Chapitre 1

— Je ne crois pas aux extraterrestres, affirma Ameline.

— Pourtant, ce que vous décrivez y ressemble beaucoup.

Basile n'avait pas tort, Ameline le savait.

Quand elle se repassait dans la tête les évènements de cette nuit-là, elle en retrouvait les éléments. Ceux d'une visite extraterrestre : la lumière aveuglante, toutes les horloges de la maison qui s'étaient arrêtées à la même heure... La comparaison n'allait, cependant, pas plus loin.

— Ce n'était pas les petits hommes verts – ou les petits gris, appelez-les comme vous voulez, martela-t-elle.

— Donc, vous vous êtes renseignée.

— On n'a pas enlevé mon père pour lui prélever je ne sais quel bout d'organe ni pour lui implanter une puce derrière l'oreille ; je l'ai juste trouvé...

Ameline hésita à prononcer les mots qu'elle haïssait tant, ces mots qui rendaient la situation tellement réelle, même quinze ans après. Elle s'abstint.

— Quoi, alors ? lui demanda Basile sans préambule.

Elle se surprit à hausser les épaules.

— Ça n'aurait pas dû arriver, dit-elle seulement.

La posture inhabituelle de son père, la bouche et les yeux grands ouverts, les traits crispés et le bras tendu comme un appel à l'aide ; la lumière si aveuglante qu'elle engloutissait tout dans son champ, les contours du mobilier, le mobilier lui-même, les ombres ; les aiguilles figées des horloges, partout, sur vingt-trois heures cinquante-quatre minutes...

Ça n'aurait pas dû arriver, se répéta Ameline, amère.

Pourtant, le phénomène avait eu lieu, et ce n'était pas un coup des extraterrestres. La Terre regorgeait d'assez de mystères sans que l'on eût besoin d'en chercher ailleurs ou d'en inventer. Le programme SETI et tout le reste, Ameline connaissait, mais ce n'était pas les extraterrestres. En cette nuit du 14 mars 2006, à vingt-trois heures cinquante-quatre précises, dans la lumière aveuglante, il y avait eu autre chose que la visite d'une espèce venue d'ailleurs. Ceci, elle l'expliqua, pour la cinquième ou sixième fois, à Basile Perliot. Il l'écouta aussi attentivement que les précédentes, sans l'interrompre. Ameline pouvait même percevoir, dans le minuscule bureau du journaliste, les battements désordonnés de son propre cœur.

— Parlez-moi de vos investigations, reprit Basile.

Ameline lâcha un ricanement.

— Si je le fais, vous allez mettre la 2354 sur le tapis.

— Logique.

— Intégrer la secte de Joseph faisait partie du plan.

— La presse vous a présentée comme étant son numéro deux.

— Il fallait bien berner le grand patron !

Ameline avait détesté son immersion au sein de la 2354, mais celle-ci constituait sa seule piste, à l'époque.

— Il fallait bien commencer quelque part, aussi, ajouta-t-elle après un bref silence.

Basile acquiesça. Qu'en pensait-il ? Ameline n'en saurait probablement jamais rien, mais, pour l'instant, seul lui avait accepté de l'aider, malgré son lien de parenté avec Joseph. Ou, précisément, parce qu'il était son fils ?

— La 2354 a un rapport avec ce qui est arrivé à mon père, je le pense toujours.

Même si je n'ai rien trouvé.

— À cause de l'heure à laquelle s'est produit le phénomène ? voulut s'assurer Basile.

— Ça... et l'essence même de cette secte. Ce qui s'y passait était bizarre.

Ameline n'alla pas plus loin dans sa pensée. Elle comprenait les hésitations de Basile à se mouiller avec elle. Ils auraient à remuer la merde, et leurs recherches déplairaient à pas mal de gens. Il subsistait çà et là des restes de la 2354. À l'intervention de la police, le jour de l'arrestation de Joseph, Ameline avait vu des fidèles s'éclipser avec certaines idoles de la secte. Elle frissonnait encore à l'idée de les croiser dans les couloirs, en particulier Margreet, avec ses jambes épaisses et interminables, ses seins distendus et sa bouche hérissée de dents abîmées. Plus encore que l'idole elle-même, Ameline redoutait toujours l'influence qu'elle exerçait sur les fidèles et s'étonnait de n'y avoir jamais succombé.

— Coïncidence, commenta Basile.

— Coïncidence ou pas, ça vous intéresse, sans quoi vous ne m'auriez pas contactée.

— Par quoi commençons-nous, alors ? ignora-t-il.

— Je rentre chez moi. Et vous aussi.

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