Chapitre 1 : Moi, Petra

Notes de l’auteur : À mes sœurs, à mes (futures) filles, à la petite fille que j'étais...

« La vie ne vaut d’être vécue, sans amour » La Javanaise, Serge Gainsbourg

 

Ma petite sœur adorée,

C’est la fin de l’été et je viens de rentrer à Paris, après avoir passé un mois avec toi chez Maman. Le sud et sa verdure me manquent déjà, mais je garde un excellent souvenir de ces quelques semaines et en particulier de ma soirée d’anniversaire. Nous avons célébré mes 31 ans avec toute la famille et nos amis. Maman a passé des heures en cuisine pour préparer un dîner africain tel que je le lui avais demandé. Nous avons beaucoup ri, et surtout nous avons dansé sur un mix de musiques ensoleillées qui nous ont fait voyager de l’Afrique au Brésil, en passant par du hip-hop et du RnB américain.
Après tout ce que j’ai traversé sur l’année qui vient de s’écouler, c’était vraiment la soirée qu’il me fallait pour reprendre le dessus et de nouveau sourire à la vie. Être entourée d’amour et rire.

En arrivant à la maison, un de nos amis m’a regardé dans ma robe d’été rouge à motif fleuri et m’a dit : « Comment une telle beauté peut être célibataire ? » Je lui ai répondu en plaisantant que j’étais très exigeante. La vérité, c’est que cela fait un peu plus d’un an maintenant que je me suis séparée de Simon dans des circonstances très brutales et traumatisantes, et j’ai plutôt envie de prendre du temps et m’occuper de moi. De toute manière la beauté ou la laideur, selon comment on les définit, ne sont pas des critères qui justifient que l’on soit ou non en couple. L’amour, ça va ça vient.

Certes, tu me diras petite sœur que je n’ai pas à me plaindre de mon physique, mais j’ai conscience que ce n’est qu’une enveloppe éphémère. Et puis, je n’ai pas toujours été ce que l’on peut appeler un canon. J’ai commencé à me développer très tôt. À 10 ans, j’étais déjà très grande pour mon âge et ma poitrine ressortait déjà ; cette année-là nous étions partis en vacances au Bénin, et lors d’une balade dans les rues de Cotonou un homme a commencé à parler très fort en fon[1]. Maman lui a répondu et a simplement dit à mon père que cet homme avait des vues sur moi. Quelques jours plus tard, mon père a insisté pour savoir exactement ce qu’il a dit et Maman lui a traduit devant moi : « Qu’elle est belle votre fille, qu’elle est séduisante. Donnez-la-moi, je la mets dans mon lit ! » Ces mots m’ont traumatisé. Ce qui m’a valu de passer tout le collège à m’habiller avec des vêtements larges et sombres tandis que la mode était aux pantalons pattes d’éléphant et débardeurs à bretelles fines. Moi qui était une petite fille très coquette, je suis devenue très pudique. Et au collège, quand tu n’es pas habillée dans la tendance, tu n’es pas populaire.

Arrivée à l’âge adulte, j'ai commencé à changer, à m'améliorer comme on dit. J’ai appris à réinvestir mon corps et assumer mon apparence, mais au fond, j’ai toujours le sentiment d’être cette ado de 14 ans cachée derrière ses lunettes de myope, qui passait ses weekends à jouer aux jeux vidéo ou à faire du dessin, et que les garçons traitaient de « thon » en cours de latin.
J’ai mis du temps à m’intéresser réellement aux garçons. J’étais très timide. J’ai eu quelques coups de cœur au collège et au lycée, mais c’est seulement à partir de mes 18 ans que j’ai commencé à en fréquenter.

À présent, je vois que mes copines d’école sont pour ainsi dire toutes casées, en couple ou mariées, mères pour certaines … et moi, je suis toujours en train de compter les mois qui me restent avant d’avoir totalement remboursé mon prêt étudiant. Je ne pense pas du tout aux enfants. Pour cela, il faudrait déjà que je rencontre la bonne personne, et c’est le plus compliqué.

On ne m’avait pas prévenu que les relations entre les hommes et les femmes étaient aussi difficiles. On m’avait dit que j’aurai des déceptions et des chagrins, mais on ne m’avait pas parlé du déchirement intérieur ni du désespoir. Quand je pense à toi, petite sœur, tu as fêté tes 15 ans cette année et tu commences à t’intéresser aux garçons, à rêver à ta première histoire d’amour. J’ai plutôt envie de te dire : « Oublie l’amour ! Fuis-le, n’y pense pas, ça n’en vaut pas la peine ! » Évidemment, ce n’est pas ce que je pense réellement, au contraire. Cependant, j’aurais grandement apprécié que l’on m’avertisse de la douleur que cela pouvait infliger.

