Chapitre 1 - Kenshibu

Notes de l’auteur : Hello !
Me voici avec une nouvelle histoire, toujours du côté du Japon, mais de l'ère Edo, cette fois. Elle comptera une petite douzaine de chapitres.
Pour ce qui est du rating, je préviens maintenant qu'il n'est pas là pour faire joli, même si ça commence de façon relativement soft (ça va se corser au niveau du chapitre 3-4 environ). Je préviendrai dès qu'il y aura des scènes particulièrement difficiles, pas d'inquiétude :D

Sur ce, bonne lecture !

Le bourdonnement long et étrangement strident du shakuhachi commençait à lui taper sur le système. La vieille religieuse qui en jouait d’ordinaire n’était pas venue, remplacée au pied levé par une novice au teint blafard et aux mains tremblantes. Chinnosuke, sous l’œil attentif de son professeur, répétait son mouvement, s’efforçant de ne pas prêter attention à la musicienne. En vérité, il n’avait qu’un pas à faire pour lui coller son pied dans le visage et, plus les secondes passaient, plus l’idée se faisait tentante. Peut-être parviendrait-il à les faire fuir ainsi, comme il avait chassé cet artiste excentrique qu’on avait chargé de lui apprendre l’art de l’arrangement floral.

 

Quelle lubie avait eue son oncle, à vouloir à tout prix lui enseigner un art. Le vieux se figurait que jouer du koto ou peindre des paysages dissuaderait Chinnosuke de se battre, mais c’était sans compter sur la détermination de l’adolescent. Il n’était jamais plus heureux que quand il tenait un sabre entre les mains. Rien n’égalait le frisson de détenir la vie de son adversaire au bout de sa lame et de décider s’il devait vivre ou mourir.

 

La novice, chancelante comme un roseau dans une tempête, souffla un peu trop fort dans sa flûte et la fausse note se réverbéra dans toute la pièce. Chinnosuke marqua un arrêt, tapant du pied sur le tatami.

 

— Qu’elle cesse, à la fin ! cracha-t-il, couvrant les remontrances de son professeur. On dirait une oie qui se fait égorger par un chat.

 

La fille baissa le regard, honteuse, triturant le shakuhachi du bout de ses doigts trop maigres. Chinnosuke lui lança un regard mauvais. Qu’elle était laide… Les veines transparaissaient sous sa peau de cire, couverte d’une mince pellicule de sueurs froides, si bien qu’elle ressemblait à une tuberculeuse. Ses yeux globuleux se fixaient dans le néant, vides de toute étincelle d’intelligence et sa bouche de travers lui donnait l’air de toujours se demander ce qu’elle faisait là. Sans doute ses parents l’avaient-ils abandonnée quand ils s’étaient rendu compte qu’elle était trop affreuse pour être vendue comme putain. Le professeur n’était pas beaucoup plus beau. C’était une vieille chose, ridée comme une prune séchée au soleil, le sommet de la tête couvert de taches de son qui ne faisaient que se multiplier avec l’âge. Il devait s’appuyer sur une canne pour ne pas chanceler durant ses leçons. De l’avis de Chinnosuke, et avec tout le respect qu’il vouait à ses aînés, quand on ne tenait plus debout sans une aide extérieure, c’est qu’on avait dépassé le temps que les cieux nous avaient alloué.

 

Renonçant à frapper la jeune religieuse, puisque ça ne lui apporterait que des problèmes pour une mince satisfaction, il tourna les talons, jeta son éventail au sol et sortit de la pièce. Le professeur tenta de l’alpaguer pour le retenir mais, incapable de le rattraper, abandonna vite toute tentative. Sur le chemin de la sortie, il s’empara d’un bokken puis, après s’être chaussé, sortit du domaine.

 

Hors des murs de la propriété de son oncle se trouvait une colline à l’orée d’un bois. Il y faisait bon en cette fin de printemps, les arbres donnaient une ombre fraîche et un vent agréable s’engouffrait dans les chemins. Personne n’y passait plus guère, préférant les nouvelles routes, plus larges et plus lumineuses, pour se rendre dans les villes et les villages alentour. Ils restaient bien pratiques pour se promener si l’on voulait un peu de solitude. Du domaine de l’oncle de Chinnosuke, on pouvait suivre le sentier pendant une dizaine de minutes et rencontrer une rivière. Elle s’enfonçait dans les bois et sinuait en petits ruisseaux sur des kilomètres. Avant son arrivée à l’école de sabre Gokuden, Chinnosuke y passait le plus clair de son temps. Ainsi, il échappait à l’ennui des précepteurs et autres invités que son parent recevait en permanence. Le jeune homme ne comprenait pas comment on pouvait aimer rester en compagnie de gens aussi barbants. Qu’avaient-ils de si spécial, tous ces gribouilleurs et ces décorateurs de boîtes laquées ? Si au moins il conviait des fabricants de sabre, Chinnosuke aurait pu y trouver un intérêt.

