Chapitre 1 - Sehar

Notes de l’auteur : Bonjour ^^ C'est un peu étrange pour moi de publier le premier jet d'un chapitre si fraichement écrit (c'était il y a deux semaines), mais c'était le but, alors c'est parti ! Bonne lecture :)

Avertissement de contenu : situations qui provoquent de la dysphorie chez Sehar

Le sable se soulevait, vague après vague, pour s’écraser mollement au pied de la tour. 

Au loin, les remous étaient si infimes que le désert paraissait lisse et immobile - mais sous la surface, Sehar savait que des créatures se cachaient, prêtes à dévorer quiconque s’aventurerait seul et sans protection entre les dunes mouvantes. Il connaissait le nom de chacune de ces bêtes, leurs habitudes, leurs faiblesses, leurs désirs. C’était l’enseignement de tous les Kèvriens - ou du moins, de tous les habitants de la tour.

Des cris stridents, dont il ne voyait jamais la source, retentissaient à intervalles irréguliers. Le vent rapportait jusqu’à ses narines l’odeur saline des grains de sable, et les relents amers des cuisines, une dizaine d’étages au-dessous de lui. 

Parfois, quand il était patient - ou qu’il avait le temps, ou qu’il avait de la chance - il pouvait voir une minuscule orbe de lumière s’échapper du sable, et monter droit vers le ciel, pour disparaître hors de vue. Elles ne redescendaient jamais, ces orbes.

Il les comprenait. C’était d’un chiant, ce fichu désert. S’il pouvait se projeter entre les nuages, là, tout de suite, il le ferait aussi. Ce serait bien moins ennuyeux que d’attendre que quelque chose d’intéressant, n’importe quoi d’intéressant, ne lui arrive.

— Ah bah t’es là, Guiboles. 

Sehar se détourna de la fenêtre pour dévisager la personne qui l’avait interpellé. Siossi le jaugeait avec un rictus moqueur, les écailles de son visage plissés autour de ses grands yeux ronds. Comme pour le narguer, elle agita la longue queue qui lui permettait de serpenter partout où elle voulait dans la tour sans aucun effort.

— Ressa te cherche. Traîne pas !

Il grommela pour seule réponse, alors que Siossi se glissait déjà en dehors de son alcôve. Il vérifia machinalement les attaches de son harnais, le nombre de cordages et de crochets qu’il avait sur lui, bloqua sa tresse dans sa ceinture, et s’approcha du grand vide qui l’attendait.

Il attacha ses crochets, et sauta. 

Ses deux pieds trouvèrent rapidement le mur, s’équilibra avec sa queue trop courte, et descendit en rappel jusqu’à la rampe pour vieux kèvriens - qu’ils vivent aussi longtemps que le sable ne leur permette - la plus proche. Il récupéra sa corde d’une pression sur le mécanisme, puis courut sur la rampe aussi longtemps qu’il put, avant d’être forcé de reprendre sa route à la verticale.

Il recommença le même manège cinq fois, avant de s’accorder une pause pour reprendre son souffle sur l’une des plates-formes qui marquaient l’entrée de lieux importants - ici, la cantine du 17e. 

Il s’étira, et jeta un oeil en bas, vers la dizaine d’étages qu’il lui restait à descendre s’il voulait atteindre l’atelier de Ressa. Elle se chargeait des aménagements pour les kévriens âgés, ou qui avaient besoin - comme lui - d’une aide pour se déplacer. 

Son regard se perdit sur les murs de pierre, vers ceux qui, eux, n’avaient besoin d’aucune aide, et glissaient de haut en bas et de bas en haut sans aucun artifice. Il baissa les yeux vers ses jambes, qui tremblaient encore sous l’effort qu’il venait de faire. 

S’il pouvait au moins avoir plus de force, ce serait déjà-

— Hé, bouge de là, Guiboles !

Il sentit une main dans son dos, une pression en avant - puis un coup de queue dans les jambes lui fit perdre l’équilibre, et il bascula dans le vide.

Il tomba.

Tomba.

Tomba…

Clac.

Le câble se tendit, et sa respiration se coupa. 

Ses oreilles bourdonnaient, alors qu’il agitait stupidement ses bras et ses jambes dans le vide pour retrouver son équilibre, sans succès. Il cogna contre le mur le plus proche, qui le renvoya de nouveau dans le vide. Ses mains se refermèrent enfin sur les cordages, et Sehar réussit, lentement, péniblement, à se stabiliser.

Le coeur battant et de la rage dans le fond de la gorge, il reprit son souffle.

Tout en bas, il distinguait à peine les minuscules silhouettes des kévriens qui serpentaient sur le sol, plusieurs étages au-dessous de lui.

Si son harnais n’avait pas été attaché… c’est là-bas qu’il aurait fini.

