Chapitre 1

Par Aeliana
Notes de l’auteur : Merci pour ta lecture :)

Le feu est l’élément le plus simple à invoquer, mais aussi le plus instable. Sans combustible ou sans air, n'espérez pas…

        La voix monocorde du vieux professeur acheva l’humeur déjà lugubre d’Anaé. Elle préféra faire abstraction du bruit ambiant et laisser ses pensées vagabonder plutôt que d’écouter le mage à la cape élimée. L’homme qui débitait des phrases assommantes fixait résolument son épais grimoire sans relever la tête. Dans la petite salle de cours en pierre grise, huit jeunes élèves écoutaient avec difficulté leur professeur. Le soleil achevait tranquillement sa course, baignant les tables de travail des quelques rayons orange pâle qui parvenaient à traverser les rideaux élimés. La pièce était meublée d’une quinzaine de pupitres marrons faisant face à une estrade en bois sombre sur laquelle reposait un vieux bureau. La saison froide approchant, un poêle à feu crépitait entre les deux seules fenêtres. L’âtre réchauffait péniblement les lieux et les braises refroidissaient vite. Dès qu’un élève faisait mine de frissonner, le professeur jetait un coup d’oeil négligeant vers le foyer. Celui ci se ravivait dans l’instant, mû par la volonté du mage.

 

        Outre les apprenants et le poêle, rien ne venait apporter de la vie dans la petite salle de cours. Il ne fallait pas compter sur la tenue sobre des apprentis pour égayer la pièce : composée d’une chemise blanche à lacets et d’un pantalon en toile brun, elle ne laissait place à aucune fioriture. Anaé tourna son visage fatigué vers ses camarades. Bien que l’Académie fut fréquentée par plus de deux cent étudiants, elle ne parlait vraiment qu’à ses plus proches amis. Avec l’arrivée de plus en plus de novice, le Directeur avait décidé de séparer les élèves en plusieurs sous classes. De ce fait, et malgré plus de deux ans de cohabitation, les cinq petits groupes de novices qui étudiaient séparément n’étaient pas vraiment soudés. De plus, les emplois du temps surchargés des jeunes apprentis ne leur laissait pas vraiment le temps de développer un cercle d’amis très étendus. De tout façon, cela n'intéressait pas la jeune fille.

 

       Comme la rouquine s’y attendait, ses camarades avaient tous l’air aussi blasés qu’elle. Leurs mines déconfites étaient compréhensibles : ils avaient déjà eu droit à la plupart des notions sur le sujet abordé la semaine passée, et leur enseignant du jour se montrait encore moins passionnant que son précédent collègue. Visiblement, les deux professeurs ne s’étaient pas concertés, car le cours était des plus redondant. N’ayant plus rien d'intéressant à voir ou à entendre, Anaé décida de poser son coude sur la table afin de laisser reposer sa tête ensommeillée sur sa main. 

       La rouquine ne devrait supporter les cours lassants et les vieux livres que quelques mois de plus avant de pouvoir enfin entrer sous la tutelle d’un mage pour se spécialiser. Elle se voyait déjà aider son aîné dans ses expériences et l’accompagner lors de nombreux déplacements. La jeune fille était persuadée que ce serait la meilleure partie de son apprentissage, bien plus palpitante que ce qu’elle pouvait vivre actuellement. Elle vérifia que le professeur fixait toujours son livre sans lever la tête avant de s’avachir un peu plus. Anaé savait bien qu’elle aurait été de meilleure humeur et plus concentrée si elle avait pu pratiquer ne serait-ce qu’un petit peu. Les leçons concrètes s’étaient faites si rares pendant son noviciat ! La rouquine les avait toujours savouré. Lors de ces heures où les élèves étaient autorisés à utiliser la magie, Anaé n’avait pas été des plus douées. Malgré cela, elle gardait en mémoire des très bons moments. Tout semblait plus beau quand on le découvrait pour la première fois... Tournant la tête vers la fenêtre à sa gauche pour fermer les yeux discrètement, elle rejoua dans son esprit le souvenir de son arrivée à la capitale et entreprit de le revivre de nouveau.

