CHAPITRE 1 – LE CENTRE POSTIER

Au moment où Gabrielle Gambon pénétra, en ce début de janvier, dans le Centre Postier avec sa liasse d’enveloppes, elle ne fut pas étonnée de voir une centaine d’oiseaux entrer et sortir. Les volatiles servaient ici à la livraison du courrier. Toutes les espèces, ou presque, semblaient être représentées sur les perchoirs derrière les petits comptoirs orange. Pour les courtes distances, il y avait les balbuzards, les pigeons, les messagers sagittaires et les vautours moines. Quant aux sternes arctiques, aux puffins fuligineux, aux bécasseaux à poitrine cendrée, aux chouettes et aux hiboux, ils parcouraient aisément plusieurs milliers de kilomètres.
À Portvert, une ville au nord-est du payîle de Castelclair, le Centre Postier était un bâtiment qui datait d’après la Grande Guerre ; tout en briques usées et en courants d’air. Sa mince cheminée entortillée crachotait une fumée d’un gris héron.
Les habitants de Portvert étaient si distingués, que l’on aurait pu croire qu’ils se rendaient constamment à une soirée mondaine. De ce fait, ils auraient parfaitement été en droit d’exiger un Centre Postier digne de leur prestance. Chaque payîle possédait ses propres us et coutumes, et l’envoi postal faisait sans conteste partie d’une des plus anciennes de celle-ci.
Le premier système de relais de poste, considéré comme une organisation d’État, remontait à Savva Peskine ; fondateur de l’empire qui avait précédé Castelclair. Créés par Justus IV pour l’acheminement des messages royaux, les itinéraires ne menaient alors qu’aux théâtres d’opérations militaires et n’étaient établis qu’à titre provisoire. Ils furent, ensuite, autorisés à transporter la correspondance des particuliers. Après l’éclatement des relais de poste en trois entreprises publiques, l’État céda des véhicules et des parcs immobiliers à ces trois identités commerciales.
Quand vint le tour de Gabrielle, elle indiqua les adresses des différents destinataires à l’agent d’accueil. L’employé revêtait un uniforme bleu et vert aux manches râpées ; sa gâpette ne se trouvait pas en meilleur état et présentait des marques de picorages. Manifestations des humeurs de ses collègues de travail à bec.
L’homme se retourna, siffla et glissa la missive dans l’étui métallique qui pendait autour du cou du balbuzard qui avait voleté jusqu’à lui. C’était un rapace de taille moyenne, avec des ailes longues et une queue plutôt courte. Les ailes, nettement coudées, lui conféraient une allure de goéland. Sa tête était fine et proéminente, blanche avec une barre noire sur un œil jaune. Gabrielle constata une similitude troublante entre le fonctionnaire et l’oiseau. Sans mot dire, elle régla ce qu’elle devait et partit. 

