Chapitre 1

Par Rena
Notes de l’auteur : Ce chapitre, c'est un peu une nouvelle aventure pour moi. Je n'ai jamais partagé ce que j'écrivais, jamais osé. Aujourd'hui j'ose. Je me sens un peu vulnérable car c'est également la première fois que j'écris autre chose que du fantastique, sur des sujets qui me touchent et me tiennent à cœur. C'est une oeuvre de fiction, mais j'ai un peu l'impression qu'il y a un bout de moi également dedans. J'espère que ça vous plaira. Merci de vous être arrêté par ici.

J’ai toujours aimé raconter des histoires. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été prompte à m’inventer des univers où j’étais toujours l’héroïne, où je devais surmonter des épreuves difficiles. Je triomphais toujours. Je me racontais des histoires et parfois je les racontais aux autres. Je le faisais rarement, souvent pour amuser la galerie. En petit comité, avec un public restreint qui me regardait toujours avec cette petite lueur dans le regard qui disait « oui Léa, c’est bien, tu nous fais rire, tu es mignonne ». Ca me suffisait. Je racontais des histoires sur le papier aussi. Uniquement pour moi, sans jamais les faire lire à personne. C’était mon jardin secret, ma page blanche sur mon ordinateur, que je pouvais remplir à ma guise. J’avais toujours des histoires. Ca fait maintenant six mois que je n’en ai plus à raconter.

 

Je me souviens, on était en hiver. Il gelait dehors et dans mon appartement aussi. J’avais tourné tous les radiateurs à fond, en essayant de vaincre le froid qui venait de mes fenêtres mal isolées. Echec cuisant, je restais donc collée contre le radiateur du salon, assise au sol, enroulée dans mon plaid, avec un verre de vin par terre et un livre sur les genoux. Et mon téléphone a sonné. Et mon monde s’est écroulé. Six mois. On pourrait penser que ce n’est rien, six mois. Que ça passe vite, que le temps file et s’en va atteindre la ligne d’arrivée bien avant nous. Moi je suis restée sur la ligne de départ. Six longs, insupportables, horribles mois. Six mois que mon réveil ne sonne plus, que je dors la journée et pleure la nuit, que j’ai oublié à quoi ressemble mon reflet dans le miroir et que je laisse un nouvel écosystème se développer dans mon frigo. Il fait toujours froid dans mon appartement. Pourtant dehors il fait chaud. Ca n’a plus rien à voir avec l’isolation. Six moi que je laisse le répondeur de mon téléphone parler à ma place. « Non, Léa n’est pas là, elle est en train de vider sa deuxième bouteille de blanc et ne peut pas vous parler pour le moment. Pas la peine de laisser de message, elle ne l’écoutera pas. »

 

Je regardais les minutes défiler sur mon réveil, les chiffres rouges agressant mes rétines tandis que la nuit passait et se transformait peu à peu en aube déjà chaude. Tu adorais l’aube, c’était ton moment préféré de la journée. Tu disais toujours que l’aube était cet équilibre parfait avant que le monde ne reprenne vie après s’être assoupi. Je te disais toujours que c’était débile, qu’on habitait en ville et que le monde vivait nuit et jour. Tu riais. Et au souvenir de ton rire, les larmes sont revenues et ont brouillé les chiffres rouges sur le cadran. Je me retournais, tentant de chasser cette vision de toi tout en m’accrochant désespérément à elle. Je ne savais pas ce que je voulais. Je voulais t’oublier parce que ça me faisait trop mal mais à la seule pensée que tu disparaisses, je sentais la panique s’insinuer en moi. Alors j’ai préféré rester là, à fixer le trait de lumière qui passait par mes volets fermés, tandis que les heures défilaient sur le cadran. Je crois que midi était déjà passé quand j’ai entendu la porte s’ouvrir. Et quand j’ai entendu la voix de Chloé, je me suis refugiée sous ma couette, en espérant qu’elle abandonnerait la partie si je ne répondais pas et me laisserait en paix. Mais ça, ce serait mal connaître Chloé.