 

       Du haut de ses quatorze ans, l’enfant qu’elle était alors avait quitté son village pour prendre la route avec un groupe de marchands venus du nord. Les années passées après l’entrevue avec le Directeur Nacan furent des plus calmes. Anaé avait reçu l’interdiction formelle d’utiliser la magie tant qu’elle ne serait pas dans l’enceinte de l’Académie, située dans la capitale. Le règlement de celle ci était clair : les enfants, considérés comme trop peu matures, n’y étaient conviés qu’après leur quatorzième anniversaire. Comme le ténébreux directeur avait assuré à la demoiselle qu’il saurait si elle essayait de lui désobéir, et qu’elle serait sévèrement punie, la petite fille était restée sage pendant les longues années d’attentes. Malgré les rumeurs sur la cupidité, l’égoïsme ou la félonie des Mages, Anaé avait hâte de découvrir la grande ville de Brennes et rêvait d’une vie incroyable.

        Avec son petit frère en bas âge et les récoltes qui approchaient, ses parents n’avaient pas pu l’accompagner en ville. Le voyage dura dix jours, pendant lesquels la tristesse de la séparation avec ses proches laissa doucement place aux joies de l’aventure. Anaé pensait souvent à eux, à sa mère surtout. Parfois, elle pensait même sentir encore son odeur fleurie au réveil. Le dernier soir de ce périple, alors qu’elle chevauchait doucement sur une route bien tracée entre des arbres épais, la petite rousse avait soudainement vu apparaître l’imposante cité. Ses yeux ébahis découvraient la capitale pour la première fois. Brennes était une ville d’une taille considérable par rapport au nombre d’habitants dans le royaume, et la jeune femme n’avait encore jamais rien vu de tel. Construite comme un fer à cheval et placée autour d’une montagne la cité l’avait tout de suite fascinée.

 

       Anaé fouilla plus loin dans ses souvenirs afin de faire remonter en elle les émotions intenses qui l’avaient animé à l’époque. Elle se vit descendre de son cheval pour avancer vers le colossal rempart de roche grise afin de toucher la pierre lisse et froide avec douceur. A mesure qu’elle s’assoupissait dans la salle de classe, les sensations devenaient de plus en plus réelles. Elle observa les marchands à la peau mate qui patientaient à l’entrée avec leurs énormes carrioles. La petite rousse parvenait presque à sentir à nouveau les incroyables effluves de parfums et d’épices découvertes à ce moment-là. Entrant pleinement dans son rêve, elle se sentit progresser sous l’impressionnante porte et admira les deux herses en métal noir.

       Le soleil couchant l’éblouit un instant lorsqu’elle franchit complètement la porte. Elle entrait enfin dans la capitale. De hautes maisons en pierres lisses renforcées par du bois de pin s’étendaient sous ses yeux. Il y avait des fleurs partout et les rues grouillaient de gens habillés de manière élégante. Anaé décida de poursuivre tout droit sur la route pavée et tomba rapidement sur un pont en bois. Elle s’arrêta pour regarder par-dessus la rambarde et aperçu un fleuve assez large. L’endroit était paisible. L’eau reflétait le soleil couchant et scintillait sous ses yeux ébahis. Anaé entendit un brouhaha sur sa droite et décida de continuer son exploration. Elle franchit le pont pour s’engager dans cette direction. Sans même s'en rendre compte, la jeune fille se retrouva soudain au milieu d’une grande place où se tenait un marché. Des échoppes colorées se serraient partout autour d’elle et des senteurs épicées emplissaient à nouveau ses narines. Un petit orchestre jouait un air entrainant sous une tonnelle fleurie. L’endroit était parfait.