Il serra les doigts sur son cordage pour remonter, encore tremblant de peur. Ce n’était pas la première fois qu’il devait se hisser à la seule force de ses bras après une mauvaise chute, mais l’effort restait à chaque fois brûlant. Ses yeux se mouillèrent de frustration, et il serra les dents. Il n’appellerait au secours que s’il retombait. Il devait d’abord essayer tout seul, au moins une première fois…

Brusquement, son ventre se contracta, et une violente douleur l’aveugla. 

Il savait que ce n’était pas le choc du harnais qui l’avait causée - il n’avait jamais senti une déchirure pareille, qui s’engouffrait dans toutes ses veines, dans tous ses muscles, jusqu’à la pointe de sa queue, de ses ongles et de ses inutiles orteils.

Ses doigts se comprimèrent sur les câbles, et il entendit le schlac bien avant de les sentir se déchirer dans sa paume. 

Pour la deuxième fois, Sehar tomba.

Cette fois-ci, il hurla de toutes ses forces pour qu’on le rattrape.

Il tomba, tomba... 

Et rien ne le retint.

Il s’écrasa tout en bas, dans la cour centrale, sur le sol dur et poussiéreux.

La douleur était atroce. Trop pour être réelle. 

Je devrais être mort. 
Pourquoi je ne suis pas mort ?

Autour de lui, il entendit des bruits de glissement qui s’approchaient, et des murmures qui s’amplifiaient, assez pour qu’il en saisisse le sens.

— C’est une gardienne.

— Gardienne.

Pourquoi je ne suis pas mort ? pensa-t-il encore.

— Elle a le pouvoir.

— Une nouvelle gardienne.

— Gardienne.

Sehar serra les dents. Les sifflements de kèvriens se mélangèrent jusqu’à disparaître, et il perdit connaissance.

 

***

 

— Oh, mon petit orvet !

La première chose que Sehar vit, lorsqu’il rouvrit les yeux, fut la moue catastrophé de son père, penché au-dessus de lui. Il reconnut presque immédiatement l’odeur piquante de l’alcôve hospitalière de la tour, et chercha aussitôt à se redresser.

— Que…

— Nope, Sese, tu restes là où tu es, lui intima son père avec une pression sur les épaules.

— Mais…

Ses yeux bleus cernés d’écailles noires se fichèrent dans ceux de son fils, et ce dernier céda avec un soupir défaitiste.

— Je suis tombé… le câble…

— Était en parfait état. Tu l’as cassé en le serrant avec tes petits doigts de guerrier. » Il les attrapa dans une de ses grandes mains à écailles blanches, criblées de cicatrices, et les minuscules doigts à écailles noires de Sehar lui parurent ridiculement incapables d’une prouesse pareille. « Je suis très sérieux ! Tu as parfaitement respecté toutes les règles de sécurité, elles n’incluaient juste pas la possibilité que tu, enfin… »

Son père marqua une pause, le regard fuyant - et brusquement, les derniers instants juste avant que Sehar ne s’évanouisse lui revinrent en mémoire.

— Il y a eu une erreur. Ce truc… ce truc va partir, hein ?

Son père le regarda avec une moue désolée, et lui caressa les cheveux. Il remit en place chacune des longues mèches noires égarées derrière ses étranges oreilles pointues courbées vers le bas, bien qu’elles ne collaboraient rarement à cette opération.

— Je ne sais pas… Mais je ne crois pas, non. La doyenne des Gardiennes doit venir te voir un peu plus tard…

Sehar secoua la tête, les larmes aux yeux, et ses cheveux retombèrent aussitôt en place. 

— Je peux pas être une Gardienne. Je suis pas une fille ! Même si… » Il serra les dents amèrement, et secoua de nouveau la tête. « J’en suis pas une, c’est tout !

— Oh, je sais, mon petit orvet, je sais. Aussi sûrement que tu es mon seul et unique magnifique bébé.

Sehar le regarda avec une moue blasée et peu rassurée, et sut avant même qu’il n’ouvre la bouche que son père avait déjà atteint son quota de sérieux pour la journée.

— Ce serait le mauvais moment pour t’annoncer que je t’ai recueilli, non ?

— Papa ! s’indigna Sehar.

— Désolé, je plaisante. Personne d’autre ne serait assez beau dans cette tour de coincé pour faire un aussi joli petit bout de lézard, de toute façon.

Il l’attrapa dans ses bras pour le couvrir de bisous, et Sehar se débattit faiblement, pour faire bonne mesure.

— Papa ! Arrête ça, j’ai plus 4 ans !

— Je sais très bien, ça fait un moment que tu ne t’accroches plus à mes bras avec tes dents ! Pas ta meilleure année, tes quatre ans. J’étais pas loin de te laisser dans le désert…

— Va chier. 

