Chapitre 1

Notes de l’auteur : Bonjour cher.e.s lecteur.rice.s ! Voici le début d'une nouvelle histoire imaginée par mes soins ! Une petite réécriture du Petit Chaperon Rouge qui, j'espère vous plaira !

J’ouvris doucement les yeux. Les rayons du soleil caressaient délicatement mon visage, me réveillant avec la délicatesse d’une plume. L’hiver était bien installé et le froid régnait dans ma chambre. Le feu de cheminée n’avait pas été nourri, si bien que les flammes s’étaient taries jusqu’à s’éteindre. Je préférais avoir froid plutôt que de voir quelqu’un dans ma chambre. Cette pièce était la mienne et je ne voulais que personne y entre.

Tout en essayant de garder ma couverture sur les épaules, j’attrapai ma robe de chambre posée au pied du lit. Chaudement vêtue, je quittai l’édredon afin d’allumer un nouveau brasier pour me réchauffer. En m’approchant des fenêtres, je pouvais voir la neige qui couvrait le sol du jardin, ainsi que le chemin qui menait au bourg. Dans la maison, j’entendais les portes s’ouvrir et se fermer. Mes trois petites sœurs étaient sûrement tombées du lit pour être déjà dans le couloir à courir après le petit déjeuner. À moins que ça soit les jumelles qui aient encore tiré Délinda du lit… À cette pensée, je soupirai. Malgré tout, il était préférable que ça soit une mauvaise plaisanterie de Sarina et Zunda qui agitent le foyer, plutôt qu’une colère de mon père… Cette fois, je serrai les dents en voyant l’image de mon géniteur dans mon esprit. Je ne le portais pas dans mon cœur… Je secouai la tête et quittai ma fenêtre pour choisir une tenue dans mon armoire. J’optai pour des bas et une robe brune en laine. Le tout devrait me tenir assez chaud pour traverser le village.

Mes vêtements sous le bras, je sortis à pas feutré de ma chambre pour me rendre à la salle de bain que je partageai avec Délinda, la benjamine de la famille. Ne croisant personne, j’en profitai pour prendre mon temps, me laver avec de l’eau chaude et brosser mes longs cheveux aussi noirs que les plumes d’un jeune corbeau. Soudain, on toqua avec fracas.

— Sors de la, Ilya ! J’ai besoin de la salle de bain !

Je levai les yeux au ciel.

— Tu as ta salle de bain avec Sarina ! Laisse-moi tranquille !

— Perdu ! C’est moi Sarina. Zunda est dans notre salle de bain depuis une heure !

— Arrête de mentir ! grondai-je.

À travers le bois de la porte, je l’entendis rire en s’éloignant. Je retins un soupir d’exaspération. Habillée, je retournai dans ma chambre pour préparer mon sac en y ajoutant mes plumes et mon encrier. Une pile de feuilles attira mon regard, mais je refusais de le prendre avec moi. Mes clients devaient me fournir du papier. Pour le prix de mes services, ils pouvaient bien me donner un peu de matériel.

Prête pour aller au cœur du village, je descendis les escaliers menant au rez-de-chaussée. Dans la salle à manger, les jumelles se chamaillaient. Sarina était habillée d’une robe verte, alors que son double était encore en robe de chambre. Délinda mangeait dans son coin sans rien dire. Une chaussure vola dans ma direction, je me baissai à temps pour ne pas me la prendre en pleine tête. Malheureusement, un pot de confiture n’eut pas la chance d’échapper à la colère de Zunda.

— Puis-je savoir pourquoi tu as lancé cette chausse ? demandai-je, un sourcil arqué.

— Je ne te visais pas. Je visais Sarina qui a pris ma robe.

— Mais c’est la mienne !

En posant une simple question, je venais de déclencher une véritable dispute. Je secouai la tête, exaspérée. Elles ne changeraient jamais. Les laissant à leurs chamailleries puériles, je me coupai une tranche de pain que je glissai dans mon sac. Avant de prendre le chemin vers la sortie, j’embrassai ma plus jeune sœur sur le haut de son crâne. Sur le dossier de l’une des chaises traînait la cape rouge que ma grand-mère m’avait offerte pour mon dernier anniversaire. Je la glissai sur mes épaules en me dirigeant vers la sortie.

