Chapitre 1: Elle s'appelait Na

 

Amadeus leva la tête de son carnet de croquis, les doigts gras encore de pastels. Le soleil brillait haut dans le ciel, malgré le mois d’octobre déjà bien entamé, et des colchiques aux délicates nuances mauves piquetaient les pentes rocailleuses du pré du père Baptiste. Le garçon savoura le calme un instant, les yeux fermés, bercé par la tendre sollicitude d’une nature bienveillante. Aucun bruit ne crevait la brise chaude, en dehors des cloches des vaches de retour des pâturages, elles-mêmes un simple écho nostalgique dans le lointain. L’haleine fraîche des montagnes descendue depuis les glaciers pyrénéens ébouriffa ses cheveux. La perspective du collège se brouillait dans son esprit alors que les vacances de la Toussaint suivaient leur cours. Leur palette flamboyante enveloppait l’adolescent d’un écrin chaud. Bien, il se sentait juste bien. Il jeta un coup d’œil sur son dessin :

 

— Ce n’est pas si mal, se félicita-t-il, le regard pétillant. Encore un peu de couleur et ça devrait être bon.

 

Une fleur esquissée au fusain et aux pastels se détachait du papier canson. Un colchique, détaillé, annoté. Le garçon fronça les sourcils, tira la langue de plus belle, comme si l’étalage de sa concentration pouvait impressionner d’une quelconque façon son modèle éthéré. C’était son petit secret, son coin à lui, arraché du bout des lèvres au vieux ronchon de Père Baptiste. Il avait fallu insister, une fois, deux fois, jusqu’à se retrouver nez à nez avec la carabine à plombs du chasseur. Ce dernier avait fini par céder devant la persévérance du garçon. De toute façon, ce n’était pas comme s’il y invitait du monde. Amadeus s’installait simplement pour dessiner la nature. Une passion inconnue qui l’avait saisi très jeune. Animaux, feuilles, fleurs, arbres… Tout y passait. Dès qu’un rayon de soleil découpait les nuages, il traînait ses longues jambes d’adolescent grandi trop vite sur les versants herbeux. Ses parents s’étaient très tôt habitués à le voir disparaître des journées entières et revenir crotté, de la tête aux pieds. Quand le voisinage de Sainte-Marie-du-Calvaire leur en parlait, ils haussaient les épaules. Leur dadais de fils était mieux dehors à courir la campagne qu’à traîner son excitation démesurée à la maison. 

 

- Et maintenant, il n’y plus qu’à trouver une fille à qui l’offrir, éclata de rire Amadeus. Une belle fille avec de gros…

 

- On va s’arrêter là, mon bonhomme.

 

La voix rauque du père Baptiste le fit sursauter. Ahanant, il avait traîné sa carcasse bedonnante jusqu’au repère du garçon. Il souleva sa casquette pour essuyer la transpiration d’un revers de mouchoir à carreaux pendant que la chemise détrempée moulait sur les replis du corps fané tout entier, à l’exception d’une moustache étonnamment vigoureuse. 

 

- Je commence à me faire vieux, moi, maugréa-t-il, appuyé sur un rocher moussu. Tes parents veulent que tu rentres, et tu me feras le plaisir d’arrêter de raconter des cochonneries. Puis, crois-moi, les filles préfèrent des vraies fleurs aux bouts de papier.

 

Amadeus ramassa son matériel éparpillé après avoir humé la fraîcheur du soir qui tombait sur la vallée.

 

- Merci, je n’ai pas vu l’heure passer, dit-il, rieur. Juste au moment où j’avais un creux. Vous dînez à la maison ?

 

— Pas ce soir non. Dieu du ciel, ce que c’est pentu…, haleta le père Baptiste sous son épaisse moustache. Une autre fois peut-être. C’est la saison des champignons, et tu connais Muriel, elle mourrait plutôt que de les gâcher. Ce soir, on dîne donc en famille. Cèpes et bolets. 

 

Le collégien se retourna alors un instant pour fouiller dans son vieux sac de cours rouge usé. Au niveau des angles des cahiers, la toile percée dévoilait le plastique fluo de classeurs gavés de feuilles volantes désordonnées.

 

— Aucun souci, fit Amadeus sitôt le rouleau de papier déniché. Tenez, c’est pour vous. Vous m’aviez demandé un paysage à l’aquarelle. Je vous l’ai rapporté.

 

— Merci mon bonhomme. À des moments, j’oublie pourquoi tu es si irritant. Allez, file. Ne fais pas attendre ta grande sœur. 

