Chapitre 1

Tout avait été dévasté.

 

Il faisait très chaud dans la ville d’Astarax. C’était autrefois un port prospère dont l’histoire tumultueuse remontait à la nuit des temps. Elle était devenue la capitale d’un état déchu, une cité en ruines où ne se pratiquait aucune activité honnête. Les guerres et les séismes avaient fini par anéantir cette métropole en bord de mer dont la désolation sinistre n’avait plus rien de commun avec son rayonnement de jadis. 

 

Les moyens de communication entre les pays et les continents avaient été anéantis. Peu de voyageurs osaient traverser les régions et les océans tant les dangers menaçaient les audacieux qui s’aventuraient dans des contrées inhospitalières. 

 

Astarax n’était pas la seule cité dans cette situation d’isolement extrême. Après des siècles d’abandon, tous les satellites de navigation, de télécommunications et d’observation qui avaient été lancés dans l’espace s’étaient éteints les uns après les autres, et plus aucun ne fonctionnait. Il n’existait plus nulle part de centre spatial capable d’envoyer de nouveaux astronefs dans le cosmos. Et toutes les villes qui s’étaient affrontées pendant les guerres mondiales, devenues incapables d’échanger des informations, vivaient désormais en complète autarcie.

 

Lors du terrible conflit avec Coloratur, la capitale d’Odysseus, des raids aériens avaient bombardé le port et le centre ville avec des engins incendiaires. D’énormes cratères creusés un peu partout par les explosions témoignaient de la violence des incursions ennemies sur le territoire d’Astarax, les vitres des habitations avaient été soufflées et des monceaux de verre cassé jonchaient encore le sol, toutes les infrastructures de transports avaient été anéanties, la cité était depuis complètement paralysée. Au cœur des incendies, une boule de feu provoquée par la combustion des gaz inflammables s’était formée puis propagée à grande vitesse, asphyxiant tout être vivant sur son passage et tuant quasiment tous les habitants de la cité martyre. Les réserves d’essence et d’hydrocarbures du port, touchées par les flammes, avaient sauté en même temps, projetant des fusées de feu et des éclats de métaux en fusion jusqu’au ciel. Une pluie de cendres chaudes était retombée et avait enseveli la ville sous une couche de poussière noirâtre, que les vents du désert dispersaient encore des années plus tard. 

 

Aucune construction n’avait été épargnée, éboulés tous les bâtiments autour des bassins, démantelés les hangars et les entrepôts, éventrées la zone portuaire et ses usines florissantes. Soulevées par des forces sismiques provoquées par la puissance des bombes, les jetées s’étaient fracassées sur les quais, écrasant sans distinction dans leur avancée inexorable bateaux et paquebots dont les débris métalliques gisaient comme des sculptures grotesques. Certains navires s’étaient redressés et se tenaient debout à la verticale comme des statues géantes, montrant leurs coques ventrues ou pointues, monstrueuses. D’autres étaient distordus, déformés, méconnaissables. Après les batailles, les pluies acides, les embruns et les vents avaient transformé toutes les carcasses en squelettes rouillés qui grillaient maintenant au soleil. Les habitations typiques, les boutiques ouvertes la nuit et les restaurants animés qui rendaient autrefois les quais si pittoresques étaient ensevelis sous des millions de tonnes de gravats, tout avait disparu.

 

Sur le sol où la moindre parcelle de bitume était à moitié fondue à cause de la chaleur excessive, les passants ne pouvaient marcher qu’avec des bottes à semelles épaisses pour protéger leurs pieds des brûlures. Les anciennes rues ne ressemblaient plus à rien, elles n’étaient ni larges, ni étroites, ni plates, ni droites. Petit à petit des passages qui serpentaient entre les monticules de détritus, les blocs de béton et les amas de ferrailles s’étaient dessinés, créant de nouveaux itinéraires empruntés par les piétons et les engins motorisés pour se faufiler d’un point à un autre. Seules quelques rares motos osaient circuler dans ces dédales, car le risque de se faire agresser par des bandes de pilleurs était énorme. Partout les immeubles et les maisons s’écroulaient à moitié, des pans de murs instables le long des voies menaçaient de s’effondrer à chaque instant, des hordes de rats aux dents pointues bondissaient au milieu des marcheurs et parfois même les attaquaient. Le béton des anciennes constructions était fissuré de toutes parts, créant des trous béants où s’engouffraient les vents surchauffés venus du désert. Les rails défoncés des tramways et des trains pointaient leurs bras raides vers le ciel désespérément bleu. 

 

Une population sauvage et avide se disputait les coins abrités des restes de la gloire d’Astarax. Elle logeait au milieu des décombres, inconsciente des dangers provoqués par la présence de résidus toxiques ou par la fragilité des constructions. Certains individus portaient encore des stigmates liés aux irradiations, même après toutes ces décennies. L’ancien port et le centre ville grouillaient de pauvres gens qui cherchaient désespérément à boire et à manger pour survivre, quitte à se battre du matin au soir pour un morceau de viande pourrie.    

 

Dans ce capharnaüm où la cacophonie régnait de jour comme de nuit, quelques auberges avaient vu le jour. C’étaient des lieux interlopes et la plupart du temps souterrains où se rencontraient toutes sortes d’individus plus menaçants les uns que les autres. Les consommations à l’intérieur de ces tavernes étaient réservées à ceux qui avaient de quoi les payer, c'est-à-dire des escrocs, des beaux parleurs et des assassins. La plupart d’entre eux étaient des personnages sans envergure qui réussissaient à extorquer quelques pièces de monnaie à de plus pauvres qu’eux et se croyaient indestructibles.

