Chapitre 1 : maman

Par Drak
Notes de l’auteur : Editer le 17avril: cohérence du début

« Au voleur ! Reviens ici, sale gosse ! Au voleur ! »

Je ricane en observant un boulanger qui court après un gamin; celui-ci serre contre lui une miche de pain. Comme s’il allait s’arrêter juste parce que son poursuivant le lui demande ! 

Amusé, je les regarde approcher, tout en traversant la foule habituée à ce genre d’évènement.

L’enfant bifurque brutalement dans une ruelle étroite encombrée de caisses, où son ventripotent pourschasseur ne pourra pas le suivre. Hop ! Un petit bond et le voilà qui saute au-dessus des obstacles, laissant l’autre idiot crier derrière lui !

« Je te retrouverai ! Tu entends ?! Je te retrouverai, saleté de petit monstre ! La Déesse en soit témoin ! Je vais te mettre la garde aux fesses, moi ! »

Il t’entend, oui… mais il ne t’écoute pas !

Cet homme ne doit pas être du coin pour avoir imaginé pouvoir attraper son voleur.

Je coule un regard vers la fille qui s’appuie au mur de la ruelle où a disparu l’enfant.

Elle me rend mon regard, puis incline la tête dans ma direction et me salue. Je fais de même, approbateur, tandis qu’elle quitte son mur pour s’éloigner, sa chemise légèrement déformée par la fameuse miche de pain volé.

De mon côté, je retourne à mes courses. Hors de question d’être en retard.

 

Je pousse doucement la porte de la vieille maison où j’habite avec ma mère, passant sous l’enseigne défraîchie qui représente un narcisse. Je fais attention à ne pas faire de bruit, ce qui pourrait la gêner dans son travail.

J’entre dans la cuisine, où je dépose les produits que j’ai achetés, plus une petite bourse que j’ai subtilisée à un touriste.

« Trisk ? Tu es rentré ? »

« Oui. J’ai tout ce que tu m’avais demandé ! »

Ma mère pénètre à son tour dans la pièce. C’est une Naine aux dreadlocks brunes, au visage et aux yeux émeraudes durs, vêtue d’une robe bleu sombre tirant sur le violet et d’une ceinture d’où pendouillent des myriades de pochettes, à la mode des alchimistes locaux.

Elle m’ébouriffe rudement les cheveux, puis annonce gravement :

« J’ai un client important qui doit venir tout à l’heure. Tu vas m’aider. »

« D’accord maman. »

 

Ma mère est une alchimiste réputée, aussi bien pour la qualité de ses produits, que pour leur… variété. Elle se nomme Tatiana Valar, mais elle est plus connue sous le nom de lady Valar ! Cela fait plus chic, donc ça attire plus de clients.

De temps en temps, elle doit faire affaire avec une personne importante et me demande de jouer les assistants. Je dois alors porter des vêtements sombres comme elle, et obéir en silence à toutes ses instructions… encore plus que d’habitude, veux-je dire.

 

Le client est arrivé dans l’après-midi; c’est une cliente, une femme à la beauté froide, dont la peau pâle trahit les origines nobles malgré ses vêtements assez modestes. Un déguisement, évidemment. Elle ne veut pas qu’on sache qu’une personne de son rang s’intéresse aux marchandises “particulières” que peut fabriquer ma mère.

Ma mère a dû, bien évidemment, se faire la même réflexion, mais elle n’en dit rien. Elle l’invite à passer dans le salon où ont lieu les grosses affaires. La femme prend place dans un fauteuil et ma mère dans un autre, tandis que je me poste en silence debout derrière elle.