 

Le collégien bondit dans le pré vers le sentier poussiéreux tracé par le passage des troupeaux, un étincelant sourire aux lèvres. Il s’arrêta un instant, quelques mètres plus bas au niveau d’un calvaire ravagé par la végétation pour consulter la montre de cuir à son poignet. Trente secondes. Il écarta les bras, comme pour mieux embrasser le soir tombant. Vingt secondes. Il jubilait. Cinq. Maintenant ! Ses yeux noirs s’éclairèrent de plus belle quand le hurlement du père Baptiste résonna soudain dans la vallée encaissée. Les moutons levèrent la tête, les vaches s’arrêtèrent de ruminer, jusqu’aux chiens qui tendirent l’oreille, interloqués.

 

- Reviens tout de suite ici, petit salopiaud, que je t’apprenne à dessiner des choses pareilles ! Je vais t’étriller la bouche au savon, tu vas voir !

 

Le garçon trotta plus vite, rieur. Il grimpa sur des rochers polis par les passages, shoota un caillou au milieu de la route, et leva les yeux pour mieux se perdre dans ses considérations artistiques. Si la technique de dessin pornographique dite hentaï traditionnel ne plaisait pas au vieux, peut-être que la prochaine fois, il devrait ajouter des tentacules. Amadeus gloussa à cette idée. Cela apprendrait au Père Baptiste à critiquer sa passion. Les filles aimaient les fleurs, sur papier ou pas. Lorsqu’il finit par rejoindre la ruelle pavée du village médiéval, ses pas se dirigèrent d’instinct vers la porte du père Baptiste. Il ne comptait plus le nombre de chaussures usées dans ces aller-retour. Sur le perron, accoudées à la balustrade de fer forgé noire, Estelle sa soeur et Muriel, la femme de son hôte, l’attendaient.

 

— Qu’est-ce que tu as fait encore ? râla Estelle, menaçante de son air d’ursidé mal réveillé. On entend le père Baptiste hurler jusqu’ici.

 

— Oh, ce n’est pas grave, gloussa Muriel, qu’il s’époumone, ça lui fera du sport. C’est grâce à toi qu’il reste jeune, mon petit Amadeus. 

 

Estelle esquissa une grimace désapprobatrice à la vieille femme fripée, perdue dans les replis de son jersey tricoté. Muriel capta son regard et lui rendit un air interrogateur, fragile de prime abord, mais solide sous son attitude de mamie gâteau. Plus coriace que cette grand-mère, Sainte-Marie allait avoir du mal à trouver. 

 

— Je ne comprends pas bien ce qu’il raconte, dit Estelle, embêtée. Du quoi ? Du porn…

 

Aussitôt, elle rougit jusqu’à la racine. L’œil sombre se posa sur son petit frère pendant que les sourcils touffus se froncèrent encore un peu plus. Amadeus sentit soudain une bouffée de chaleur passer sous son pull de laine tâché. Le mois d’octobre parut gagner une bonne dizaine de degrés sous cette latitude. Les larges poings de sa sœur se serrèrent davantage dans les poches distendues de son ciré bleu pendant que Muriel se gratta ses pâles cheveux épars, visiblement confuse par la rhétorique énergique, mais incompréhensible de son mari.

 

- Un je-ne-sais-quoi avec du pop-corn si je comprends, fit-elle. Je crois bien que mon pauvre Baptiste a définitivement perdu la tête. 

 

Le garçon choisit ce moment pour se pencher embrasser la vieille dame. Elle se détourna alors des échos lointains pour sourire, tendre, à Amadeus. Quelque chose dans les replis énergiques de son visage flasque éveilla une bienveillance surprenante vis-à-vis du collégien. Mais ce n’était pas tout. En effet, d’un air imperceptible, elle cligna de l’œil. Elle le couvrait face à Estelle.

 

— Je dois y aller, j’ai des devoirs pour la rentrée, détourna vivement Amadeus. Merci beaucoup pour votre accueil !

 

Muriel se frotta les mains sur son tablier sur son pantalon de toile imperméable. Sa tenue habituelle de la cueillette aux champignons. D’ailleurs, les traces de terre sous ses ongles confirmèrent à Amadeus que la récolte avait dû être bonne.

 

— On se voit demain alors. Je compte ouvrir un pot de confiture de myrtilles, il y aura des tartines.

 

— Vous le gâtez trop, la gourmanda Estelle. Après il ne tient plus en place à la maison.