 

La situation n’était guère plus enviable en dehors de la ville. Au-delà d’Astarax, l’ancien paysage de campagne, où foisonnaient jadis élevages et cultures autour de riches villages, s’était transformé au fil du temps en un désert de sable desséché fouetté par les vents. La flore et la faune n’avaient pas survécu aux changements climatiques successifs, l’augmentation des températures et la sécheresse permanente avaient eu raison des prairies, des forêts et des animaux qui les peuplaient. Ils avaient d’abord reculé pour survivre, puis s’étaient peu à peu éteints. Sur des centaines de kilomètres à la ronde, la nature était devenue sauvage, il ne subsistait que des squelettes blanchis, du sable, des pierres, des collines mortes, des montagnes arides, et parfois une végétation rase où couraient quelques rats de prairies et des serpents venimeux. 

 

Le bord de mer n’avait pas été préservé de la destruction massive. La température de l’océan était montée dangereusement depuis des décennies, détruisant les algues marines, les coraux et de nombreuses espèces végétales et animales. Quelquefois l’eau des vagues qui drainait de nombreux déchets rougissait et des lames écarlates venaient s’écraser violemment sur les pontons de béton, vestiges du port d’Astarax. Lorsque les flots se retiraient, ils laissaient sur le sable des plages une frange rosée et mousseuse survolée aussitôt par des nuées de moucherons. Une odeur de décomposition flottait dans cette zone où s’échouaient encore quelques cadavres de poissons boursouflés ou de crabes mutants. Le niveau des mers avait baissé, car il faisait une chaleur torride dans le Sud et l’évaporation était intense, provoquant parfois des orages meurtriers qui transformaient la ville en un océan de boue et de cendres.  

 

Un peu à l’extérieur de la ville, dans l’une des rares impasses où se trouvaient encore quelques vieilles demeures en pierre qui avaient résisté aux pires cataclysmes, vivait une population privilégiée qui défendait ardemment son territoire contre les intrus. Au fond de l’une de ces ruelles sombres, à la fin d’une triste journée aussi désespérante que toutes les précédentes, la porte de l’une de ces maisons s’entrouvrit, une tête passa par l’ouverture et vérifia que la voie était libre. Puis une silhouette se glissa dans la venelle et s’éloigna en marchant rapidement.

 

La bâtisse d’où venait l’ombre était massive, repliée sur elle-même, faite de gros blocs de rochers et semblait bâtie sur des fondations profondes. Grâce à sa construction solide, les murs étaient restés debout malgré les catastrophes. Le toit d’origine avait été renforcé par la pose de grosses pierres plates épaisses qui se chevauchaient comme des lauzes. La porte d’entrée était faite d’un bois épais imputrescible et ignifugé. Les fenêtres, d’étroites meurtrières taillées dans l’épaisseur des murs, laissaient à peine passer la lumière du jour. Située au fond d’une impasse flanquée de hautes murailles de même nature, la maison était presque constamment dans la pénombre, dissimulée aux regards des passants. La chaussée de la ruelle qui datait de temps très anciens était restée en terre battue, le quartier paraissait ne pas avoir changé depuis des siècles et il était une incohérence dans le chaos qu’était devenu Astarax. Cependant après la débâcle et la déchéance de la ville, plus personne ne posait de questions sur aucune bizarrerie, chacun ne pensait qu’à sa propre survie. L’impasse mystérieuse attirait la convoitise des pilleurs, mais seuls quelques individus téméraires se risquaient à pénétrer dans le boyau obscur, dont la réputation de coupe gorge n’était plus à faire. Après avoir guetté leurs proies à distance, ils préféraient les attaquer directement sur la route qui passait au bout de la ruelle.

 

L’homme qui était furtivement sorti de chez lui avançait le long du chemin de terre. Il portait un long manteau avec une capuche rabattue sur sa tête qui dissimulait ses traits, et des souliers pointus qui dépassaient sous les plis de sa houppelande à chacun de ses pas. Arrivé à l’extrémité du cul-de-sac, il emprunta la route qui partait vers la droite en direction de la plage. Il marchait à grandes enjambées, courbé vers l’avant, son manteau voletant derrière lui quand un brigand surgi de nulle part se précipita sur lui, un couteau dans sa main levée, prêt à se jeter sur lui pour l’abattre. 

 

L’attaquant ne fut cependant pas assez discret. La silhouette fit volte face en l’entendant courir derrière elle, et recula de quelques pas tandis que le meurtrier s’arrêtait brusquement, devenu soudain méfiant, son bras toujours en l’air, attendant l’instant propice pour lancer son arme sur sa victime.

 

-- Que cherches-tu ? dit l’homme au manteau d’une voix sépulchrale, tu veux me tuer ?

-- Donne-moi ta houppelande, tes chaussures, tes bijoux et tes pièces d’or, tout ce que tu as sur toi, répondit le brigand d’une voix menaçante. Ou tu le regretteras. Mais quoi qu’il en soit, sache que tu ne sortiras pas vivant de ce guet-apens.

 

L’homme au manteau éclata d’un rire sardonique et rabattit sa capuche, révélant son visage dont le rictus atroce et les dents noires pétrifièrent de peur le malfrat.

 

-- Tu ne sais pas à qui tu as affaire, s’écria-t-il encore secoué par son hilarité. Pauvre imbécile, tu viens de signer ton arrêt de mort.