       Anaé laissa ses yeux faire le tour de la place. A bien y regarder, les gens semblaient répéter les mêmes gestes inlassablement. Elle essaya de s’attarder sur différents visages, en vain : son regard ne parvenait pas à se poser sur les passants qui lui semblaient grossiers, imprécis. Un sentiment de malaise commença à lui serrer la poitrine. Le ciel s’assombrit graduellement et un grand silence s'abattit sur le lieu inexplicablement vidé de ses occupants. Elle était désormais seule, dans un lieu morne et sale. C’était comme si la petite place éblouissante s’était évanouie sous ses yeux jusqu’à ce que des pavés sales soient la seule chose visible à l’horizon. Elle se sentit toute petite et eu un frisson. Isolée de la sorte, elle n’était pas en sécurité. La peur commençait à s’insinuer doucement dans son esprit. Il lui fallait trouver un refuge, et vite ! La jeune fille voulu marcher, s’arracher à l’étreinte glaciale de cet endroit, mais n’eût pas l’impression d’avancer. Elle regarda désespérément ses pieds désormais englués dans de la boue noirâtre. Alors qu'elle s'efforçait d'en sortir, cinq gouttes d’encre noire tombèrent du ciel. Elles devinrent de plus en plus tangibles et finirent par former des silhouettes troubles. Anaé ouvrit la bouche sans réussir à émettre le moindre son. Les grands mages aux capes noires tendirent leurs mains en s’avançant. Leurs yeux blancs et vides étaient fixés sur elle. Prise de panique, elle  invoqua sa magie pour se défendre. Une gerbe de flammes jaillit sauvagement de ses paumes avant de s’écraser sur l’assaillant le plus proche. Un cri strident retentit alors que le mage s'écroulait à terre. Une épaisse fumée noire envahit tout l’espace et une odeur âcre vint lui brûler la gorge. Anaé se battait à présent pour respirer, les mains plaquées sur la bouche, et ses yeux la brûlaient.

       Tout à coup, la jeune femme sentit de puissantes convulsions animer son corps. Ses épaules s’agitaient dans tous les sens, hors de contrôles. Un instant plus tard, les mouvements prirent fin aussi rapidement qu’ils étaient apparus. Dans l’incompréhension la plus totale, Anaé regarda partout autour d’elle à la recherche une solution. Malheureusement, elle était toujours entourée par l’épaisse fumée. Voyant encore son propre corps, elle essaya de tendre les bras pour chercher une présence sans réussir à trouver quoi que ce soit. La jeune fille avait beau être seule, son corps fut à nouveau pris de soubresauts indépendants de sa volonté. Après quelques secondes, la marque cuisante d’une gifle vint lui brûler la joue. Elle vacilla avant de s’écrouler au sol, et tout devint noir.

 

       Lorsqu’elle trouva assez de force pour entrouvrir les yeux, Anaé s'aperçut qu’elle se trouvait dans la petite salle de classe de l’Académie. Pourtant, l’odeur de la fumée lui semblait bien trop présente et sa gorge sèche restait douloureuse. On la secoua encore, et elle finit par se rendre compte que les pupitres, tentures et rideaux de la pièce disparaissaient sous les flammes. La jeune fille se leva d’un bond. On la poussa vers la sortie avec force et elle ne se donna pas la peine de résister. Elle prit une énorme goulée d’air une fois arrivée dans le couloir. Ses camarades étaient tous dehors. Fixant l’entrée de la salle, Anaé ne parvint pas à lâcher le brasier des yeux. Des bruits de pas empressés résonnèrent dans les escaliers. Plusieurs mages accoururent dans le couloir à leur rencontre. L’un d’eux ouvrit grand la main et les fenêtres de la salle s’ouvrirent en claquant. Un carreau de verre se brisa. Les mages suivant tenaient des seaux, et une fois arrivés devant la porte ils les posèrent tous au sol. Levant les mains en répétant des gestes précis, ils manipulèrent l’eau qui s’éleva avec aisance. Celle-ci fila vers les foyers et de nombreux crépitements, accompagnés de vapeur blanche, se firent entendre. Les magiciens continuèrent jusqu’à ce que toute trace de flamme ait disparu.