-  Léa ? Mais c’est pas vrai, il fait encore nuit noir là-dedans !

Je l’ai entendue pousser un juron en se cognant dans un meuble et j’ai encore une fois espéré qu’elle rendrait les armes. Mais en entendant le grincement de la porte de ma chambre, j’ai bien compris qu’elle ne me laisserait pas tranquille.

- Léa… Je te vois tu sais.

- Laisse-moi Chloé. J’ai sommeil.

Elle soupira et se dirigea vers ma fenêtre qu’elle ouvrit sans aucune forme de cérémonie. En entendant le volet claquer contre le mur extérieur, je me retranchais encore plus sous ma couette. J’étais un véritable vampire, le soleil et les miroirs étaient mes pires ennemis. Mais ça, Chloé s’en moquait. Elle s’approcha du lit et tira sur la couette. Je luttais mais j’étais tellement épuisée que j’aurais aussi bien pu ne rien faire du tout. J’enfouis ma tête dans mon oreiller, me sentant particulièrement vulnérable et exposée maintenant que mon abri m’avait été retiré.

- C’est quand la dernière fois que tu as quitté ton pyjama ?

Je ne la voyais pas mais j’imaginais sans mal la lueur désapprobatrice dans son regard et le petit froncement de nez qui l’accompagnait en général. Parce que je n’avais rien à répondre qui trouverait justice à ses yeux, je grommelais. Elle soupira et je sentis le matelas s’affaisser sous son poids tandis qu’elle s’asseyait à côté de moi.

- Et quand est-ce que tu as mangé pour la dernière fois ?

- Hier soir.

- Je veux dire ; quand est-ce que tu as mangé autre chose que des plats surgelés ?

- …

- Allez lève-toi. Je vais te préparer un petit déjeuner pendant que tu vas te laver.

Je n’avais absolument pas mon mot à dire. Un instant, je fus tentée de ne rien faire pour voir si elle était déterminée au point de me trainer jusqu’à la salle de bain. Puis, après mûre réflexion, je décidais qu’elle en serait capable et que je ne voulais pas subir ça.

 

Je m’extirpais du lit avec difficulté. Chloé était déjà partie s’affairer dans la cuisine et en l’entendant farfouiller dans des sacs, je compris qu’elle était d’abord allée faire des courses. Je me trainai jusqu’à la salle de bain et retirai mon pyjama que je laissai choir sur le carrelage froid à mes pieds. Le miroir était couvert, comme tous les autres miroirs dans l’appartement et je me réfugiai dans la cabine de douche, m’assurant bien de tourner le dos à la paroi pour ne pas apercevoir mon reflet. Je laissais l’eau couler et lorsqu’elle fut suffisamment bouillante pour me laisser des marques, je me mis dessous. Je savais très bien que ça ne ferait pas disparaître la sensation de froid, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’essayer. Lorsque ma peau fut suffisamment rouge et que je sentais bon la noix de coco, je décidai qu’il était temps de quitter mon refuge et d’aller affronter la méchante sorcière de l’ouest qui squattait ma cuisine. Elle avait tout ouvert, tout aéré. La lumière du jour m’agressait et me forçait surtout à contempler l’état dans lequel était mon appartement. Mais je n’en avais rien à faire. Mon regard passait sur la saleté et le désordre avec la même indifférence qui me caractérisait dans tous les aspects de ma vie.

- Franchement Léa, tu étais obligée de remettre ce pyjama ?

Je haussai les épaules sans répondre. C’était ton pyjama, qu’est-ce que j’y pouvais ? Je me sentais un peu plus forte dedans, même si ce n’était qu’une illusion. J’avais l’impression que tu étais avec moi. Et je ne voulais pas le laver, de peur de perdre ton odeur, même si elle avait déjà disparu depuis un moment, remplacée par mon propre parfum, un savant mélange de tristesse et de désespoir.