Tu as déjà fait l’expérience des premiers coups de cœur qui s’évanouissent du jour au lendemain quand tu dis à un garçon que tu veux prendre ton temps. Tu commences déjà à te poser des questions face à certains comportements. Pourquoi il ne s’intéresse pas à toi ? Pourquoi il ne t’envoie plus de messages ? J’ai le double de ton âge et je me pose toujours autant de questions, moins qu’à 20 ans c’est certain, mais la gent masculine continue de me surprendre. Je me console en me disant que les hommes non plus ne nous comprennent pas toujours nous les femmes.

Au cours de ces dix dernières années, tu m’as connu avec des hommes différents, tu en as rencontré certains et d’autres pas. Tu m’as vu amoureuse, tu m’as vu rire, tu m’as vu pleurer, déprimer, tu m’as vu en colère et dépitée, puis tu m’as vu m’en remettre. Quand j’y pense, je ne t’ai jamais vraiment parlé d’eux.
Sur le moment, quand une histoire se termine, surtout lorsqu’on débute sa vie amoureuse, on peut avoir l’impression que l’on ne retrouvera jamais l’amour, que c’était notre unique chance, mais c’est faux et heureusement. Ce n’est que le début en réalité, et le pire comme le meilleur restent à venir. Avec l’âge et l’expérience on espère que la prochaine histoire sera meilleure, même si on garde une petite pointe d’inquiétude sur l’avenir et nos chances de rencontrer un jour quelqu’un qui nous corresponde.

Bientôt ta vie amoureuse débutera et ta vie sexuelle également, aussi difficile que cela puisse être pour moi de l’admettre. Je sais que je ne pourrai pas t’empêcher de vivre ta vie de femme, mais c’est bien pour cela que j’ai envie de te protéger en partageant mon expérience avec toi, ainsi que les leçons que j’ai pu en tirer.

Beaucoup d’auteurs se sont penchés sur la question. Tu trouveras des milliers de livres, de blogs, de sites internet, de podcasts et d’experts qui te donneront leurs conseils sur les relations hommes-femmes, et la manière de se comporter pour gagner le cœur d’un homme. Vue la quantité de ressources sur le sujet, il est évident que tout le monde se posent les mêmes questions, tout le monde a envie de trouver l’amour, et surtout, tout le monde veut arrêter de souffrir à cause de l’amour. Ces « experts » se rejoignent tous plus ou moins sur certaines idées, mais dans la pratique c’est toujours plus compliqué. La vie et les rencontres sont très aléatoires et ce qui peut marcher avec certains ne marchera pas forcément avec d’autres. Il y a beaucoup de paramètres qui entrent en jeu et influent sur ce que la personne sera, et fera, dans une relation : l’âge, les origines culturelles, l’éducation, le milieu social, la religion, la structure psychologique, les expériences vécues, et bien d’autres variables.

Nous n’avons pas le même père toi et moi, mais je sais que pour mon cas ma relation malheureuse avec celui que tu appelles Tonton m’a longtemps empêché d’être au clair dans mes attentes vis-à-vis des hommes. Ce n’est pas la seule raison de mes échecs en matière d’amour. Il y a des raisons qui m’appartiennent et d’autres qui incombent à mes partenaires, le tout ayant le même résultat qu’une mauvaise combinaison d’ingrédients chimiques.

Tu l’auras compris, je n’ai pas d’astuces ni de recettes pour réussir sa vie amoureuse. Je pense qu’il n’y a pas de règles, ni de mode d’emploi, mais je sais qu’en dehors des recommandations et les précautions que notre mère a pu nous donner, il y a plusieurs aspects d’une relation amoureuse auxquels nous ne sommes pas préparées. Je n’étais pas préparée au désir que je pouvais susciter, ni à la perte de raison causée par un coup de foudre ; je n’imaginais pas qu’une personne qui disait m’aimer puisse me dévaloriser, ou me faire du mal physiquement sous l’emprise de l’alcool.

En vérité, il n’y a que l’expérience qui peut nous apprendre. J’ai fait des tas d’erreurs, j’ai été naïve à plusieurs reprises, au point de me sentir stupide même encore aujourd’hui quand j’y repense. Ce qui est fait est fait, c’est la vie, c’est comme ça qu’on en tire des leçons. J’ai appris à être indulgente avec moi-même et à me pardonner.

Finalement, mes expériences m’ont amené à me poser les questions suivantes : quel modèle de femme ai-je envie d’être à tes yeux ? Et aussi, si tu étais à ma place, est-ce que je voudrais te voir agir comme je l’ai fait avec certains hommes ?