— À ce soir ! criai-je à l’attention de mes cadettes.

— Où vas-tu ? gronda une voix grave dans mon dos.

Je m’arrêtai net, la main sur la poignée. Je fermai les yeux une seconde avant de me tourner vers mon père qui se tenait à l’autre extrémité de la pièce.

— Chez monsieur Felling. Il m’a fait mander pour lui écrire une lettre… expliquai-je, hésitante.

Le silence s’était installé. Mes sœurs s’étaient tues et elles observaient la scène avec quelques craintes. Je ravalai ma salive, attendant la réaction de mon père.

— Tu devrais aider ta mère avec tes sœurs, au lieu de courir dans les rues… Et que fais-tu avec cette horrible cape ?

À la mention de ma mère, mon sang ne fit qu’un tour.

— Ma mère ne serait pas dans cet état, si vous cessiez de vous obstiner à avoir un fils…

Elle avait mené cinq grossesses à terme. Trois avec des enfants en bonne santé, deux avec des filles mort-nées. Quant aux fausses couches, je ne les comptais plus… Je ne voulais même pas en connaître le nombre. Malgré tout, celui qui était mon père s’acharnait à vouloir un garçon, négligeant la santé de sa femme, qui déclinait à chaque nouvelle grossesse. Si j’en avais le pouvoir, je l’aurais maudit pour le traitement qu’il lui infligeait et je secouerais ma mère pour la pousser à agir.

En deux enjambées, mon père se retrouva face à moi. Il empoigna ma tresse pour renverser ma tête en arrière. Un petit cri de douleur m’échappa et les larmes me montaient aux yeux.

— Me semble-t-il que vous avez tout ce dont vous avez besoin, que vous mangez toutes à votre faim et que j’accède à bien de vos désirs… Je ne fais que jouir de mon droit d’époux, chuchota-t-il à mon oreille. Je te laisse vagabonder dans les rues, aller et venir au gré de tes envies. Je vous protège toutes du monde extérieur. Ne suis-je donc pas un père et un époux exemplaire ?

Non ! pensai-je. Mais je n’eus pas le courage de répondre. Mes mains se posèrent sur la sienne, tentant vainement de lui faire ouvrir les doigts.

— Lâchez-moi, s’il vous plait, murmurai-je.

Ce besoin de domination, d’assoir son autorité… C’était ce qui faisait toute sa personne. Tout signe de rébellion le rendait furieux. Seule ma mère parvenait à lui tenir tête. Sa voix résonna d’ailleurs dans toute la maison :

— Jaggar, lâche immédiatement ma fille, gronda-t-elle.

Elle venait d’apparaître sur le seuil de la porte. Ses yeux émeraude brûlaient d’une colère noire. Cette noirceur contrastait avec son teint d’une pâleur maladive. Son aspect frêle et fragile était balayé par cette étrange force qui se dégageait d’elle. Elle avait été amoureuse de Jaggar Pévenon, elle avait décidé de l’épouser malgré les avertissements de sa propre mère. Aujourd’hui, elle était une compagne qui respectait son devoir d’épouse, mais qui venait défendre ses enfants avec ardeur. Personne, y compris son mari, n’avait le droit de blesser sa progéniture. Elle pouvait être malade, qu’elle était toujours là pour nous protéger de notre père. Enceinte jusqu’au cou, avec un ventre si rond qu’on pouvait penser qu’il allait éclater, elle était debout, prête à sortir crocs et griffes face au chef de famille.

— Je ne me répéterai pas, Jaggar. Tu la lâches immédiatement.

— Jora, ne te mêle pas de ça…

Elle ne fit qu’un pas vers nous qu’il lâcha ma tresse avant de me pousser au pied de ma mère. Je manquai de tomber la tête la première sur le carrelage. Je me rattrapai de justesse sur les mains. Avant que ma protectrice ne se baisse, je me relevai pour me tenir à ses côtés. Je lui saisis la paume et elle serra ses doigts autour des miens. Mon père nous jeta un regard noir avant de quitter la salle à manger. Mes sœurs silencieuses jusque-là, soupirèrent de soulagement.

— Je t’ai entendue, Ilya… Ne te mêle pas de mes histoires avec ton père, s’il te plaît.

