Chapitre 1

Par Elka

Il lui semblait que toutes ces nuits se terminaient de la même façon. Entre deux personnes dont il serrait les mains le plus fort possible, son cœur noué de chagrin et d’amour, et les yeux posés sur un ciel astré se déployant dans un infini vertigineux.

Quand il se réveillait, Sofiane avait alors la boule au ventre et une vague odeur de fumée au fond de la gorge.

 

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L’averse démarra quand il sortit de l’épicerie, telle une mauvaise blague. L’air chaud et lourd se chargea presque aussitôt d’un parfum de macadam, tandis que des gouttes grosses comme des cailloux claquaient au sol.

Sofiane étouffa un grognement dans le mâchouillement de son malabar, bourra ses dreadlocks dans la capuche de son sweat et se pressa jusqu’à chez lui. Il s’attendait presque à ce que son sac de courses cède en chemin, mais il parvint à bon port et rangea bientôt ses conserves et autres nouilles déshydratées tandis que la pluie battait la ville.

— Bord… Gros ! Pousse-toi !

Comme toujours à proximité du frigo, il avait failli se prendre les pieds dans son chat qui poussa un miaulement impérieux. Sofiane le prit dans ses bras le temps d’un bisou sous l’oreille et lui versa une poignée de croquettes.

— On verra bientôt plus tes pattes sous les bourrelets, menaça-t-il.

Gros lui jeta un regard outré qui le fit ricaner.

— C’est une météo à regarder des films d’horreur, ça, commenta Sofiane en s’approchant de la fenêtre.

Le ciel était d’un gris uniforme. Il tira les rideaux pour se contenter du son et se retourna.

Comme souvent, il se sentit démuni face au vide de son emploi du temps autant que par le bordel de son logis. Il lui avait fallu toute une matinée et le début d’après-midi pour se décider à s’habiller et sortir faire des courses d’à peine une demi-heure. À présent, il n’avait rien à faire.

Il envisagea le ménage. Le tapis était moutonneux, ponctué de poils gris ; il y avait une pile d’assiettes dans l’évier et des miettes sur le comptoir, une moitié de baguette dure comme de la brique à côté d’un carton de pizza. Quant à la chambre, c’était une bonne chose que la porte soit close.

Une angoisse qu’il connaissait bien monta en lui comme du lait sur le feu. Un sale sentiment qui lui harponnait l’estomac et lui saucissonnait les poumons. Sofiane mit son corps en branle – tout sauf l’immobilité – pour attraper l’élastique qui traînait sur la table basse. Il noua ses dreads en queue de cheval, défit le bouton de son jean et prit sa manette de console avant de s’avachir sur le canapé.

Gros le rejoignit presque aussitôt pour s’enrouler sur son estomac.

— On dirait une boule de pâte à pain, commenta Sofiane avec affection.

La pâte à pain ronronna comme un tracteur, et l’angoisse reflua lentement entre les vibrations félines et le jeu vidéo.

Franchement, pourquoi s’acharnait-il à sortir quand la seule chose qui ne le mettait pas en pls était son chat ? La prochaine fois, il se ferait livrer ses courses.

Cette idée charria aussitôt la voix de Leïla, qui montait dans les aiguës quand elle était exaspérée : « T’as quarante ans, Sof, pas vingt ! Fais quelque chose de ta vie ! »

En réalité, elle aurait certainement dit « bouge-toi le cul », mais la reformulation parlait davantage à Sofiane. Il aimerait bien faire quelque chose de sa vie, mais l’effort demandé l’abattait.

Il aurait voulu dire à Leïla qu’il avait essayé, vraiment, mais il aurait fallu pour ça qu’ils se parlent encore. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas contacté ? Peut-être un an, voire deux. Elle-même s’était lassée de devoir sans cesse aller le chercher.

Ce fut à ce moment que le zombie le dévora, et que l’interphone grésilla en lui faisant manquer l’arrêt cardiaque. Il mit en pause, délogea difficilement Gros dont les griffes s’accrochèrent à son sweat et grogna dans le combiné :

— C’est qui ?

— Ta mère.

Il grimaça et appuya sur le bouton. Elle fut sur le palier la minute d’après, un sac dans une main et le poing sur la hanche.

— C’était quoi, ce ton ? reprocha-t-elle.

— Pardon, grommela-t-il, je t’attendais pas.

— Faut bien que quelqu’un vienne te voir, répliqua-t-elle en entrant. Embrasse ta mère, que je décide si tu mérites tes surprises.

Un sourire leur échappa. Il plaqua une bise sur sa joue et lui prit son manteau mouillé. Elle entreprit d’extraire les tupperwares de son sac pendant que Sofiane faisait réchauffer un fond de café. Quand il lui tendit la tasse, il y avait une pile de belle taille sur le comptoir.