 

Et levant sa main couverte de bagues, l’homme tendit son index vers le malandrin et lui lança un sort mortel sans même prendre le temps d’incanter. Aussitôt le brigand s’écroula à terre dans d’horribles souffrances, suppliant d’être épargné. Il se contorsionnait sur le sol brûlant, révélant ses pauvres hardes sous une cape de laine et ses pieds nus couverts d'ecchymoses. Il agonisa encore quelques instants puis expira, son corps noirci comme s’il avait été carbonisé par un feu ardent.    

 

Ignorant le cadavre qui finissait de se consumer, l’homme à la houppelande remonta sa capuche et masqua à nouveau son visage. Il fit demi-tour et s’éloigna rapidement, poursuivant son chemin.

 

-- Oser s’attaquer à Jahangir ! murmurait-il dans sa barbe, quel impudent ! Il n’aurait pas dû.

 

Un peu plus loin, il bifurqua vers une sente qui descendait directement à la plage. Il semblait insensible à la chaleur du sable sous ses pieds et marchait souplement sans effort, son manteau se soulevait légèrement sous le vent qui forcissait à l’approche du rivage. 

 

Jahangir avança jusqu’à l’extrémité de la plage où la mer venait mourir à ses pieds, traversa la bande de mousse malodorante et les nuages de moustiques qu’il ignora, et sans s’arrêter pénétra dans l’écume bouillonnante jusqu’à la taille. A peine eut-il glissé sous les vagues qui roulaient autour de lui qu’il se transforma en un petit requin, qui se mit à nager vigoureusement sur le fond marin en grandissant au fur et à mesure qu’il gagnait la pleine mer.

 

Depuis qu’il avait ressuscité en absorbant la vie d’un requin qui l’avait avalé, Jahangir avait goûté au plaisir de se déplacer sous l’eau. Désormais, il aimait se métamorphoser en l’une ou l’autre des espèces de poissons, et parcourir les océans. Parmi toutes les possibilités, il préférait devenir un requin. C’était un prédateur qui lui permettait de voyager sous les flots presque sans risque. Il allait partout, faisant surface s’il en avait envie, ou plongeant jusqu’au plus profond des abîmes, découvrant avec délectation le royaume déchu de Lamar, le roi des mers, son pire ennemi.

 

Lors de ses premières tentatives de transformation, il ne s’était pas senti à l’aise et avait d’abord dû s’habituer à évoluer sous l’eau. Il avait appris à respirer avec des branchies, et à maîtriser toutes ses nageoires, en se dirigeant habilement avec les pectorales et en maintenant son équilibre dans l’eau avec la dorsale. La nageoire caudale, sa préférée, était un formidable propulseur qui lui donnait une sensation de puissance lorsqu’il prenait de la vitesse. Son corps fuselé taillé pour l’accélération subite était étonnamment mobile, il se faufilait entre les obstacles sans être ralenti par la résistance de l’eau et nageait pendant des heures, regardant la décrépitude des océans à travers ses yeux qui voyaient dans l’ombre. Tous ses sens étaient en alerte, il écoutait la mer, humait les odeurs même très lointaines, percevait les mouvements dans l’eau, les ondes, les variations de températures. Parfois il s’amusait à croquer quelques poissons qui passaient à proximité, pour éprouver la sensation délicieuse de fermer ses mâchoires puissantes couvertes de rangées de dents acérées sur une faible proie, et les recrachait aussitôt. 

 

Pendant ses voyages, il voyait quantité d’épaves de toutes les époques qui gisaient sur les fonds, galions naufragés avec leur chargement d’or, rongés par le temps et couverts d’organismes marins, navires de guerre ou sous-marins coulés par un missile ou une torpille, paquebots de croisière ou bateaux de pêche, simple barque ou voilier surpris par une lame de fond, avions lourds ou légers, de tourisme ou de ligne, à hélice ou à réaction, jets ou bombardiers qui s’étaient abîmés en mer, et bien souvent morceaux de carcasses éparpillés suite à une explosion en plein vol ou débris militaires largués dans le vaste débarras sous marin, ou encore câbles de communications. La faune et la flore manquaient d’oxygène sous l’eau et la concentration en métaux lourds, les déchets plastiques et les gaz toxiques dissous avaient détruit leurs habitats, donnant aux paysages de l’océan l’allure de déserts échevelés. Ailleurs, en profondeur, des algues résistantes avaient proliféré et envahi de nombreuses zones, étouffant toutes les autres espèces. Leurs formes tentaculaires bougeaient sans cesse comme des bras qui voudraient attraper quelque chose. Elles poussaient dans des forêts sombres où il valait mieux ne pas s’aventurer, couvrant de végétation impénétrable les volcans éteints ou les cuvettes marines. Des espèces étranges, mutantes ou archaïques, évoluaient dans cet univers fluide, elles avaient de gros yeux globuleux, des dents aiguisées, des rostres torturés, des épines sur le dos, des carapaces aux formes improbables. Elles surgissaient de nulle part par surprise et faisaient peur à voir, mais rien ne semblait effrayer Jahangir qui s’éloignait des créatures monstrueuses d’un coup de nageoire.    

 

A chaque escapade, ce que Jahangir aimait par-dessus tout, c’était s’approcher du palais de Lamar, ralentir pour avancer doucement le plus près possible de la demeure de son ennemi en ondoyant, et se poser sur le fond à contre courant, dissimulé au milieu des herbes ondulantes. Immobile, il observait pendant un moment le palais du roi des mers avec ses yeux sans paupières. 