 

— Si gâter les enfants polis est un défaut, je suis ravie de l’avoir. Allez, filez les jeunes avant que le ronchon ne revienne.

 

Amadeus n’en attendait pas plus. De toute façon, la lumière déclinait vite et déjà la grisaille du crépuscule tombait en un voile cotonneux sur les ruelles étroites. Chien et loup se disputaient le pouvoir en une joyeuse bataille, jusqu’à ce que le chien se retire, épuisé de son labeur. Le chant du loup monta alors, triomphant, par-delà les bois de Sainte-Marie. 

 

Amadeus saisit à ce moment le bras de sa sœur pour mieux la tirer vers la rue principale, et de sa main libre, salua joyeusement la bonne Muriel sur le perron de pierre taillé. Puis, au premier tournant, près de la délicate arche médiévale, tous deux accélérèrent, dévalèrent même, les pavés pentus de Sainte-Marie. Il s’agissait de s’éloigner du père Baptiste avant qu’il ne les attrape par le col. Estelle grognait, rouspétait, mais Amadeus savait pertinemment que, sous son air bougon, elle riait aux éclats. Il fallait bien quelqu’un pour faire bonne mesure devant les villageois aux fenêtres, qui arrosaient les plantes en pot pimpantes. Les couleurs de ces dernières se fondaient peu à peu en des nuances bleutées propres à la venue de la nuit. Amadeus les saluait, parfois répondait aux interpellations des boulistes rigolards profitant du point du jour pour savourer leur pastis à la fenêtre. Tous se connaissaient ici, ou presque. C’était donc naturel que, la tête en l’air, perdu dans ses bonnes plaisanteries, il filât le nez au vent sans prendre garde à ce qu’il se passait devant lui. D’ailleurs, il remarqua à cet instant que les réverbères s’allumaient, grésillant, afin de diffuser une lueur orangée dans l’obscurité.

 

— Attention, hurla Estelle.

 

De son bras vigoureux, elle le tira sur le trottoir où il tomba lourdement dans un cri de surprise strident. Juste à temps. La Deux-Chevaux bleue pila dans un fracas assourdissant. Sur le toit, un petit vélo jaune tinta, heureusement bien accroché.

 

— Mais ça ne va pas la tête ? fulmina Estelle. Encore des touristes, vu la plaque. Et toi…

 

Son petit frère ne dit mot, pâle comme un linge. Il avait bien cru sa dernière heure venue. Sa peau hâlée par la vie en plein air accusa le contrecoup en nuances verdâtres peu heureuses. Et tandis que l’aînée s’approchait dangereusement des portières dans un déluge d’injures plus inventives les unes que les autres, le conducteur appuya sur l’accélérateur. Le véhicule disparut bien vite dans un crachat de pot d’échappement peu amène dans les ténèbres oubliées par les lampadaires éparpillés.

 

Tremblant, Amadeus tenta de se lever avant de tomber de nouveau sur les pavés. Au bruit de sa chute, sa grande sœur se retourna vers lui, les mains agitées de spasmes nerveux.

 

— Fais attention aussi quand tu traverses, fit-elle sans cesser de gesticuler. Un peu plus et tu y passais. 

 

— Ce n’était pas de touristes, hoqueta Amadeus, nauséeux.

 

— Comment ça ? Bien sûr que si, on connaît tout le monde ici.

 

— J’ai reconnu la voiture, je l’ai déjà vue stationnée près de la vieille bergerie, dit-il. C’était Claude et Mehdi. Et il y avait une fille à l’arrière.

 

Estelle se tut. Même sa sœur, malgré les nombreuses heures acharnées à s’entraîner à la salle de MMA de la région, à transpirer sous les exercices du coach et avec de l’expérience sur le ring, ne s’approchait pas volontiers de la masure. Tous les enfants des environs entendaient parler de sa sinistre réputation sans que personne ne sache vraiment l’origine de la rumeur. Tous étaient allés un jour par défi près de la maison pimpante à l’orée de la forêt, celle avec un mimosa odorant chaque printemps. Peu y retournaient. Il était connu que deux hommes pour le moins étranges y vivaient, Claude et Mehdi. Amadeus les avait aperçus à plusieurs reprises dans les champs ou les sous-bois, le plus souvent en fin de journée alors que le reste des habitants rentraient rejoindre le confort douillet de douches brûlantes. Ils avaient échangé quelques politesses, discuté botanique, mais les rapports s’étaient arrêtés là, à ces mondanités. C’était un des seuls du village, avec une poignée de commerçants du marché hebdomadaire, à leur avoir jamais parlé. Ce qui n’empêchait pas Claude et Mehdi de demeurer le centre des conversations des vieillards au club de pétanque, après tout, moins on en savait et plus il y en avait à dire. 