Généralement, quand Gabrielle se rendait au centre-ville, elle effectuait le trajet en voiture. Elle avait, entre autres choses, hérité de son défunt père d’une Cadillac Fleetwood 60 aux vitres fumées étincelantes. Mais aujourd’hui, Richard, son chauffeur, n’était pas disponible. Il était occupé à trier les correspondances de sa mère avec un certain Blid. Alors, sans plus tarder, elle traversa les rues de Portvert jusqu’à la station de train la plus proche.
Le payîle comptait parmi les plus grands et pouvait se targuer de posséder l’un des plus importants réseaux ferroviaires et maritimes. En raison d’un climat tempéré chaud, de fortes précipitations y étaient régulièrement enregistrées. Ce qui avait contraint le roi Franklin 1er à autoriser la mise en place d’un sort anti-pluie. Alors, dès que le ciel lâchait la moindre goutte, un bataillon de parapluies se déployaient pour protéger les Castelclairinoix endimanchés, dessinant des chatoiements multicolores dans les flaques d’eau.
Gabrielle se tenait droite sur son siège, peut-être un peu trop. Si elle n’était pas vêtue d’une robe en soie matelassée, on aurait pu la confondre avec un balai que l’on aurait oublié là. Les fois où elle avait pris le train étaient trop rares ; elle n’arrivait pas à trouver une position à la fois confortable et élégante. Car, plus que tout, la bonne tenue des habitants de ce payîle était capitale.
Par l’épais hublot du wagon, les paysages défilaient pareils à des diapositives. Tantôt des collines, tantôt des forêts ; tantôt d’anciennes et ravissantes bâtisses, ou quelques immeubles à l’allure nouvelle. Ce ballet urbain et verdoyant se déroula ainsi sous les yeux de Gabrielle, durant les quarante-cinq minutes de trajet qui la conduisaient chez elle. 
À son arrivée, Richard l’attendait patiemment sur le quai de la gare. C’était un colosse ventripotent, aux immenses mains parcourues de cicatrices. Ses cheveux noirs pendaient sur ses larges épaules et il portait un costume raccommodé de nombreuses fois, sans grand soin.
— Le voyage s’est passé comme vous vouliez, mademoiselle ? souhaita savoir le chauffeur lorsque Gabrielle parvint à sa hauteur.
Une goutte glissa d’un des parapluies flottants au-dessus du quai, finissant sa course sur une mèche rebelle. Presque aussitôt, la mèche flamboyante boucla devant les yeux bleus de Gabrielle.
— Tout est si… calme dans les trains, fit-elle remarquer au grand amusement de Richard.
Que les transports publics lui paraissent si tranquilles n’avait rien de surprenant. Gabrielle emplissait dès qu’elle pouvait le silence de musique. Les styles variaient au gré de ses humeurs : de bonne humeur, elle serait plutôt encline à écouter du blues. À l’inverse, elle s’étourdissait de symphonies aussi sombres que ses pensées. Gabrielle avait également l’habitude de se rendre dans des cafés, où le volume sonore excédait l’entendement. En ces lieux, elle aimait avoir de longues discussions animées, que ce soit avec des Hommes ou des animaux.
Il ne leur fallut qu’une dizaine de minutes pour rejoindre le manoir hérité de ses richissimes parents. Une tradition voulait que le possesseur de ce manoir soit automatiquement promu comte. Toutefois, cette tradition n’avait pas toujours été respectée. Certains des Lords de Portvert ne furent jamais reconnus comme tels au cours de leur vie. C’est ce qui arriva à Pierce Gambon, le père de Gabrielle.

Pierce Gambon avait fait fortune en découvrant tout à fait par hasard un Linen, en parfait état. Un antique ouvrage qui compilait les Saints cent trente-cinq traités. Athée, l’homme l’avait alors revendu sans remords aux enchères annuelles organisées par la ville. Aussitôt l’argent empoché, Pierce Gambon le plaça sur un compte épargne et ne cessa de s’enrichir. Cet argent facilement gagné lui permit de racheter le manoir, qui était maintenant celui de sa fille, et de se lancer dans le commerce fluvial.
Dans le cadre de sa profession, Pierce Gambon fit la connaissance de Harry Laize. Un modeste bûcheron, vivant au nord-ouest du payîle, à Pic-en-Ronces, à qui il délégua la totalité de ses chantiers navals. Grâce à la collaboration entre son père et Harry Laize, Gabrielle rencontra son fils : Sébastian. Le garçon de onze ans n’avait que peu d’amis. Alors, dès que son père lui évoquait son envie de se rendre chez les Gambon, Sébastian bondissait sur l’occasion. Il bouillonnait de joie à l’idée de partager du temps avec lui.

Pour des enfants comme Gabrielle et Sébastian, un domaine comme celui des Gambon devenait aisément un formidable terrain de jeu. Véritable dédale de haies et de chemins pavés. Quand ces deux-là se retrouvaient une fois par mois, ils passaient des journées entières à improviser des parties de cache-cache géantes dans l’infinité des jardins de la propriété des Gambon. Loin d’imaginer ce qui se produisait dans la chambre à coucher de Mme Gambon, entre elle et le père de Sébastian.
Ava Laize, la femme de Harry, connaissait son mari depuis son adolescence. Et lorsqu’elle constata qu’il achetait de nouveau des chemises neuves, se parfumait et devenait de meilleure compagnie qu’il ne le fut jamais, elle n’eut pas l’ombre d’un doute et sut immédiatement.

