Chapitre 1 /partie une - Un goût de liberté

Par Esprit

Une odeur estival embaumait la salle de classe. L'air était lourd, rendant les bouches pâteuses, et les épais rideaux d'un bleu poussiéreux se soulevaient à peine au gré du vent tiède de l'extérieur. Fenêtres ouvertes, le chant des oiseaux filtrait tout autant que les rayons du soleil frappant l'intérieur de la pièce. Cette chaleur rendait envieux chaque élève de piquer une tête dans une étendue d'eau fraîche, et ce parfum de vacances n'était que plus présent par la sortie exceptionnelle des cours, prévue pour quinze heures tapantes. Impatients, les regards se levaient tour à tour vers l'horloge qui titacquait, bruit régulier se perdant dans la voix rythmée de Madame Palesac.

Madame Palesac était une jeune professeure de mathématique, au visage en diamant. Sa peau brune respirait le soleil d'été, et ses jambes élancées fendaient gracieusement l'air à chacun de ses pas. Elle avait un sourire aligné remplie de sympathie, aux lèvres charnues parfois délicatement peintes d'un gloss les faisant briller. Seulement sa beauté ne s'arrêtait pas là, oh non ! Elle continuait jusqu'à ses yeux infiniment noir, et sa coupe afro dotée de boucle de jais toujours parfaites, et ce peu importe la coiffure les domptant. Elle n'avait pas la silhouette d'un top modèle, mais elle était pourtant unique, parfaite.

Elle fut arrivée il y a de cela deux ans, un jour de premier Septembre dans l'établissement, ainsi que dans le coeur d'Anazias.

Ses trois amis se moquaient souvent de lui, pour son béguin enfantin envers son professeur. Ils lui répétaient qu'elle finirait pas se trouver quelqu'un, qu'il n'était franchement pas l'homme de sa vie, à bientôt 17 ans, elle qui en avait 25. Il le savait, tout ça. Seulement, il savait aussi qu'il n'avait pas qu'un simple béguin ! Madame Palesac était son premier amour, le genre qui le rendait un peu con, qui le perdait dans ses réflexions lorsqu'elle entrait dans une pièce. Deux heures de math était habituellement une torture, mais avec elle, c'était avec des papillons dans le ventre qu'il mémorisait chacun des chiffres, chacune des équations.
Elle ne l'aimait peut-être pas maintenant, cependant s'était-il fait une promesse : A la fin de sa Terminale, une fois son bac en poche, il lui dévoilera tout : L'entièreté de son coeur, l'entièreté de son esprit. Il lui remettra son amour encore brûlant, qui lui mettait la peau à vif, et il n'abandonnera pas l'idée qu'elle le considère un jour comme un homme, et non plus un élève turbulent.

La route sera peut-être longue, c'était aussi possible qu'il doive ramasser les morceaux de son coeur brisé plusieurs fois, seulement il avait Madame Palesac dans la peau, et ce un peu plus chaque jour depuis deux ans. Un coup de foudre, un coup au coeur, il ne saurait expliquer autrement la marque au fer rouge qu'elle lui avait laissé sur la poitrine.

Se balançant sur les deux pieds arrières de sa chaise, il lança un coup d'oeil autour de lui. La majorité de la classe avait perdu son attention sur les deux dernières minutes, qui s'écoulaient à une lenteur folle. Ils pensaient inconsciemment qu'en fixant le cadran, leur force unie ferait miraculeusement accélérer la course des aiguilles. Une attention vers sa droite, et il vit son amie Yung-Jae qui, malgré son sérieux dans chacun de ses cours, se laissait aussi aller à guetter l'horloge de la classe.

Ses longs et raides cheveux noirs étaient rassemblés en une queue de cheval sans aucun épis, son front masqué d'une frange complémentant son visage pâle et rond. Ses yeux n'étaient pas très grands, quoiqu'un peu plus que ceux typiquement coréens de par sa part européenne. Elle n'avait pas hérité des yeux bleus de son père, mais du marron sombre des iris de sa mère, en plus de son petit nez, et de sa bouche rose. Elle n'était pas de celles se maquillant, bien qu'elle enviait ses filles aux coups de pinceaux précis, car sa mère refusait de voir son argent partir dans des produits de beauté trop chers.