— Tu me ramèneras les boîtes, ordonna-t-elle.

— Promis.

— Et pas l’année prochaine, hein ? Pas terrible ton café, mon chéri.

Il prit le reproche avec un haussement d’épaules et détourna le regard quand le visage de sa mère se para d’inquiétude. Il savait qu’elle étudiait l’environnement, qu’elle se retenait de tirer les rideaux, d’ouvrir les volets et d’exiger un aspirateur.

Il y eut un instant gênant, où elle replaça inutilement son voile. Aux yeux de Sofiane, sa mère était l’une des plus belles femmes du monde, même s’il se retenait de lui dire. Ses pattes d’oie aux coins des yeux et ses rides de sourire rendaient sa peau plus délicate chaque année, comme un tissu de soie plissé avec attention. Ses yeux, eux, avaient conservé tout le perçant et la chaleur de son enfance.

— Y a des baklavas ? s’enquit-il pour briser le silence.

Elle tapota l’une des boîtes de l’index.

— Il y en aurait plus si tu n’avais pas raté la fête de l’Aïd.

— Désolé. Mais tu sais, moi, les grands rassemblements…

— Je sais, Sofiane, dit-elle en appuyant doucement sur son nom.

Il se renfrogna de malaise. Face à sa mère, le poids des ans et de son inaction le minait encore davantage, faisant bouillir son anxiété qui traînait toujours à proximité. Elle avait pourtant été si fière de lui il n’y avait encore pas si longtemps.

— Sofiane.

Elle s’était approchée, serrant son avant-bras de ses mains aux veines saillantes et aux ongles vernis. Elle sentait le patchouli et le miel.

— Personne ne t’en veut.

Il s’arracha à sa prise et s’éloigna. Resté sur le canapé, le chat suivait leur échange comme un monarque somnolent.

— Merci d’être venue, maman.

— Il faudra bien qu’on en parle ! protesta-t-elle.

Il croisa les bras.

— Non, ce n’est pas la peine.

— Parles-en à un spécialiste, alors. Ton oncle Mohammed…

Sofiane lui coupa la parole avec un rire sans joie, exagérément moqueur en espérant secrètement la faire partir. Son cœur battait la chamade.

— Mohamed est bipolaire. Moi, je vais bien, maman.

— Non tu ne vas pas bien ! s’écria-t-elle. Ton appartement est insalubre, tu te nourris mal, tu présentes mal ! Comment comptes-tu trouver un nouveau travail habillé ainsi, avec cette coupe de cheveux ?

Il toucha ses dreadlocks d’un geste presque protecteur.

— Pas besoin de travail, le RSA me suffit.

— Il est hors de question que tu profites du RSA une année de plus ! Il y a des gens qui en ont réellement besoin, toi tu te laisses simplement couler !

Elle plongea le visage dans ses mains en coupe. Elle faisait toujours ça quand la colère ou le chagrin – aujourd’hui les deux – la submergeait. Elle devait partir avant qu’il ne s’écroule comme un château de cartes.

Elle releva la figure, l’œil plus acéré qu’avant, et replaça une mèche de cheveux sous le voile sombre qui mettait son visage en valeur.

— Si tu n’appelles pas quelqu’un, c’est moi qui le ferais, prévint-elle. Je ne laisserais pas mon fils s’enfoncer davantage.

Sofiane se sentait vibrer de l’intérieur, en proie à une angoisse tant mentale que physique.

— Aucun docteur ne saura jamais ce que c’est que d’être moi, déclara-t-il sombrement. Personne ne peut savoir ce que c’est de tuer quelqu’un qu’on aurait pu sauver.

— Si, opposa-t-elle doucement. Il y a des gens qui savent, Sofiane.

— Ces gens ne sont pas moi, s’entêta-t-il, à bout de souffle.

Il serra les mâchoires.

— Merci pour les gâteaux, maman. Je te ramènerai les boîtes bientôt.

— Sofiane…

— J’ai besoin d’être seul.

Elle ne lutta pas. Peut-être voyait-elle la détresse au fond de ses pupilles, la honte aussi. Il était certain qu’elle lui téléphonerait d’ici moins de deux heures, mais pour le moment, elle accepta de lui accorder de l’intimité.

Elle prit néanmoins le temps de le serrer contre elle.

Sofiane ferma la porte, délicatement, et l’angoisse eut raison de lui. Elle l’assomma comme un marteau, le poussant au sol, lui coupant le souffle.

« Le meilleur d’entre nous », avaient dit les journaux locaux. Aujourd’hui, il aimerait leur casser la gueule. « Le héros », « l’adolescent prodigieux ».

