dut
"Celle-ci était pleine de monde, si bien que le quatuor passât inaperçu. " => passa
"Les rues étaient inondées, empêchant toute circulation, et les toits et étales s’envolaient si les vendeurs n’avaient pas eu le temps de les rentrer." => étals
"– Je sais que tu ne te *préoccupe* que de toi-même Etel, mais *s’il te plait* *fait* au moins semblant, répliqua Venzio." => préoccupes / s'il-te-plaît / fais
"La conversation entre les deux comparses *fût* interrompue par l’*arrivé* discrète d’un serviteur, mais si celui-ci avait entendu Venzio s’exprimer à voix haute et *se posait* des questions, il resta imperturbable." => fut / arrivée / se poser des questions (ou bien si c'est le serviteur qui se pose des questions, rajouter un "si" pour qu'il n'y ait pas de confusion sur le sujet)
"tandis que des bougies inutilement allumées brulaient dans un coin" => brûlaient
"Celle-ci avait bien finit par s’en apercevoir depuis le temps" => fini
"sa voix suave et sa bouche sensuelle finissait de briser les dernières volontés de ses interlocuteurs." => finissaient
"il dût reconnaitre que le breuvage chaud qui descendait dans sa gorge lui fit le plus grand bien." => dut
"Foret Brune" => Forêt (à plusieurs reprises)
"Encore une inventions de vous autres Magisners pour camoufler vos bévues ?" => invention
"Venzio ne comprenait pas comme cet empoté avait obtenu le droit de s’approcher ainsi de la princesse" => comment
"Et s’était encore pire lorsqu’un invité séjournait au palais." => c'était
"et de développer d’avantage leurs activités." => davantage
"qui devint un joyeux d’architecture." => joyau
"Il croisa en chemin plusieurs groupe de soldats royaux" => groupes
"Les bateaux privés des nobles, eux aussi ayant déboursés ce qu’il fallait" => déboursé
"Propriétaire de ce petit bijoux depuis bientôt quarante ans !" => bijou
"– Vous avez l’air de vous y connaitre…" => connaître
"A mon avis, fait gaffe à tes poches mon vieux." => fais
"La voix se tût définitivement" => tut

A plus,
Benebooks
Posté le 16/09/2020
Merci pour ton commentaire. Et d'avoir relevé les fautes restantes. J'ai vraiment l'impression de ne pas savoir écrire \0/
Concernant la longueur des chapitres c'est vrai que je pourrais les scinder en parties pour PA et je le ferai pour le second jet, mais je les laisserai ainsi dans le manuscrit (je n'avais pas prévue d'avance leur longueur, j'ai simplement suivi mon instinct)
Filenze
Posté le 10/07/2020
Bonjour :)
Alors ça y est j'ai terminé le premier chapitre et c'était vraiment super!
Quand la voix dans sa tête s'est mise à parler c'était parti : j'ai vraiment accroché.
Je vais te donner mes ressentis au fur et à mesure de la lecture car je trouve que ça aide de voir comment le lecteur vit l'aventure:

- J'aime vraiment beaucoup tes dialogues, ils sont très vivants, il y a du rythme, on retrouve bien le caractère des personnages... et il me font rire! Cet Etel est mystérieux et j'ai hate d'en savoir plus à son sujet!

- Je pense que ce Feldrick Ribaud ne va pas me plaire!

- Cette mule mérite un massage du dos!

- J'aime beaucoup ta description de la tempête, je la visualisait vraiment.

- Merci: j'ai appris l'existence des cravate Lavallière!

- L'apparition de l'enfant, la magie donnée par les dieux aux nobles, ce sont des supers pistes scénaristiques :D

- Cette princesse est vraiment un personnage acidulé et intéressant.

