Chapitre 1 - Le retour

Par katicey

Cela faisait des années que je n’avais pas entendu l’alerte.

Le chant des cloches aigue se répercute contre tous les arbres du marais de Hellbun, glaçant le sang des Jorobbys qui la perçoivent. Mes mains se mettent à trembler d’elles-mêmes, et je fais une petite entaille involontaire sur le bois que je sculptais attentivement. D’habitude cela m’aurait contrariée, mais le silence incertain qui suit le cri des cloches me distrait. Je sors de mon atelier à contre cœur. Tous les habitants de Hellbun ont fait de même.

Nous portons tous un masque serein sur le visage, mais cela ne parvient pas à camoufler la terreur qui nous anime. « Cette fois c’est la bonne, les Voleurs de Peau vont nous trouver. » ils murmurent, « Ils ont traversé le marais, et ils viennent nous tuer. ». Pour ma part, je préfère me taire. Ma main joue discrètement avec le pommeau de mon sabre.

Au milieu de la place, le dernier groupe d’éclaireurs attend pour partir. Ils ont été très rapides, mais ça ne m’étonne pas. Ils sont entrainés pour ça, après tout. Je me mets sur la pointe des pieds pour mieux voir. Ma sœur n’est pas dans le dernier groupe et la connaissant, elle a dû être l’une des premières à s’aventurer dans le marais. Je meurs d’envie de les suivre, mais de l’autre bout de la vaste place, le regard de Mevipere capte le mien. Il me tuerait si je le faisais.

Au bout d’un moment, comme s’ils en avaient assez d’attendre, des enfants se remettent à jouer et à courir dans le village. Les oiseaux se remettent à chanter, les mâchoires des plus vieux se desserrent. La deuxième alerte n’a pas sonné, nous sommes hors de danger. Quand les troupes d’éclaireurs reviennent, je cours prendre Loren dans mes bras. Comme je m’y attendais, elle est parfaitement intacte : aucune égratignure sur ses joues bombées, aucun sillon inquiet sur son front lisse. Elle me taquine en voyant mon expression contrariée.

— Quoi ? Tu pensais qu’on allait tous se faire tuer par de méchants humains ?

Elle pince ma joue en rigolant et ses yeux s’étirent en deux traits avenants. Je repousse sa main.

— Pas du tout. Mais l’alerte m’a fait sursauter, et j’ai gâché l’arc sur lequel je travaillais. Je vais devoir recommencer, je me plains avec une grimace.

— L’arc qu’Owen t’a commandé ? elle s’enquiert en fronçant son nez mutin.

J’acquiesce et scrute le concerné du coin de l’œil. Owen n’est pas le garçon le plus compréhensif que je connaisse. Il vaut mieux pour moi que son arc soit parfait. L’idée de devoir le recommencer entièrement me donne envie de me livrer moi-même aux Voleurs de Peau.

Près d’Owen, Mevipere semble tendu en écoutant les derniers éclaireurs. Je me demande ce que les autres troupes ont vu. Celle de Loren n’a pas été très loin, mais elle m’assure qu’elle n’a pas vu un humain à moins d’un kilomètre d’Hellbun. « Tout est sous contrôle », d’après elle.

— Leur ressemblance me frappe de plus en plus, je lui confie en désignant Owen et Mevipere d’un signe de tête.

— Ils ne sont pas père et fils pour rien. Dire que tes enfants auront leurs têtes aussi… elle plaisante en me donnant un coup de coude.

J’ignore son commentaire.

— Je ne parle pas de ça. Je parle de leur expression, de leur façon de se tenir. Owen n’était pas comme ça avant. Il avait une personnalité.

Un enfant potelé trébuche juste devant nos pieds et je l’aide aussitôt à se relever. Ses lèvres commencent à trembler et ses yeux se remplissent de larmes. Loren souffle d’impatience.

— Tu as un bel uniforme de soldat, dis donc ! je discute en époussetant les genoux du petit garçon. Les soldats sont des guerriers, tu sais ? (Je le regarde gentiment.) Et tu sais ce qu’on dit aux soldats Jorobbys ? Tu gères ta douleur…

— …Et tu deviens pouvoir, il arrive à articuler entre les larmes.

Je lui souris et les essuie de sa mine joufflue. « Exactement. ». Bientôt, il grandira et il se rendra compte que ce dicton est aussi ridicule que mensonger. Mais pour l'instant, cela lui redonne la force dont il a besoin. Une lueur déterminée éclaire ses prunelles, et je le laisse filer vers sa mère. Le regard qu’elle me lance me donne envie de me cacher sous terre.

