- Chapitre 1 -

"Un problème d'administration?! Vous vous foutez de moi ?! Ça fait six ans que j'étudie ici, comment pouvez-vous me dire que vous ne me connaissez pas ?!

— Désolée Miss Daliana. Mais vous n'apparaissez nulle part dans nos fichiers." La secrétaire observa l'adolescente face à elle derrière ses grosses lunettes en cul de bouteille. "Et nul part non plus dans nos archives. Donc j'aimerai juste comprendre pourquoi vous venez ici. Vous seriez-vous pris un coup sur la tête ?

— Je vous demande pardon ? Bon sang Madame Biboons, c'est moi ! Léna Daliana !

— Si vous continuez de la sorte, je vais devoir appeler la sécurité.

— Allez simplement vous faire foutre".

La jeune femme avait craché ses mots, comme si du venin perçait son palais tant sa colère se mêlait à son incompréhension. Elle dépassa le grand portail bleu du lycée Burkington dans lequel elle avait étudié six ans. Par quelle diablerie avaient-ils pu perdre tout son dossier scolaire ? Et surtout, qu'allait-elle faire ? Elle devait passer son baccalauréat à la fin de l'année, et si toute sa scolarité venait de voler en éclat. Tandis qu'elle se dirigea vers l'arrêt de bus, sa mère s'arrêta en voiture devant elle. Le visage grave, comme si elle s'apprêtait à annoncer la pire nouvelle à sa fille.

" Léna, monte, on rentre à la maison, et il faut qu'on parle."

L'adolescente déglutit difficilement, avant d'obéir sans rechigner. Elle s'installa sur le siège passager, posant un regard monotone au travers de la vitre. L'engin démarra, s'accompagnant d'un pesant silence. Les paysages britanniques de la région commencèrent à défiler devant les yeux de Léna. Les falaises, sur lesquelles l'automobile avançait courageusement. Les étendues d'herbe à perte de vue, et les maisons de pêcheurs aux couleurs plus saugrenues les unes que les autres. Les plaines laissèrent place à une forêt, dans lequel se tenait le petit village où vivait la famille Daliana.

La voiture se gara devant l'une des boutiques du village. Son écriteau indiquait "Le Dalia d'Or". Ses parents tenant une petite boutique consacrée aux plantes médicinales et autres pierres magiques, avaient décoré l'intégralité de leur demeure en fonction du folklore que les gens de la campagne appréciaient tant. La devanture était à l'image de la famille Daliana. Des vignes rouges s'entrelaçaient à du mimosa , encadrant la porte d'entrée, la vitrine, et tombant sur la terrasse du commerce.

Les clients pouvaient ainsi venir boire quelques tisanes aux propriétés magiques, se réconforter avec les bouillottes aux grains d'orge présentes un peu partout dans les lieux, ou encore y commander diverses potions aphrodisiaques. Sûrement le plus gros du chiffre d'affaires pensait souvent Léna. Le moteur éteint, elle descendit, muette comme une tombe, et ignorant la salle de réception de la clientèle, elle s'engouffra dans le couloir qui menait à la partie familiale de la bâtisse.

Sa mère la suivit de près, fermant la porte derrière elles. Toujours aussi silencieuse, Iris Daliana partit dans la cuisine. Un petit brouhaha se fit entendre, et rapidement, une odeur de café chaud et sucré chatouilla les narines de Léna. Son ventre se crispa. C'était l'odeur des dimanches sous la pluie, ou des discussions qui faisaient pleurer. Et il n'était pas dimanche, et malgré quelques nuages, aucune averse n'était prévue pour ce jour-là. Ainsi, elle se prépara au pire. Sa mère revint, et lui tendit l'une des deux tasses. L'adolescente serra ses longs doigts dessus, grattant les peaux autour de ses ongles, les mirettes dans la mousse de lait.

