Chapitre 1 : Quinze ans plus tard

Notes de l’auteur : Un premier chapitre avec une structure très particulière huhu, la suite sera au présent de l'indicatif, donc no worry be happy

Tu avais le sourire dans tes larmes et le soleil dans tes sanglots. Tu étais de ces êtres qui se brûlent pour se sentir vivre. De ceux qui rendent ivres, parce qu’ils se battent pour être libres.

 

Dis, cela fait combien de temps que tu es partie ? Tu es sortie de leurs vies aussitôt entrée, et depuis, c’est comme si le temps avait cessé. 

 

Tu avais la colère noire et du sang aux espoirs. La scène était ton échappatoire, le seul endroit où tu n’arrivais jamais en retard. Car tu avais les mots aux lèvres et les sentiments au corps. 

 

Or, depuis, tu sais, la troupe s’est de nouveau réunie. Tu n’étais pas là, pourtant chacun sentait le poids de ton regard si bleu sur soi. Alors, ce récit est né. Car, une fois adulte, tout humain ne cherche qu’à réenclencher la boîte à musique de son passé.

 

Ton passé, c’est Salomé, celle dépeinte par Oscar Wilde. C’est aussi la troupe. Peut-être que cette histoire t’atteindra à nouveau pour t’évoquer la mélodie lancinante du ballet enchanté de tes souvenirs. Ceux d’il y a plusieurs années à présent.

 

— Olympe n’est pas là non plus ? aurait demandé Christophe, Je pensais qu’elle pourrait venir.

 

Non, Olympe n’est pas là. Tu l’ignores, toi aussi, mais elle est partie en Asie, depuis plusieurs années déjà. C’est alors que tu t’étonnes sur le papier : comment cela se fait ? Remonte quelques notes de la mélopée, juste quelques-unes, comme autant de grains issus du sablier.

 

Oui, tu souries, tu t’émeus. Olympe et toi avaient toujours été libres, si libres. Pas comme Christophe. Tu parcours alors ce récit avec étonnement. Tu le remarques. Si Christophe ignore où est Olympe, c’est qu’ils ont perdu contact. Étonnant, n’est-ce pas ?

 

Si tu avais été là, si tu leur avais reparlé, tu aurais été bien parmi la troupe du Manège Enchanté. C’était le nom que tu avais proposé pour votre promotion. Tu avais été si heureuse quand il avait été voté.

 

Enfin, il est temps de revenir au lieu. Si tu avais été là, tu serais assise à la grande table tâchée du bar Le Janus, là où tu travaillais. Les tâches familières seraient incrustées sur le vernis usé. Tu aurais ri de voir le visage de Duncan mal éclairé par les néons tamisés jaunâtres. Puis, tu aurais siroté l’écœurant mélange d’alcool et de jus de fruit que tu avais l’habitude de leur proposer.

 

— Et toi, Chris, qu’est-ce que tu deviens ? aurais-tu demandé, un arrière-goût sucré sur le palais, Je ne t’ai pas envoyé de message.

 

Christophe se serait un peu renfoncé dans la banquette. Il aurait passé la main dans ses cheveux désormais coupés courts.

 

— Ma femme attend le quatrième enfant, aurait-il soufflé, heureux et embarrassé à la fois, Je travaille dans la société Y spécialisée dans la finance, à Paris.

 

Alors, tu aurais éclaté de rire. Ton rire, si sonore, dont tu avais un peu honte. Il aurait rebondi sur les miroirs du bar, pour contaminer Duncan, Armand, Arnaud, Pétronilla, Dayamayee et Lionel. Iris n’aurait pas été là, occupée par la perspective de son divorce. Tes amis auraient souri, l’idée de voir Christophe en costume vous aurait paru si cocasse. 

 

— Quatre enfants ? l’aurait taquiné Duncan, Mais, comment tu fais pour t’en occuper ?

 

Là, Christophe se serait un peu renfrogné. Tu l’aurais su car tu connais cette plissure sur son front. Mais à l’extérieur, il gardait son aspect si tranquille et avenant.

 

— Ma femme travaille moins que moi, marmonna le financier, Et elle prend des congés.