 

Cette fois-ci, il décida de rester à l’orée de la forêt plutôt que de s’y aventurer. Sa frustration avait besoin de se déchainer, là, tout de suite. Il s’arrêta au pied d’un grand arbre dont il ne reconnut pas l’espèce. Il fallait dire qu’il s’en fichait pas mal. Le seul arbre qu’il savait reconnaître entre tous était le camélia, qui lui avait donné son nom, et ce n’était même pas un vrai arbre.

 

D’un coup de bokken rageur, il fit voler en éclat une partie de l’écorce, qui vola sur le côté. Il recommença, encore et encore, jusqu’à ce que sa lame de bois entame la chair blanche du tronc. Bien sûr, il ne ferait pas grand dégât, mais il n’avait aucune envie d’abattre l’arbre. Tout ce qu’il voulait, c’était trouver un exutoire à la rage que lui avait provoqué cette pitoyable musicienne. Il ne s’arrêterait pas tant qu’il entendrait encore ce sifflement criard lui vriller les oreilles. En même temps, il se vengeait sur cet ennemi immobile de toutes les offenses qu’il avait subies depuis le début de l’année, et bien avant encore.

 

Ils ne comprenaient rien à rien, tous autant qu’ils étaient. Tous ceux qui le regardaient de travers, qui le considéraient comme un petit sauvage sans cœur, tous ceux qui se donnaient pour mission de le dompter. Les pires étaient ceux qui le prenaient en pitié, lui, le pauvre orphelin qui avait d’abord perdu son père, abattu par un samouraï allié aux Toyotomi pendant la bataille de Sekigahara, trois mois à peine avant sa naissance, puis qui avait vu sa mère dépérir de chagrin à peine décroché de son sein. Chinnosuke se fichait bien de ces deux-là, qu’il n’avait jamais connus. Pire, il leur en voulait d’être morts et d’avoir fait de lui un objet d'apitoiement et de l’avoir soumis à l’éducation de son mollasson d’oncle. Ils n’auraient pas pu choisir pire tuteur.

 

— Ah, te voilà, dit une voix dans son dos. J’ai bien failli croire qu’il me faudrait crapahuter dans les bois pour te trouver.

 

Chinnosuke n’eut même pas besoin de se retourner pour savoir qui venait à sa rencontre. Le destin venait de le détromper. Il aurait pu, finalement, tomber chez un pire tuteur et passer toute son enfance en compagnie d’Itakawa Ichirō, de sa voix doucereuse et de ses airs sournois. Il s’efforça de ne lui accorder aucune attention et continua à frapper le tronc. Encore. Et encore. Et encore et encore. Ses mains le brûlaient, à force de frottements et de contact avec le manche rugueux de l’arme. Ses mains seraient sans doute couvertes d’ampoules pendant plusieurs jours après cela.

 

Quand il s’arrêta, à bout de souffle, les dents et les poings serrés, Ichirō l’observait toujours, appuyé contre un arbre non loin, les bras croisés et un insupportable sourire aux lèvres. D’instinct, Chinnosuke couvrit la mèche qui poussait sur son front, comme pour la dissimuler. Il fit mine de se recoiffer et la rabattit sur son crâne glabre pour la coincer sous son chignon, à l’arrière de sa tête. Comme il lui tardait de pouvoir la raser et d’en finir avec tout cela.

 