Je m’assis sur le tabouret du bar, devant une assiette fumante et particulièrement appétissante. Aucune différence avec mes plats surgelés. Mais ça, Chloé ne l’aurait jamais accepté alors je me contentai de manger en silence, mastiquant correctement et avalant doucement, en bon robot que j’étais. Elle me regardait, appuyée sur le bar, ses grands yeux bleus parfaitement maquillés me scrutant, ses mains aux ongles parfaitement manucurés tapotant doucement sur le plan de travail. Je l’ignorais plutôt bien au début, me concentrant sur mon assiette. Mais même faire semblant d’apprécier mon repas me demandait beaucoup d’effort et je finis par abandonner. Elle gagnait toujours de toute façon. Je relevai le regard et croisai le sien. Je n’arrivais jamais à le soutenir bien longtemps mais comme ça, elle savait que j’avais arrêté de faire comme si elle n’était pas là et qu’elle pouvait parler, je l’écoutais.

- Les miroirs sont encore couverts Léa. Tu m’avais dit que tu enlèverais les draps.

- J’ai essayé. Je n’ai pas réussi.

- Tu ne vas pas pouvoir fuir éternellement ton reflet, tu sais.

- Je sais. Pour l’instant je n’y arrive pas, c’est tout.

- Et tu ne vas pouvoir continuer à vivre comme ça non plus.

Je levais le nez de mon assiette et la regardais à nouveau. Je m’étais toujours demandé quand est-ce qu’elle passerait à l’attaque. Je savais que le moment arriverait bien un jour où l’autre, qu’elle ne me laisserait pas rester avec toi comme ça pour toujours. J’aurais voulu que ça n’arrive jamais mais c’était impossible. Je le savais. Je la connaissais. Elle savait qu’elle avait mon attention et elle en profita. Elle choisit ses mots avec beaucoup de précaution. Je lui en étais reconnaissante, même si cela ne changeait rien.

- Ecoute… Ca fait six mois que je te regarde dépérir. Tu vis dans le noir, tu ne quittes plus ton appartement, tu as abandonné ton travail. Tu ne parles plus à personne et je suis la seule à réussir à te voir. Et pourtant, même si tu es là, face à moi, tu ne l’es jamais vraiment. Je n’ose même pas imaginer ce que tu dois ressentir mais je m’inquiète terriblement pour toi.

Je sentis les larmes arriver à nouveau. Il ne se passait jamais longtemps avant qu’elles refassent leur apparition tu sais. C’était inévitable. Je regardais Chloé, déformée par mes yeux embués et je reniflais, baissant à nouveau le nez sur mon assiette. Elle avait raison bien sûr, je le savais au plus profond de moi. Mais qu’est-ce que j’y pouvais ? On me demandait de vivre sans toi, non, encore pire, on me demandait d’apprendre à vivre sans toi. Comment est-ce que j’étais censée faire ça ? Tu étais mon univers, je gravitais autour de ta lumière. Sans cette lumière, je dérivais sans rien à quoi me raccrocher. C’était impossible. Ce qu’on me demandait était impossible.

- Je… ne peux pas Chloé. Je ne peux pas…

Les larmes coulaient sur mes joues, tombaient sur mes œufs et elle attrapa mes mains, les serrant dans les siennes. Je réalisais à ce moment que c’était le premier contact physique que j’avais depuis des mois. Ses mains étaient chaudes et les miennes, glacées. Je les retirais brusquement, les enfouissant dans les plis de mon pull. Chloé se redressa, une lueur compatissante dans le regard. Je détestais cette lueur.

- Je suis désolée… Je ne voulais pas te brusquer. Mais je ne peux pas te laisser continuer.

- Si… Si tu le peux. Tu ne peux pas me forcer à faire quoi que ce soit Chloé, tu perds ton temps.

- C’est ce que tu crois ? Alors quoi, je devrais te laisser passer tes journées dans le noir et tes nuits à pleurer ? Te laisser vivre dans un taudis et te nourrir de conserves et de surgelés ?

- Quelque chose comme ça.

