Chapitre 1 - narrateur 1

   - Marina !

   J’entends la voix de David. La voiture vient d’arriver. J'attrape mon sac de voyage et descends l'escalier. Je m'arrête en bas des marches, me retourne, pose mon sac au sol et remonte en courant. Une fois dans ma chambre, je prends mon arc et mon carquois et redescends. Mieux vaut prévenir que guérir.

   David est en train de discuter avec ma mère devant la maison. La voiture de Louise est garée dans l'allée, Céline et Mathieu en sortent pour saluer mes parents. David s'avance vers moi, me fait la bise et prend mon sac pour le mettre dans la voiture. Il hausse un sourcil interrogateur en voyant mon arc.

   - Et tu comptes faire quoi avec ça, nous protéger contre les forces du Mal ?

   - Ou attraper du poisson pour toute la tribu ?, ajoute Céline qui s'approche à son tour.

   Mes parents me regardent eux aussi avec étonnement. C'est vrai que j'ai du mal à vivre sans mon arc, même si normalement je fais un effort pour les vacances et j'arrive à m'en passer pendant sept jours. Pas cette fois. Je n'ai toujours pas parlé à mes parents de la visite de l'inconnu dans le jardin. C'était il y a une semaine, mais je n'ai pas eu le courage de leur dire quoi que ce soit et même si j'espère le contraire, j'ai le pressentiment qu'il va revenir. Ce qui explique l'arc. Je ne veux pas partir en vacances sans aucun moyen de défense. Mais je ne peux pas dire ça à mes parents. Ni à mes amis d’ailleurs.  

   - Si j'en ai marre de la plage, ça m'occupera, dis-je en ajoutant un sourire pour les convaincre.

   On dirait que ça leur convient. J’embrasse mes parents pour leur dire au revoir et nous montons tous dans la voiture de Louise. C'est parti pour une semaine au bord de la mer ! Louise est au volant, Mathieu à ses côtés et je suis coincée derrière avec David à gauche, Céline à droite et mon carquois à mes pieds. Il n'y avait plus de place dans le coffre.

   Nous arrivons au camping en fin d'après-midi. Le trajet a été rapide, nous le connaissons bien. C'est la première fois que nous partons tous les cinq sans parents, maintenant que certains ont le permis, mais la destination n’est pas nouvelle. Ma famille est souvent venue ici avec celle de David et celle de Louise parfois. C'est un peu notre destination favorite. Nous rejoignons notre emplacement et déchargeons la voiture pour attraper les tentes qui ont été rangées dans le fond du coffre. David m'aide à monter la plus petite tandis que les autres montent la grande. Il n'arrête pas de me regarder du coin de l'œil.

   - Ça va, toi ? Tu n’as pas l'air dans ton assiette, me répète-t-il au moins pour la dixième fois de la semaine.

   - Ça va. J'ai juste la tête ailleurs.

   - Et on peut savoir où ?

   Je regarde David et je me demande si je ne devrais pas lui raconter. En fait, j'aurais déjà dû le faire. Je ne sais pas ce qui m'a retenue. C'est mon meilleur ami, on se dit tout. Je regarde vers les autres avant de lui répondre.

   - On peut en parler plus tard ?

   Il comprend que je ne souhaite pas avoir un public et il acquiesce. Nous continuons à monter la tente en silence et je sens bien qu’il se tracasse. Il a les sourcils froncés en permanence. Si les rôles étaient inversés, je me ferais du souci aussi. Ça m'embête de le voir comme ça, alors j'essaye de détendre l'atmosphère. Je suis en train d'essayer de fixer une moustiquaire sur la fenêtre de la tente pendant qu'il plante les piquets de l'autre côté et au lieu d'en attacher les extrémités, je contourne la tente en silence pour que David ne m'entende pas et je lui passe la moustiquaire sur la tête en lui sautant sur le dos. Il sursaute en poussant un cri et essaye de se défendre en battant des bras. Nous perdons l'équilibre et nous retrouvons sur le sol, à nous battre comme des gosses. J'ai perdu mon piège improvisé, mais j'arrive tout de même à avoir le dessus et je maintiens David cloué au sol, un bras en l'air en signe de victoire. Il soupire et tâtonne l'herbe de ses mains pour trouver ses lunettes qu'il a perdues dans la bataille.

   - Ok. Tu gagnes. Mais juste cette bataille, pas la guerre.

   - Si tu le dis.