La cliente lève les yeux vers moi et pince les lèvres avec dédain, puis revient à ma mère en grinçant sèchement :

« Mon affaire est privée. Dites à votre domestique de sortir. »

« C’est mon fils adoptif et mon assistant. J’ai confiance en son silence. »

« J’espère bien… »

« Vous n’êtes tout de même pas venue juste pour me parler de mon fils ? »

« Non. Je désire me procurer un poison. »

« Mais encore ? »

« Un poison lent, qui pourrait facilement passer pour une maladie liée à l’âge. »

« Donc pour une cible âgée. Je peux vous proposer “Le baiser d’Asclépios”, qui revitalise la victime quelque temps afin d’affaiblir son corps, ce qui finalement lui sera fatal. Ou “Le Sang maudit”, qui perturbe lentement le sang et l'affaiblit, jusqu’à ce qu’il soit insuffisant pour la survie de la victime. Ou encore de “L’essence d’Aconit”, qui détend lentement le corps, tellement que le cœur finit par oublier de battre. Ou bien… »

« Je vais prendre celui-là. »

« Le client est roi. Cependant, vous comprendrez que ce genre de produit ne se conserve pas longtemps, il me faut donc trois jours pour préparer votre commande. Cependant, si vous êtes prête à débourser un petit bonus, je peux vous le fournir demain en début de soirée. Mais vous courez alors le risque que la potion ne soit pas parfaite. »

« Je prends le risque. Combien ? »

Ma mère se penche pour chuchoter le prix à son oreille. Aux yeux de la cliente qui s’écarquillent, je me doute que ce n’est pas donné du tout, mais elle sort une bourse de soie ocre que ma mère rafle d’un mouvement vif, tel un serpent ramenant sa proie.

Sachant que ma mère demande la moitié d’avance, je n’ose imaginer le montant de la somme totale…

« Vous paierez le reste à la livraison. À demain soir, madame » souffle onctueusement ma mère.

« Où aura lieu la livraison ? »

« A l’endroit même où vous m’avez contactée. Je vous engage à ne pas venir en personne… On ne sait jamais. J’enverrai, quant à moi, mon fils. »

Je raccompagne la cliente, puis rejoins ma mère qui a déjà disparu dans son laboratoire.

« Trisk ? Je n’ai pas tous les ingrédients nécessaires ! »

« Que te faut-il ? »

« Voici la liste. »

Elle me met sèchement dans les mains un papier, puis retourne à ses mixtures.

Je regarde la liste : du lin, des boutons d’or jaune, du chèvrefeuille, un dahlia panaché, et des pâquerettes roses.

 

Je suis là, marchant dans les ruelles, ma feuille serrée dans la main.

Je la connais par cœur à force de l’avoir lue… et je sais déjà que je ne trouverai pas tout. Certaines de ces plantes sont introuvables à cette période, ou alors il faut en passer commande et la livraison prend des jours. Mais j’en ai tout de même fait la demande, pour renflouer les stocks.

Ma mère va devoir recourir à ça.

Presque désespérément, je m’acharne. Je fais le tour des boutiques et des herboristes, même les plus petites… mais il me manque toujours des plantes.

Elle va devoir le faire.

Je rentre finalement à la maison, ma mère m’attend sur le seuil, une renoncule à la main.

Je lui donne ma récolte. 

« Il n’y a pas tout » déclare-t-elle, laconique.

« Désolé maman, je n’ai pas réussi à les trouver… pas en un jour. »

« Dans ce cas, tu sais ce qui nous reste à faire ? »

« …Oui. »

 

 

Ce que va faire ma mère est contre nature, je le sais bien. Mais elle est ma mère. D’adoption certes, mais ma mère tout de même. Je me plie donc à sa volonté.

Elle me précède à la cave, là où ça se passe. C’est une cave tout à fait normale, comme on peut en trouver n’importe où. Mais c’est là que ma mère range son trésor : une dague courte, au manche et à la garde en bois de saule vert, sculpté en forme d’orties. La Dague de vie, ainsi qu’elle l’appelle.

« Tends ton bras. »

Un peu de mauvaise grâce, je soulève ma manche droite, révélant quatre fines cicatrices sur mon avant-bras, souvenirs des fois précédentes, puis je lui tends.

Elle prononce une incantation dans sa langue, que je ne parle pas hélas, puis m’entaille légèrement le bras. Le sang perle. Des gouttes tombent au sol et s’enfoncent dans la terre.

« Va soigner ta blessure. »

« Bien maman. »

Je remonte à l’étage, non sans avoir jeté un regard dégoûté aux plantes qui ont poussé là où sont tombées les gouttes de sang, grâce aux pouvoirs de la dague. Celles qui manquaient à ma mère. Celles qui sont nées en échange de temps sur mon espérance de vie. Un jour en moins par plante...

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