 

— Une fille ? s’irrita Estelle, à trifouiller dans la poche de son ciré à la recherche de son portable. J’étais certaine qu’ils n’étaient pas nets. Ils ont dû la kidnapper. Je préviens tout de suite la gendarmerie.

 

— Je ne crois pas que…

 

Mais trop tard. Estelle avait déjà composé le numéro sur son téléphone affublé d’une énorme coque Pikachu, objet de taquineries sans fin de la part de son petit frère. Ce dernier d’ailleurs se tut exceptionnellement quand retentit l’Hiver de Vivaldi, la musique d’attente du commissariat, de là où il se trouvait assis. Les habitants, qui avaient passé la tête au moment de l’incident, rentrèrent. L’histoire était close, désormais, il s’agissait de la transformer en ragots pour l’heure de l’apéritif. Et pour cela, un certain temps de maturation s’avérerait nécessaire, le tout arrosé d’un épais rôti juteux au four et de ses pommes de terre, histoire d’exprimer son ressentiment de manière appropriée, autrement dit sans demi-mesure, au sujet de ces étrangers ma foi fort mal éduqués. 

 

L’adolescent n’y prêtait plus attention, le regard perdu sous ses longs cils noirs de biche effarouchée. La scène repassa au ralenti dans son esprit. La voiture, le bras de sa sœur, Claude et Mehdi… et la fille à l’arrière. Une fille aux fins yeux en amande taillés au biseau dans un bois précieux mat, avec de longs cheveux noirs, semblables à ceux de Claude et une bouche délicate. Puis, par-dessus tout, il revit son air féérique dans une épaisse robe de dentelle ténébreuse. Une poupée de porcelaine hâlée au soleil printanier. Est-ce que c’était l’enfant de Claude ? Il paraissait jeune pour en avoir un de cet âge. Ils s’étaient fixés, le garçon et la fille, un bref instant, de leurs yeux sombres comme la nuit. Les galaxies de leurs iris étaient entrées en collision, une flopée d’étoiles étaient née de cette fusion… Avant que l’accélération brutale de la vieille voiture ne les arrache chacun à la gravité sans fin de l’autre dans une pétarade piteusement humaine. 

 

— Tu es sûr que tu te sens bien, Amadeus ?

 

L’adolescent tritura de plus belle la purée de marrons dans son assiette blanche, peu convaincu par la consistance et le goût de ce « plat de saison ».

 

— Oui, maman, dit-il. Je t’ai dit que ça allait.

 

Son père tendit la carafe à son grand frère Achille puis renchérit, perdu dans son épaisse barbe bouclée.

 

— J’ai toujours dit qu’il fallait mettre un feu à ce croisement. Mais c’est à toi aussi de faire attention. Il n’y aura pas Estelle à chaque fois.

 

— Clairement pas, non, grogna la jeune fille.

 

Dehors, la nuit était tombée sans un bruit. Les fenêtres des habitations éclairées dévoilaient des familles ou des couples attablés, comme la France en comptait tellement. Amadeus se sentait toujours secoué de l’apparition de la voiture et finit par repousser les restes de purée douceâtre sur le côté de l’assiette. Cette poupée d’un autre temps assise dans une Deux-Chevaux rugissante... Il ne trouva même pas son ironie habituelle pour taquiner Achille sur sa dernière misérable tentative de régime lorsqu’il mordit avec véhémence dans un morceau de pain frais et aérien. Si bien qu’Estelle, excédée par le pesant silence, se lança à sa place :

 

— La demi-baguette que tu t’avales, c’est prévu dans ton programme ? 

 

Le grand frère d’Amadeus avala le tout net, irrité. Il avait toujours été gros, gourmand, et gourmet à la fois. Leurs parents avaient bien essayé de le mettre au sport, sans succès, et aujourd’hui, il s’épanouissait de même que sa bedaine. Enfin jusqu’il y a peu. À cause d’un garçon. 

 

— Je ne vois pas pourquoi tu fais ça, continua Estelle, tout en mordant avec férocité dans une tranche de viande rouge. Tu n’as pas à changer pour un inconnu rencontré sur Internet. 