        Anaé fixa les restes carbonisés des sièges avec inquiétude. Tous ses camarades discutaient à voix basses, et certains la montrait du doigts. Le petit poêle, éventré, gisait entre les fenêtres. Le feu avait il échappé à leur vieux professeur ? Alors qu’elle commençait à se remettre suffisamment du choc pour se poser ce genre de question, un homme frêle et droit portant des épaulettes sombres fit irruption dans le couloir déjà bondé. Il se pinça le nez d’un geste théâtrale avant de désigner la jeune femme et l’un des autres apprentis. L’Appariteur avait toujours été assez excentrique.

— Vous deux, s’exclama-t-il d’une voix nasillarde, le Directeur Nacan vous convoque. Tout de suite !

       Il fit demi-tour en un clin d’œil, les pieds claquants avec force sur le sol, puis partit à grandes enjambées sans attendre. Encore trop secouée pour rassembler pleinement sa volonté, Anaé fut doucement conduite par la pression d’une main sur sa taille à la suite de ce curieux personnage. Elle inspecta la main du coin de l’oeil et tourna finalement la tête pour apercevoir Iko, son plus proche camarade, qui lui lança un sourire rassurant.

 

***

 

        Les deux jeunes gens furent placés dans un amphithéâtre en compagnie de cinq autres élèves. Ils semblaient tous inquiets et perdus dans cet environnement écrasant rempli de sculptures, de tableaux et de tentures luxueuses. Le bureau du Directeur donnait directement sur ce large amphithéâtre et ne possédait pas de salle d’attente. Faute de mieux, l’Appariteur s’était résigné à les laisser là. Anaé était assise à côté d’Iko qui tentait de la rassurer à voix basse. En face d’eux, un homme brun plutôt grand et bien bâti enlaçait une frêle jeune femme qui semblait avoir beaucoup pleuré. Deux rangs au-dessus de ces deux-là, un garçon plus jeune laissait ses yeux noirs effrayés errer dans le vague. Il serrait son propre corps de ses bras tremblants et avait l’air réellement terrorisé.

        Bien que leurs tenues laissaient entendre qu'il s'agissait d'apprentis, il était impossible pour Anaé de mettre un nom sur des visages auxquels elle n’avait jusqu’alors jamais vraiment prêté attention. Grâce aux différents bruits de grincement de siège et de reniflement, Anaé apprit que deux autres personnes se tenaient dans les rangs derrière elle. Elle ne les avait pas aperçus en entrant mais n’osait plus tourner la tête, à présent.

        La lourde porte en bois massif qui les séparait du bureau du Directeur s’ouvrit en grinçant. Un homme très grand et très large, habillé comme tout autre apprenti, en sortit un carnet à la main. A bien y regarder, ce n’était pas un humain ordinaire mais un Quarsigua. Peuple du nord à la peau sombre, ils étaient connus pour leur grande taille, leur force physique hors du commun et leur incroyable endurance. La populace avait tendance à les voir comme des barbares stupides car une partie d’entre eux était encore nomade. Anaé n’en avait encore jamais fréquenté. Celui-ci fila rapidement hors de la pièce en conservant une expression indéchiffrable.

       Les novices se regardèrent les uns les autres, ne semblant pas savoir quoi faire. Anaé croisa un regard encore plus clair que le sien lorsque l’homme du couple en face d’elle bougea. Elle se perdit un instant dans ses incroyables prunelles bleues avant de se concentrer à nouveau sur Iko qui la regardait étrangement.

— Il t’a appelé, murmura-t-il.