Loren ricane à mes côtés.

— S’il continue de manger comme ça, il aura du mal à devenir soldat, elle fait remarquer.

Je détourne les yeux pour qu’elle ne voit pas leur noirceur soudaine.

— C’est le fils de la boulangère, à quoi est-ce que tu t’attends ? Mais c’est encore un enfant. Je suis sure qu’il fera un merveilleux soldat, s’il le veut vraiment.

« Même si parfois la volonté n’est pas suffisante. », je me retiens d’ajouter. Loren hausse les épaules, non convaincue, et l’on se dirige vers mon atelier pour discuter. J’ose à peine regarder l’arc sur le bureau.

— C’est un masque, elle m’informe en attrapant l’arme. Owen, je veux dire. Il est comme ça parce qu’il sait qu’il sera bientôt chef. Je t’assure qu’il est toujours comme avant avec moi…

Le sourire doucereux qui flotte sur ses lèvres me donne envie de vomir.

— Tu sais qu’il va falloir que tu arrêtes de fricoter avec mon futur mari, n’est-ce pas ?

— Oh, arrête ! Tu m’as dit que ça ne te dérangeait pas.

Elle secoue l’arc devant mon visage.

— Je ne vois pas où tu l’as « gâché ».

Je lui montre la petite entaille laissée par la gouge.  « Ici. ». Elle me scrute de haut en bas.

— C’est absolument rien, ça ! Je ne l’avais même pas vu. Rien que tu ne puisses pas arranger, avec le talent que tu as.

— Tu crois ?

L’arc dans les mains de ma sœur me nargue, alors je le dépose sur le bureau pour changer de sujet. Comme à chaque fois qu’elle part dans le marais, Loren ne peut s’empêcher de tout me raconter, et elle n’omet aucuns détails. J’essaye d’ignorer la jalousie maladive qui m’étouffe et je patiente, tendue, pendant que ma soeur me parle de sa journée en brossant ses longs cheveux blonds.

Sa voix apaisante flotte dans le petit atelier. J’en profite pour travailler un peu sur l’arc d’Owen, mais je suis si épuisée que ma « pause bien mérité » m’emmène dans le monde des songes à la seconde même où je me pose sur le divan.

 

 

Comme à mon habitude, je m’éveille bien avant tout le monde. Il doit être un peu plus de minuit. Je prends mes sabres et je sors en silence de mon atelier étriqué. Sur la place du village, quelques fenêtres laissent encore échapper une lumière chaleureuse. Il semblerait que les Jorobbys ont du mal à dormir ce soir… Pas étonnant : l’alerte a mis tout le village à cran, moi la première. Pour ne pas me faire voir, je contourne la place au lieu de la traverser.

Hellbun est assez loin du marais et je dois marcher plus de vingts minutes avant que l’humidité de l’air ne devienne dérangeante. Plus je m’en approche, plus le sol est boueux. Je me fraye un chemin entre les roseaux et les joncs, attentive à ce qui m’entoure. Cela fait bien une semaine que je n’y suis pas allée, et je savoure toutes les sensations que le marais a à offrir. Je balade mes mains sur les troncs des chênes et des pins avant de décider de grimper à l’un d’eux. Le feuillage des arbres ne laisse pas passer la lumière de la lune, et je ne peux donc pas discerner correctement où je mets les pieds en bas. C’est l’un des plus gros pièges du marais : l’eau ne ressemble pas à de l’eau. Et si par malheur l’on pose le pied là où il ne le faut pas, on risque d’y laisser la vie.

Les humains pensent à tort que nous vivons dans le marais. En réalité, il nous entoure. C’est une barrière de protection naturelle et efficace contre eux. Dès qu’un humain pénètre dans le marais, il est très rare qu’il n’en ressorte. Et s’il le fait, ce n’est pas du côté du village. Nous sommes bien protégés des Voleurs de Peau, en théorie. Mais après la Bataille… Il vaut mieux se méfier de ce genre de certitudes.

Cela fait des années que je sors toutes les nuits pour venir ici. Mes escapades nocturnes ont commencé quand j’ai compris que Mevipere m’empêcherait à jamais de devenir éclaireuse ou soldat. Cela a toujours été mon rêve, ce pour quoi je me levais le matin. Mes fiançailles avec Owen ont anéanti ce rêve, et avec lui toute mes chances d’être un jour comblée de bonheur. Je sais que ce n’est pas sa faute. Ce n’est pas la mienne non plus.