L’année précédente, alors que les premiers boutons apparaissent sur son visage, Chinnosuke était passé de petit garçon à wakashu. Ce qui signifiait certes un pas de plus vers l’âge adulte mais aussi et surtout une attention toute particulière de la part de ses aînés. Enfant, jamais il n’avait ignoré l’admiration que les wakashū suscitaient chez les hommes adultes. Son oncle, au jour de ses douze ans, l’avait fait asseoir devant une tasse de thé et lui avait expliqué tout ce qu’on attendrait de lui une fois qu’il serait passé à cette étape de sa vie. Comment il devrait se comporter, assez distant pour garder cet attrait juvénile mais aussi prêt à concéder son affection à qui le demanderait. En échange de l’éducation de son mentor, qui le guiderait sur la voie du monde adulte, on attendrait de Chinnosuke tendresse et reconnaissance.   Deux choses qui s’appliquaient bien évidemment dans une chambre à coucher. Pas qu’il doive apprécier la besogne, au contraire, ç’aurait été bien mal vu. Il n’aurait qu’à attendre que le moment passe, retenant juste assez ses grimaces d’inconfort. Après tout, il ne s’agissait que de montrer sa dévotion corps et âme à l’homme qui s’occupait de lui, pas à passer pour un petit pervers. Chinnosuke avait écouté tout ce discours d’une oreille distraite, ne mesurant pas à l’époque l’ampleur de ce qu’on attendait de lui. Gen’ichi avait, non sans bien des subtilités, fait comprendre à son neveu qu’Ichirō serait un amant tout indiqué. Il vivait sur le domaine, dans une dépendance qui leur garantirait de la tranquillité, et ses nombreux talents artistiques seraient de précieux atouts qu’il pourrait lui enseigner. De plus, il n’était pas beaucoup plus vieux que lui, seulement huit ans de différence, donc ils ne pourraient que mieux s’entendre avec lui — qu’il connaissait au demeurant depuis l’enfance — qu’avec un homme approchant de la trentaine. Pour ne rien gâcher, Ichirō était beau garçon, au point de faire tourner la tête des femmes qui passaient sur son chemin ; puisque Chinnosuke passait lui aussi pour un charmant éphèbe, ils formeraient un couple harmonieux. Gen’ichi avait terminé sa tirade en évoquant Akemi, la jeune sœur d’Ichirō, avec qui il était de notoriété publique que le garçon serait marié une fois devenu adulte. Certes, encore aucune fiançaille officielle n’avait été conclue, mais c’était tout comme. Chinnosuke soupçonnait que leurs deux tuteurs s’étaient entendus sur leur union avant même qu’ils sachent marcher. À l’issue de cette entrevue, Chinnosuke n’avait conclu qu’une chose : jamais il ne prendrait un amant, et encore moins Ichirō. Jouer les bellâtres effarouchés, très peu pour lui.  

 

Il devait admettre cependant, que son oncle ne lui avait pas menti lorsqu’il lui avait expliqué que les demandes ne cesseraient jamais tant qu’il n’aurait pas cédé à un prétendant. Dès lors qu’on lui avait rasé le crâne, une foule de messieurs s’était agglutinée autour de lui, minaudant, lui offrant cadeaux et services pour attirer son attention, mettant en avant leur richesse ou leur statut. Il ne pouvait plus faire un pas en ville sans se retrouver assailli par ces importuns. Heureusement, son inscription à l’école de sabre Gokuden et son rejet systématique de toutes les avances qu’on lui faisait réussissaient peu à peu à décourager même les plus déterminés. Il se fichait bien de passer pour un garçon cruel, au cœur glacé, sans aucune considération pour les sentiments de ses aînés, si cela pouvait lui acheter un peu de tranquillité. C’était sans compter sur Ichirō, bien sûr.

 

Peu habitué à ce qu’on se refuse à lui, il semblait ne pas entendre ni le mot « non », ni les piques acerbes de son cadet. Il le traitait comme s’ils s’étaient déjà échangé des vœux de fidélité et ne cessait de l’importuner. Réclamant sans cesse des gentillesses, il paradait avec le garçon à son bras comme s’il était sien. La seule raison pour laquelle Chinnosuke le tolérait était qu’au moins, de cette façon, il tenait les autres hommes à distance.

 

Ichirō s’approcha de Chinnosuke pour essuyer du pouce une goutte de sueur qui perlait sur sa joue. Il porta son doigt trempé à sa bouche et le suçota, un sourire malicieux aux lèvres, sous le regard de Chinnosuke qui cachait à grand peine son dégoût. 

 

— Ton coup de colère a fait plutôt forte impression, je crois que cette pauvre fille a pleuré toutes les larmes de son corps.

— Si tu es venu pour que je lui présente des excuses, tu peux repartir tout de suite.

 

Qu’il s’en aille dans tous les cas, voilà qui aurait plu à Chinnosuke. La simple présence de cet abominable dilettante suffisait à faire remonter la rage dans sa gorge. Il l’aurait volontiers abattu d’un coup de sabre, si seulement il avait eu autre chose qu’un sabre en bois entre les mains et la garantie qu’on ne lui tiendrait pas rigueur d’éliminer un des symptômes de ce monde en pleine décadence.

 

— Ne t’en fais pas, je m’en suis chargé à ta place. Je sais que tu n’es pas friand des courbettes.

 

Chinnosuke maugréa un « Merci » qui lui coûta bien plus qu’un peu de souffle. Ce n’était qu’un prêté pour un rendu, Ichirō attendrait quelque chose en retour.

 

— En vérité, je m’inquiétais de te voir partir. Est-ce vrai que tu as tué un rōnin qui rôdait dans les parages, l’autre jour ?

 

Il regardait vers le cœur de la forêt, là où venaient parfois se dissimuler des rebuts de la société en quête d’un coin tranquille. La colline se révélait pour beaucoup un repaire stratégique. Ses chemins sinueux et sa végétation épaisse rendaient difficiles les battues, mais ils restaient suffisamment proches des villes alentours pour profiter de leurs ressources — et bien sûr, y commettre quelques larcins quand la nourriture venait à leur manquer ou que l’envie leur en prenait.