"Je... Je ne sais pas vraiment par où commencer. Je devrais sûrement te faire des excuses, commença sa mère. Pardonne moi de ne pas t'avoir préparée à tout ce qui va arriver.

—C'est si grave que ça, maman ? s'étrangla Léna.

— Non ma chérie." Elle eut un sourire affectueux envers sa fille, et posa une main tendre et chaude sur sa joue. "Tu vas juste devoir faire face à deux très nombreux changements. Qui n'auraient jamais dû arriver si tôt.

— C'est en rapport avec le fait que le lycée ne me connaisse plus ?

— Oui."

Iris avait acquiescé avec tant de certitude que Léna se figea. Sa mère et elle étaient suffisamment proches pour qu'elle comprenne que sa génitrice ne plaisantait pas, et que le sujet était grave. Mal à l'aise, elle gigota sur le canapé, repliant ses jambes pour se mettre en tailleur, les mains toujours autour de la tasse fumante.

" Je pensais que ton père serait avec nous pour cette discussion. Et surtout qu'elle arriverait plus tard." Iris eut un rire jaune.

C'était une femme jeune. Elle devint mère lorsqu'elle était à peine plus âgée que son enfant, mais elle avait sût être une mère exemplaire. Farfelue, certes. Excentrique ? A n'en point douter. Mais Léna n'avait jamais manqué de rien. C'était une jeune femme de caractères, capable d'obtenir tout ce qu'elle voulait, et n'écoutant pas vraiment les règles, il était vrai. Mais Iris ne l'en aurait pas blâmer, tant que sa fille conservait des valeurs honnêtes et justes. C'était pour cela qu'il lui lui était si difficile de devoir lui dire la vérité maintenant. Elle n'était pas prête. La mère de l'adolescente risquait de la trahir, malgré elle, et elle n'aurait pu en vouloir à son enfant. Elle inspira une grande bouffée d'air frais, cherchant à se donner du courage.

" Dans notre famille, se cache un gène très particulier. Appartenant à un monde, aux règles strictes et inaliénables.

— Une maladie mortelle ?!" la coupa Léna au bord de l'explosion tant la pression lui broyait le cœur. " Pardon... Je t'écoute." dit-elle face aux regards sévères de sa mère.

" Rien de grave. Quelque chose de plutôt cool à vrai dire. Lorsqu'on en fait bon usage, et que l'on sait s'en montrer digne. Tout comme ton père et moi, tu as ce gène. Ce gène... Donne des capacités spéciales. Des capacités que la plupart des humains appellent la magie"

Léna ouvrit des yeux comme des billes, et se cacha derrière sa tasse pour ne pas exploser de rire. Le liquide lui brûla la langue et la trachée et elle fit un signe de tête pour signifier à sa mère qu'elle pouvait continuer.

"Cette particularité n'est censée s'activer qu'à la majorité du sorcier. Dans ton cas, ça arrive beaucoup plus tôt que prévu. Et ni ton père ni moi n'étions au courant que cela se passerait comme ça. Pour nous, les choses ont été beaucoup plus douce.

— Tu veux dire que papa et toi ... ?

— Oui. Nous nous sommes rencontrés à l'université de magie du pays. C'est là que tu vas faire ta scolarité à partir du mois prochain. La directrice est une amie, elle a pu venir me voir pour me prévenir. Je n'y ai pas cru. Je pensais que c'était impossible qu'un enfant doté de magie puisse se réveiller aussitôt. Mais il faut croire que depuis ta fièvre, beaucoup de choses nous échappent."

Léna se mura dans le silence encore une fois. Contrairement à sa mère, elle n'avait aucun souvenir de cette fièvre. Un virus énergivore s'en était pris à l'adolescente en mars, et il avait fallu attendre juillet pour que son état s'améliore. Et ses parents ne l'avaient autorisée à retourner en cours qu'à la dernière minute. En étant sûre que leur fille était bien rétablie.