Rien de tout ça n’a d’importance quand je saute d’arbres en arbres au-dessus des tourbières du marais. Ici je suis libre.

Dans le pin d’à côté, deux yeux jaunes me scrutent. Un murkaf. J’imagine dans la pénombre ses deux longs bras noueux et ses griffes acérées et j’admire la façon dont la lune reflète ses crocs. Il est effrayant. Il se déplace avec moi depuis quelques minutes déjà, et je sens qu’il veut jouer. Je n’ai pas du tout la tête à ça, mais je tends ma main vers lui pour lui faire plaisir et les orbes jaunes frétillent dans l’obscurité. Malgré les mètres qui nous sépare, il a juste à tendre son bras gris pour que je parvienne à attraper ce qu’il me tend : un os. Je m’en saisis de deux doigts, le nez froncé, repulsée.

— Un os ? Bon sang, il y a intérêt à ce qu’il ne date pas d’aujourd’hui, je grogne, sachant combien les murkafs apprécient l’humain.

Je lance l’os le plus loin possible de moi, et le murkaf s’élance férocement à sa poursuite. J’essuie ma main contre mon pantalon. Un os ! Où est passée l’époque où je leur lançais de simples bâtons ?

Des halètements animés derrière moi attirent mon attention. Plusieurs murkafs attendent assis sur une branche, trépignants d’impatience, des bâtons prisonniers de leurs crocs. Déjà fatiguée, je tends mon bras vers le premier qui laisse tomber une lourde épée dans ma main.

— Vraiment ? C’est tout ce que tu as trouvé à me ramener ?

J’observe rapidement l’arme. Aucun doute, je n’ai pas forgé ça. La lame est trop grossière, trop… humaine. Un frisson me parcourt. Jusqu’où est-il allé pour pouvoir la dénicher ? Comme les Jorobbys, les murkafs ne sont pas du genre à s’aventurer loin de leur territoire, d’habitude.

Je la lui lance avant d’attraper le prochain, qui pour une fois, n’est qu’un bout de bois. Pour le remercier, je le jette encore plus loin que tous les autres. Je joue avec eux pendant de longues minutes, avant qu’un bruit en dessous de moi n’attire mon attention. Des voix. Je me colle contre le tronc, en équilibre précaire sur la fine branche d’un if. Ce sont effectivement des voix, mais je suis trop loin pour comprendre ce qu’elles disent. Qu’est-ce que des Jorobbys font dans le marais en pleine nuit ? Ils ne comprennent pas que c’est dangereux ? Je saute en silence sur une branche à ma droite, poursuivant le bruit. Peut-être que je pourrais découvrir quelque chose d’intéressant, qui sait ?

Les murkafs s’agitent et font remuer des feuilles. Quelques-uns grognent. D’un signe de la main je leur ordonne de ne pas bouger, et je m’accroupis pour mieux voir quels autres Jorobbys ont eu la bonne idée de descendre au marais après l’alerte. Mais c’est simple : dans le marais en pleine nuit, plus c’est bas, moins c’est visible. Je redescends de quelques branches agilement pour analyser les quatre ombres. Ils utilisent un bâton pour savoir où ne pas poser les pieds. Ils ont de la chance de ne pas être dans la partie sud, ils se seraient déjà noyés avec cette méthode !

Je sens la tension des murkafs au-dessus de moi se décupler, mais je ne sais pas ce qui les rend si anxieux. Veulent-ils continuer à jouer ?

Soudainement, un des murkafs se jette sur le groupe toute griffes dehors, en un cri strident. Je n’ai pas le temps de réagir, et quand je vois ses crocs s’enfoncer dans l’abdomen d’un des Jorobbys, je ne peux que crier. Je bondis au sol, éclaboussant l’eau stagnante peu profonde du marais autour de moi. Mon regard se pose directement dans celui d’un des garçons du groupe.

Ses joues sont rouges du sang de son ami qu’il tient à bout de bras. Ses cheveux clairs tombent devant ses yeux terrifiés, comme pour cacher à sa vue l’horreur de la scène. Pendant une seconde, je suis paralysée. Puis je gémis de terreur et cours aussi vite que je le peux vers Hellbun, cette fois ci sans faire attention à où je mets les pieds dans ma précipitation.

Je ne les connais pas. Ce sont des humains.