 

Achille repoussa quelques morceaux de laitue d’un air dégoûté. D’ailleurs, Amadeus surprit son regard envieux vers l’assiette protéinée de sa sœur, signe qu’il devait vraiment en avoir marre pour trouver cette platée roborative appétissante.

 

— Facile à dire pour toi, grogna-t-il. Tu n’as pas idée d’à quel point les gays sont durs avec les mecs en surpoids. 

 

Leur mère se pencha pour se servir un reste de soupe froide dans un saladier de grès.

 

— C’est ridicule, fit-elle, pincée. Tu es un garçon magnifique, il a vu tes photos, non ?

 

Seul le silence lui répondit pendant qu’Achille tritura la salade de plus belle. De son côté, Amadeus abandonna définitivement la partie devant son assiette. Ressasser le visage derrière la portière de la Deux-Chevaux en boucle suffit à lui couper l’appétit, déjà pas bien grand face à cette purée du diable. Il lâcha un soupir. Aussitôt, comme s’il n’attendait que cela, son père bondit sur l’ouverture, la bouche molle soudain animée par la curiosité :

 

— Est-ce qu’un autre de nos garçons serait en mal d’amour ? dit-il, avec un léger coup de coude appuyé d’un clin d’œil complice. Tu sais que tu peux tout nous raconter, mon grand ?

 

— Je n’ai juste pas très faim…, grogna Amadeus. Continuez sur Achille et son mec, je ne suis pas d’humeur. 

 

Estelle releva la tête de son assiette de rôti déjà bien entamée par son appétit vorace. Elle soupçonnait quelque chose, mais sans la coopération de l’adolescent, elle serait bien en mal de dire de quoi il s’agissait. Son long visage noiraud ne se départissait pas de son sérieux. Avec ses cheveux bouclés, qu’ils tenaient tous deux de leur père d’origine libanaise, elle était le portrait craché d’Amadeus. En fille. En plus musclée. Et en plus pince-sans-rire. 

 

— Pareil, grommela Achille. On ne peut pas parler d’autre chose que de ça ? 

 

— Pourquoi ? Toi aussi ça te coupe l’appétit ? plaisanta Estelle jusqu’à ce qu’un coup de pied de son frère sous la table l’interrompe. Putain, le con ! Je vais t’éclater.

 

— Estelle ! reprit leur père, brutalement sérieux, si bien que la jeune fille se rassit. Qu’est-ce qu’on avait dit au sujet des gros mots à la maison ?

 

— Merde ! répondit-elle.

 

Et encore une fois, le repas foira au grand désespoir d’Amadeus, qui rêvait exceptionnellement de paix. Son père se leva pour mieux beugler, ce à quoi Estelle renchérit aussitôt. Achille en profita pour traiter sa sœur de noms d’oiseaux pendant que leur mère répliquait face à ses deux enfants d’une manière si véhémente que ses vagues traits de caniche sympathique se convulsèrent en un masque de roquet. D’ordinaire, il était celui qui mettait le feu aux poudres de cette famille déjantée, mais il reconnut qu’Estelle avait parfaitement su le suppléer ce soir-là. Dans le silence, pendant que tous s’étripèrent comme des chiffonniers, car qui aime bien châtie bien, il mit sa vaisselle à la machine puis monta dans sa chambre. Il aurait l’occasion d’être tranquille le lendemain. Peut-être.

 

 

De retour dans le pré du père Baptiste, au milieu des fleurs odorantes et du frémissement des frondaisons, Amadeus ajusta son sac à dos pour mieux grimper au chêne centenaire. Il bâilla, fatigué de la nuit passée à se tortiller dans son lit puis tenta de trouver une position confortable sur sa branche favorite. D’ordinaire, il aimait se lover dans un creux au niveau du tronc, mais ce jour-ci, il avait besoin d’air frais, si bien qu’il s’avança avec témérité vers le feuillage. Il ne savait expliquer pourquoi, mais l’étrange jeune fille de la voiture le hantait, comme une mélodie entêtante qui ne quitterait pas son esprit, si bien que son irritation vis-à-vis de l’inconnue croissait à mesure que les heures s’écoulaient. 

 

— Observe bien les feuilles, murmura-t-il. Les couleurs, il faut que j’arrive à rendre compte des couleurs.

