Chapitre 1 : L'attaque

Par Notsil

Lucas fendait les airs, virevoltait au travers des rares nuages, appréciait l’air qui s’engouffrait sous ses ailes. La journée s’annonçait parfaite. La température était fraiche, normal pour un début de printemps, avec peu de vent, ce qui était parfait pour planer sur les courants aériens.

Il vérifia qu’il n’était pas suivi, mais qui aurait pu se dissimuler dans ce ciel bleu ? Il avait semé ses gardes, et même s’il savait qu’il aurait droit à un savon en rentrant, il était secrètement ravi. Lucas souhaitait être seul. Il inspira profondément, savoura l’air frais et pur de l’altitude qui pénétrait ses poumons. Huit jours plus tôt, il fêtait son douzième anniversaire. Aujourd’hui, c’était un autre anniversaire qu’il s’apprêtait à honorer.

Les montagnes s’étendaient à perte de vue, dans des camaïeux de vert et d’ocre. Un étranger aurait pu croire que la planète n’était qu’une immense chaine de montagnes, mais les autochtones savaient qu’il en était tout autrement et que les sommets dissimulaient des merveilles. Les résineux qui tutoyaient les cieux cédèrent bientôt la place à une large mesa. Le plateau herbeux dénotait avec les cimes montagneuses alentours. Le relief était essentiellement escarpé, sur Massilia. Seul un chêne centenaire aux larges branches se tenait là, isolé, comme un patriarche veillant sur les siens.

Le jeune homme se posa doucement sur l’herbe verte qui lui arrivait aux genoux. Dans ses mains, il tenait un bouquet de fleurs sauvages, préalablement cueillies sur le chemin. Lucas déambula lentement au milieu des tertres. Certains étaient anciens ; d’autres plus récents. Seuls les membres de la Seycam, la famille qui dirigeait le Royaume, avaient le droit d’être enterrés ici.

Il n’y avait qu’une exception, et c’était pour elle que Lucas était là.

Il tira une fleur de son bouquet, la posa doucement sur la tombe de sa mère. D’un geste mille fois répété, il dégagea doucement l’inscription des herbes qui ne cessaient jamais de tenter de l’envahir. Yléna sey Garden. Sa mère était décédée alors qu’il n’était qu’un bébé et Lucas n’en gardait aucun souvenir. Dès qu’il avait été en âge de voler, il saisissait ses rares moments de liberté pour venir se recueillir sur sa tombe. Aujourd’hui, il ne venait pas pour elle, mais pour sa nourrice. Morte pour le protéger, alors qu’il n’avait que trois ans. Morte pour qu’il puisse vivre. Elle s’était sacrifiée pour lui.

Il en avait fait des cauchemars pendant des mois, avant de comprendre que l’insécurité serait son quotidien. La paix avait toujours été compliquée sur Massilia et les anciennes rivalités couvaient toujours. Après la mort de son épouse, le Djicam ne s’était jamais remarié et certains Clans ne lui pardonnaient pas cette fidélité déplacée. Lucas s’agenouilla et déposa le bouquet, écartant quelques herbes intrusives qui commençait à recouvrir la stèle gravée, avant d’incliner la tête pour mieux se recueillir. Neuf ans, jour pour jour.

Un souffle frôla sa nuque et il s’aplatit au sol par réflexe, sa main venant caresser l’humidité à la racine de ses cheveux. Une flèche, il n’avait pas rêvé. Le projectile qui lui était destiné rebondit sur la pierre. Il n’avait pu identifier la position exacte du tireur mais rester immobile signerait son arrêt de mort. Le jeune homme bondit comme une autre flèche sifflait près de lui.

Son cœur battait la chamade. Ce lieu n’était un secret pour personne. Pourtant, pour être au courant qu’il y viendrait aujourd’hui, seul…

Pour la première fois depuis le début de la journée, Lucas regretta d’avoir faussé compagnie à ses gardes du corps. Il appartenait à la Seycam. Il était une cible, malgré son jeune âge. Le tireur ne s’arrêterait pas avant d’avoir atteint son objectif. Lui, en l’occurrence. Il jugula sa peur, se redressa pour louvoyer vers le grand chêne. Sa seule protection.