Puis « le désastre ».

Il se souvenait de chaque titre. Parce qu’il les avait conservés avec fierté, puis pour se punir.

« La famille accuse le héros local ».

Sofiane se leva d’un bond tremblant et se servit de l’eau, qu’il contempla un instant avant d’éclater le verre contre l’évier. Les débris ripèrent sur sa peau sans l’accrocher ni la pénétrer.

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Ella Palace
Posté le 31/10/2021
Bonjour,


ce premier chapitre me semble prometteur. Il se laisse lire facilement dans une jolie écriture. La fin est surprenante et accroche contrairement aux morceaux de verre...

Petites remarques:

-« Il aimerait bien faire quelque chose de sa vie, mais l’effort », il aurait bien aimé.
-La voix monte dans les aigus, pas aiguës.
-« il n’y avait encore pas si longtemps », pas encore si longtemps.
-« c’est moi qui le ferais », ferai.

Au plaisir
Elka
Posté le 02/11/2021
Bonjour Ella,
Merci pour ton gentil retour, je suis contente que tu aies apprécié ta lecture ! ♥
Merci aussi pour les coquilles, je vais arranger ça.

Au plaisir de te revoir :)
EryBlack
Posté le 13/10/2021
Coucouuuu <3 Bon, je commence toute joie parce que lire un nouveau texte de toi me fait trop plaisir, mais cette joie a fait un sacré contraste avec ce qui est décrit ici. Et ce n'est pas pour me déplaire !
Je t'embête d'abord avec trois trucs : tu as écrit "Mohammed" puis "Mohamed". Il y a un souci de concordance des temps dans "Aujourd’hui, il aimerait leur casser la gueule." -> il aurait aimé, plutôt, vu que ton texte est écrit au passé. Et dans "Elle avait pourtant été si fière de lui il n’y avait encore pas si longtemps.", il y a cette petite répétition de "si" qui peut peut-être être évitée. (peut peut-être être... et c'est moi qui parle de répétition xD) Voilà c'est tout pour le chipotage, je peux passer aux trucs intéressants !
Très chouette entrée en matière, vraiment. Y a toujours ce même truc que j'aime dans ton écriture, des évocations par petites touches de trucs parfois futiles, parfois au contraire essentiels, et qui me semblent appartenir à une expérience commune à tout le monde : la pluie qui tombe comme une mauvaise blague, le chat monarque somnolent (j'ai pouffé), l'angoisse des jours vides, la beauté des mamans et la sollicitude qui fait mal mais un peu du bien, mais mal. Mais pour autant, même si on (ou en tout cas, moi, en tant que lectrice) se reconnaît dans Sofiane, ça fait pas de lui quelqu'un de banal pour autant. Les dernières lignes annoncent bien la couleur. Difficile de dire avec certitude si elles seront aussi claires pour des lecteurs à qui tu n'aurais pas déjà parlé de ton histoire, mais je pense que oui ! Les émotions étaient vraiment palpables à la lecture, je suis déjà connectée au personnage.
Ce que j'aime bien avec ce début, c'est qu'on sent tout de suite que ce n'est pas vraiment un début, en fait on prend l'histoire au milieu, parce que Sofiane a déjà son passé. C'est vraiment un procédé que j'aime de plus en plus, ça donne l'impression de suivre deux histoires à la fois, le passé et le présent.
Bref, c'était bien cool à découvrir, je suis contente que tu aies commencé à poster ^^ Je vais essayer de suivre ça ! Poutouxxxx
Elka
Posté le 13/10/2021
Oh une Ery ♥ Merci tout plein d'être passée !
D'abord un grand merci pour le chipotage ! Tu fais bien de noter tout ça, je suis passée par antidote derrière et j'ai corrigé pas mal de trucs en relisant... Mais j'écris aussi cette histoire dans un état d'esprit bizarre et je pense que plein de choses passeront bêtement à la trape.

Tes compliments me vont droit au ♥ Ca m'a pas mal manqué de poster ici et de recevoir une gorgée de bienveillance comme ça. J'espère bien maintenir un rythme de publication qui entraînera un rythme d'écriture. On verra ça !
Oui, cette fin est un pseudo risque. Si on se dit qu'il y a un truc bizarre et qu'on le comprend après, ça me va quand même. Je n'aimais pas trop l'effet gros sabot, puisque c'est le quotidien de Sofiane, il n'a pas de raison de se le formuler noir sur blanc.
Mais il fallait quand même le dire un peu, d'une façon ou d'une autre. Je suis curieuse de savoir si d'autres comprendront aussi facilement que tu le penses !
Par contre, il faudra que j'arrête avec les protagonistes en dépression xD

Merci encore Erybou !
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