Des Voleurs de Peau.

 

 

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Tac
Posté le 09/08/2020
Yo Katicey !
Ce premier chapitre comprend plein d'éléments très intrigants, je pense que c'est une bonne première matière composée de bons ingrédients mais pas forcément correctement dosés ou mélangés.
Malheureusement il y a certaines choses que je n'ai pas comprises, par exemple la soeur de ton héroine est-elle plus âgée ou plus jeune ? Quelle est cette affaire de fricotage entre le futur mari et l'héroïne ? Ai-je bien compris : le futur mari a interdit à l'héroïne d'aller dans le marais ? Pourquoi ?
J'imagine bien qu'une partie des réponses à mes questions participent aux mystères de l'intrigue, cependant, je trouve qu'il y a des maladresses dans le déroulé du chapitre qui font que, selon moi, certaines absences de réponses amènent plus de confusion que de mystère.
Je trouve que le début manque de descritpion : je visualisais très mal la scène et j'ai relu deux fois pour comprendre l'enchaînement des actions, car tu passes très rapidement sur l'attente du retour des éclaireurs.
Je trouve cette affaire de Marais très intéressante, mais malhabilement amenée. J'ai trouvé que le lien des habitants de ce village, et en particulier celui qu'a l'héroïne avec lui (elle est interdite d'y aller, va se promener dedans, joue avec les étranges murfaks pourtant manifestement pas inoffensifs...) était trop raconté et pas assez montré.
Plein de bisous !
katicey
Posté le 09/08/2020
Merci pour ton commentaire ! Je prendrai tes remarques en compte lors de la réécriture :)
Mimlay
Posté le 07/08/2020
Comme la dernière fois, quelques remarques :

"Ils ont été très rapide" => Il me semble qu'il manque un "s" à rapide

"La deuxième alerte n’a pas sonné" => ée à "sonné", je crois, puisqu'il y a COD avant le verbe.

"Quand les troupes d’éclaireurs reviennent je cours prendre Loren dans mes bras." => Ne manque-t-il pas une virgule après "reviennent", pour le rythme ?

"aucunes égratignures" => aucune égratignure

"Tu gère" => manque un "s", non ?

"Je lui souris et les essuis" => essuie

"mensongé" => mensonger

"S’il continu" => S'il continue

"20 minutes" => vingt minutes. Date/heure à part, il est préférable d'écrire les nombres en toutes lettres dans un récit.

"l’humidité de l’air ne devienne dérangeante. Plus je m’en approche, plus le sol devient boueux." => attention, répétition du verbe devenir.

"Je ballade mes mains sur le tronc des chênes et des pins" => "balade" et sur "les" troncs ?

"C’est une barrière de protection naturelle et efficace contre eux" => le "et" me semble inutile

"Dès qu’un humain pénètre dans le marais, il est très rare qu’il n’en sorte." => Lorsqu'un humain pénètre dans le marais, il est très rare qu'il en ressorte. (suggestion)

"et me mets à courir aussi vite que je le peux vers Hellbun, cette fois ci sans faire attention à où je mets les pieds dans ma précipitation." => répétition de "mets", je propose : "et cours" à la place de "me mets à courir" qui est assez long et peu fluide.

Voilà, à part ces détails, j'ai apprécié ce chapitre ! :)
Du suspense, j'apprécie déjà les personnages et leur monde. Hâte d'en apprendre plus, cette fin nous tient en haleine !
katicey
Posté le 07/08/2020
Hello !
Merci milles fois pour ton commentaire ! Toutes ces fautes d’orthographe me sautent aux yeux maintenant que tu me les as fait remarquer ^^
Comme c'est un premier jet, j'essaye de ne pas me prendre la tête et me relire trop souvent, et bien que je tente d'éviter les fautes, c'est loin d'être parfait. Du coup, tu m'es d'une aide folle !
Je corrigerai tout ça bientôt. Encore merci ♥
SybellineBears
Posté le 04/08/2020
Je confirme : j'adore ta plume et ton univers. Il est tellement bien, les mots sont sublimes et bien choisis. Bref, je vais continuer à te suivre !

Juste une question : cette fille, d'ailleurs on ignore son nom, est la même que celle du prologue ?
katicey
Posté le 05/08/2020
Son nom est Fearne, et c'est vrai que pour l'instant il n'a été cité que dans le résumé, donc c'est peut être confus ^^
Mais oui, Fearne est la petite fille du prologue :)
Merci pour ton commentaire !
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