Les flèches sifflèrent à ses côtés, émettant un bruit sourd en se fichant dans le sol. La peur décuplait sa vitesse. Lucas plongea sous le couvert du grand arbre et chercha à calmer sa respiration affolée. Le tronc large le dissimulerait quelques instants ; Lucas savait parfaitement que son adversaire serait assez intelligent pour changer de position afin de trouver un meilleur angle de tir.

Accroupi, il prit quelques secondes pour évaluer la situation. Son abri n’était que relatif et il n’avait que trop conscience de la précarité de sa situation. Il devait à tout prix localiser le tireur. Mais le terrain verdoyant n’offrait ni caillou ni feuilles mortes susceptibles de trahir un déplacement. Et un professionnel se jouerait de n’importe quel type de terrain.

À part l’arbre, il n’y avait aucune cachette sur la mesa. L’individu avait profité de son inattention pour se glisser dans son dos.

Un regard vers les hauteurs lui confirma ce qu’il craignait. Si les branches étaient suffisamment écartées et robustes pour se percher en hauteur, le feuillage clairsemé n’assurerait en aucun cas un camouflage efficace. Une fois sa respiration un peu plus calme, Lucas se risqua à localiser son attaquant. Une flèche siffla aussitôt, se fichant dans le bois avec un bruit mat. Lucas jura. Ce n’était pas passé loin, et l’homme était suffisamment patient pour attendre la moindre opportunité. Ce n’était pas un amateur. Un adversaire redoutable pour ses douze ans.

Maintenant qu’il avait révélé sa position, il devait bouger. Mais où ?

Lucas n’eut pas le temps d’y réfléchir. Une douleur aigue transperça son mollet. Par Eraïm ! Un deuxième tireur !

 Il se retrouvait cloué contre le tronc, immobilisé. Une silhouette se releva à quelques mètres de lui. À contrejour, Lucas ne discernait pas ses traits, mais imaginait bien le sourire de satisfaction qui éclairait son visage. Lucas serra les dents et tira son épée. Il ne se rendrait pas sans combattre. Question d’honneur. D’un geste fluide, l’homme arma son arc et décocha une nouvelle flèche, qui vint épingler son aile sur le tronc comme un vulgaire papillon.

Lucas frissonna malgré la douleur. Il n’avait même pas eu le temps de réagir. Le tireur jouait avec lui ; immobile comme il était, comment esquiver une flèche tirée à vingt mètres ? Peut-être pourrait-il l’arrêter ? Il avait vu des Mecers réussir cet exploit. Certes, il n’était pas membre de ce corps d’élite ; mais qu’avait-il à perdre ? Sa main droite vint se placer sur le plat de la lame en acier, et la concentration emplit ses yeux bleu-acier. Aucun droit à l’échec s’il souhaitait continuer à vivre.

L’homme leva lentement son arc, savourant la terreur de son jeune adversaire. Lucas sentit son cœur s’emballer en un sourd battement dans ses oreilles. Il déglutit péniblement. La flèche siffla, le jeune Massilien leva son arme dans un geste instinctif et désespéré, se préparant à un choc.

Qui ne vint pas.

Baissant doucement ses bras, il eut juste le temps d’apercevoir le tireur qui s’écroulait.

Trois  silhouettes ailées se posèrent près de lui.

–Alors comme ça, tu as encore égaré tes gardes du corps ? siffla Aioros, mécontent. Père va être furieux.

–Je sais, s’irrita Lucas.

Il n’avait jamais compris pourquoi son ainé semblait autant le détester.

–Sécurisez les lieux, ordonna Aioros aux deux Émissaires qui l’accompagnaient.

Lui-même était sanglé dans l’uniforme gris de leur corps, et quatre cercles dorés s’entrelaçaient sur le côté gauche de sa poitrine. Pour l’instant, ses yeux gris reflétaient son humeur orageuse. Il croisa les bras devant le tableau qu’offrait son cadet.

–Tu croyais vraiment réussir à bloquer une flèche avec ton épée ?

–Et pourquoi pas ? rétorqua le jeune homme en rengainant. D’autres y arrivent.

–Tu n’es qu’un gamin.

–Cesse de me sous-estimer ! Je ne suis plus un enfant.

