Chapitre 1

Par Bow

Il aurait pu y avoir du vent. Une tempête qui aurait rendu la marche difficile, qui aurait obligé Nicolas à lutter pour arriver jusqu’à chez lui. Il aurait pu y avoir de la pluie aussi, un ciel gris qui créerait une atmosphère triste et qui donnerait aux passants l’envie de ne pas le rester longtemps. Ou encore il aurait pu neiger, une neige blanche et abondante comme on en voyait autrefois, une neige qui vous brouille la vue et vous glace le corps.

Mais ce jour-là, rien de tout cela. Il faisait beau. Le soleil de mai pointait dans le ciel bleu avec un air arrogant, les feuilles encore toutes vertes sur les arbres ne remuaient que par une brise légère qui amenait une fraîcheur douce et agréable. Tout semblait parfait, et pourtant rien ne l’était. Nicolas rentrait chez lui pour rejoindre sa femme, sa Pauline qui se mourait à petit feu. Cela semblait presque impossible que le temps puisse être aussi beau, il aurait aimé qu’il soit en accord avec ce qu’il ressentait au fond de lui. Un gouffre. La seule météo qui aurait pu en être à la hauteur aurait été une apocalypse. La fin du monde. Finalement ce n’était pas une bonne chose, il aurait encore moins de temps pour la voir.

Il ferma la porte derrière lui et se rendit dans la cuisine. Tout était propre et rangé. Il posa le pain sur la table et s’assit sur une chaise. Cela faisait cinq ans maintenant qu’il avait pris cette habitude. Avant il se postait devant la porte fenêtre et observait le bois, y apercevant parfois un animal furtif. Désormais il ne supportait plus de rester debout. Son médecin lui disait que c’était normal, qu’il ne fallait pas s’en faire. C’était une jeune débutante soucieuse de bien faire, elle était pleine de bonnes intentions mais pas vraiment douée pour trouver les bons mots. Elle connaissait la vieillesse dans son terme médical : la diminution de capacité des reins, des cellules osseuses ou encore des connexions neuronales. Mais que savait-elle de la vieillesse psychologique ? Comment pouvait-elle comprendre ou même imaginer ce que cela pouvait faire de voir inexorablement son corps fort et brave s’effondrer pour laisser place à un autre beaucoup plus fragile ?

L’aiguille de l’horloge laissait entendre son tic-tac insupportable, lui rappelant que le temps passait pendant qu’il était là, assis à ne rien faire. Il soupira. Il ne voulait pas aller dans la chambre, il ne voulait pas lui poser cette question qui était devenue de plus en plus fréquente, parce qu’aujourd’hui il connaissait la réponse. Il le sentait, il l’avait compris ce matin en se réveillant, elle paraissait si abattue. Il avait fui la réalité en partant à la boulangerie, comme un lâche, comme si le fait de partir et de revenir allait modifier l’état des choses, comme un reset dans un jeu vidéo. A présent qu’il était là, il savait que ça n’avait servi à rien. Il allait la trouver exactement comme il l’avait laissée. Et quand il lui poserait la fameuse question, elle ne pourrait même pas se défiler. Cette fois, au « comment tu vas aujourd’hui ? » elle serait obligée de répondre « mal ». Elle ne pourrait même pas essayer de lui redonner le sourire en minimisant son mal-être, en modifiant la réalité, en atténuant la perception de sa douleur, cette fois elle ne pourrait pas répondre « ça va à peu près ». Parce que ce serait un énorme mensonge, et qu’elle s’était toujours promis d’être honnête avec lui.

Elle se réveilla au moment où il ouvrit la porte. Un sourire s’afficha sur son visage, ce visage autrefois si beau et pur, ce visage qui à présent faisait presque peur. Nicolas l’avait toujours vue autrement que ce qu’elle était, quand il la regardait il la revoyait avec son visage de jeune fille, comme si dans son esprit sa représentation était figée. Mais aujourd’hui ce n’était pas le cas, brusquement la réalité lui apparut, c’était comme si elle avait pris soixante ans d’un seul coup. Il avait presque du mal à la trouver belle, en revanche le feu qui brûlait en lui lui confirmait à quel point il l’aimait.

— Où étais-tu passé ?

— A la boulangerie.

— On avait besoin de pain ?

— Je ne crois pas, mais j’aime bien y aller.