       Elle le fixa en ouvrant légèrement la bouche sans répondre. Devant l’incompréhension de la jeune femme, il ajouta :

— Le Directeur ! Il vaudrait mieux ne pas le faire attendre. Et.. courage, ça va aller, ne t’en fais pas.

Sa voix était douce et pleine de compassion. 

 

       Anaé descendit mollement les marches qui la séparait de l’entrée du bureau. La jeune femme cherchait à rassembler ses idées pour expliquer ce qui avait pu se produire. Après tout, le Directeur l’avait forcément fait venir pour ça. Elle était la plus proche du foyer quand celui-ci était devenu hors de contrôle. Iko étant le responsable de leur sous-groupe auprès des mages, il avait été convié pour raconter après elle les faits et la soutenir. C’était le plus logique. Ce devait être ça.

       Une fois face à la grande porte du bureau, elle ne sut plus quoi faire. Fallait-il qu’elle s’annonce, qu’elle frappe ? La porte étant ouverte, elle aurait aussi pu entrer directement. La novice se retourna pour chercher le soutien d’Iko qui ne l’avait pas quitté des yeux. Celui-ci fit quelques gestes discrets et releva plusieurs fois le menton pour la pousser à continuer. Pas très sûre d’elle et le coeur battant la chamade, Anaé se força à faire quelques pas en avant. Elle osa passer la tête par l’ouverture et le regretta instantanément : le Directeur avait déjà le regard braqué sur elle. Aussi surprise que gênée, elle se figea.

— Entre, ordonna-t-il d’une voix grave. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.

        La jeune fille, qui n’avait aucune envie de le voir plus contrarié qu’il ne semblait déjà l’être, se força une fois de plus à avancer. Plantée à quelques pas du bureau, Anaé sentit la porte commencer à se refermer d’elle-même. Le Directeur lui désigna un siège recouvert de velours rouge. Elle s’y installa avec empressement avant que ses jambes ne la trahissent. Depuis qu’on l’avait réveillée, elle se sentait faible et vidée de ses forces. Être ainsi face au mage le plus puissant, mais également le moins agréable des Terres Connues, ne l’aidait pas à aller mieux. Elle avait pu apercevoir le Directeur plusieurs fois depuis son admission, mais leur dernière entrevue réelle datait de la découverte de son pouvoir dans son village natal. Voyant qu’elle faisait l’objet d’un examen visuel des plus attentifs, Anaé décida d’observer le bureau avec soin pour se calmer. Des parchemins de diverses qualités étaient étalés çà et là, des piles de livres et de carnets débordaient sur les côtés et un verre de vin encore plein était posé devant l’homme vêtu de noir. Le silence s’éternisait. 

       N’y tenant plus, elle s’arma de courage et releva les yeux vers lui. Il ne la regardait plus mais avait baissé la tête vers un beau coffret ouvragé. Des éclats d’or tranchaient dans l’ébène du bois et s’étalaient en vrilles incongrues sur un couvercle plat. Nacan tenait fermement l’objet contre sa poitrine. Le regard du mage fit quelques allers retours entre celui-ci et la jeune femme. Il fronça les sourcils, pensif. Le temps semblait s’écouler avec une lenteur affligeante.