   Je le libère pour qu'il se redresse et j'attrape ses lunettes que je lui pose sur le nez. Il me regarde de ses grands yeux noisette et me sourit. Ça fait du bien. David est mon meilleur ami depuis notre premier jour à la crèche. C'est là que je l'ai rencontré et on ne s'est plus jamais quittés depuis. Sa famille habite à deux kilomètres de chez nous et depuis tout jeunes, nous passons notre temps l'un chez l'autre, encore aujourd'hui. Pour notre rentrée à l’université en septembre, nous allons emménager en colocation. Je ne peux pas m'imaginer une vie sans David. Et en voyant ce sourire, je regrette instantanément de ne pas lui avoir parlé de la visite du type la semaine dernière.

   Une fois les tentes montées, nous préparons le dîner. Au menu, spaghettis bolognaise cuits au réchaud à gaz. Ça sent bon les vacances. Les jours sont encore longs et nous voulons tous voir la mer, alors nous partons vers les dunes pour une petite promenade. À peine arrivés sur la plage, Louise, Céline et Mathieu enlèvent leurs chaussures et partent en courant vers les vagues. En temps normal, j'aurais fait la même chose, mais pas aujourd'hui. David le remarque. Il n'est pas non plus parti en courant et vient marcher à côté de moi.

   - Qu'est-ce qui ne va pas ?

   - Il y a un truc que je ne t'ai pas dit.

   - À propos de quoi ?

   Je n'en peux plus. Il faut que je me lance. Je m'arrête et me tourne vers David.

   - La semaine dernière, il y a un type qui a débarqué dans le jardin chez mes parents pendant que je m'entraînais. Je ne l'ai pas entendu s'approcher et quand il m'a mis la main sur l'épaule, je me suis retournée et ne sachant pas qui c'était, j'ai eu peur, je l'ai repoussé et j'ai couru dans les bois. Il m'a suivie. Il était armé, il avait un pistolet. Il s'est pris une racine et a dû se fouler la cheville ou un truc parce qu'il est tombé et ne s’est pas relevé. Je l'ai entendu s'arrêter, donc je suis revenue sur mes pas et j'ai pointé mon arc sur lui. Dès qu'il m'a vue, je lui ai tiré une flèche dans la cheville et une autre sous le bras pour le clouer à l'arbre. J'ai voulu lui demander ce qu'il voulait, mais il ne m'a jamais répondu. Il connaissait mon nom et il a mentionné mon père aussi. Et d'un coup, il s'est volatilisé, pouf, comme ça, comme par magie, il avait disparu.

   Je n'ai pas laissé le temps à David de m'interrompre, j'ai tout débité d'une traite. Il me regarde bouche bée avec les yeux grand ouverts. Ses lunettes ont glissé légèrement sur son nez, mais il ne les remet pas. On dirait qu'il cherche ses mots.

   - Pourquoi... ?

   - Je ne sais pas ce qu’il me voulait ! C'est justement ce que je comptais élucider avant que le type ne disparaisse en un claquement de doigts !

   - Non.

   Il passe une main dans ses boucles brunes avant de continuer.

   - Pourquoi tu ne me l'as pas dit avant ?

   Je m'y attendais. Ne rien lui dire était vraiment la chose la plus idiote à faire. Maintenant il va m'en vouloir d’avoir gardé tout ça pour moi.

   - Je ne sais pas. J'avais envie de t'en parler, mais en même temps, j'avais l'impression d'être folle. Des fois, je me dis que c'était une sorte de cauchemar en plein jour, ou une hallucination. Je n'en ai même pas parlé aux parents.

   - Tes parents ne le savent pas ??

   - Non. Sur le coup, j'ai voulu leur dire, mais je n'ai pas pu. Et après c'était trop tard. Mais je sais que je n'ai pas rêvé. J'ai des preuves.

   David m'attrape le bras.

   - Quelles preuves ?

   - J'ai un morceau de la veste du type. Il est resté accroché à la flèche qui le tenait à l'arbre et qu'il a retirée avant de disparaître.

   Le morceau de cuir se trouve dans la poche de mon pantalon en toile. Je le sors et le montre à David. Il l'examine avec attention, comme si ce simple bout de veste pouvait lui apporter toutes les réponses. Si seulement...

   - Tu as gardé la flèche aussi ?

   - Oui, mais il est parti avec celle que je lui avais tirée dans la cheville.

   - Le type est parti avec ta flèche dans sa cheville ? Comment ?

   - Comme je viens de te dire, il s'est volatilisé ! Il n'a pas eu besoin de marcher.

   - Hum.

   David tient toujours le morceau de cuir et garde les sourcils froncés. Je vois bien qu'il réfléchit intensément à ce que je viens de lui dire et qu'il essaye d'en retirer un certain sens. Mais il n'y a pas de sens. En tout cas pas à mes yeux. Soudain, il me tourne vers lui, me pose les mains sur les épaules et me regarde droit dans les yeux.

   - Cet homme, il ne t'a rien fait ? Marina, dis-moi tout. Il ne t'a rien fait ?