— Je t’aime aussi, mon petit orvet.

Il déposa un dernier baiser sur son front, et Sehar le dévisagea avec une moue agacée qui ne parvenait certainement pas à cacher son affection, s’il en croyait le regard espiègle et attendri de son père. Il n’eut pas le temps d’en faire davantage, cependant - plusieurs kèvriennes firent irruption dans l’alcôve médicale, et Sehar se figea sur place.

Il n’avait pas souvent croisé les Gardiennes, dans sa vie. Seulement pendant les fêtes rituelles, et aussi vues au loin, par sa fenêtre, lorsqu’elles revenaient de leurs expéditions dans le désert.

Mais il les reconnaissait. Il savait qui elles étaient.  

Leur armure de métal articulé, ornée de pics tout du long de la colonne vertébrale, descendait de leurs épaules jusqu’à la pointe de leur queue, et laissait entrevoir sur leur torse plat et musclé un cercle doré tatoué sur les écailles. Leurs dents pointues lui paraissaient plus acérées que les siennes ou celles de son père - mais ce n’était probablement que son imagination. 

Toutes des filles, comme il en avait toujours été depuis des générations.

Rien de ce que n’était Sehar, en somme - et c’était très bien ainsi. Il ne pouvait pas être comme elles, et ne le voulait pas.

— Tsisco, pourrais-tu nous laisser un instant ? demanda la doyenne des Gardiennes.

Le père de Sehar hésita, mais se détacha néanmoins de la banquette où Sehar était encore à demi-allongé.

— Hurle si tu as besoin de moi, lâcha-t-il avant de sortir, en prenant bien garde de serpenter le plus à l’écart possible des quatre Gardiennes.

Sehar aurait voulu qu’il reste. Il n’avait aucune envie d’affronter la conversation qui allait avoir lieu, et encore moins seul.

— Donc. Le jeune hybride à deux jambes a reçu le pouvoir des Gardiennes. 

Elle l’auscultait froidement, et Sehar ne réussit pas à soutenir son regard. Il ne savait même pas comment il était censé se comporter, en la présence de la doyenne. Il n’y avait aucun protocole, aucunes règles - la plupart des kèvriens n’en avaient pas besoin, puisqu’ils n’entreraient pas en contact avec elle. 

— Et malgré ce que nos maîtresse-couveuses ont indiqué à ta naissance, tu es un homme, n’est-ce pas ?

Il acquiesça avec soulagement - si au moins, elle comprenait cela… peut-être qu’elle aurait une explication à lui donner ? 

Ou mieux, une solution pour le tirer de là ?

Mais la doyenne secoua la tête, les traits tirés et la mâchoire tendue.

— C’est un problème, Sehar. Les Gardiennes ont toujours été des femmes, et le seront toujours. Peu importe tes jambes, car aucune Gardienne ne ressemble à une autre. Une armure peut s’ajuster, se forger sur mesure. »

Elle s’approcha, jusqu’à s’asseoir sur le rebord du lit, pour plonger ses yeux jaunes acérés jusqu’au plus profond de son âme tremblante.

— Mais ton esprit, lui, pourrait-il s’adapter ? Pourrait-il s’oublier, pour devenir ce que tu dois être ? Le devrait-il, seulement ?

Sehar n’avait aucune idée de ce que la doyenne lui demandait - mais son regard s’enfonçait, loin dans les remous sableux des iris de la guerrière, et il sentit des larmes monter dans ses propres paupières. Il eut besoin de toute sa force pour détourner les yeux sans fondre en sanglot.

— Euh, alors… qu’est-ce qu’il va se passer ? murmura-t-il enfin.

La doyenne soupira, et posa une main sur son épaule. Lorsqu’il osa de nouveau la regarder, ses yeux avaient retrouvés leur froideur naturelle.

— Deux choix s’offrent à toi, Sehar. Tu peux nous rejoindre, comme l’ont fait des milliers de jeunes filles avant toi. Tu pourras alors te servir de cet incroyable pouvoir pour défendre la tour de Kèvres, si tu peux renoncer à être un homme.

Sehar sentit son ventre se serrer, et les larmes piquer de nouveau ses paupières. 

— Ou alors, continua-t-elle, nous devrons reprendre le pouvoir qui t’as été octroyé.

— Vous pouvez faire ça ? demanda-t-il avec espoir.

Elle acquiesça gravement - Sehar en conclut que ce n’était pas la solution miracle qu’il espérait tant.

— Le sortilège n’a pas été fait depuis des générations, mais il pourrait être accompli dès demain. Il y a un prix à payer, cependant. 

— … Lequel ?

— Parfois… Le sortilège échoue, lorsque la personne qui renonce au pouvoir des gardiennes n’est pas assez forte. Et lorsque cela arrive… cette personne ne perds pas seulement le pouvoir, mais tout ce qui fait d’elle quelqu’un. Il ne reste plus qu’une coquille vide, qu’il faut reremplir jour après jour.