 

Sa mine de plomb glissa sur le papier. Au loin, un oiseau chanta tandis qu’un écureuil galopa à travers les hautes herbes. Quelques minutes passèrent avant qu’il ne sursaute. Certes il avait dessiné les feuilles, mais derrière, sa main avait repris un nouveau croquis en mode automatique. Sans vraiment le réaliser sur le moment, perdu dans ses rêveries, il avait esquissé un portrait au fusain sous la lumière miellée du mois d’octobre. Le regard plus profond que dans son souvenir, orageuse, embellie, l’inconnue le fixait, insolente pendant que les branchages chargés de glands frémissaient au passage du vent. 

 

— Je ne vais pas y arriver à ce rythme ! 

 

De dépit, il se laissa glisser la tête en bas le long de la branche, tenu simplement par ses bras et ses jambes. Il observa un instant le rapace qui tournoyait dans le ciel bleu. La rentrée n’allait pas tarder, comme l’indiquaient les feuilles roussies du bois. L’automne avançait vite et le collégien avait des devoirs à boucler avant le retour en classe, donc pas de temps à accorder à l’étrangère. D’ailleurs, la gendarmerie avait été voir sur place après le coup de fil d’Estelle. Tout était en ordre. Sa sœur avait été priée de garder ses délires xénophobes pour elle, ce qui expliquait sans doute sa rage et le pot de Nutella massacré au petit-déjeuner. 

 

— Qu’est-ce que…

 

Des voix se firent entendre depuis le petit sentier de terre blanche, par-delà les barrières électriques du troupeau de moutons voisin. Une des deux s’avérait fraîche comme une goutte de rosée, mais également tranchante comme un silex, l’autre avait un parler rêche à l’accent pour le moins… détonnant ? Amadeus bondit sur la branche, qui craqua, les sens en alerte. Quelques glands chutèrent au sol dans un crépitement familier. Personne ne venait dans ce coin en dehors des bergers et éleveurs. Et il connaissait chacune de leurs voix. Il déposa, mordu par la curiosité, son sac à une branche pour mieux bondir sur le chêne d’à côté, qui présentait l’avantage de donner sur le chemin. Son cœur rata alors un battement quand les silhouettes se précisèrent une fois le calvaire passé. Il sentit la confusion lui tourner la tête. Une vague nausée ainsi qu’une peur panique s’instillèrent dans ses membres tétanisés. C’était elle. La fille de la voiture. En revanche, impossible d’apercevoir la seconde voix. D’où pouvait-elle bien venir ?

 

— Je sais, mais tu ne leur diras pas ?

 

L’inconnue avançait sous les branches, abritée d’une ombrelle de dentelle immaculée. L’accessoire était assorti à sa tenue qui parut à Amadeus sortir d’une autre époque, avec la jupe bouffante, les mitaines perlées et les bottines à boutons. Jusqu’à la coiffure travaillée au fer à boucler où un petit chapeau à voilette abritait les longs cils noirs de l’adolescente. Amadeus se dressa inconsciemment sur la branche pour mieux savourer la vision. Puis se reprit. Une enquiquineuse, oui ! Il ne voulait pas la voir dans son repaire secret.

 

 La seconde voix retentit alors de nouveau, rauque et âpre. Peut-être discutait-elle au téléphone ? Mais impossible de remarquer le moindre appareil électronique sur la frêle silhouette ambrée.

 

— C’est bien parce que tu me le demandes, Na. Mais je ne peux pas toujours mentir à Claude et Mehdi.

 

La jeune fille esquissa un écart pour sauter sur un rocher plat. À ce moment, Amadeus vit l’interlocuteur. De surprise, il lâcha un petit cri depuis son perchoir. Aussitôt, Na leva la tête, les sourcils froncés. Amadeus pointa la zone où la chose avait disparu dès qu’il s’était signalé. Une flamme. Une flamme discutait tranquille avec la fille. Depuis quand une flamme parlait ? Comment ? 

 

— C’est quoi ce bordel ? Je suis certain d’avoir vu du feu ! T’es une tarée ou ça se… 

 

C’est alors qu’il sentit la branche se dérober sous ses pieds, pour la première fois depuis les nombreuses années qu’ils avaient passées dans ces arbres familiers. Il ne comprit ce qu’il s’était passé que lorsqu’il se ramassa dans la poussière. Heureusement, les feuilles mortes aux teintes flamboyantes amortirent quelque peu sa chute, de même que les touffes d’herbe fraîches du chemin vicinal mal entretenu. Amadeus grimaça de douleur pendant que la jeune fille se pencha sur lui, l’air soudain soucieux et profondément bienveillant.

 

— Tout va bien ? dit-elle, avec une pointe d’ironie qui le blessa. Tu as fait une sacrée chute, tu as dû avoir un coup de chaud. Qu’est-ce que tu me racontais ?