 

Bâti dans une vallée profonde, le château de Lamar avait été creusé dans la roche volcanique et était couvert de coraux et de coquillages. Des cheminées hydrothermales qui laissaient échapper des sources chaudes saturées en minéraux et riches en organismes vivants, l’entouraient comme des tours crénelées, fumantes et menaçantes. Les murs du palais et les jardins de plantes sous marines jadis somptueux et colorés étaient désormais décharnés, les coraux blanchis, morts, comme momifiés, ou colonisés par des algues. L’augmentation de l’acidité des océans et de la température de l’eau, l’accumulation de déchets toxiques avaient eu raison du joyau royal. Quelques poissons solitaires et crustacés dégénérés se déplaçaient encore dans la cour devant l’entrée du palais. La conque de Lamar qui avait tant de fois parcouru les mers à la vitesse du vent gisait sur le sol, la plupart des coquillages qui la décoraient avaient disparu et il ne restait que deux vieux dauphins fidèles mais grognons pour la tirer. Ils tournaient tristement dans la cour en baissant leur tête, leur rostre touchant le sol, agitant doucement leurs nageoires et économisant leurs mouvements, en attendant le bon vouloir de Lamar pour repartir en voyage. 

 

Jahangir avait un petit rictus de requin qui découvrait ses rangées de dents lorsqu’au cours d’une de ses promenades il voyait Lamar sortir de sa demeure décrépie, sa barbe défrisée, son teint gris et son dos voûté. Où étaient passés les sirènes et les tritons qui l’accompagnaient autrefois lorsqu’il visitait son royaume pour montrer sa splendeur ? Il errait désormais solitaire sur les océans dont le volume avait diminué de plus de la moitié. Lui qui était si triomphant, si puissant, si grand et qui riait sans cesse sans discrétion semblait être devenu l’ombre de lui-même. La tristesse et le désespoir l’avaient transformé, personne n’aurait reconnu le roi des mers dans ce vieillard accablé.

 

Il faut dire que le monde avait bien changé.

 

Au Sud, il faisait si chaud que l’eau des mers s’évaporait sans cesse, et au Nord, le froid était extrême et d’énormes glaciers recouvraient les terres et les eaux, avançant inexorablement les uns sur les autres et constituant un continent de glaces. Ces métamorphoses s’accompagnaient de séismes gigantesques qui remodelaient l’aspect de la planète.  

 

Peu de continents avaient conservé l’allure qu’ils avaient plusieurs siècles auparavant. Odysseus avait été déplacé vers le Sud par des mouvements tectoniques, et avait doublé de surface car les mers s’étaient retirées tout autour. Tous les territoires du Nord avaient été ensevelis sous des épaisseurs de glaces et de neige et avaient totalement disparu. Il était désormais possible de traverser à pied des espaces gigantesques où autrefois l’océan se déchaînait, des îles avaient été reliées aux continents, toutes les anciennes cartes étaient devenues illisibles.

 

Jahangir avait autrefois essayé de provoquer des secousses sismiques avec ses pouvoirs magiques, mais il devait avouer que les modifications du monde auxquelles il avait assisté étaient d’une autre ampleur que ses expérimentations. Les hommes étaient responsables de nombreux changements, ils avaient laissé la planète s’épuiser à lutter pour survivre, et petit à petit, les métamorphoses avaient commencé. D’abord imperceptibles, elles s’étaient amplifiées avec les années et les siècles et tout avait été bouleversé. Hausse des températures, catastrophes écologiques, déchaînement des éléments, ouragans dévastateurs, tremblements de terre, dérive accélérée des continents, tout ce qu’avait pu imaginer Jahangir n’était rien à côté de la folie destructrice des hommes. Beaucoup d’espèces animales et végétales n’avaient pas survécu à cette apocalypse, d’autres avaient muté pour s’adapter. 

 

Lamar et Jahangir avaient traversé toutes les époques, toutes les guerres et avaient vu la dégradation s’installer année après année. Lamar s’était enfoncé dans la dépression car son royaume subissait de plein fouet ces évolutions et l’idée de la fin de son monde lui était insupportable. Il ne pouvait rien faire contre les forces qui anéantissaient la beauté des océans, qui avaient fait sa fierté et qu’il avait essayé de protéger en vain. Jahangir se réjouissait du chaos, il aimait vivre dans cette situation instable qui lui offrait une liberté qu’il n’avait jamais connue auparavant. Lui qui jadis détestait bouger et qu’on appelait le magicien immobile, s’était découvert le goût des voyages. Il aimait les escapades sous-marines et la découverte d’un univers immense qu’il avait jusque-là ignoré. Libéré de son ancien dégoût de côtoyer les hommes, il osait maintenant marcher dans les rues défoncées d’Astarax, ou même ailleurs, se mêlant à la foule qui déambulait autour de lui, cependant il restait toujours à distance, ne supportant pas d’être frôlé. Personne ne lui prêtait attention malgré son allure particulière. Les individus trop curieux qui voulaient le coincer pour le dépouiller subissaient immédiatement sa colère, et passaient de vie à trépas sans même comprendre ce qui leur arrivait.

 

Il rêvassait encore dans sa cachette d’herbes folles lorsque Lamar sortit dans la cour. Tandis que Jahangir l’observait sans bouger, Lamar attela les deux dauphins, grimpa dans son char et s’éloigna de son palais. Longtemps Jahangir le regarda disparaître dans les eaux glauques, méditant sur la déchéance de son pire ennemi qu’il ne craignait plus.