Sehar déglutit, et retint son souffle, alors que la doyenne se redressait pour l’observer avec un air presque curieux.

— Si tu ne peux pas être une femme… seras-tu assez fort pour rester toi-même, Sehar ? 

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Aspen_Virgo
Posté le 03/05/2021
OOOOOOOOHHH !
*pardon, je me ressaisis*

C'est sâprement bien, ce premier chapitre !
Ta première phrase est accrocheuse. Tes descriptions permettent de bien situer les personnages... même si j'avoue avoir mis du temps à me figurer à quoi ressemblent les personnages.
La transidentité de Sehar est fichtrement intéressante (dans le sens où tu l'a amené d'une manière très intelligente, le personnage du père est adorable et on sent que c'est pas du "inclusif pour l'inclusif").
J'ai hâte de lire la suite !
AnatoleJ
Posté le 04/05/2021
Meeeerci :D
Je suis ravi que ce premier chapitre t’ai plu ! Je prends note pour les descriptions des personnages, c’est vrai que j’ai tendance à les peindre en surface (ça passe quand j’écris des humains, mais moins pour des hybrides à queue de lézard!)
C’est la première fois que je mêle autant la transidentité dans l’intrigue, et il faut avouer que c’est très enthousiasmant ! (Tsisco mérite une médaille de « papa de l’année » tous les ans, c’est tout haha)
Merci encore, à bientôt !
Le Saltimbanque
Posté le 24/04/2021
Pour commencer ce commentaire, j'ai hésité entre beaucoup de jeux de mots pourris sur les lézards, mais finalement j'ai rien trouvé de convaincant. Tant pis !

Parce que sinon, j'ai bien aimé cette ouverture. Tu as vraiment un bon rythme dans l'écriture, les descriptions, les dialogues. À aucun moment je n'ai trouvé que cela allait trop vite ou trop lentement.

L'univers est très immersif, avec des images très fortes (les déserts, les alcoves, les rampes...).

Le papa est génial.

Sehar est très intéressant. Prendre comme protagoniste un homme trans, c'est déjà original, mais alors en plus focaliser le récit autour de sa confusion de genre/ possible dysphorie, c'est vraiment intéressant. Je me demande où tout cela va mener.

Mon seul défaut serait peut-être le choix d'avoir pris des lézards humanoïdes comme centre de l'histoire. Je n'ai aucun problème avec tout reptile que ce soit (surtout avec un zeste de citron dans mon assiette) mais je trouve que le concept est vraiment peu exploité ici. On dirait qu'ils n'ont que l'apparence, certains attributs (ils serpentent...) et c'est tout. On aurait pu prendre, à peu de choses près, un peuple humain (matriarcal, avancé technologiquement, féru des manoeuvres aériennes à la Shingeki no Kyojin...). Tant qu'à avoir des lézards, autant aller à fond je trouve ! Utiliser leurs écailles comme marqueur du rang social, exploiter le contrôle du sang-froid comme élément moteur de la société, peut-être quelque chose avec leur longue queue...

Après on est encore au tout début, je m'emballe un peu. Je n'ai plus qu'à lire la suite pour vérifier tout ça...
AnatoleJ
Posté le 25/04/2021
J’accepte tous les jeux de mots, quel que soit leur pertinence !

Merci pour tout, c’est très apprécié :D Je suis content que ce premier chapitre t’ait plu !

Je vois ce que tu veux dire sur le fait que j’explore peu le côté reptile pour le moment (et je confirme que c’est en grande partie parce que c’est le début !). Si ça peut te rassurer, il y a beaucoup de worlbuilding derrière, même si je n’en montrerais qu’un petit bout, et j’ai prévu de creuser ce que ça veut dire pour Sehar d’être à moitié serpent (et donc d’en dire plus sur ce peuple du désert)
MayaAubray
Posté le 18/04/2021
Oh oh oh ! Franchement d'habitude, le fantastique c'est pas ma tasse de thé mais là, j'avoue que t'as titillé ma curiosité.
En tout cas, laisse moi te dire que j'aime bien les prénoms choisis et surtout, ton style d'écriture à la fois poétique et vrai.
J'ai hâte de lire la suite et certaines questions comme que cherchent les Féroces et surtout qui sont les gardiennes et pourtant ça ne peut être que des filles
Bonne continuation
AnatoleJ
Posté le 19/04/2021
Je suis ravi que tu y trouve ton compte malgré le fait que ce ne soit pas ton genre littéraire favori, c’est un très joli compliment ! Merci beaucoup pour ta lecture et pour avoir pris le temps d’écrire un commentaire, c’est très apprécié :D
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