Ressentant le poids d'un regard posé sur elle, Yung-Jae détourna son attention de l'horloge, pour croiser les prunelles bleues de son ami depuis fin collège. Elle fronça ses sourcils d'un quart, qui lui créèrent une moue sévère, tandis que sa main gauche tenant son stylo fit signe à Anazias de cesser son jeu de balançoire. Bien entendu, cet andouille prit plutôt cela comme un défi, et, les mains écartées dans le vide, il se poussa un peu plus en arrière.

Les lèvres de l'eurasienne articulèrent sans son : "Arrête."

Il n'écouta pas.

 

- Ana tu vas tomber, et tu n'auras que tes yeux pour pleurer. chuchota-t-elle, derrière la voix de leur chère professeure.

 

Il poussa un peu plus loin.

 

- Anaz- !

 

La chaise râcla le vieux liège ciré, alors que les mains du jeune homme se furent aggripées précipitamment au rebord de sa table, qui se vit quitter deux pieds du sol prestament. Anazias, le visage peint d'effroi, se tourna pour regarder derrière lui, et croiser le petit air espiègle de Val-Aimé, surnommé Val. Avachi sur sa table, lorsqu'il aperçut son ami le regarder, sa main droite vint coiffer ses cheveux blonds en arrière, sifflotant en baladant ses yeux bruns partout autour de lui, sauf dans la direction de son camarade. Des rires bas encombrèrent l'espace, tandis que Madame Palesac s'était tut.

 

- Monsieur Samson et Monsieur Parrer, je vois que mon cours vous passionne tout autant que le reste de la classe, soupira-t-elle alors qu'elle n'avait pas manqué le fait qu'elle parlait dans le vent, depuis ces dernières minutes, Vous pouvez ranger vos affaires, je vous ai assez torturé comme ça.

 

Anazias sentit son visage légèrement s'empourprer. Madame Palesac souriait, amusée de la rapidité de ses élèves qui avaient majoritairement déjà bouclé leurs affaires. Elle recula une mèche de sa joue, tapa ses mains entre elles pour retirer la poudre blanche de ses doigts, puis entreprit de ramasser ses cours ainsi que sa trousse afin de les ranger, bien au chaud, au sein de son sac Marvel. Il ne fallut pas plus de secondes que cela, pour entendre la sonnerie retentir dans tout l'établissement, faisant bondir comme de grands ressorts un troupeau ridiculement pressé d'adolescents en quête de liberté. Les pieds des chaises grincèrent sur le sol, on chiffona les papiers inutiles pour les jeter dedans ou à côté de la poubelle, et les salutations fusèrent.

Yung-Jae et Val furent les avants-derniers à sortir, Anazias venant de jeter sur son dos son sac à moitié vide. Les deux amis prirent les devants, le blond profitant de l'angle mort de sa professeure, pour se mettre de dos et imiter grossièrement un baiser passionné, ses mains parcourant ses propres épaules. Le retardataire secoua un peu sa tête, dépité, alors que la jeune brunette tira Val qui s'esclaffait hors de la classe avec elle.

 

- Au revoir Madame, laissa entendre la voix chantante de Yung-Jae.

- Au revoir vous deux, passez de bonnes vacances ! 

 

Anazias s'approcha prudemment, ses yeux bleus rivés sur sa professeure, qui tourna sa tête pour planter ses billes noires dans les siennes, son air rieur sous son sourire sincère. Il avait envie de lui parler, de délier sa langue. S'il était certain de ne pas foirer toutes ses chances en se précipitant de trop, il aurait osé, il aurait gonflé sa poitrine pour lui proposer une sortie, un café, n'importe quoi ! Il aurait fait le contraire de ce qu'il faisait dans l'instant présent : La fixer d'un air béat, immobile comme une plante verte, le coeur battant dans sa poitrine.

 

- Tu souhaites me parler de quelque chose, Anazias ? le tira de sa rêverie, la voix suave de sa professeure.

- Euh.. Non, enfin, oui, vous avez de la craie sur la joue, juste là, l'informa-t-il en pointant le haut de sa propre joue, droite.

 

Madame Palesac s'en étonna, et se pressa de la retirer. Elle ria doucement, se sentant probablement bête, une amusement contagieux qui fit sourire l'élève.

 

- Merci, mon côté trop étourdie me perdra.. J'aurai eu l'air ridicule, si j'étais sortie comme ça.

- Ne dites pas ça Madame, un peu de craie n'enlève rien de votre charme. répondit-il, honnête, faisant rire l'adulte.