 

Puis il donna un coup de queue sur le sol, soulevant autour de lui un nuage de boue qui rendit l’eau encore plus trouble, et se remit à nager. Il s’approcha du palais désert, entra par la porte entre deux colonnades de roches et se faufila dans les pièces du palais. Des poissons et des crustacés évoluaient dans l’enfilade des salles creusées dans la roche basaltique. Nul ne fit attention à lui, et il regardait en avançant tout ce qui avait jadis fait la richesse du château de Lamar. Ce n’était pas la première fois qu’il s’introduisait ainsi dans la demeure du roi des mers, il était déjà venu plusieurs fois. Après avoir traversé quelques antichambres qui tenaient encore debout par miracle, il arriva au fond du palais qui s’était écroulé, réduisant le château à une simple caverne, indigne d’un monarque. Jahangir observa la progression de la décrépitude des lieux que Lamar n’entretenait plus depuis longtemps, et fit demi-tour. Nageant silencieusement au milieu des sujets du roi, il passa par la chambre de Lamar au centre de laquelle une conque de nacre brisée trônait misérablement, et ressortit du palais. Il se propulsa en avant par de vigoureux coups de sa nageoire caudale, accéléra brusquement et fendit l’eau en prenant de la vitesse.

 

Tandis que Lamar conduisait avec tristesse son char sur les crêtes des flots, Jahangir prit un autre chemin pour retourner chez lui, il fit une grande boucle pour remonter à la frontière entre les eaux et les glaces, entre le Sud et le Nord. Se laissant porter par le courant, il regardait devant lui la lutte des éléments, les vagues qui attaquaient sauvagement les montagnes et les falaises gelées, et le froid qui brisait l’élan des flots et les transformait en banquise. Remontant à la surface, il vit de ses yeux glauques quelques ours blancs dégénérés qui marchaient sur le sommet des crêtes gelées, puis replongea sous les vagues et repartit en direction d’Astarax. 

 

A mesure qu’il approchait de la plage, il réduisit sa taille à celle d’un petit requin et, arrivé au bord du rivage, se dressa hors de l’eau en retrouvant la forme de son corps. Il traversa l’étendue de sable en marchant rapidement, la capuche rabattue sur sa tête. Les vents brûlants avaient déjà séché sa houppelande et ses souliers lorsqu’il atteignit le chemin. 

 

Il passa devant l’endroit où le brigand avait tenté de l’agresser, il n’y avait plus sur le sol aucune trace du corps de l’individu carbonisé, ni de l’attaque. Quelques instants plus tard, il tourna sur la gauche, longea la ruelle sombre où se trouvait sa maison et pénétra chez lui. 

 

Se débarrassant de la houppelande qu’il accrocha à une patère derrière la porte, il se mit à vociférer. 

 

-- Marjolin ! s’écria-t-il, je suis de retour.

-- Maître, répondit une créature qui sortit silencieusement de l’ombre où elle se dissimulait et s’approcha de Jahangir. Comment était ta promenade ?

-- Instructive, Marjolin, instructive ! dit Jahangir avec satisfaction. Lamar est en pleine déconfiture, je pense pouvoir un jour prochain récupérer son royaume sans même avoir besoin de lever le petit doigt. Ce n’était pas mon premier objectif de conquête, mais cela semble si facile, pourquoi s’en priver ?

-- Le chaos provoqué par les hommes te sert dans ton dessein, tu vas devenir très bientôt le maître absolu de l’univers ! fit encore la créature qui regardait Jahangir avec des yeux brillants.

-- Mais oui, je les laisse s’entretuer, détruire leur planète, et j’irai cueillir leur monde comme une simple fleur qui s’offrira à moi, dit Jahangir. 

 

Malgré l’assurance qu’il affichait, Jahangir n’était pas si confiant qu’il voulait le faire croire. De nombreux détails ternissaient son ambition, dont le plus préoccupant concernait les continents de déchets plastiques qui dérivaient sur l’océan et avaient été colonisés par d’énormes araignées carnivores. Lorsqu’il était métamorphosé en requin, Jahangir s’approchait très peu de ces îles artificielles où grouillait la vermine et que les arachnides gouvernaient. Il savait que ces bastions seraient complexes à abattre car les araignées les défendraient âprement, et elles étaient très dangereuses. A chaque fois qu’il pensait à ces lieux hostiles, Jahangir en repoussait l’image avec vigueur car il n’avait trouvé aucune solution pour éliminer ce fléau. Il enrageait que les hommes aient créé ces abominations et ne ne soient jamais parvenus à s’en débarrasser. Ces îles colonisées par des dissidents étaient un fardeau que les humains lui laisseraient en héritage, et ce serait à lui de les éliminer s’il voulait réellement régner sur les mers. Une perte de temps et d’énergie à ses yeux, et naturellement Lamar avait laissé faire depuis des siècles. 

 

-- Allons Marjolin, quelles sont les nouvelles ? demanda Jahangir en écartant ces pensées désagréables d’un geste de la main et en se dirigeant vers le fond de la maison.

 

Très maigre et le visage émacié, le magicien était quasiment chauve et portait une longue barbe fine qui tombait sur sa poitrine. Il aimait la caresser avec l’une ou l’autre de ses mains tout en prenant un air pensif lorsqu’il réfléchissait. Il était vêtu d’une robe de laine grise qui descendait jusque sur ses souliers pointus, et un petit bonnet rond et noir garnissait le sommet de son crâne. Ses doigts étaient ornés de nombreuses bagues tarabiscotées qui augmentaient la puissance de ses sorts et lui donnaient des pouvoirs supérieurs. 