D’un geste sec, Aioros brisa la flèche fichée dans le chêne, puis dégagea l’aile d’où sourdait un mince filet de sang. Lucas serra les dents pour ne pas crier.

–J’aurais pu le faire, maugréa Lucas en rabattant son aile devant lui pour constater les dégâts.

Les os n’avaient pas été touchés, une chance. Il réarrangea précautionneusement les plumes devant la plaie. Les soins devraient attendre.

Il s’occupa d’extraire la flèche de sa jambe, refusant d’exprimer plus qu’un grognement devant son frère. Par Eraïm, jamais il n’avait eu si mal ! Aioros glissa une main dans la besace nouée à sa ceinture et s’agenouilla pour bander la blessure.

–Merci, siffla Lucas entre ses dents serrées, ses poings crispés à cause de la douleur.

–Peux-tu voler ? s’enquit son ainé en se redressant.

–Oui, assura Lucas qui s’efforçait de paraitre confiant.

Combien de temps tiendrait-il, ce serait une autre histoire.

–Alors ne trainons pas. Je ne veux pas être en retard. Et je n’ai aucune envie de subir un sermon par ta faute.

Lucas retint un commentaire bien senti et préféra se détourner. Pour une raison qui lui était inconnue, Aioros ne l’appréciait pas. Qu’y pouvait-il ? Maintenant que l’adrénaline du combat s’estompait, la douleur pulsait au rythme de sa respiration. Il inspira profondément, agita doucement ses ailes et s’élança dans le vide. La douleur le poignarda ; le mouvement d’habitude si fluide de ses ailes se fit saccadé. Lucas jura entre ses dents et s’obligea à trouver une position plus confortable pour planer, la respiration hachée. Ils étaient à plus d’une heure de vol de la maison. Par Eraïm, comment allait-il tenir ?

Une bourrasque souffla au-dessus de sa tête. Son ainé s’était placé devant lui, ouvrant la voie et lui permettant de profiter de son aspiration. Une manœuvre qui faciliterait son vol. Aioros se comportait parfois bizarrement ; pourtant Lucas ne doutait pas que loin de lui faire une fleur, son ainé se contentait de s’assurer d’arriver à l’heure prévue.

*****

Les deux frères se posèrent dans une grande cour,  typiquement massilienne. La majorité des habitations en disposaient d’une pour garantir un atterrissage sans heurts. Pour les maisons de taille trop modeste, un toit plat tenait cette fonction. Lucas laissa échapper un soupir de soulagement. La douleur dans son aile n’avait fait qu’empirer. Il n’aspirait qu’au repos. Une jeune femme aux longs cheveux noirs se précipita sur Lucas et l’enserra de ses bras.

–Aioros ! Lucas ! Enfin vous êtes là ! J’étais morte d’inquiétude !

–Je vais bien, Alya, marmonna le jeune homme en cherchant à rompre son étreinte.

Sa grande sœur se montrait toujours trop protectrice à son égard, un défaut que partageait toute la fratrie – à l’exception notable d’Aioros. Alya n’avait que vingt ans, mais était la sœur dont il se sentait le plus proche. Celle qui avait pris soin de lui, remplaçant en quelque sorte cette mère qu’il n’avait pas connue ; son père n’évoquait son souvenir que trop rarement à son goût. Il n’en savait que peu de choses : elle était morte peu après sa naissance, et Aioros tenait d’elle ses yeux gris. Tous s’accordaient à dire qu’elle était d’une grande douceur, toujours le sourire aux lèvres. Sans hésiter à tenir tête à son père.

Ivan. Le jeune homme déglutit. Il n’échapperait pas à un sermon en bonne et due forme.

–Arrête de l’étouffer, maugréa Aioros  en passant près d’eux. Ne vois-tu pas qu’il est blessé ?

–Rien de grave ? s’inquiéta-t-elle immédiatement.

–Ça ira, marmonna Lucas en reculant.

Il n’était plus un enfant. Il était capable de s’occuper seul de ses blessures.

–Tu ferais mieux de te dépêcher, lança Aioros en se détournant. Père ne va pas tarder.

–Il ne m’aime pas beaucoup, commenta Lucas en regardant Aioros s’éloigner.