- Toi alors ! Me flatter ne te guarantira pas de point bonus sur tes prochains contrôles, n'y pense même pas !

- Ah non non, je ne dis que la vérité !

 

Il ria avec elle, puis elle glissa la fermeture éclair de son sac, le passant sur son dos. Elève et professeure marchèrent jusqu'à la sortie de la salle, et Anazias se tourna une dernière fois vers elle, tandis que leur chemin se séparait déjà.

 

- Au revoir Madame, bonnes vacances.

- Merci Anazias, à toi aussi. Repose-toi bien, et essaye de ne pas trop oublier de tes leçons !

- Oui, promis.

 

Il la regarda s'éloigner à contre-coeur, restant un instant là, avant que ses talons ne le fassent pivoter. Il laissa ses pieds le guider, descendre les marches pour rejoindre ses amis, alors que son esprit était ailleurs. Il rêvassait, se demandant bien ce que Madame Palesac ferait de ses vacances. Pourra-t-il la croiser au village, lors de ses heures de sortie habituelles ? Ou bien elle prévoyait de rendre visite à son frère vivant en ville, et de profiter de la mer une fois là-bas. Cela voulait dire dans tous les cas, qu'il aurait peu de moment pour lui parler, pour faire un peu avancer les choses.. Mais il ne désespérait pas !

La route fut courte. Il poussa la porte du hall, marchant vers le portail ouvert d'où un surveillant, qui patientait, comptait machinalement les élèves passant en coup de vent, finalement libérés de ces "horribles" profs faisant cours sous une chaleur saharienne. Il passa le seuil de la grille, et il sentit un poids tomber sur ses épaules : Val lui était tombé dessus, lui empoignant le cou de son bras droit.

 

- Alors mec ?! C'était concluant ? T'as réussi à l'inviter pour un rencard ?

- Tu penses vraiment qu'elle va accepter de rencontrer un de ses élèves hors de l'école dans un rendez-vous amoureux ? râla Yung-Jae en allumant son portable.

- Bah pourquoi pas ? Il est beau notre Ana ! Et en plus il est drôle ! C'est pas le paradis ça ? 

- C'est sûr qu'il a la qualité de ne pas être comme toi, siffla dans une moquerie l'eurasienne.

- J'attends d'être majeur, clarifia le concerné en sortant son téléphone déjà à moitié déchargé, A partir de ce moment-là, je pourrais l'inviter pour un vrai rendez-vous.

- Mouais, tu veux trop faire les choses dans l'ordre, elle va te passer sous le nez mon pote ! Moi je dirais plutôt de foncer pendant ces vacances.

- N'importe quoi.. désapprouva la jeune fille, faisant sourire Anazias.

 

Ils marchèrent ensemble le long de la rue, remontant vers la place de leur village, surplombée d'une fontaine en pierre datant des années moyen-âgeuses. On raconte que celle-ci fut bâtie pour repousser les forces maléfiques d'une famille de sorcière. L'eau était bénite par le prêtre du village, puis on la faisait boire aux habitants pour les protéger, on les conseillait également de se laver dans cette eau purifiée. Cette légende était bien la seule histoire que l'on pouvait raconter aux touristes passant miraculeusement par leur village français, perdu dans une forêt servant à beaucoup de randonnées, principalement. On s'ennuyait, dans ce trou paumé.. Nombreux étaient ceux partant pour la ville, afin de s'y installer et, plus jamais ils ne revenaient !

Ils s'arrêtèrent simultanément sous un coin d'ombre. Sur le reste de la place aux dalles de pierres cabossées, les chaises et les tables des terrasses étaient de sorties, parasols dressés au-dessus de la tête des clients. La climatisation permettait à certains restaurateurs de laisser leur porte grande ouverte, invitant le plus de curieux et d'acheteurs à entrer pour prendre une pause de cette suffocante chaleur. Le soleil blanc frappait ardumment jusqu'au petit recoin, et le maire par ceci avait conseillé aux personnes âgées de ne pas bouger de chez elle. La canicule pointait le bout de son nez, et même l'école eut relâchée ses élèves plus tôt qu'à l'habitude.

 

- Thibault peut pas se dépêcher ? se plaignit Val qui se sentait suer à grosses gouttes.

- Relax Val, on attend depuis à peine trente secondes.. fit la plus patiente, son pouce glissant à plusieurs reprises sur son écran.

- C'est toujours le dernier à sortir, il pourrait faire un effort pour les vacances. renchérit Anazias, sous le hochement de tête de son ami.