 

Jahangir était un magicien très puissant dont la longévité approchait l’immortalité. Né des siècles auparavant, il avait vaincu tant de fois le trépas qu’il pensait ne jamais mourir. Ce sentiment le rendait parfois orgueilleux, et parfois triste, car souvent il s’ennuyait. Depuis de longues décennies, il n’éprouvait plus de grand plaisir à vivre, il n’avait pas d’amis, pas d‘ennemis hormis Lamar, et vivait la plupart du temps reclus dans sa demeure. Il caressait toujours son vieux rêve de devenir le maître de l’univers. Mais le monde, que les hommes avaient transformé en enfer, était si réduit maintenant qu’il n’éprouvait plus avec la même impatience l’ambition de la conquête qui l’avait dévoré autrefois. 

 

Chacune de ses tentatives de prise du pouvoir suprême avait avorté, il en avait conçu beaucoup d’amertume et petit à petit s’était désintéressé de son objectif, préférant la contemplation des fonds marins et la vision de la déchéance de Lamar. Il rendait le roi des mers responsable de ses défaites et se réjouissait de le voir descendu de son piédestal. Il prendrait sa place en l’évinçant, une fois que les océans seraient devenus totalement ingouvernables. Ce ne serait pas un combat difficile, il n’y aurait même pas de bataille car Lamar était au bout de ses forces. Jahangir aussi était fatigué, il avait vécu trop longtemps, mais il avait toujours en lui cette petite flamme de haine qui le faisait tenir. Il savait que de guerre lasse, Lamar laisserait un jour tout tomber et disparaîtrait. C’était ce moment-là que Jahangir attendait depuis longtemps, ce serait son heure de triomphe, il aurait vaincu son plus vieil ennemi. 

 

La fin de Lamar et son appropriation des océans seraient les événements déclencheurs du  renouveau de son éternel combat, devenir le maître de l’univers. Pour qu’il le mène, il fallait que Lamar ne soit plus là, car le roi des mers ne le laisserait jamais devenir Jagannath s’il était encore vivant, il serait capable tel un phénix de renaître de ses cendres. Sans son pire ennemi, Jahangir sortirait de sa léthargie, retrouverait son énergie conquérante de jadis et s’attaquerait au reste du monde. Plus aucun parasite ne l'empêcherait de réaliser son ambition. Il se vengerait enfin de tous ceux qui n’avaient songé qu’à le détruire et trouverait le moyen de vaincre les araignées géantes qui tentaient de dominer les mers.

 

Jahangir s’était beaucoup torturé l’esprit pour savoir comment préparer son avenir, il le voyait assez nettement se profiler désormais. Cependant, il ne pourrait conquérir le monde à lui tout seul. Il devrait à nouveau réunir une armée pour combattre et vaincre les derniers descendants des hommes et des animaux qui le rejetaient. Pour réfléchir à sa future mission, il avait besoin d’un compagnon à qui parler, et qui partagerait ses idées pour la mise en œuvre de son plan diabolique. Lorsqu’il en était arrivé à ce stade de sa réflexion, il avait compris qu’il était resté isolé trop longtemps. La présence d’un disciple était devenue nécessaire pour le stimuler. Alors, bien qu’il se fût promis de ne plus jamais recommencer, il s’était résolu à ce moment-là à fabriquer un nouveau séide.

 

Il s’était donné beaucoup de mal auparavant pour concevoir des êtres hors du commun dans le but de servir ses desseins. Par manque d’analyse de ses erreurs, il avait eu tendance à réutiliser les mêmes modèles sans chercher à se diversifier. Un beau jour, il avait cessé de s’entourer de disciples car il estimait qu’il avait essuyé trop d’échecs. Lorsqu’il essayait de faire un bilan de son oeuvre, il faisait un constat intolérable. Presque toutes ses créatures avaient fini par le trahir. Ni les unes ni les autres ne risquaient plus de le tromper car elles avaient toutes disparu depuis longtemps. Il les avait éliminées lui-même ou bien elles avaient été anéanties lors de terribles séismes. Alors, comme il ne voulait pas reproduire les erreurs du passé, il avait apporté un certain nombre de changements et d’améliorations à la conception de son nouvel alter ego. 

 

Marjolin était la créature la plus étrange que Jahangir ait créée. Il était certain d’avoir réussi cette fois à produire un être parfait. Autrefois il appelait ses proches assistants Personne, ou Nessuno, ou Ninguno, ce qui était la même chose. Mais ces ambitieuses créatures n’appréciaient pas de ne pas avoir de réelle existence. Alors il avait décidé d’opter pour une autre stratégie et de façonner un personnage original, unique. Marjolin avait un prénom, il portait des lunettes avec des verres bleus car il était myope, il jouait du théorbe, une espèce de luth dont les sons mélodieux étaient un calvaire pour les oreilles de Jahangir. Et il était extrêmement intelligent, si intelligent que parfois il faisait peur à son maître, qui craignait d’être détrôné s’il n’était pas assez méchant ou vigilant. Jahangir avait même une dernière crainte, il se demandait si Marjolin n’était pas doué de sentiments. Comme par le passé, malgré le soin qu’il avait mis pour concevoir sa créature, Jahangir se sentait maudit. Il était presque certain que son nouveau disciple le trahirait. D’où provenait cette fatalité qui hantait son œuvre ? Il était incapable de créer un personnage qui ne veuille pas un jour ou l’autre prendre sa place.

