Chapitre 1

Par Isapass

Matin d’école

 

8h19. Les portières claquent. Je mets le contact et enclenche la marche arrière en posant la question rituelle : « Tout le monde est attaché ? ». Réponse tout aussi rituelle de mes deux enfants à l’arrière : « C’est bon ! »

 

Nous avons chaque matin quelques minutes – trop peu – pour effectuer en voiture le trajet de la maison à l’école. Malgré l’enjeu de taille – le nouveau directeur refuse d’ouvrir aux enfants après la sonnerie de 8h30, ce qui oblige les parents à les ramener à la récréation de 10h – comme chaque jour nous sommes partis trop tard pour être sûrs d’y parvenir. Mais comment je me débrouille ?

Concentrée sur l’objectif, j’optimise mes gestes : j’actionne l’essuie-glace arrière en reculant, puis ceux du pare-brise en passant la première. Avant d’atteindre la sortie de la résidence, je baisse et remonte les quatre vitres pour en chasser la buée, allume le chauffage, mets mon clignotant.

Je m’engage en forçant un peu entre deux voitures sur l’avenue Stéhélin.

A partir de là, ça ne dépend plus de moi mais du trafic, de la vivacité des conducteurs qui me précèdent et de la coordination des feux ; bref, il n’y a plus qu’à croiser les doigts.

 

A l’arrière, les enfants sont en plein bavardage. J’ai fait deux pipelettes qui ne cessent de parler que lorsque le sommeil vient. Je ne peux pas m’en plaindre : les chiens ne font pas des chats ! Mon cerveau a développé la faculté de suivre de loin leur conversation tout en traitant d’autres pensées. Ce qui me permet de répondre à leurs questions ou d’intervenir si nécessaire dans leur conversation.

 

8h22. Nous arrivons lentement au rond-point. Trois-quarts de tour et je prends l’avenue de la Libération. Mon élan est interrompu plus tôt que d’habitude par une importante file de voitures. Je me penche vers la droite et aperçois plus loin un feu de circulation alternée. Je soupire, maudis le sort et la voierie, tapote sur mon volant. Louise commence à râler :

« Oh non, pas des travaux ! On n’arrivera jamais à l’heure et on va se faire gronder.

-        Poils aux pieds ! » complète Léonard qui est un vrai poète.

Sa répartie a le mérite de faire retomber le stress et ils reprennent leur discussion, tandis que résignée, j’allume la radio à petit volume sans vraiment l’écouter.

8h25. Le feu temporaire est franchi et devant moi c’est dégagé. J’en profite pour accélérer. On a peut-être encore une chance d’arriver à l’heure.

 

Pourtant, au lieu du soulagement attendu, une gêne s’installe dans ma tête. Comme une boule de tristesse qui grossit. D’où vient-elle ? Je réalise que les mots sortant de la radio en fond sonore ont été perçus par mon inconscient et sont la cause de ce bouleversement. Je monte un peu le son et comprends. Sur France Inter, Patrick Pelloux est interviewé et son témoignage est poignant. Nous sommes le 9 janvier 2015.

 

Plus rien d’autre ne compte, que le choc et le chagrin de cet homme qui viennent rallumer le traumatisme de l’avant-veille. J’ai enclenché le pilote automatique. Ma conscience est focalisée sur sa voix. Je n’ai pas remarqué le silence à l’arrière. Jusqu’à ce que le timbre aigu de mon fils s’élève :

« Ils lui ont tué ses copains, Maman, c’est ça ? »

Mon cœur se serre. Pas besoin d’expliquer, il a tout compris. D’ailleurs il a cinq ans. Comment lui expliquer ça ? Surtout là, en urgence, en trois minutes. Surtout avec une voix qui ne sortira pas sans larme de ma gorge contractée. Surtout quand je ne comprends pas moi-même...

Je souffle « Oui, mon chéri. » Inévitablement, il demande : « Mais pourquoi ? 

-        On en parlera ce soir, si vous voulez. »

 

8h29. Je m’arrête devant l’école. Mes deux amours sautent de la voiture et franchissent le portail, à l’heure. Je les regarde dans la cour avant de repartir. Ils sont déjà passés à autre chose. Tant mieux.

 

8h31. Je redémarre en pensant à la démesure du stress infligée par un horaire à respecter. Que tout cela est vain face aux évènements !

Et pourtant non. Pourtant c’est ça l’important : la vie continue, le quotidien reprend le dessus.

 

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Fannie
Posté le 13/11/2017
Re-coucou,
Quel stress ! Ça « m’interpelle au niveau du vécu », selon l’expression consacrée… ;-)
Ce récit raconté dans le langage de tous les jours, comme un témoignage parlé, met moins en valeur ta plume que le précédent (La Nuit des Diables). Malgré tout, ce n’est pas forcément aisé de pondre un texte cohérent en une heure. Même à l’école, j’avais un peu plus de temps que ça pour mes rédactions (deux heures de cours).<br /> C’est vrai qu’on peut se demander comment parler de certains faits divers avec de jeunes enfants. Probablement que pour eux, même s’ils comprennent intellectuellement ce qui s’est passé, ça reste assez lointain et abstrait dans leur esprit ; et c’est mieux comme ça.
Et comme je suis incorrigible, voici ma petite liste :
comme chaque jour nous sommes partis trop tard pour être sûrs d’y parvenir [j’ajouterais une virgule après « jour »]
Je soupire, maudis le sort et la voierie [voirie]
Sa répartie a le mérite de faire retomber le stress [repartie (tous les dictionnaires que j’ai consultés le confirment)]
Je réalise que les mots sortant de la radio [dans cette acception, « réaliser » est un anglicisme à éviter ; je propose « je me rends compte » ou « je m’aperçois »]
une voix qui ne sortira pas sans larme [sans larmes ; normalement, il y en a plus d’une]
en pensant à la démesure du stress infligée par un horaire [infligé ; logiquement, c’est le stress qui est infligé, pas la démesure]
Isapass
Posté le 13/11/2017
Décidément, ça me fait plaisir que tu te soies donner la peine de lire mes petits textes :)
Intéressant ton commentaire sur le style de ce texte et ta comparaison avec un "témoignange parlé". Je n'y avais pas pensé mais c'est un peu ça. Je crois que j'ai intuitivement utilisé une forme saccadée pour communiquer le stress au lecteur. Et je sais aussi qu'une de mes peurs est d'ennuyer, du coup j'ai tendance à en faire des tonnes dans l'action et à écrire au présent. Ca doit me donner l'impression de secouer le lecteur :)
En ce qui concerne la discussion avec les enfants, c'est absolument véridique et ça m'avait bien remuée...
Merci pour tes remarques : j'ai appris des choses ! Notamment pour Repartie et pour Réaliser. Et pour Voirie aussi j'avoue : je ne m'étais même pas posé la question tant j'étais sûre de mon voierie !
touratiy
Posté le 11/05/2018
J'aime beaucoup ce côté insoucience rattrapé par la réalité. Ca sent le vécu. C'est des dates immortelles qui figent les souvenirs dans le temps comme le 11 septembre, le 12 juillet 1998, etc... On se souvient tous de ce que l'on faisait ces jours-là
Isapass
Posté le 11/05/2018
Salut Touratiy !
Je confirme, c'est du vécu, et ça m'avait beaucoup ému (mon fils avait 5 ans). Oui, on se souvient très bien, ce sont des souvenirs très spéciaux. Malheureusement, il ne servent pas toujours à améliorer l'avenir...
Merci pour ta lecture et ton commentaire ;) 
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