Lorsque Léna était sortie de son état fiévreux, ses parents avaient dû lui récapituler tout ce qu'il s'était passé. Elle ne se souvenait que de quelques rêves assez flous. Elle se souvenait surtout avoir beaucoup rêvé de reptiles. De serpents plus particulièrement. Rien d'extraordinaire pour une personne fascinée par cet animal. Après tout, Gaya, son elaphe gutta gutta était sa meilleure amie depuis maintenant deux ans. La jeune femme ne comptait plus le nombre de fois où, tandis qu'elle bronzait dans son jardin, les écailles froides contre sa peau, un voisin avait hurlé à la vue de la scène, pensant que le constructor entravait la vie de Léna. Finalement, les habitants s'étaient habitués à ce binôme improbable. Après tout, elle était la digne fille de sa mère. Excentrique, malicieuse, et débordante de créativité pour troubler l'ordre public.

" Mais pourquoi le lycée ...

— Et bien, la coupa Iris, parce que c'est comme ça que fonctionne le processus. Lorsqu'un élève intègre l'université magique, il disparaît de la vie des humains un instant. Pour sa sécurité. Quand la magie se réveille, elle est incontrôlable. Et surtout, elle est traçable. La magie à peine éveillée, et l'une des plus puissantes pour les démons. C'est à cause d'eux que les règles de notre monde sont strictes au point de ne pouvoir dire la vérité à ses enfants. Car beaucoup ne voient jamais leur magie se présenter, et d'autres, pourraient vite tenter de s'en servir avant l'heure, loin de tout protection, afin d'en ressentir les effets. Les affichants à la vue de tout être souhaitant absorber leur énergie.

— C'est... pas très rassurant, gémit Léna.

- Je sais. Mais ne t'inquiète pas. Dans un mois, tu rejoindras l'université. Tu ne peux pas rester ici. Tu seras l'une des plus jeunes de l'école, mais vu que tu attaqueras les cours en même temps que les premières années, tu n'auras aucun souci de retard. Vous attaquez tous au même instant.

— Et si je n'ai pas de magie.

— Si tu n'en avais pas, tu n'aurais pas survécu à ta fièvre."

L'annonce résonnait lourdement dans le crâne de l'adolescente. Elle était donc passée si près de la mort. Elle avala le reste du cappuccino dans sa tasse, quand l'horloge grand-père résonna bruyamment dans la maison. Elle savait les boissons de sa mère réconfortante. C'était son fond de commerce. Mais elle trouva subitement celui-là beaucoup plus efficace que celles qu'elle avait bu boire jusqu'à maintenant.

"Dis m'man, pourquoi, malgré le flux d'informations plus angoissantes les unes que les autres, je me sens... bien. Si c'est le mot.

— Parce que ma magie consiste justement en cela. Je peux apaiser les maux, soulager les peines et les cœur. Guérir certaines blessures ou maladies superficielles. J'ai fait en sorte que tu digères la situation. La colère et la peur seront tes pires ennemis jusqu'à ta rentrée. Si ta magie explose, elle pourra faire de gros dégâts. En plus, selon le domaine d'attraction de ta magie, tu pourrais tout détruire, ou bien faire pousser des poils à la maison. Et j'aimerais qu'elle reste en place comme elle est s'il te plaît."

Léna ne put s'empêcher de rire sous les révélations de ta mère. Un peu plus sereine, et se disant qu'elle aurait un mois pour en apprendre plus, elle profita de l'instant léger pour demander à Iris de lui en dire plus sur sa scolarité. C'était de cette façon que Léna apprit comment sa mère avait réussi à endormir l'un de ses professeurs pendant plusieurs jours parce qu'elle n'avait pas apprécié la punition que ce dernier lui avait imposée. Ou bien comment son amie, à présent directrice de l'école, avait noyé la salle de botanique à cause d'une crise d'angoisse, provoquée par les effluves d'une datura magique. La mère de l'adolescente rigolait à présent avec sa fille, se remémorant les bons souvenirs de l'université. Puis, la jeune Daliana se figea, une question lui glaçait le sang, et la peur la retenait d'y penser. Posant tendrement sa main sur celle de son enfant, Iris l'intima à se livrer à elle.