— Mais mam…

— Pas de « mais », Ilya. Je suis un peu fatiguée, mais tout va bien. Tout se passera bien…

Elle remit une mèche de cheveux derrière mon oreille et embrasa mon front. Comme une enfant, je l’enlaçai, tout en faisant attention à ne pas heurter la vie qu’elle portait en son sein.

— Je sais, tu es inquiète, mais tout se passera bien. Ne le mets pas en colère, c’est inutile… Va maintenant. Ton client doit t’attendre. Pourras-tu passer voir ta grand-mère ensuite ? J’ai entendu dire qu’elle était malade. Je lui ai mis un petit pot de beurre et une galette de côté.

— Oui, bien sûr, maman.

Je me détachai d’elle. Elle glissa sa main sur ma joue.

— Tu as entendu les rumeurs ? Ne traîne pas en chemin… Va directement chez grand-mère et tu rentres avant la tombée de la nuit.

— J’irai la voir après avoir écrit la lettre de monsieur Felling. Qui s’occupera de ta mercerie ?

— Les jumelles iront aider Tasha, répondit-elle.

Sarina et Zunda se mirent à râler en chœur. De toute évidence, elles avaient d’autres projets que d’aider l’amie de la famille dans la boutique. Face au regard ombrageux de notre mère, elles se turent et capitulèrent : elles iraient là où elle l’avait décidé.

— Va te reposer, maman… lui intimai-je.

— Quand tu seras sortie, je retournerai me coucher.

— Et père ?

— Ton père ne peut rien me faire de plus, tu le sais bien… Sinon, grand-mère le lui fera payer.

Cette idée ne me rassurait pas plus, mais j’acquiesçai malgré tout. Elle agrafa ma cape rouge autour de mon cou et me fit signe de sortir. Avec un certain sentiment de culpabilité, je quittai la demeure familiale pour me rendre à notre petite écurie où m’attendait ma jument, le seul cadeau que je n’avais jamais réclamé à mon père. Pour mes dix-huit ans, il avait consenti à m’offrir cet animal, sans se douter que c’était mon espoir de pouvoir fuir un jour. Tout en sachant que je ne pourrais jamais abandonner ma mère et mes sœurs face à lui… ça faisait tout de même plus d’un an que ce cheval était là et qu’il me faisait rêver à un avenir meilleur. Un avenir loin du village de Claris. Loin de Jaggar Pévenon…

 

Assise au bureau de monsieur Felling, j’écrivais la lettre d’amour qu’il me dictait. S’il ne savait pas écrire, il avait un certain sens de la poésie. Il déclarait sa flamme à la boulangère qu’il trouvait fort à son goût. Il commettait parfois quelques maladresses que je me permettais de corriger. Comme prévu, il avait fourni le papier et m’avait même proposé l’une de ses plumes, mais j’avais refusé. C’était avec les miennes que mon écriture était la plus belle.

Mon client se pencha soudainement au-dessus de mon épaule et siffla son approbation.

— C’est une très jolie calligraphie, que vous avez là, mademoiselle Pévenon. Qui vous a appris à écrire ?

— Ma grand-mère, Adulsa Roffillard…

— Ah… La folle du village… constata-t-il.

— Elle n’est pas folle… rétorquai-je en mettant le point final à la lettre.

— Elle ne l’était peut-être pas, mais elle l’est devenue…

Je préférais ne pas répondre. Tout le monde pensait qu’elle avait perdu l’esprit, mais la vérité était tout autre. Elle était de loin la femme la plus intelligente que je connaissais. Et c’était son intelligence qui faisait croire aux autres qu’elle était folle. Ils avaient tous peur d’elle, alors ils préféraient la faire passer pour l’idiote du village. Bien qu’elle ne vivait même pas dans le village, mais dans le Bois des Brumes.

Essuyant ma plume pour la ranger, je tendis la missive à monsieur Felling qui pourrait l’envoyer quand il le désirait. À moins qu’il préfère la remettre en main propre.

— Je pourrai revenir vous lire sa réponse, si vous le désirez.

— Je ne sais pas écrire, mais je sais lire, mademoiselle Pévenon. Sinon, je ne pourrais vous faire de si jolies phrases. Et je sais que vous avez corrigé quelques-unes de mes créations.

J’en rougis de honte. J’étais persuadée qu’il ne savait pas lire.