        Anaé voulu une fois de plus faire avancer les choses, mais elle avait à peine pris la décision de parler que la longue main du mage se leva. Il ouvrit la boite, et une pierre brute de la taille d’un oeuf émergea de l’écrin en lévitant. La rouquine fut frappée par son aspect très irrégulier et sa couleur d’un orange flamboyant. Ce minerai ne ressemblait en rien aux pierres magiques qu’elle avait déjà étudié. Quelque chose d’autre était étrange. La novice avait beau réfléchir, elle ne trouva pas ce qui lui faisait sentir inconsciemment que l’objet devait être très particulier. Anaé entreprit d’étendre ses perceptions mentales jusqu’à la pierre pendant que celle-ci cheminait doucement dans sa direction. La novice prit conscience des limites physiques de son corps puis les transforma dans son esprit en une fine barrière imaginaire. Ensuite, elle fit croître encore et encore cette représentation mentale jusqu’à ce qu’elle englobe la roche. Dès lors, elle délaissa les sensations habituelles comme les battements de son cœur ou la matière inerte qui constituait le bureau pour se focaliser sur la pierre en elle-même. Anaé découvrit quelque chose de ténu et de très subtile qui lui était complètement inconnu. Elle visualisa nettement les éclats d’une petite flamme qui semblait briller à l’intérieur. D'instinct, la novice fit le rapprochement avec les flammes, bien plus vives, qui animent le cœur des hommes. Elle voulut affiner sa comparaison en ajoutant le Directeur à son champ de perception, mais la voix de celui-ci l’empêcha de continuer.

— Je veux que tu la regardes, dit-il d’une curieuse voix. Je veux que tu la prennes dans tes mains, et que tu t’ouvres à elle.

       Anaé sentit l’esprit du Directeur s’étendre dans sa direction. Il allait la surveiller de près. La pierre vint doucement se poser entre les mains de la jeune fille qui ferma les yeux. Même si les professeurs le lui déconseillaient fortement, elle parvenait toujours à mieux percevoir les choses de cette manière. Cependant, ils avaient raison car si elle était amenée à se concentrer rapidement pour se protéger, se priver de la vue pourrait certainement se révéler fatal. Quoi qu’il en soit, Anaé était dans une sécurité relative, et elle voulait vraiment comprendre ce que le Directeur venait de lui donner. Prenant à nouveau conscience de l’étendue de son corps, elle focalisa cette fois son esprit sur ses mains et entreprit d’entrer en contact plus direct avec la pierre. Si les mages pouvaient comprendre et examiner une chose assez facilement de loin, ils n’étaient pas réellement capables de dialoguer ou imposer leur volonté sans maintenir un vrai contact. La peau était une interface irremplaçable. C’était l’une des plus grandes limites de la magie humaine.

       La novice essaya de transmettre plusieurs phrases, puis des mots plus simples qui se muèrent en ordres, mais la trace ténue de vie qu’elle avait cru percevoir auparavant ne semblait pas vouloir lui répondre. Anaé commençait à s’impatienter. L’avait-on vraiment fait venir chez le mage qu’elle avait le moins envie de voir au monde, après qu’elle ait échappé de justesse aux flammes et alors qu’elle ne s’était même pas encore remise de son affreux cauchemar, pour qu’elle tente de parler à un cailloux qui ne daignait même pas lui répondre ? Brusquement, la rouquine sentit quelque chose de nouveau se produire : sans qu’elle ne le désire, sa colère était parvenue jusqu’au cœur de la roche. Avait-elle vraiment réussi à transmettre une émotion ? Personne ne lui avait appris à le faire, c’était donc impossible. Une chaleur diffuse commença à lui réchauffer les paumes, la forçant à ouvrir les yeux. La surface irrégulière de la pierre qu’elle tenait était en train de fondre doucement entre ses doigts. Bien que le liquide rouge vif qui coulait lui semblât chaud, Anaé ne ressentit aucune douleur. Elle leva le regard vers Nacan un bref instant. Il suivait la scène avec fébrilité. Lorsqu’elle revint à ses mains, une toute petite gemme ronde d’un orange plus doux se tenait désormais à la place de la roche irrégulière. Le Directeur opina du chef.

— Bien, très bien même ! s’exclama-t-il. J’ai toujours su que tu serais spéciale.

***

 

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Cocochoup
Posté le 28/02/2020
Coucou !
C'est cool de découvrir Anaé plus grande et de voir le monde où elle évolue.
Je me demande ce qu'a révélé cette pierre....
La suite au prochain épisode :)
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