Je sais que même si je partage mon histoire avec toi, tu ne seras pas pour autant immunisée si tu te retrouves dans ces situations, mais j’espère qu’au mieux mon témoignage te permettra d’avoir du recul et un meilleur jugement que moi.

 

*****

[1] Un des dialectes parlés au Bénin.

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Kieren
Posté le 23/05/2020
C'est beau de faire une lettre ouverte, tu ne laisses personne derrière, tout le monde a la possibilité de se retrouver dans ce que tu dis.
Etant un homme, je me sens un peu comme un intrus. Mais si tu as posté ceci à tous, je pourrai en bénéficier pour mieux comprendre, et moins blesser celles qui croiseront mon chemin.
Nous nous livrons tous sur ce site, par nos écrits ou nos commentaires. Nous essayons d'être vrais, et je ne veux pas gâcher cette opportunité.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 23/05/2020
Hello Kieren,

Merci pour ton commentaire. Ton passage ici me touche beaucoup. Je ne pensais pas que ce texte pourrait intéresser un public masculin, et c'est tant mieux si c'est le cas ! C'est tant mieux aussi, si ma lettre t'apporte quelque chose dans tes propres relations. Tu me diras... :)
Kieren
Posté le 24/05/2020
On verra quand ce sera le cas =)
Porte toi bien.
Ysaé
Posté le 03/05/2020
Salut,
Je assez intriguée par ce récit autobiographique. C'est courageux de dévoiler ainsi une partie de son intimité, et forcément j'imagine que cela va me parler (on est tous passé par certaines étapes).

Cette lettre d'introduction à ta petite soeur est une bonne idée, à voir ensuite selon la teneur des histoires. :)
Je vais continuer doucement ma lecture,

A+
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 04/05/2020
Hello Ysaé,
Merci pour ta lecture et ton commentaire.
Effectivement, j'ai écrit cette (longue) lettre en m'adressant à ma plus jeune sœur. J'admets que certains passages ont été difficiles à dévoiler, mais j'avais envie d'être authentique dans ma démarche. Au final, ce qui m'a permis d'aller au bout, c'est de me dire que beaucoup d'autres ont vécu les mêmes situations.
Je te souhaite bonne lecture dans les dix dernières années de ma vie :)
Zig
Posté le 26/02/2020
Coucou !

Cette ouverture est poignante, et je l'aime vraiment beaucoup... C'est une excellente idée de commencer avec une lettre de femme à jeune femme, d'expérimentée à novice.
Je trouve que ça dessine déjà les contours de ce que tu veux faire, le projet est clair et il est émouvant.
C'est vrai, c'est juste, sans aller trop loin.

Forcément ça fait écho à ce que certains lecteurs ont pu vivre ou peuvent vivre (j'en fais partie), alors je continue juste tranquillement, pour en apprendre plus sur un morceau de vie.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 26/02/2020
Hello Zig !

Merci pour ton commentaire et de prendre le temps de me lire. Ce que tu dis me fait très plaisir et me conforte un peu plus dans ma démarche.
J'avais quelques apréhensions dans le fait de partager toute une décennie de ma vie amoureuse, mais le projet s'est un peu imposé à moi et ne voulait plus me quitter jusqu'à ce que je le termine. Donc, si ça peut être utile, c'est tant mieux.

Je te souhaite une bonne lecture :)
Cocochoup
Posté le 06/02/2020
Hey, je pose ma valise ici pour découvrir tes ecrits
J'ai beaucoup aimé a partir du passage où tu parles à ta petite sœur.
Ça pourrait être super intéressant de commencer comme ça dès le début du texte, comme si c'était une lettre ouverte que tu adressais à ta sœur. Comme une correspondance dans laquelle on a l'autorisation de glisser son nez :)
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 06/02/2020
Hello CorinneChoup !

Je te remercie pour ton commentaire qui me fait très plaisir et me conforte dans mon idée, car c'est effectivement la direction que je vais (re)prendre pour la version définitive.
Quand l'idée m'est venue il y a 2 ans, ça devait être une lettre adressée à Herman du chapitre 4.
Finalement, j'ai eu envie de m'adresser à ma petite soeur et là le projet a pris beaucoup plus de sens, mais j'ai eu du mal à démarrer. J'ai longtemps bloqué sur la fameuse phrase d'accroche :)
Pour me lancer, j'ai débuté mon récit là où il est né, mais maintenant que le projet est très clair dans ma tête je vais reprendre le début sous forme de lettre directe à ma petite soeur.
Je suis d'accord avec toi, ce sera plus intéressant et ça aura plus d'impact :) Merci !
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