 

Anazias passa distraitement sa main dans ses cheveux châtains, les jetant en arrière. Ses yeux rivés sur son portable, il toucha l'icône "Messagerie" sous la notification qu'il en reçut. Un SMS de son père, envoyé à l'instant. Le jeune homme fronça ses sourcils, souffla, puis verrouilla son portable pour le ranger dans sa poche. Il croisa ses bras, et s'adossa au mur derrière lui pour guetter le bout de la rue par laquelle Thibault devait arriver.

Après cinq minutes, le voilà qui courrait en tenant de ses deux mains son sac en bandoulière.

 

- Salut ! s'exclama-t-il entre plusieurs bouffées d'air.

- Bah enfin, on crevait de chaud ! se plaignit, encore une fois, la grande perche qu'était le blond du groupe.

- Désolé, notre prof d'SVT nous a retenu pour nous faire son discours de fin d'année..

 

Thibault aux yeux noisettes, se cachait à moitié derrière ses boucles rousses indomptables. Nul doute qu'il devait avoir chaud sous cette tignasse, et sa peau blanche redoutant le soleil risquait de finir marquée par des rougeurs brûlantes. Grand et élancé, sa taille frôlait celle de Val-Aimé. Anazias était petit, lui. Plus petit que ses amis masculins en tout cas, et cette tête de con de Val s'était mangé une baigne au début des années du collège, pour s'en être moqué. Après s'être battus plusieurs fois, les voilà inséparables grâce à de nombreuses heures de retenues passées ensemble !

 

- T'as vraiment pas d'chance d'avoir Corignon, dit le plus petit sous un ton de compassion, Je te plains, elle lâche jamais la grappe à ses classes.

- Elle a presque pleuré car certains d'entre nous changeaient de lycée.. souffla le rouquin, épuisé.

 

Val se sentit rire, sous l'émotivité de cette professeure de Sciences. Elle était toujours comme ça : très, très investie dans son métier, et dans la réussite de ses élèves. Elle s'attachait à chacun, c'en était presque terrifiant.

 

- Eh, les gars, appela Yung-Jae, la tête baissée vers son téléphone, Y en a un de vous qui connait FindYourWay ?

 

Un silence plana.

 

- Pas moi, le brisa le blond en levant ses mains en signe d'honnêteté.

- C'est quoi ? demanda par la suite Thibault en se penchant par-dessus son épaule.

- Une application qui retrouve tout et n'importe quoi, apparemment.

- Mon oeil, c'est encore une arnaque !

 

Les têtes des deux autres garçons se penchèrent à leur tour au-dessus du téléphone portable, regardant avec attention les commentaires laissés sous l'application. La plupart d'entre eux étaient positifs, parlant d'objets de valeur retrouvés, ou de clés miraculeusement récupérées, ou bien encore, d'amis d'enfance autrefois perdus ! En bref, une panoplie de bot ayant été payés pour y laisser de faux commentaires.

 

- J'suis sûr que ça marche pas, il y a jamais eu autant d'avis positif sur une application.

- On a qu'à tester ? proposa alors la seule fille du groupe. 

- Tu proposes quoi ? continua Anazias en relevant sa tête vers elle, qui jeta un coup d'oeil derrière.

- D'abord, on va au frais à la bibliothèque, puis on décide quoi faire.

- Bonne idée, si je reste sous cette chaleur, je vais finir par m'évanouir, dramatisa Val en partant devant.

 

Yung-Jae leva les yeux au ciel, et partit à sa suite alors qu'elle eut appuyée sur le bouton "Installer" de l'application. Thibault et Anazias suivirent, n'étant pas non plus contre un peu de fraîcheur parmi les vieux livres pousiéreux de la grande bâtisse. Au sein de leur esprit, tous étaient sceptiques. Après tout, une application pouvant trouver et retrouver n'importe quoi, c'était impossible ! Les algorithmes les plus compliqués n'étaient pas aussi perfectionnés. Du moins, pas ceux téléchargeables par l'entièreté de la population mondiale.

C'était donc avec l'idée d'une arnaque à démonter sur laquelle rire tous les quatre, que le groupe d'amis prenait le chemin de la bibliothèque, laissant derrière eux les ennuis de l'école, et touchant du bout du doigt des vacances mémorables. Deux mois qui les suivront jusque dans l'en-

tiè

re

de leur vie.

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