"Si Madame Biboon ne s'est pas souvenue de moi alors qu'elle m'a vue durant plus de cinq ans... Est-ce que cela veut dire que Jake ?"

Sa mère eut une moue désolée et triste pour sa fille. Léna comprit alors que son meilleur ami n'avait plus aucun souvenir d'elle. Ni des souvenirs qu'ils avaient ensemble. Son ventre se serra, et ses yeux s'emplirent de larmes. Elle venait de sentir son cœur se briser sous l'annonce. Il fallait croire que la potion de la sorcière maternelle n'avait pas été assez efficace. Léna et Jake avaient grandi tous les deux, ensemble, soudés comme peu de personne pouvaient l'être. Maintenant, elle venait d'apprendre que pour lui, toute cette vie n'existait pas. N'avait jamais existé. Quelqu'un remplissait déjà ce rôle.

" Pourquoi devons nous nous souvenir si eux nous oublient ? articula difficilement Léna, les joues noyées de larmes.

— Parce que le monde des sorciers est cruel... Nous passons tous par là. A part pour les enfants de sorciers vivants dans un métier en lien avec le monde de la magie. Professeurs, surveillants, et bien d'autres dont l'on te parlera à l'université. Ils sauront te guider pour que tu trouves ta place dans ce monde. Mais pour l'instant, tu devrais te reposer. Je vais préparer le déjeuner. Je t'appellerai lorsqu'il sera prêt."

Léna acquiesça, se leva comme un robot, se sentant aussi lourde que le plomb, avant d'avancer comme un robot vers sa chambre. Elle finit par s'étaler dans son lit, les larmes dévalant encore son visage. Un sifflement se fit entendre, pendant qu'une sensation froide et douce parcourut ses jambes, ondulant sur la peau, que ses vêtements ne couvraient pas. Rapidement, un museau se fit voir à côté de Léna, qui tourna mollement la tête.

"Tu ne m'as pas oublié toi au moins" se réjouit-elle mollement en caressant la mâchoire de son serpent.

La langue du reptile chatouilla la joue de l'adolescente, comme si Gaya compatissait à sa souffrance, avant d'aller s'enrouler sur le sommet des cheveux de sa maîtresse. La palpitant de la jeune femme se réchauffa un peu. Elle trouverait sûrement le moyen de voir les choses de manière plus positive d'ici peu. Pour le moment, mieux valait déjà se faire à l'idée. Elle n'était pas une adolescente comme les autres. Et à seize ans, elle ne serait pas non plus une sorcière normale.

Si avant sa fièvre, Léna aurait adoré être au centre de l'attention, à l'heure actuelle, elle voulait juste se réveiller, dans une réalité où elle passait ses week-end avec Jake, parcourant les bâtisses abandonnées de la région. Elle roula sur le dos, dérangeant Gaya qui vint se poser sur le ventre de Léna, se faisant caresser les écailles.

"Et toi alors... Que vas-tu devenir si je dois partir... J'espère que maman et papa s'occuperont bien de toi."

Comme pour lui répondre, la petite langue bifide siffla dans l'air, avant de reposer la tête mollement sur le ventre chaud de l'adolescente, qui se dit que les jours allaient lui paraître longs jusqu'à sa rentrée officielle.

 

 

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Sofhily
Posté le 24/11/2022
Hey à toi ! C'est cool ce que tu écris, ça ma fait rire que la mère ait jeté un sort au prof :D.

J'aime bien les histoires de sorcières, j'attends la suite.
MerryDeLaLune
Posté le 24/11/2022
hey à toi aussi !
Ah ah merci ! J'espère que celle ci te plaira !
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