   - Non, non, ne t'inquiète pas. Il avait une arme, mais je l'ai désarmé.

   En disant cela, je me rends compte que son arme a dû disparaître avec lui parce qu'après coup je ne l'ai pas revue. Je n'avais pas encore réalisé cela. David soupire de soulagement, mais garde ses mains sur mes épaules.

   - Aucune idée de qui ça pouvait être ?

   - Non. Il connaissait mon nom et il a mentionné mon père à deux reprises.

   - Ça vaudrait peut-être le coup de lui en parler.

   - Je sais, mais c'était tellement surréaliste, j'ai vraiment l'impression de passer pour une folle.

   David ne dit rien et me prend dans ses bras. Il me serre très fort contre lui et je sens la pression se relâcher un petit peu dans mon corps.

   - David. Il a dit qu'il reviendrait.

   Il relâche son étreinte pour me regarder.

   - C'est pour ça que tu as emmené ton arc ?

   - Oui. Je crois qu'il va vraiment revenir.

   - Ne t'inquiète pas, je suis là, me dit-il en me serrant de nouveau dans ses bras, je ne laisserai personne te faire de mal.

   Nous restons dans les bras l'un de l'autre jusqu'à ce que Mathieu émette un sifflement plein de sous-entendus. Il fait partie de ceux, malheureusement nombreux, qui voient David et moi comme un couple et ont du mal à croire que nous soyons juste amis. Nos parents en sont également. Ils nous voient mariés depuis que nous sommes tout petits et sont persuadés que nous sortons ensemble. Ce n'est pas le cas. Et même si, il y a trois ans, David m'a avoué y penser et avoir des sentiments pour moi, tout s'est arrêté quelques semaines plus tard quand j'ai eu mon premier petit ami. Depuis, il n'en a jamais reparlé.

   - Venez ! Elle est bonne !, nous lance Mathieu.

   - Ça va mieux ?, me demande David.

   Je lui réponds que oui et le remercie, puis nous partons vers la mer. Mais toujours pas en courant. David marche à côté de moi et il me passe un bras sur les épaules. Je repense à cette unique fois, il y a trois ans, où il m'a dit qu'il pensait être amoureux de moi. Je lui avais répondu que moi aussi j'étais amoureuse de lui et que c'était pour ça que nous étions meilleurs amis. Et pour rien au monde je ne voudrais perdre cette amitié.

   La nuit est déjà tombée lorsque nous revenons de la plage. Les deux garçons prennent la petite tente et les trois filles la grande. Je mets du temps à m'endormir et lorsque je finis par y arriver, mon sommeil est encombré de cauchemars horribles.

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Renarde
Posté le 09/11/2019
Coucou Schumiorange !

Ah, le voyage en voiture entre potes, où on se retrouve complètement coincé à l'arrière au milieu. Cela m'a parlé à fond, parce qu'ayant été plutôt menue ado, c'était systématiquement ma place XD.

Je trouve la réaction de David tout à fait logique, et tout à fait adorable également lors qu'il dit "Cet homme, il ne t'a rien fait ? Marina, dis-moi tout. Il ne t'a rien fait ?". Cela fait très "grand frère protecteur" même si pour David, il y a plus visiblement.

Et les parents/amis connaissances qui veulent absolument mettre en couple les amis d'enfance, c'est tellement ça ! Lourdingue et logique à la fois.

Tu réussis bien à retranscrire cette ambiance de vacances entre ados, où une tente et des pâtes réchauffées au réchaud sont synonymes de meilleures vacances du monde. J'aimerais bien parfois retrouver cette simplicité.

Bon, un chapitre sans apparitions surnaturelles. Quelque chose me dit que cela ne va pas durer...
Schumiorange
Posté le 10/11/2019
Une bonne dose de normalité avant que tout parte en vrille…

Je trouve les personnages plus attachants quand ils sont ancrés dans le réel, du coup il y a plein de petites choses du quotidien qui s'incrustent au fil des chapitres.

J'espère que la lecture continue à te plaire !
Alice_Lath
Posté le 03/11/2019
Il y a une petite répétition de moustiquaire dans un paragraphe haha mais rien de bien grave. Sinon, l'ambiance des vacances est parfaitement bien retranscrite même si le mystère du chapitre précédent continue à trotter dans mon esprit! J'ai hâte d'en savoir plus et, je me répète, mais j'adore le côté badass et un peu anachronique de Marina qui se trimballe avec son arc en vacances.
Schumiorange
Posté le 03/11/2019
Encore un grand merci pour ce commentaire !
Et merci pour la remarque sur la répétition, je vais essayer d'enlever une moustiquaire !
Pour le mystère du chapitre précédent, accroche-toi, il va falloir attendre quelques chapitres avant d'en savoir plus...
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