 

Suivant Marjolin, Jahangir emprunta le couloir qui menait dans les profondeurs de la maison. Il débouchait dans une grande salle flanquée d’une énorme cheminée où se consumait un tison rougeoyant. Sur le mur du fond, une large porte ouverte révélait un escalier qui descendait vers le sous-sol ou montait vers les étages. Une vaste table rectangulaire en bois brut occupait le centre de la pièce, entourée de bancs de chaque côté, et occupée à son extrémité par une chaise à dossier droit. Près de l’âtre, un échiquier reposait sur une petite table basse et un chaudron pendu au-dessus des braises contenait une mixture bouillonnante. De temps en temps, des gouttes brûlantes jaillissaient du liquide en fusion en éclaboussant puis retombaient en grésillant.

 

Marjolin et Jahangir jouaient souvent aux échecs, ils se mesuraient l’un l’autre sur le plateau lors de parties impitoyables. La joute n’était jamais avouée mais la lutte entre eux était acharnée pour la victoire. Longtemps Jahangir domina Marjolin, mais il lui semblait avec les années que sa suprématie n’était plus aussi nette. Marjolin avait acquis du savoir, de la dextérité, de la maîtrise, et possédait naturellement de l’intuition, qui lui servaient à gagner de nombreux combats, et surtout il avait une mémoire extraordinaire. Il se souvenait de tout, du moindre détail, d’une combinaison, d’un mot ou d’une image, même furtive, et cette capacité intriguait Jahangir. Marjolin était une énigme pour son maître qui s’en méfiait de plus en plus et ne lui tournait jamais le dos, par superstition.

 

-- Maître, commença Marjolin, l’une des femmes qui habite dans la ruelle deux maisons après la nôtre est venue te voir. 

-- L’une de ces sorcières sans intérêt ? poursuivit Jahangir, néanmoins flatté qu’on lui rende visite.

-- Oui, Esmine, répondit Marjolin.

-- Je la connais, dit Jahangir, que me voulait-elle ? 

-- Elle n’a pas voulu me le dire, elle ne voulait parler qu’à toi seul, fit Marjolin.

-- Elle reviendra. Comment vont nos dernières expériences dans le laboratoire ? ajouta Jahangir.

-- Certaines sont concluantes, Veux-tu venir voir ? proposa Marjolin.

-- Je suis fatigué après cette longue promenade, asseyons-nous et buvons un peu de cette potion que j’ai dérobée dans une taverne. De quoi s’agit-il ? dit Jahangir.

-- D’après les grimoires, c’est une sorte d’alcool très fort, distillé à partir de céréales fermentées et séchées. Il a vieilli longtemps dans de vieux tonneaux de chêne, qui lui ont donné cette belle couleur dorée. Hume donc comme cette boisson est parfumée, elle a une odeur de feu de bois, expliqua Marjolin en ôtant le bouchon d’une bouteille dodue et en approchant le goulot du nez du magicien.

-- Oui, c’est assez déconcertant, répondit Jahangir, les hommes sont capables de fabriquer des choses étonnantes, ils  connaissent quelques rudiments d’alchimie. Verse-moi donc un peu  de cette mixture dans un gobelet, quelques gouttes suffiront. 

-- Tu as raison, Maître, nous devons l’économiser car les hommes n’en fabriquent plus. Ils ne cultivent plus les céréales qui leur servaient à concocter ce nectar. Et ils ont aussi oublié le savoir-faire. Ce que tu vas boire là pourrait bien être le dernier vestige d’une tradition perdue, fit Marjolin avec un sourire indéfinissable.

-- Rassure-moi, la recette existe toujours dans nos grimoires ? demanda le magicien.

-- Bien sûr, Maître, nous sommes les gardiens de cet héritage, répondit Marjolin.

-- Et nous pourrons en fabriquer si nous possédons cette fameuse céréale dont tu parles ? questionna encore Jahangir.

-- Absolument, Maître.

-- Alors je dois réfléchir, poursuivit Jahangir pensivement. Car je crois que ce breuvage endort les hommes et les empêche de réfléchir.

-- S’ils en boivent trop peut-être, dit Marjolin en faisant couler quelques gouttes de la potion dans une chope qu’il tendit à Jahangir..

-- C’est une possibilité à étudier, fit le magicien en portant le gobelet à ses lèvres. Et de plus, certains seraient prêts à payer très cher pour qu’on leur en fournisse … ce pourrait être une source de revenus non négligeable si nous étions en mesure d’en vendre une grande quantité.

-- C’est parfaitement exact, Maître, répondit Marjolin avec sa déférence habituelle.

 

A peine Jahangir eût-il goûté au breuvage qu’il le recracha avec une grimace de dégoût. 

 

-- Pouah ! Mais c’est très mauvais, s’écria-t-il, l’odeur était agréable mais la saveur est détestable, c’est amer, c’est âpre et ça sent la tourbe, on dirait du pétrole. Je reconnais bien là le mauvais goût des hommes.

 

Marjolin esquissa un sourire et reprit le gobelet.

 

-- Ce n’est certes pas une boisson pour toi, Maître, il te faut des breuvages plus subtils, dit-il.

-- Néanmoins, avec cette expérience désagréable, je connais désormais ce qui plait aux hommes, répondit Jahangir. 