–Tu t’imagines des choses, répondit Alya en ébouriffant ses cheveux. N’est-il pas venu à ton secours ?

–Uniquement parce que père lui a demandé, soupira Lucas. Bon, je dois me dépêcher.

Le jeune Massilien fonça dans les couloirs en direction de la salle de bains, et s’arrêta net, effaré, devant le miroir. Sa tenue était constellée de tâches d’herbe et de terre, ses cheveux noirs en bataille étaient hérissés de fleurs, des griffures couvraient ses joues. Pire, un sillon écarlate déparait sur son aile droite, traçant une ligne sinueuse au milieu des plumes blanches. Ça, ce serait difficile à nettoyer.

Aucune alternative, il lui fallait se changer entièrement. Lucas se déshabilla et fourra ses habits en boule dans le panier prévu à cet effet. Ils n’employaient que peu de serviteurs, mais la Seycam se devait de tenir son rang. Lucas remplit une bassine d’eau tiède, et s’occupa de nettoyer sa blessure à la cheville. La plus accessible et la plus sévère. Bouger le pied serait douloureux pendant de nombreux jours, mais il paraissait avoir gardé toutes ses sensations. Bon, elle aurait besoin d’être recousue, sauf qu’il n’avait pas le temps pour ça.

–Je peux entrer ?

Sa sœur Alya avait déjà joint le geste à la parole.

–Je peux me débrouiller seul, maugréa le jeune homme.

–Il faut recoudre ça, dit-elle en farfouillant les tiroirs à la recherche d’un fil et d’une aiguille. Tu as eu beaucoup de chance, d’après ce que m’a dit Aioros.

–Il se donne toujours le beau rôle, se renfrogna l’adolescent.

Lucas laissa pourtant sa sœur travailler en silence, concentrée. À vingt ans, elle était Émissaire depuis peu. Il lui tardait de rejoindre le corps d’élite des Mecers. Tous ses frères et sœurs avaient réussi haut la main le concours d’entrée.

Ses blessures nettoyées et recousues paraissaient moins douloureuses. Lucas s’était acharné sur ses plumes rougies pendant qu’Alya suturait ses plaies, mais rien à faire, elles restaient légèrement jaunies et il grimaça. Il avait nettoyé de son mieux ;  le sang ne partait pas si facilement sur le blanc. Il n’avait plus qu’à espérer que son père ne remarque rien et qu’Aioros tienne sa langue. Le jeune homme rejoignit ses frères et sœurs dans la grande salle à manger. Le cadre était austère avec ses murs gris et son plancher de chêne, égayés seulement par un tableau au-dessus de la cheminée, représentant ses parents dans leur jeunesse.

Le visage doux et souriant de sa mère était présent dans chacune des pièces.

Ses frères et sœurs étaient déjà tous là. Iriana et Anya étaient Envoyées et possédaient déjà chacune la première des trois Barrettes. À seize et dix-sept ans, elles étaient très proches et partageaient tout – de leur garde-robe à leurs amants. Elles étaient presque aussi complices que les jumeaux, Aïtor et Alya. Eux aussi réussissaient tout ensemble, comme dernièrement leur passage au rang d’Émissaire. Alya avait été très fière de lui présenter son Compagnon, et Lucas n’avait qu’une seule hâte : les rejoindre dans ce groupe d’élite.

Bavardant à l’écart, ses trois frères ainés étaient décidément à part. Les trois se suivaient, un an à peine séparait chacun d’entre eux.  Seul Aioros arborait quatre Cercles dorés sur son uniforme gris d’Émissaire ; Valérian n’en possédait que deux, et Dorian un seul. Avec ses yeux gris, Dorian ressemblait à Aioros ; il partageait aussi son sens du devoir envers la Seycam. Lucas savait Valérian bien moins rigoureux sur le respect des règles.

Malgré l’affection qui les liait, Lucas s’était toujours senti isolé au sein de la fratrie. L’écart d’âge était trop important avec ses trois frères ainés ; ils étaient déjà des adolescents quand il n’était qu’un enfant ; les jumeaux avaient toujours partagé une relation particulière plutôt exclusive ; quant à ses deux sœurs plus jeunes, les plus proches en âge, l’écart qui les séparait était suffisant pour qu’il ne puisse partager tous leurs jeux.