 

— Je ne suis pas tombé !

 

Amadeus se sentit si honteux qu’il en devint furieux.  Il dégagea la main gantée tendue par Na et se redressa, poussiéreux, les cheveux frisés en bataille. Une veine palpita sur sa tempe et le garçon croisa ses bras maigrichons pour se dresser de toute sa stature d’adolescent dégourdi.

 

— Et je ne suis pas fou, insista-t-il. J’ai vu un truc pas net ! À qui tu parlais sinon ?

 

— Tu me surveillais ? rougit Na en excellente actrice. Je suis gênée. Je parle parfois seule, tu comprends ce que c’est de vivre loin de tout. 

 

— Je sais que tu me mens. 

 

L’adolescente reprit alors l’air sérieux qu’il lui avait vu avant sa chute. Cet air dur, mais en même temps empli de compassion et de condescendance. Amadeus grimaça un sourire de satisfaction. Il avait réussi à faire tomber le masque de cette givrée. Comme quoi, ce n’est pas lui qui était fou. Au loin, le troupeau de moutons se mit à bêler alors qu’un chien de berger aboyait.

 

— Très bien, dit-elle. Mais je ne vois pas ce que tu vas pouvoir raconter. Que je parle à du feu ? Personne ne te croira. 

 

— Je raconterai ce que je veux, fit Amadeus, déstabilisé. Je n’y ai pas encore pensé.

 

La jeune fille haussa les épaules sous son ombrelle arachnéenne et fit demi-tour. La colère disparut soudain de son visage, comme un nuage éventré dans un pur ciel d’été. Ses yeux bridés parurent fixer quelque chose dans le lointain. Elle ploya son cou de cygne comme pour mieux tendre l’oreille. Quelque chose lui murmura des mots connus d’elle seule lorsqu’une douce brise automnale glissa à la manière d’un archet virtuose sur les branches des arbres de l’allée qui frémirent en orchestre docile. Son regard pétilla soudain.

 

— Au revoir… Amadeus ? C’est ça ? 

 

De surprise, le garçon laissa retomber les bras qu’il avait croisés pour se donner davantage de prestance. Elle, elle dévalait déjà la pente, bondissant de son pas léger sur le sentier de terre alors que des nuages crayeux salissaient ses socquettes blanches. L’adolescent se reprit à temps et cria, avant qu’elle ne s’évanouisse au croisement : 

 

— Comment tu connais mon nom ?

 

Aucune réponse. Seulement un esprit pâle qui s’évaporait dans le lointain. Il ne put se résoudre à la laisser partir comme ça. Une prise, il devait à tout prix trouver une prise. Après le platane, elle disparaîtrait direction la maison de Claude et Mehdi.

 

— Et toi ? cria-t-il. C’est quoi ton nom ?

 

Tout son corps trembla d’émotion lorsque la silhouette s’arrêta un bref instant. La jeune fille se retourna, souriante, et lui répondit.

 

— Na, hurla-t-elle. Je m’appelle Na.

 

Puis, l’apparition s’en alla comme elle était venue, sans plus de trace. Amadeus resta un moment foudroyé sur place. Il n’avait pas rêvé ce qu’il avait vu. Il se frotta les yeux, incrédule. Na… Ce n’était même pas un nom, ça. Na… Déjà, l’adolescent le répétait plus doucement. D’où sortait-elle, avec ses tenues extravagantes ? Avec ce nom sans queue ni tête. Na... Elle s’appelait Na.

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Victornyme
Posté le 18/04/2020
je commence l'histoire ; et j'avoue que le ton juste m'a donné envie de poursuivre. C'est très bien écrit et tes personnages sont profonds. Et l'histoire est très bien amenée.