 

Tu aurais haussé les sourcils. Ce n’est pas ta définition de la liberté, ni celle d’Olympe. C’est bien pour cela que leurs chemins respectifs se sont séparés. Mais tu aurais également respecté sa décision, tu sentais depuis longtemps que Christophe avait besoin de cette stabilité, pour s’épanouir, lui qui avait tant erré. 

 

— D’ailleurs, aurait embrayé Pétronilla, avec son éternel whisky sans glaçon, Félicitations pour ta dernière exposition à la galerie de Croix-Rousse. Ce concept néo-romantique de la nostalgie de la nature ravagée...

 

Duncan se serait réinstallé, flatté mais en même temps un peu gêné.

 

— Content que ça te plaise, aurait-il dit, J’ai pu vendre quelques pièces, mais c’est encore délicat. Il y a des jours où j’aimerais renoncer.

 

— Bêtises, aurais-tu répondu, Regarde Pétro et Daya, elles n’ont pas renoncé et ça marche plutôt bien pour elle.

 

Daya aurait vigoureusement hoché la tête dans un froufrou de soie. D’ailleurs, elle aurait fusillé du regard Armand qui, depuis un moment, se serait assis sur son jupon satiné.

 

— Accroche-toi, aurait-elle préféré dire plutôt que d'assombrir l'atmopshère, Ce n’est pas toujours facile de se lancer, j’en sais quelque chose. 

 

Duncan aurait pouffé, de son visage toujours aussi charmeur. Dire que toi aussi, tu avais été prise dans les filets de ce sourire il y a quelques années. À présent, tout cela t’aurait semblé ridicule. Cependant, rien n’était jamais arrivé à la cheville d’Arnaud.

 

Il aurait été heureux de te voir, si seulement tu savais! Pour lui, tu étais une sœur de cœur, celle qui comprenait sa passion, ses craintes, ses peurs... Mais aussi un lien fragile et ténu, précieux comme le verre, prêt à se rompre à toute heure. 

 

Vous vous seriez jetés des regards complices au-dessus des shooters sirupeux vides. Vous l’auriez su sans vous parler, que la musique ringarde crachée par les haut-parleurs ne plaisait pas à l’autre, que l’habitué au comptoir avait des secrets qu’on n’ose confier à l’Autre. Que le barman rêvait de repos, le regard perdu, loin du votre. 

 

Daya aurait continué à parler, mais pendant un instant, tu te serais perdue dans ces pensées.

 

— ... en tout cas, bravo Arnaud ! aurait-elle applaudi, rompant la félicité partagée, Je suis certaine que tu deviendras bientôt célèbre.

 

L’acteur aurait caressé sa barbe naissante, l’œil vif, toujours avec cette douce sensibilité si caractéristique de lui. Les autres se seraient joints aux éloges et, dans l’ambiance tamisée du bar, un plateau de shooters coloréss aurait été commandé. Il fallait célébrer l’évènement, celui du premier grand rôle en tête d’affiche d’Arnaud.

 

— Tu l’as dit à la prof ? aurais-tu demandé, Christine serait ravie de l’entendre.

 

Il aurait cligné l’œil, en affirmation. Avant de lever sa vodka au milieu des cris de votre bande de joyeux lurons. 

 

— J'irai la voir moi-même. À nos réussites ! se serait-il exclamé, Santé !

 

Tous auraient repris en cœur :

 

— Santé !

 

Puis, l’alcool brûlant aux relents de dissolvant aurait dévalé leurs gosiers. L’incendie des œsophages martyrisés aurait été évacué par force de souffles empesés. 

 

Là, tu l’aurais remarqué. Armand serait en train de triturer son verre, incapable de le lâcher. Tu aurais vu les fantômes du passé danser dans ses yeux désabusés. Les regrets affaissaient ses épaules, éteignaient sa flamme autrefois si vive. Et, là, l’étoile filante dans ses pupilles, une larme ravalée ?

 

Pendant que tout le monde bavarderait bruyamment, couvrant France Gall, tu te serais alors approchée. Tu n’as jamais été très bonne pour consoler. Alors, tu aurais fait ce que tu pouvais. Car tu lui en aurais presque voulu : sa tristesse se répandait dans la pièce comme un air vicié, et toi, tu aurais commencé à suffoquer. Aussi loin que tu t’en souviennes, tu as toujours été comme ça : empathique car égoïste. 