 

Une semaine plus tôt, de retour du dōjō, Chinnosuke était tombé nez à nez avec l’un d’entre eux, un véritable déchet qui ne méritait pas le nom d’homme. Chinnosuke se souvenait comme s’il y était encore de ce crâne dégarni non par choix mais par l’âge, de ce rictus aux dents manquantes et aux autres aussi noires que celles d’une femme et de ce regard de bête aux abois prêt à tout pour protéger sa pitance. L’esprit encore échauffé par les entraînements de la journée, le garçon n’avait pas hésité un instant avant de dégainer son sabre et de mettre en pratique ce qu’il avait appris ; l’occasion était trop belle. La lame avait pénétré la chair sans un bruit, le sang avait jailli. Chinnosuke, hypnotisé par le spectacle, n’avait pas eu l’occasion de porter un deuxième coup.

 

— Non, il s’est enfui avant que j’aie pu l’achever, répondit Chinnosuke, l’air maussade, avant de relever la tête et d’annoncer, sur un ton fier : Enfin, il a dû se vider de son sang dans la nuit, je l’avais bien amoché.

 

La frustration de ce souvenir s’ajouta à celle de devoir composer avec la présence d’Ichirō. Ce dernier approcha une nouvelle fois sa main du visage de Chinnosuke, mais cette fois-ci, il se contenta de replacer une mèche folle sur le sommet de son crâne. Puis il soupira et replongea son regard entre les arbres. Chinnosuke crut un instant qu’il allait lui resservir un énième discours sur la beauté de la nature, la place de l’homme au sein de ce complexe système, sans oublier bien sûr les grasses métaphores sur les fleurs qui ne sont belles qu’un temps, avant de se flétrir et de retourner à la terre.


— Quel petit guerroyeur tu fais… En tout cas, moi, ce que j’en conclus, c’est que ces bois ne sont pas sûrs. Que dirais-tu de redescendre au domaine et de te défouler sur un vrai adversaire, plutôt que sur ce pauvre chêne ?

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Alice_Lath
Posté le 07/04/2021
Eh bien ! Je dois dire qu'après avoir lu ce chapitre, je suis allée me renseigner sur les pratiques gay de l'époque Edo et je ne savais paaaas hahaha je découvre de nouvelles choses grâce à toi
Que dire en dehors de ça ? Pour le moment, excellent premier chapitre. On plonge très bien dans l'univers, Chinnosuke est un personnage très bien caractérisé avec ses défauts qui le rendent attachants. L'atmosphère est présente et le tout est bien expliqué
Juste la scène où les mecs viennent draguer en troupeau Chinnosuke dès que possible, je pensais pas que c'était possible quelque chose d'aussi... vulgaire haha face à qqun de la caste de Chinnosuke, j'aurais imaginé des choses plus subtiles
HarleyAWarren
Posté le 08/04/2021
Hellooo et merci beaucoup pour ton commentaire
Oui, les coutumes de ce côté-là au Japon sont assez étranges pour nous autres Occidentaux du XXIeme siècle. J'ai découvert ça il y a peu et depuis, ça me fascine assez. Si tu parles un peu anglais, le Youtubeur Linfamy a fait deux vidéos sur le sujet qui sont passionnantes.
Pour ce qui est de la remarque sur les types un peu lourds qui le draguent, c'est pas tant qu'ils sont vraiment en mode "wesh wesh monsieur t'es charmant" et plus que c'est Chinnosuke qui les trouve pénible dans tous les cas. Cela dit, d'après les récits qu'on en a, c'était effectivement un peu galère pour les wakashu de faire un pas dehors sans se coltiner des gros lourds, d'autant plus que c'était vu comme plutôt malpoli de rejeter un amant juste parce qu'il était d'un statut social inférieur (même si, dans la pratique, les wakashu avaient surtout des amants de leur classe sociale ou au-dessus)
Éloïse
Posté le 03/04/2021
Hoho en voilà un garçon bien sympathique ma foi. Il est pas très très sympa avec tout le monde. Après je le comprends. Il a pas envie de faire l'amant, enfin je suppose que c'est dans les mœurs et le bien vivre mais quand on a pas envie on a pas envie. Par contre Ichiro il a l'air gentil, a voir si ça se confirme
HarleyAWarren
Posté le 05/04/2021
Sympathique, c'est le mot haha Il a quelques problèmes ce garçon mais, comme tu dis, il a aussi des circonstances atténuantes
Éloïse
Posté le 05/04/2021
Oui sympathique hehe. J'ai hâte de connaître la suite
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