Sans mère et avec un père peu présent, tenu par ses obligations envers la Seycam de Massilia, Lucas avait grandi trop vite, cherchant sans cesse à rattraper ses frères et sœurs plus âgés. Dès qu’il l’avait pu, il avait passé ses journées  à s’entrainer, une arme à la main, dans la cour de la grande demeure familiale. Là, au moins, il trouvait toujours quelqu’un pour quelques passes ; et dans le cas contraire il se battait contre lui-même ou contre le vent.

–Bonjour à tous.

La voix grave tira Lucas de ses pensées.

Ivan sey Garden, Djicam de Massilia, représentant du Neuvième Royaume au sein de la Fédération, était entré.

Son regard balaya la pièce, et ses sourcils broussailleux se froncèrent en se posant sur son plus jeune fils. Lucas déglutit. Rien ne lui échappait. Il joignit sa voix au chœur de bienvenue et se faufila prestement à sa place. Le repas se déroula dans le calme de discussions tranquilles ; il était rare que l’ensemble de la fratrie soit réunie, maintenant qu’ils étaient régulièrement partis en mission. Ivan ne pouvait que savourer le bonheur de contempler sa famille réunie, au complet.

Enfin, si l’on omettait l’absence d’Yléna et de son premier-né.

Le Djicam dissipa ces pensées. Aujourd’hui, il ne permettrait pas à des souvenirs de chasser l’allégresse qui gonflait son cœur à la vision de ses enfants réunis autour d’une même table. Malgré des discordes de temps à autre, il régnait une réelle complicité entre eux, chose dont il était fier. Il n’avait pas été facile pour eux de perdre leur mère si jeunes, sans compter Lucas qui ne l’avait pas connue. Les épreuves les avaient soudés et rapprochés. Son plus jeune fils se faisait d’ailleurs discret, participant peu aux conversations, picorant sans conviction dans son assiette. Croyait-il vraiment qu’il n’avait rien remarqué ? Enfin, la culpabilité semblait le ronger suffisamment pour être en soit une punition suffisante.

Le Djicam eut un mot pour chacun et s’enquit de leur progression. Il ne s’était jamais imaginé que tous choisiraient la voie des Mecers, comme lui. La formation était exigeante, quand on visait l’excellence. Lucas avait encore trois ans à patienter, mais Ivan ne doutait pas de son choix. Son impatience à rejoindre ses ainés se lisait sur ses traits. Une chose était certaine, chacun à leur manière, ils faisaient honneur à la Seycam.

L’après-midi était bien entamé quand Ivan se leva, mettant fin aux discussions.

–J’ai été ravi de passer du temps avec vous. Qu’Eraïm vous garde jusqu’à notre prochaine rencontre.

Tous saluèrent à la façon des Mecers – poing droit fermé sur le cœur en murmurant les paroles d’usage.

Lucas, soulagé, emboitait le pas à ses frères et sœurs quand une main s’abattit sur son épaule.

–Toi, tu viens avec moi.

Soudain livide, le jeune homme ne put qu’acquiescer, sous les regards compatissants du reste de la fratrie.

Lucas suivit son père loin de la chaleur de la salle à manger.  Les couloirs étaient peu éclairés et le gris des murs n’était pas des plus joyeux. Pour une fois, cela collait parfaitement à son humeur. Son champ de vision se réduisait à la paire d’ailes blanches devant lui, et il répondait à peine aux saluts des rares serviteurs qu’ils croisaient. Son père n’avait jamais été très porté sur la décoration ; le mobilier comme les accessoires étaient utiles plutôt qu’esthétiques. Ivan déverrouilla la porte de son bureau et lui indiqua d’entrer. Lucas soupira avant de s’exécuter.

–Alors, dis-moi. Que s’est-il passé ?

–Je…

Impossible de décider par où commencer. Le jeune homme ravala sa salive. Pourquoi son père était-il toujours si perspicace ? Baissant les yeux, il lui raconta tout. Attentif, son père l’écouta sans l’interrompre.

–Comment va ton aile ? dit-il enfin.

–Alya s’en est occupée.

À sa surprise, son père ne s’était pas encore énervé. Il semblait même plutôt pensif.

