Chapitre 1.2

De retour dans le pré du père Baptiste le lendemain, Amadeus ajusta son sac à dos pour mieux grimper au chêne. Il bailla, fatigué de la nuit passée à se retourner dans son lit. Il ne sut expliquer pourquoi mais l'étrange jeune fille de la voiture le hantait, comme un air qui ne quitterait pas son esprit. Si bien que son irritation inexplicable vis-à-vis de l'inconnue croissait à mesure que les heures passaient. 

- Observe bien les feuilles, murmura—t-il, Les couleurs, il faut que j'arrive à rendre compte des couleurs.

Sa mine de plomb glissa sur le papier. Au loin, un oiseau chanta tandis qu'un écureuil galopa à travers les hautes herbes. Quelques minutes passèrent avant qu'il ne sursaute. Sans s'en rendre compte, perdu dans ses rêveries, il avait dessiné un portrait. Le regard plus profond que dans son souvenir, affinée, embellie, l'inconnue le fixait, insolente. 

- Je ne vais pas y arriver à ce rythme ! 

De dépit, il se laissa glisser la tête en bas le long de la branche, tenu simplement par ses bras et ses jambes. Il observa un instant le rapace qui tournoyait dans le ciel bleu. La rentrée n'allait pas tarder. Le collégien avait des devoirs à boucler avant le retour en classe, et pas de temps à accorder à l'étrangère. D'ailleurs, la gendarmerie avait été voir sur place après le coup de fil d'Estelle. Tout était en ordre. Sa sœur avait été priée de garder ses délires xénophobes pour elle. Ce qui expliquait sans doute sa rage et le pot de Nutella massacré au petit-déjeuner. 

- Qu'est-ce que...

Des voix se firent entendre depuis le petit sentier, par-delà les barrières électriques. Une fraîche comme une goutte de rosée sur le pétale éclairé par l'aube, l'autre sifflante à l'accent pour le moins... détonnant ? Amadeus bondit sur la branche, les sens en alerte. Personne ne venait dans ce coin en dehors des bergers et éleveurs. Et il connaissait chacune de leurs voix. Il déposa, mordu par la curiosité, son sac à une branche pour mieux bondir sur le chêne d'à côté, qui avait l'avantage de donner sur le chemin. Son cœur rata un battement. Il sentit la confusion lui tourner la tête. Une vague nausée ainsi qu'une peur panique s'instillèrent dans ses membres tétanisés. C'était elle. La fille de la voiture. En revanche, impossible d'apercevoir le propriétaire de la seconde voix. D'où pouvait-elle bien venir ?

- Je sais, mais tu ne leur diras pas ?

L'inconnue avançait sous les branches, abritée d'une ombrelle de dentelle immaculée. L'accessoire était assorti à sa tenue qui parut à Amadeus sortir d'une autre époque, avec la jupe bouffante, les mitaines perlées et les bottines à boutons. Jusqu'à la coiffure travaillée où un petit chapeau à voilette abritait les longs cils noirs de l'adolescente. Amadeus se dressa inconsciemment sur la branche pour mieux savourer la vision. Puis se reprit. Une enquiquineuse, oui ! Il ne voulait pas la voir dans son repaire secret.

La seconde voix retentit alors de nouveau, étrange et aigüe.

- C'est bien parce que tu me le demandes, Na. Mais je ne peux pas toujours mentir à Claude et Mehdi.

La jeune fille fit un écart pour sauter sur un rocher plat. Et là, Amadeus vit l'étrange interlocuteur de  l'inconnue. De surprise, il lâcha un petit cri. Aussitôt, Na leva la tête, les sourcils froncés. 

- C'est quoi ce bordel? Amadeus pointa la zone où la chose avait disparu dès qu'il s'était signalé, Je suis certain d'avoir vu du feu. T'es une tarée ou ça se... 

C'est alors qu'il sentit la branche se dérober sous ses pieds. Il ne comprit ce qu'il s'était passé que lorsque qu'il se ramassa dans la poussière. Heureusement, les feuilles mortes amortirent quelque peu sa chute. Amadeus grimaça de douleur. 

- Tout va bien ? la jeune fille se pencha sur lui, l'air soudain soucieux et profondément bienveillant, Tu as fait une sacrée chute, tu as dû avoir un coup de chaud. Qu'est-ce que tu disais ?

- Je ne suis pas tombé.

Amadeus se sentit si honteux qu'il en devint furieux. Il dégagea la main gantée tendue par Na et se redressa, poussiéreux, les cheveux frisés en bataille. Une veine palpita sur sa tempe. Le garçon croisa ses bras maigrichons pour se dresser de toute sa stature.

- Et je ne suis pas fou, continua-t-il, Je sais très bien que j'ai vu un truc pas net. A qui tu parlais sinon ?

- Tu me surveillais ? Na rougit, en excellente actrice, Je suis gênée. Je parle parfois seule, tu sais ce que c'est de vivre loin de tout. 

- Je sais que tu me mens. 

L'adolescente reprit alors l'air sérieux qu'il lui avait vu avant sa chute. Amadeus eut un sourire de satisfaction. Il avait réussi à faire tomber le masque de cette givrée. 

- Très bien, dit-elle, Mais je ne vois pas ce que tu vas pouvoir raconter. Que je parle à du feu ? Personne ne te croira. 

- Je raconterai ce que je veux, répondit Amadeus, déstabilisé, Je n'y ai pas encore pensé.

La jeune fille haussa les épaules sous son ombrelle et fit demi-tour. La colère disparut soudain de son visage, comme un nuage dans un ciel d'été. Ses yeux bridés parurent fixer quelque chose dans le lointain. Elle ploya son cou de cygne comme pour mieux tendre l'oreille. Quelque chose lui murmurait des mots connus d'elle seule lorsqu'une douce brise automnale glissa à la manière d'un archet virtuose sur les branches des arbres de l'allée. Son regard pétilla soudain.

- Au revoir... Amadeus ? C'est ça ? 

Le garçon laissa tomber les bras, de surprise. Elle, elle était déjà plus bas, bondissant de son pas léger sur le sentier de terre. L'adolescent se reprit à temps et cria, avant qu'elle ne disparaisse : 

- Comment tu le sais ?

Aucune réponse. Seulement un esprit pâle qui s'évaporait dans le lointain. Il ne put se résoudre à la laisser partir comme ça. Une prise, il devait à tout prix trouver une prise.

- Et toi ? cria-t-il, C'est quoi ton nom ?

Tout son corps trembla d'émotion lorsque la silhouette s'arrêta un bref instant. La jeune fille se retourna, tout sourire, et lui répondit.

- Na, hurla-t-elle, Je m'appelle Na.

Puis, l'apparition s'en alla comme elle était venue, sans plus de trace. Amadeus resta un instant foudroyé sur place. Il n'avait pas rêvé ce qu'il avait vu. Il se frotta les yeux, incrédule. Na... Ce n'était même pas un nom, ça. Na... Déjà, l'adolescent le répétait plus doucement. D'où sortait-elle, avec ses tenues extravagantes ? Avec ce nom sans queue ni tête. Na.... Elle s'appelait Na.

 

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