Malheureusement, que son époux soit alcoolique, ou même qu’il n’hésite pas à mêler leur enfant à ses infidélités ne constituait pas de raisons suffisamment valables pour statuer le divorce tant souhaité par Ava. « C’est un homme, madame, que pouvons-nous bien y faire ! » s’était écrié le juge avec une mimique qui s’apparentait à un sourire sardonique. Depuis, Ava Laize s’était tue et avait focalisé son attention et son amour sur leur fils.
Sébastian n’avait appris que bien des années plus tard la liaison entre les deux adultes, à la mort de son père. Bien que toute la ville se révéla être déjà au courant de l’infidélité que cherchait vainement à étouffer Ava Laize. Depuis lors, il n’avait pu se résoudre à remettre un seul pied dans cette partie du payîle.

Gabrielle retira son manteau et le jeta négligemment sur la patère qui guettait leur retour, ses crochets en avant. Tels des bras amicaux miniatures. Aussitôt débarrassée, Gabrielle lança un vinyle sur sa platine qui le rattrapa de justesse. Le bras du dispositif s’abaissa dans un mouvement pompeux et joua le disque sélectionné. Celui d’un fabuleux groupe de jazz. De son côté, Richard mit en route la gazinière en vue de préparer un potage. Ce serait un repas frugal, mais nourrissant.
Suivie par sa crinière de feu, Gabrielle descendit l’escalier en colimaçon qui la mènerait au cabinet de sa mère. Une pièce de taille moyenne, richement décorée et dans laquelle brillait un ciel de lampternes. Des sphères de la taille d’un poing qui renfermaient une flamme.
Sur le bureau en acajou massif trônaient une machine à écrire et un cadre photo. Le cliché montrait Pierce Gambon portant sur ses épaules Gabrielle âgée d’une dizaine d’années. Après un bref coup d’œil, cette dernière chaussa une paire de lunettes de lecture. Son regard, agrandi par les verres, se braqua sur les lettres de sa mère, soigneusement classées par dates. Dans ses premières missives, toutes en pattes de mouches, Joanne Gambon faisait la connaissance d’un dénommé Blid Médéya. Ensemble, ils philosophaient sur l’équilibre du monde et de sa paix, délicate. Ces lettres, Gabrielle pouvait pratiquement les réciter à force d’une lecture abusive. Blid finissait par proposer une solution, inédite et risquée, pour instaurer une harmonie fantasmée. Il listait les noms de ceux à qui Gabrielle venait d’écrire.
Mais au milieu de ces documents, Richard avait déterré une nouvelle information, capitale. L’emplacement du lieu où les deux correspondants prévoyaient d’exécuter leur plan. Alors, quand son chauffeur la rejoignit avec deux bols fumants de potage au potiron, elle le félicita vivement.

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Ouroboros
Posté le 24/03/2020
Bonjour, bonjour,
Bon eh bien je me lance !
J'ai lu d'une traite les deux premiers chapitres.
J'aime beaucoup l'univers (qui me semble être un peu steampunk d'ailleurs) dans lequel tu nous plonges.
Voilà voilà, un commentaire pas très constructif mais quoi qu'il en soit j'ai hâte de découvrir la suite ainsi que d'en apprendre un peu plus sur les personnages !
Bonne continuation :)
Morganekd
Posté le 24/03/2020
Salut Ouroboros !

Et bien, même si toi tu trouve ce commentaire pas très constructif, sache qu'il me fait très plaisir. Je vais espérer être à la hauteur de tes attentes, la suite ne devrait plus trop tarder !

Encore merci pour ta lecture :)
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