–Les attaques se multiplient ces temps-ci, dit-il sombrement. Je n’aime pas ça. Tous ceux qui te connaissent savaient où tu te trouverais aujourd’hui. Je doute qu’il s’agisse d’une coïncidence. J’espère que tu sauras tirer les leçons de ton inconscience. Allez, file t’amuser, maintenant.

–Merci, père, salua Lucas avant de quitter les lieux, ravi de s’en tirer à si bon compte.

À sa surprise, Aioros était sur le pas de la porte, s’apprêtant à frapper. Il se renfrogna. Le traitre.

–Ton frère m’a déjà raconté, Aioros, indiqua Ivan.

–C’est d’un autre sujet dont je voulais te parler, rétorqua le jeune Émissaire.

Curieux, Lucas aurait bien voulu connaitre la suite de leur échange mais la porte se ferma sous son nez.

Aioros hésita un instant devant le regard impérieux de son père.

–Lucas ne pourra être protégé éternellement, commença-t-il.

–Crois-tu que je l’ignore ?

–Un jour ou l’autre, il apprendra la vérité.

Comme il le craignait, Ivan se renfrogna.

–Il est encore trop jeune.

–Mais il doit savoir. S’il l’apprend autrement… il nous en voudra. Il t’en voudra.

Son père soupira.

–Je sais bien.

–Alors parle-lui. Ou je m’en chargerai.

Les deux Massiliens s’affrontèrent du regard. Ivan savait que son ainé avait raison, mais la tâche n’en serait pas plus facile. Lucas allait beaucoup souffrir, quand il saurait. Ce serait une déchirure.

–Je le ferai bientôt, céda finalement le Djicam.

Le jeune Émissaire s’inclina.

–Je pars plusieurs jours sur Sagitta, reprit le Djicam. Tu viendras avec moi.

Aioros pinça les lèvres mais ne répondit pas. Il s’en était douté.

–Il est temps que tu viennes observer les débats à l’Assemblée. Tu vas avoir du travail supplémentaire, à partir de maintenant.

 

 

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Lohiel
Posté le 07/04/2021
Coucou toi 💗 J'ai relu attentivement et je confirme que je trouve cette amorce très intéressante. L'idée de présenter ce personnage d'enfant volant, à travers ses pensées et ses sensations, elle est bluffante. On ne comprends pas encore tout, bien sûr quel genre de créature c'est, mais ça fonctionne très bien. L'Onomastique aussi est très réussie, l'expression limpide et agréablement lisible, le combat bien géré. Et le monde qui se dessine, très prometteur.

Sinon, les remarques techniques :

▶️ "Un étranger aurait pu croire que la planète n’était qu’une immense chaine de montagnes, mais les autochtones savaient qu’il en était tout autrement et que les sommets dissimulaient des merveilles."
Je n'ai pas compris cette phrase : le "mais" sépare deux propositions qui ne sont pas du tout contradictoires, ni n'introduisent un quelconque contraste. Et qu'entends-tu par "des merveilles", c'est un peu vague.

▶️ "Une flèche, il n’avait pas rêvé. Le projectile qui lui était destiné rebondit sur la pierre". Inverser ? La première phrase semble être l'explication de la seconde.

▶️ "Un regard vers les hauteurs* lui confirma ce qu’il craignait. Si les branches étaient suffisamment écartées et robustes pour se percher en hauteur*..." (pour qu'il puisse s'y percher, par exemple)

▶️ "Sa main droite vint se placer sur le plat de la lame en acier, et la concentration emplit ses yeux bleu-acier."
Je suppose que c'est voulu ? Ça reste un peu déconcertant, comme parallélisme. Bleu acier ne prend pas de tiret.

▶️ "Sa tenue était constellée de tâches d’herbe et de terre"
Faute très fréquente, qui du coup se reproduit à grande vitesse un peu partout, mais non : tâche = travail, tache = salissure.