Merci pour ce chouette texte.
Alice_Lath
Posté le 18/04/2020
Merci beaucoup, c'est vraiment très gentil de ta part!! J'espère que la suite te plaira tout autant alors!
peneplop
Posté le 14/04/2020
Hello !
J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce premier chapitre. Les relations entre le père Bernard et Amadeus, entre Amadeus et sa soeur aînée, entre sa soeur aînée et son autre frère sont vraiment très justes, très bien décrites. Cet environnement montagnard <3 Et cette apparition mystérieuse, cette obsession naissante...! Beau boulot :) Ton écriture est très cinématographique, je trouve. C'est fluide, les descriptions sont riches mais filées, alors c'est très agréable à lire. Il y a, je trouve, une sorte de mélancolie qui s'en détache.
J'aime bien aussi le côté très réalistes des dialogues. Amadeus est un gamin de notre époque, c'est bien, ça nous cloue dans le présent.
C'était très cool !
peneplop
Posté le 14/04/2020
Baptiste, le père Baptiste !!!
Alice_Lath
Posté le 14/04/2020
Hahahaha tkkkt, merci beaucoup pour ce déluge de gentilles choses, j'espère que la suite sera à la hauteur du coup... Oui haha, c'est un gamin de notre époque mais en même temps, comme on le verra par la suite, j'ai inséré un peu d'autres ingrédients en lui
Et tkkkkkt pour les prénoms hahaha
Harmonie
Posté le 09/04/2020
Que dire si ce n'est que j'ai adoré. Le personnage d'Amadeus est à la fois drôle et attachant et sa rencontre avec Na est tout simplement adorable. Lorsqu'il est tombé de l'arbre, j'étais persuadée que la jeune fille allait sortir l'excuse de l'imagination ou de l'illusion mais tu ne t'es pas contentée de ça. Elle assume entièrement ce qu'il a vu car elle sait que personne de le croira. Elle me donne ainsi l'impression d'une personne sûre d'elle et intelligente (corrige-moi si je me trompe).
Ensuite, je ne le redirai jamais assez mais J'ADORE tes descriptions. Le petit village est tellement rurale qu'au début je me suis même demandé à quelle époque l'histoire se déroulait et cette ambiguïté est superbe.
Je m'empresse de le lire la suite.

PS : + 1 million de point pour la tenue de Na. J'adore ce style vestimentaire.
Alice_Lath
Posté le 10/04/2020
Elle est très sûre d'elle et intelligente en effet haha, je suis ravie que ça ait bien marché, je voulais une héroïne avec de la verve
Merci beaucoup pour tes retours aussi pour les descriptions, ça me fait vraiment super plaisir à entendre!
Et ouiiii, je voulais lui donner une classe intersidérale, j'adore ça aussii!!
Merci beaucoup en tout cas!
Djina
Posté le 08/04/2020
Que dire? Je commence par ce qui peut être difficile à entendre mais j'aimerai tellement te voir poursuivre..

J'ai noté une phrase où je crois tu as oublié de présenter la soeur du protagoniste principal : " Sur le perron, accoudées à la balustrade de fer forgé noire, Estelle et Muriel, la femme de son hôte, l’attendaient." Estelle la soeur et Muriel la femme du Père bougon?
Je ne me souviens pas du reste, je reste plus lectrice et sujette aux émotions au fils de l'eau dans ton histoire.

Je ne pensais pas lire du Pagnol du 21ème siècle, je ne pensais d'ailleurs pas que tu pouvais mêler des styles si distincts. J'aime beaucoup tes descriptions, notamment lors du dessin du jeune Amadeus (Fan de classique?). J'aime beaucoup le fait d'allier un vocabulaire descriptif, languissant, dépeindre une contrée, un village petit, avec ces "racontard", et y ajouter des notes japonisantes, les "hentai", les "pikachu", rendant le texte très coloré. Le fait du jugement des "&trangers au village" tout en ayant une famille ou le grand frère mythique d'Amadeus est homosexuel. Mêler ces sujets, et ensuite passer à ce moment, cette rencontre avec Na, cet esprit frappeur aux yeux du jeune homme. On pouvait penser à la petite soeur de Mehdi comme premier amour et ensuite Na et ce feu follet. J'aime beaucoup ces alliances inhabituelles que tu essaies de tisser. Tu fais aussi de longues phrases descriptives... J'avoue ne pas connaitre tout le vocabulaire que tu emploies car je n'ai pas l'âme botaniste, je ne connais pas le nom des plantes et je vais chercher à mieux viualiser ou alors tes scènes décrites du point de vue de l'humeur et non du physique, j'ai l'impression d'un rêve éveillé, emprunt de réalité.

Cette totalité un peu folle me donne envie de continuer, tu mêles 2 mondes distincts, je veux en savoir plus. C'est très perturbant et cela fonctionne à mon sens. Je continues!
Alice_Lath
Posté le 08/04/2020
Hahaha, c'est pas difficile à entendre, c'est même adorable! Et tu sais que j'ai encore jamais lu du Pagnol?
Et il y a vraiment rien de vexant, au contraire, c'est un superbe commentaire, tu n'as pas idée d'à quel point ça me fait plaisir!
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