— Monsieur… Je… Je suis désolée… C’est que… balbutiai-je.

— Vous les avez changées en mieux. Merci, mademoiselle Pévenon. Comment ça se passe, chez vous ?

Il y avait une certaine compassion dans le son de sa voix. Cependant, je préférais mentir.

— Oh… Euh… Tout va bien. Ma mère se repose beaucoup…

— Et votre père s’en va bientôt.

Je fronçai des sourcils. Comment ça, il partait bientôt ?

— Vous l’ignorez ? Le château de Grimm a fait appeler tous ses Chasseurs. Il semblerait que les loups soient de retour, expliqua le propriétaire de la maison.

— J’ai entendu la rumeur… Mais je ne savais pas que les Chasseurs avaient été appelés…

Mon père serait loin de nous ! Pendant plusieurs semaines, il serait à la capitale ! Cette nouvelle me fit tressaillir de joie. Nous serions tranquilles et ma grand-mère pourrait peut-être nous rendre visite !

— Ils doivent se rassembler dans une semaine. Mon cousin est un Chasseur, il fera une halte ici durant son voyage. Voici votre paiement.

Il me tendit une petite bourse qui contenait les quelques pièces d’argent pour mon travail d’écrivaine publique. Je souris à mon client.

— Je vous remercie, monsieur Felling. Ce fut un véritable plaisir.

— Tout le plaisir est pour moi, mademoiselle Pévenon. Je vous ferai appeler pour écrire la prochaine réponse à cette correspondance.

— Je viendrai. À bientôt.

Ce fut le cœur plus léger que je revêtis ma cape couleur de sang et que je quittai la demeure des Felling pour me rendre chez ma grand-mère. Dans mon sac se trouvaient le petit pot de beurre et la galette qui lui étaient destinés.

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SoupeSieste
Posté le 27/10/2021
J'étais toute existée à l'idée de lire une nouvelle histoire de ta plume et je ne suis pas déçu. J'ai encore été entrainé dès les premiers paragraphes. J'adore cette ambiance lugubre qui s'installe. Les personnages sont déjà bien caractérisés et on comprend toute suite la situation. Je suis impatiente de découvrir la grand-mère et la suite de cette aventure.
petite_louve
Posté le 27/10/2021
Ooooh c'est adorable ! Je suis contente d'être à la hauteur de tes attentes !
Je voulais une ambiance plus sombre que pour le Grimoire oublié^^
Oui ! Le chapitre suivant ne devrait pas trop tarder ;)
Cyana
Posté le 27/10/2021
Woah, j'adore ! Quel chapitre passionnant qui met bien en valeur la situation initiale, l'univers et la vie de l'héroïne.
Ilya et les jumelles ont l'air d'avoir chacune un sacré caractère. En même temps, elles sont l'air de tenir de leurs parents... Le père est un sacré connard, j'en viens à souhaiter que la mère ait enfin ce garçon pour qu'il la laisse tranquille.
J'ai une question : vers quelle époque (à peu près) se déroule cette histoire ? Plutôt moyen-âge, je suppose, il n'y a pas l'air d'avoir de technologie récente mais j'ai peut-être loupé des choses...
Je vois maintenant ce que tu veux dire avec tous ces nom en "a". Il va pas falloir se tromper sur qui est qui, aha.
J'ai hâte d'en savoir plus sur cette chasse, et de rencontrer la grand-mère, elle a l'air d'une sacrée femme ! On retrouve bien les éléments connus du Petit Chaperon Rouge, et c'est captivant. Vivement la suite, merci de nous partager ton nouveau roman !
petite_louve
Posté le 27/10/2021
Merci pour ton retour si enthousiaste et positif ! Je suis contente de savoir qu'on rentre facilement dans l'histoire !
Mis à part Délinda, tout le monde a du caractère ! Et on n'a pas encore rencontré tout le monde !!

Époque médiévale MAIS y a l'eau courant xD c'est la caractéristique de tous mes mondes fantasy et y aura des instruments de musiques plus modernes mais, l'ambiance se veut médiévale ^^

Passion prénoms en "A" , haha ! Mais ça va aller !

J'espère que la suite continuera de vous plaire ! Et je suis contente de partager cette histoire avec vous !
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