- Non. Tu m’entends ? Il en est hors de question. Je ne connaissais pas bien Charlotte mais je suis persuadée qu’elle serait furax de te voir comme ça.

A la mention de ton nom, j’ai sursauté. Mon corps s’est soudainement gelé et l’air me manquait. Je ne pouvais plus respirer et je sentais les œufs remuer dans mon estomac, menaçant de retourner dans l’assiette d’où ils venaient. Je me levais brusquement, manquant de tomber du tabouret.

- Va-t-en s’il te plait.

- Léa…

- Dehors !

Chloé était suffisamment intelligente pour savoir quand une bataille était perdue. Celle-ci était définitivement pour mon camp, aussi elle n’insista pas. Elle s’approcha de moi et m’embrassa sur la joue.

- Je reviendrais demain.

Elle n’avait besoin d’aucune réponse de ma part. Elle avait perdu la bataille mais pas la guerre. Elle reviendrait, jusqu’à ce que je capitule. Elle avait fait les premiers pas, elle m’avait poussé dans mes retranchements. Elle savait qu’elle devrait y aller lentement, très lentement pour gagner du terrain. Lorsqu’elle eut refermé la porte derrière elle, je me précipitais sur les fenêtres et refermais tout avant de me laisser choir au sol contre le mur. A nouveau plongée dans le noir, à nouveau glacée jusqu’à l’âme, je me recroquevillais, entourant mes genoux de mes bras et je pleurais, à gros sanglots, serrant ton pyjama contre mon corps et contre mon cœur. Ca faisait un mal de chien. La simple mention de ton nom et mes plaies s’étaient rouvertes à vif. J’étais incapable de me relever et d’avancer. Chloé me demandait l’impossible. Sans toi, je n’y arriverais jamais. Et c’est sur cette pensée que je m’endormis, à même le sol du salon, toujours recroquevillée. Et je rêvais de toi. Encore et toujours.

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DraikoPinpix
Posté le 29/11/2020
Coucou !
Un début très intéressant et bien écrit. Je ne suis pas habituée à ce genre d'histoire, mais je veux savoir ce qui s'est passé dans la vie de Léa. :)
A bientôt !
Nëlenia
Posté le 02/10/2020
C'est toujours extremement difficile pour moi de faire la part des choses avec toi. Tant d'années que je te lis, qu'il m'est impossible de relever " tes fautes ". Je suis désolée, je ne te suis pas d'un très grand secour la dessus.
En revanche, ce que je puis dire, c'est qu'en plus d'être très courageux, tu t'en sors très bien dans le fait d'écrire autre chose de la fantasy. Et étonnement, peut être parce que je suis coutumière du fait et que je sais les difficultés que tu as d'écrire autre chose, tant de vulnérabilité qui suinte, littéralement, de ton texte, m'émeut forcément. Je t'y retrouves vraiment. Autant dans le fond que dans la forme. Et je suis contente d'avoir pu te lire.
Rena
Posté le 08/10/2020
Je ne sais pas trop quoi répondre d'autre que : <3. Ton commentaire me touche vraiment et je suis heureuse que le début de cette histoire te plaise :)
MayaAubray
Posté le 07/09/2020
Ton texte fait partie de ce que je qualifierai de "bruyant"; et parfois, j'en avais des frissons. On s'identifie rapidement au personnage de Léa, on ressent sa souffrance, tu l'as décris de sorte à ce qu'on s'y reconnaisse à certains moments. Le passage du court déjeuner m'a beaucoup touché, j'en vais la larme à l'oeil :,)
Je me demande bien qu'est ce que Charlotte représentait pour l'héroïne et ce qu'il s'est passé (rupture, mort, départ soudain ?) entre elles. J'ai hâte et lirai la suite volontiers !
Rena
Posté le 08/09/2020
Bonjour et merci beaucoup pour ton commentaire ! Ca me touche beaucoup et je suis contente de voir que le début du récit de Léa te plait :) J'espère que la suite te plaira autant !
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