-- C’est une boisson très ancienne, ajouta Marjolin. Une tradition très appréciée dans certaines contrées lointaines, et il y avait beaucoup d’amateurs.

-- … Mais elle était beaucoup moins répandue que le vin ou la bière, poursuivit Jahangir. On pourrait à la rigueur la fabriquer sans céréales, si je réussis à reproduire le goût, avec un peu d’alcool et quelques gouttes d’élixir de ma composition, nous posséderions là un moyen d’approche efficace pour commencer à constituer mon armée. Et si j’ai bien compris, il peut créer une dépendance chez ceux qui en abusent, et nous aurions ainsi quelques âmes très dévouées à notre cause … Et maintenant Marjolin, dis-moi si tu as progressé dans ta capacité à devenir invisible ?

-- Non, Maître, il s’agit d’un sort antique que je n’ai pas tout à fait réussi à déchiffrer dans nos grimoires. Les runes sont illisibles, c’est un travail très long, je tâtonne pour reconstituer les véritables caractères et pouvoir incanter la formule.

-- Je suis déçu Marjolin, dit Jahangir, tu ne progresses pas. Je ne suis pas certain que tu t’investisses suffisamment dans cette tâche, j’aimerais rapidement des résultats, nous avons besoin que tu te déplaces un peu dans Astarax sans être vu. Il faut commencer à mettre en œuvre nos plans d’attaque.

-- Tu sais que j’ai une mauvaise vue, Maître, cela m’handicape beaucoup pour ce travail, j’essaie de faire le maximum mais j’avoue qu’il m’est difficile de lire dans les vieux manuscrits, avoua Marjolin.

-- Tu aurais donc besoin d’aide, fit Jahangir, quelqu’un qui puisse avoir de meilleurs yeux que toi …

-- Cela m’aiderait en effet, murmura Marjolin, je gagnerais du temps et de la précision.

-- Hum, … quelqu’un d’innocent qui ne nous trahirait pas, poursuivit Jahangir, un enfant … ça a de bons yeux, c’est malin, il ne cherchera pas à fuir quand il verra tous les avantages qu’il y a à vivre ici … et après on l’éliminera, s’il ne donne pas satisfaction … oui, c’est une idée … J’y penserai lors de ma prochaine promenade.

 

A cet instant, on frappa à la porte d’entrée.

 

-- Va ouvrir Marjolin, ce doit être Esmine qui est revenue, dit Jahangir. Nous allons savoir ce qu’elle veut. 

 

Marjolin se dirigea vers la porte et revint avec une femme étrange. Courbée sous le poids des ans, les cheveux hirsutes et gris, le nez crochu couvert de boutons, la bouche déformée montrant des dents gâtées, elle portait une longue robe de toile grise qui trainait par terre et un chapeau pointu écorné dont l’extrémité retombait lamentablement. Elle s’approcha de Jahangir, se redressa et soudainement se métamorphosa en une magnifique créature, grande et élancée, vêtue d’une simple robe marron qui épousait son corps, ses longs cheveux roux en cascade autour de son visage et ses yeux verts étincelants.

 

-- On est mieux en tenue discrète pour sortir dans les rues de nos jours, dit-elle en éclatant de rire devant la mine déconfite de Marjolin. Il y a tant de voleurs et de brutes qui circulent, ils ne font pas attention à une vieille femme mal fagotée. 

-- Esmine, que me vaut l’honneur de cette visite, intervint Jahangir qui trouvait la plaisanterie stupide et désagréable. 

-- Maître Jahangir, je te salue. Décidément, ton apprenti ne m’avait jamais vue, il ouvre la bouche comme un poisson qui sort de l’eau ! s’écria Esmine en tournant avec grâce dans la pièce glaciale. Vous buviez du nectar messieurs ? 

 

Virevoltant autour de la table, elle regardait le flacon brillant et son liquide doré que Marjolin avait posé sur la table.

 

-- Puis-je le goûter ? à condition qu’il ne soit pas magique bien entendu, ajouta-t-elle en riant.

-- C’est un simple breuvage fabriqué par les hommes, répondit Jahangir, il est horriblement mauvais et ce ne serait pas une bonne façon de t’accueillir si je t’en offrais. Mais si tu veux essayer, libre à toi !

-- Non merci, je vais m’en passer, fit Esmine qui se méfiait de Jahangir.

 

Elle vint s’asseoir à la table. 

 

-- Laisse-nous, Marjolin, dit Jahangir en agitant la main vers sa créature. Il me semble que tu as des choses à faire qui ne peuvent plus attendre.

-- Oui, Maître, murmura Marjolin et tournant le dos à Esmine et Jahangir avec un hochement de tête en signe d’adieu, il se dirigea vers l’escalier au fond de la pièce et gagna les profondeurs sous la maison.

-- Que me vaut l’honneur de ta visite, Esmine ? reprit Jahangir une fois que Marjolin eût disparu. Je suppose qu’il s’agit d’un sujet privé, aussi j’ai fait déguerpir mon aide. Maintenant, dis-moi ce qui t’amène.

-- Maître Jahangir, je viens te faire une proposition d’alliance, répondit Esmine avec un air conspirateur. Nous sommes dans une situation compliquée.

-- Tu m’intéresses, Esmine. Viens donc t’asseoir à ma table et explique-moi ton idée, dit Jahangir, les yeux brillants, les oreilles grandes ouvertes et l’une de ses mains caressait sa longue barbe fine.

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