▶️ "Il faut recoudre ça", etc.
J'ai été un peu étonnée que ça ne soit pas du tout douloureux. Ou ils ne sont pas comme nous... ou il est d'un courage surnaturel. Mais manque l'explication... (la rétention d'information n'est pas un procédé littéraire 😉)

▶️ "Le Djicam dissipa ces pensées"
Deux paragraphes avec un changement de point de vue inattendu. La bonne conduite du point de vue est à peu près l'outil le plus puissant de structuration du texte. Là, on dirait que tu souhaites te placer en interne sur Lucas ET son père ; semi-omniscience sur deux personnages ? Pourquoi pas ? Rien n'est interdit (je dirais que c'est un peu compliqué à gérer, et donc pas très courant... mais bon ^^)
Après ça, tu repasses tout de suite en externe (le petit tentant d'évaluer ce que pense son père en regardant son visage), puis Lucas sort de la pièce et on repasse en interne sur le père. Il y a encore des choix à faire, là.
Note qu'il peut y avoir des procédés indiquant au lecteur que c'est voulu (italiques, retrait, changement de typo, etc, mais il faut que ça soit récurrent pour ne pas tomber comme un cheveu sur la soupe). Et bien sûr, les pdv différents dans des séquences différentes, clairement délimitées.

Bisous, à bientôt ❤️
Notsil
Posté le 08/04/2021
Coucou !

Merci pour tes remarques pertinentes, en effet y'a des trucs à changer. Je note pour les phrases et pour la tache (que je connais pourtant ^^). Le double acier n'était pas voulu, donc le 1er va sauter je pense. Il est vrai que j'ai pris l'habitude de mettre un tiret pour bleu acier (alors que je ne le ferai pas pour bleu clair mais j'hésiterai pour bleu-vert)(ok je suis allée voir les règles et donc c'est une subtilité que j'appliquais au feeling, je vais pouvoir faire un joli "chercher et remplacer" dans mon document ^^ ).

La blessure à la cheville, ouais, ils ont accès à des produits anesthésiants et ça serait mieux d'en utiliser, en effet (surtout qu'il a du footing au programme dans les prochains jours...........).

Le point de vue, je crois que c'est un souci récurrent chez moi. La plupart du temps, j'ai un point de vue par scène, mais il m'arrive de changer de point de vue au sein de la scène même. J'essaie de faire attention à ce que ça soit clair (changement de paragraphe, re-préciser qui parle/pense) mais c'est quelque chose que j'aime beaucoup faire et que j'ai l'impression de voir dans ce que je lis aussi (peut-être moins qu'avant ^^).

Je crois qu'à un moment il va falloir que je me renseigne plus sérieusement sur le sujet au lieu de continuer "au feeling" :)
Ou alors je suis en omniscient sans m'en rendre compte. Ou alors faut que j'arrive à donner les info de cet autre point de vue autrement.

Cette scène n'était pas du tout censée être la 1ère lors de l'écriture, mais j'ai trouvé qu'elle donnait + de rythme que la lenteur initiale de l'autre. Et comme j'ai déjà décrit l'univers ailleurs, j'ai moins ressenti ce besoin de tout détailler d'entrée, et ça doit jouer aussi.

En tout cas encore merci, tu me donnes matière à réflexion sur plein de points ^^ à la prochaine !

(un jour j'apprendrai à mettre des smileys dans mes messages, aussi :p)

Le point de vue de Lucas sera le plus utilisé dans ce texte (on doit être à 80-90%) mais je bascule pas mal sur les autres aussi.
Lohiel
Posté le 09/04/2021
😊 Bon, pour les emojis, c'est pas compliqué, hein... c'est là :

https://emojikeyboard.top/fr/

Les points de vue en cohérence, oui, c'est important, on ne peut pas vraiment faire l'impasse. Bien conduits, ça donne des textes qui tiennent vraiment debout. Mais tout le monde n'arrive pas à se mettre dans la tête d'un personnage, et à raconter les évènements par ses yeux (même si c'est à la 3e personne). Question de capacité de visualisation, je crois... ou de structure de l'esprit.

Pourtant c'est vrai, beaucoup de gens, y compris de *très* bons auteurs, avouent qu'ils ont des difficultés avec ça. Dewdney - Le cycle de Syffe - en particulier, dit que les pdv alternés avec subtiles variations du vocabulaire de JRR Martin lui semblent une œuvre de virtuose, alors que pour d'autres personnes - beaucoup moins brillantes que lui - c'est plutôt simple à tenir.