- Pont Rouge face à la gentrification : très bien amené je trouve... ça rend les enjeux plus sérieux. Après j'ai remarqué que ta description des tensions sociales liées la destruction de l'école par la tempête et la révolte et les arrestations qui s'en sont suivies fonctionnent bien aussi pour dresser le portrait des problèmes sociaux et est plus dans l'action que la description... Peut-être que ça vaudrait le coup de rééquilibrer ces deux moments narratifs, sinon ça peut sembler répétitif? Surtout que ce jeux de classe sociale est perceptible jusque dans l'agencement des bateaux dans le port : rien n'est laissé au hasard!

Franchement cette histoire m'intrigue j'aime la façon dont les enjeux se complexifient au fur et à mesure.

Les retours sur les coquilles:

- Ton écriture au tout début, on sent que tu cherches à planter une normalité extranormale pour ménager ton effet de surprise (me trompe-je?) :) . J'aime beaucoup cette idée, mais il y a quelques formulations que je trouve un peu confuse par moment:

- Les « villages-relais » et leurs habitants faisaient parti de cette tranche oubliée de la population : Les habitants de ces "villages relais" faisaient parti de cette tranche oubliée de la population? . C'est une tranche "oubliée" ou une tranche "oubliable?", je veux dire, tellement banale qu'on ne les calcule pas? ou oublié, genre peuple disparu?

- "le seul moyen de rester dans les esprits était de paraître étranges" sans le "s", (ou paraître bizarre?)

- "L’inconnu se reprit une contenance en apercevant Grosky". : je suis pas sure que ce soit pronominal : "L'inconnu reprit contenance"... peut-être...

- Un sérieux et une rigueur presque militaire le fit = le firent?

- Il y a un petit soucis dans la phrase: "deux auges de foin de d’eau" = une auge je crois c'est vraiment pour nourrir les cochons...mais pour planter le décor, c'est pas gênant d'y faire manger une mule... pour l'eau, l’abreuvoir fonctionne mieux.

- à telle point : à tel point?

- les champs de cultures agricoles : je trouve la formulation un peu maladroite, tu pourrais préciser une denrée qui n'est que cultivé par le royaume ou quelque chose de plus distinctif?

- reconnaissant Venzio, qui leur faisant de grands signes de la main pour indiquer qu’il ne venait aucunement chercher les ennuis. = qui leur faisait?

- Je vous confis également ceci, ce sont les bijoux... : je vous confie

- Venzio avait le luxe de posséder sa propre chambre : d'y posséder?

- De tels déluges étaient loin d’être rares en cette saison, elles restaient pourtant un défi de taille pour la cité = déluge est masculin, Ils restaient un défi de taille.

- peut être que si les impôts étaient moins élevés, ils pourraient manger à leur fin = faim (...) pour que vos dômes recouverts d’or ne s’effondrent = pour qu'ils s’effondrent plutôt non?

- la forêt Brune ne se situe pas dans le sillage de la tempête = dans la trajectoire?

- Les habitations au cœur de la ville leur devenaient inaccessibles, car trop chers = trop chères

- Le mercenaire voulut lui proposait son aide, : voulu lui proposer

- déposa soigneusement ses deux sabres courts, jusque-là soigneusement dissimulés = répétition de soigneusement

Voilà mes retours, j'espère qu'ils te seront utiles :) . Je lirai la suite avec attention et n'hésite pas à me dire si mes commentaires d'incommodent!
Benebooks
Posté le 10/07/2020
Whao :O tu es vraiment une beta-lectrice en or !

Ca me fait plaisir que tu accroches à mon histoire, tes remarques sont les bienvenues, c'est mon tout premier jet alors il reste des coquilles

D'ailleurs les chapitres 1 à 4 seront réécrits, ma plume s'étant améliorée entre temps, du coup je prends particulièrement note de la remarque concernant la gentrification de Pont-Rouge ; pour le moment je vais donc uniquement corriger les horribles \o/ fautes restantes

J'ai hâte de te retrouver au prochain chapitre !
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