 

— Tout va bien ? lui aurais-tu demandé, C’est l’annonce du film d’Arnaud qui te dépite ? Ou parce qu’Iris n’est pas là ?

 

Il aurait levé des yeux irrités vers toi. Tu te serais alors instinctivement reculée. Tu le savais pourtant que c’était les deux sujets à ne pas aborder, mais ça a toujours été plus fort que toi, tu ne pouvais pas t’en empêcher.

 

Armand se serait apaisé en voyant ton visage décomposé, puis aurait commencé à s'expliquer, le regard fixé sur la petite bande au comptoir partie commander une tournée au barman peu aimable. 

 

— Si je t’en parle, aurait-il fini par murmurer, Tu ne le répèteras pas ?

 

— Jamais, je ne le répéterai jamais.

 

Un léger blanc se serait alors installé. L’effet fut renforcé par la transition loupée sur la playlist entre France Gall et Céline Dion. Pendant une fraction de seconde, les taquineries de Pétronilla envers Djibril auraient été le seul son sur cette terre. Puis, la vie serait repartie. Comme toujours. Elle repart toujours et égrène les souvenirs sur le chapelet du pèlerin en méditation sur son passé. 

 

Ton vieux camarade du Manège Enchanté aurait levé ses yeux crevassés vers les tiens. Tu les aurais vues alors, ces petites ridules du souci, qui n’existaient pas voilà plusieurs années. Un grand froid t’aurait saisi, devant cette preuve du temps qui passe. Armand avait vieilli. Tu te serais alors contemplée discrètement dans la vitrine derrière lui, voir si toi aussi tu t’étais défraîchie. 

 

Mais la confession de ton ami t’aurait rappelé à l’ordre. Tu aurais laissé alors ton reflet retourner dans les voiles de l’obscurité, car ce n’est pas à lui alors que tu aurais fait face. Mais à l’autre, celui que tu pensais connaître, devenu étranger par trois plissures accentuées, l’homme en face de toi.

 

— C’est difficile, aurait-il avoué, Je pensais être fait pour le théâtre, avoir ma chance. Aujourd’hui, je cumule les petits boulots, de l’interim à droite et à gauche. J’en viens à désirer la stabilité.

 

— Pourtant, tu détestais ça, c’était ta hantise. Vous rêviez aventures artistiques avec Iris.

 

— Est-ce que tu vois Iris ? aurait-il répondu, maussade, Je me suis trompé sur mes motivations réelles pour le théâtre, je pense. Aujourd’hui, je ne sais plus ce que je vaux, ni là où je vais.

 

Touchée par sa mélancolie, tu aurais alors posé la main sur son pull de laine rêche. C’est à ce moment que le reste de la troupe se serait décidée à revenir, chargée de verres et de bonne humeur. Quelques clients se seraient d’ailleurs retournés, les sourcils froncés, sur le groupe bien bruyant, sans pour autant oser s’élever. 

 

Il aurait fallu quelques heures pour bien vous assommer. Mais, vous auriez également été loin des folles nuits de votre jeunesse. Après les bavardages d’usage, les promesses de se revoir et de garder contact, vous vous seriez séparés, heureux d’avoir replongé un instant dans l’illusion de passé. Car, cela aurait tout l’objectif de vos rencontres : faire danser devant vos yeux les ombres depuis longtemps évanouis dans la trame du temps. 

 

Avec Arnaud, vous auriez regardé l’heure, dans la douceur automnale de Lyon. Sous le réverbère orangé, la montre aurait indiqué presque dix heures. Soit, bientôt la fin des répétitions au Théâtre des Maraîchers, là où Christine leur avait enseignés la scène. 

 

Vous seriez restés seuls, ivres et gloussant comme des enfants, le reste du groupe s’étant séparé à la station de métro. Puis, vous auriez couru dans les rues désertes, couru à en perdre haleine, pour ne pas manquer votre ancienne professeure. Les immeubles étroits auraient fait écho à vos exclamations de joie et de bonheur.

 

Tu aurais salué l’épicier aux étals vides, ouvert toute la nuit. Arnaud aurait admis avoir faim lorsque le capiteux fumet du kebab ouvert l’aurait atteint. L’un et l’autre, vous auriez ri des fêtards aussi ivres et bruyants que vous, que vous croisiez parfois au coin des bars fréquentés.