Et tu sais ce qu'ils font, du coup ? Eh bé, écriture à la première personne, tout simplement... là, tu peux pas te gourer 😁
Et personne ne viendra jamais dire : ah oui, mais c'est trop facile, ça... Si le bouquin est bon, il l'est. Point ^^

Bisou 💗
Notsil
Posté le 10/04/2021
Merci pour le lien je vais le garder sous le coude :)

J'ai commencé un peu à potasser, je crois que ça vient du fait qu'à la base je suis plutôt en vue omnisciente, avec des passages internes ça et là. Autant sur les 12 Royaumes je regarderai à travailler l'omniscient, autant ici je vais y réfléchir.

Parce que j'aime beaucoup travailler en miroir, avec les pensées de l'un qui s'imagine des trucs sur l'autre, et inversement. Et sans attendre le chapitre suivant pour le savoir ^^

J'ai lu pas mal de 1ère personne (Percy Jackson très classiquement, Kushiel aussi et d'autres que j'oublie), et j'ai beaucoup aimé le cadre que ça donnait, après je garde une préférence pour la 3ème ^^

Je crois aussi que la mode est au point de vue interne, à l'alternance par chapitres. Et pourtant ce n'est pas ce que je lis toujours...

Je sais qu'il faut maitriser les codes avant de les briser, je sais que "il faudrait" beaucoup de choses et que n'en faire qu'à ma tête n'est pas une solution à long terme ^^ Je vais aller zieuter sur le forum, il doit bien y avoir un sujet consacrer à ce sujet important.

Merci tout plein pour ton regard aiguisé :)
Notsil
Posté le 11/04/2021
Je complète ma réponse parce que j'ai vu passer un lien fort intéressant sur le forum de PA, sur le blog de Stéphane Arnier, et il explique très très bien les différences / points forts et faibles des points de vue (enfin je trouve :p).

Je viens donc de comprendre, grâce aux exemples, pourquoi ça coince par chez moi. J'ai une base d'omniscient, mais comme on me disait que je manquais d'émotions pour les perso, je me suis rapprochée peu à peu de la 3ème personne interne, sauf que je suis dedans mais à distance et du coup ça ne fonctionne pas.

Bon, quand ce sera le tour du prologue de passer sous la machine à correction, j'y penserai, du coup. Et donc faudra que je revoie ces scènes où je fais intervenir un point de vue extérieur, en le supprimant ou en le retravaillant autrement. Peut-être du coup j'aurais un chapitre via le papa qui viendra montrer que le gamin se plante sur les interprétations, mais donc pas à faire en 2 lignes au milieu des pensées dudit gamin.

Bref, j'aurais encore appris un truc :)
Lohiel
Posté le 11/04/2021
Coucou. Oui, sur ce point, il me semble qu'il est assez didactique et précis (le sujet du forum est beaucoup plus fouillis, forcément). En revanche, sur d'autres points, attention, certaines de ses idées sont inutilement stressantes. En règle générale, quand quelqu'un te donne une règle "restrictive"... tu peux trouver une douzaine de grands écrivains qui font absolument le contraire, avec succès. C'est pour ça que les conseillers littéraires ne donnent jamais de conseils "dans le vent", grande passion des blogueurs, mais travaillent uniquement, avec l'auteur, sur la base d'un texte précis (j'ai aussi un blog mais je me limite à la réflexion constructive). Bisou 🌺
Notsil
Posté le 12/04/2021
Oui sur les règles je pioche ce qui me va ;) Là j'ai pu avoir un éclaircissement et déjà mieux comprendre les enjeux, ce qui me permettra de trancher :)
Lily-Lumiria
Posté le 05/04/2021
Oooh on commence directement dans l'action, pour ce type d'histoire ça passe tout seul. Autre détail qui m'a sauté aux yeux c'est Massalia, ça a un rapport avec le nom grec de marseille ou juste un emprunt sans rapport ?

J'ai beaucoup apprécié ma lecture et j'attend avec impatience la suite ;)
Notsil
Posté le 05/04/2021
Coucou ! Mon Massilia n'a pas été inspiré par Marseille ou alors c'était inconscient :) C'était des sonorités qui me plaisaient bien, juste.
Merci de ton passage en tout cas ^^
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