 

Puis, vous auriez poussé le lourd battant de la grille du Théâtre des Maraîchers. Heureusement, le code n’aurait pas changé, et rien ne serait encore verrouillé. 

 

Enfin, la lumière aurait été. Pure, dure, jaillissant des projecteurs, frappant l’œil. Une vague odeur de sueur serait par ailleurs montée de la scène, où les comédiens seraient en pleine répétition. De temps à autre, Christine, reconnaissable à son éternel chignon désormais gris, aurait claqué si fort dans ses mains que vos deux caboches d’ivrognes se seraient mises à sonner, vous arrachant un grognement. 

 

Vous auriez eu peur de troubler la concentration du petit groupe en pleine répétition. Vous vous seriez assis en silence dans les fauteuils de velours, silencieux. La scène et ses acteurs, vous y verriez votre vie, celle qui s’y serait déroulée, entre émotions factices, passions, tragédies et comédies. Tout t’aurait évoqué des souvenirs. Le bout de scène qu’Armand avait abîmé. La couleur terne des rideaux que Daya avait commentée. Et puis... ce son sur le parquet que tu avais si longtemps patiné. 

 

Avant que tu ne te plonges davantage dans la contemplation de ta vie jouée, Christine aurait brisé ta méditation d’un claquement sec.

 

— Bien, ce sera tout pour ce soir, vous pouvez rentrer.

 

La petite troupe se serait dispersée. Puis, Christine vous aurait aperçus, les deux gamins ivres du passé, confiné dans les fauteuils usés.

 

Enfin, voilà ce qui se serait passé, si tu avais daigné être présente en ces retrouvailles. Mais tu as choisi une autre voie, celle qui t’éloignait de la mélodie en boucle infinie de la boîte à musique de ta vie. Si tu l’avais voulu, ils t’auraient volontiers accueilli. Enfin, tu as fait ton choix, car ce jour-là, tu n’étais pas là.  

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Mandragor
Posté le 24/01/2020
Bon ben tant pis pour le commentaire constructif, il est trop tard pour ça.

D'abord, le titre m'a "appelée", Salomé étant une de mes pièces préférées.
J'ai compris que c'était foutu quand j'ai eu un pincement au coeur en lisant, comme si je suivais une série depuis longtemps et que je regardais l'épilogue.
Comme si je les connaissais, que j'étais présente.
J'ai ressenti les émotions que tu as mis dans ton texte, je crois. Et je m'y attendais pas.
Je me retrouve rongée par la nostalgie alors que j'y étais pas. Keskecé cte sorcellerie encore.
Bref, pour terminer ce babillage incohérent et décousu, j'ai adoré ce premier chapitre et j'ai hâte de lire la suite. (Même si le chapitre 2 est sorti, j'suis pas en état de penser correctement là tout de suite)
Bonne continuation, je vais stalker cette histoire.
Alice_Lath
Posté le 24/01/2020
C'est exactement l'effet recherché, alors merci, merci beaucoup. T'as pas idée comme ton com fait rosir mes petites joues dans l'immédiat. C'est un hommage à la nostalgie.
Et très bon goût pour Salomé, c'est également une de mes pièces préférées
CorinneChoup
Posté le 19/01/2020
Prem's à laisser un commentaire :)
Très joli cette narration en "tu" et en "vous"
Ça retransmet vraiment bien l'atmosphère de ce rendez vous manqué
C'est poétique, comme un doux reve
J'ai juste tiqué sur certains verbes qui (pour moi) ne sont pas dans le bon temps
Par ex :
Puis, l’alcool brûlant aux relents de dissolvant aurait dévalé leurs gosiers. L’incendie des œsophages martyrisés fut évacué par force de souffles empesés.

Au lieu de "fut" j'aurai mis "aurait été"

Dans l'ensemble, j'ai été bercée dans cette tranche de vie et j'ai aimé !
Le tout début de ton texte j'adore j'adore! C'est comme un bonbon qui fond sous ma langue
Alice_Lath
Posté le 19/01/2020
Haha, mercé, j'ai corrigé tout ça, merci pour ton retour en tout cas!
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