— Tu es si attaché à tes habitudes… 

Il ne répondit rien, il savait qu’elle avait raison. La routine lui était chère, tout comme la vie en elle-même. Il s’était toujours considéré comme un bon vivant, un être simple qui profite des petits bonheurs du quotidien. Il était nostalgique, certes, mais ce n’était pas chez lui un sentiment négatif. Il aimait penser au passé, cela le faisait sourire et lui rappelait à quel point la vie était belle. Il n’avait pas réellement de regrets, lorsqu’il pensait à une belle époque il prenait aussi du temps pour se dire que sa vie actuelle avait tout autant de charme. Pauline, en revanche, était beaucoup plus fluctuante que lui. Elle pouvait découper son existence en plusieurs petits bouts, il y en avait certains qu’elle détestait et d’autres pour lesquels elle aurait donné n’importe quoi pour pouvoir les revivre. Y penser lui amenait souvent une profonde mélancolie, et l’impossibilité de pouvoir retrouver des moments perdus la plongeait parfois dans un désarroi intense. Son quotidien n’était jamais le même, elle avait besoin de changer, radicalement, d’année en année. Parfois elle retrouvait de vieilles habitudes, cela l’amusait ou au contraire lui rappelait des mauvais souvenirs d’une époque qu’elle n’avait pas appréciée, alors elle arrêtait aussitôt, changeait, imaginait. Elle avait d’ailleurs souvent voulu déménager, avec une volonté fulgurante de repartir à zéro, de prendre de nouveaux départs. Nicolas avait usé de toutes ses forces pour la convaincre de rester dans cette maison qu’ils avaient eu tant de mal à acquérir, cette maison qui était la leur, leur chez-eux, leur nid.

— Tu ne m’as pas demandé comment j’allais aujourd’hui.

— Non. J’ai trop peur de connaitre la réponse.

— Tu ne la connais pas. Je vais mourir, Nicolas. 

Un grand frisson lui parcourut le corps. Elle venait de mettre des mots sur ce qu’il ne fallait pas dire, elle venait de prononcer ce qui jusque-là était tu. En voyant sa réaction, elle lui caressa la joue d’un geste tendre.

— Ne prends pas cet air. Tu t'en doutais, non ? Si on m’avait demandé ce que je voudrais faire de mes derniers jours, je n’aurais certainement pas dit que je voulais regarder mon mari pleurer à mon chevet.

— Et qu’aurais-tu demandé ?

— Ça demande réflexion, dit-elle après un silence.

— Alors je te demande de réfléchir.

— Et bien j’aurais aimé qu’on parle tous les deux, qu’on discute de jolies choses, qu’on passe de bons moments sans pleurer. 

Il redoubla d’efforts pour essayer de sourire malgré ses larmes qui le suppliaient de les laisser sortir.

— Alors faisons ça.

Alors qu’ils étaient censés parler, un long silence s’installa. Ni l’un ni l’autre ne savait quoi dire. L’atmosphère devenait de plus en plus maussade, Pauline le savait, elle devait trouver quelque chose. Il ne lui restait plus beaucoup de temps, tout ce qu’elle ne disait pas pendant ces derniers jours ne serait plus jamais dit, tout ce qu’elle ne faisait pas ne serait plus jamais fait. Cela lui mettait une pression inconsidérable, comme à l’époque où on lui demandait ce qu’elle voulait à Noël et qu’elle ne savait que répondre alors qu’elle souhaitait des choses toute l’année, comme lorsqu’au Trivial Pursuit elle savait qu’elle connaissait la réponse à la question mais que celle-ci ne lui revenait pas en tête. Et puis brusquement, une image lui vint à l’esprit.

— Ah maintenant que j’y pense, il y a quelque chose que je n’ai jamais osé te demander.

— Et bien c’est le moment, je t’écoute.

Il sentait son cœur s’accélérer. Après des décennies passées ensemble, après avoir tout vécu, tout traversé tous les deux, après qu’il ait vu les moindres de ses faiblesses, se pouvait-il qu’il reste une chose qu’elle n’osait pas lui demander ? Cela l’inquiétait un peu, mais il la laissa continuer.

— Un jour où tu étais en voyage avec ton travail, j’ai fait un grand ménage de la maison. J’ai poussé les meubles pour pouvoir mieux les nettoyer, j’ai dépoussiéré les murs. Et dans le salon, derrière l’étagère, j’ai vu que le papier peint n’était pas collé au bas du mur. Par réflexe, j’ai soulevé le morceau qui pendait. J’imagine que tu sais ce que j’ai trouvé derrière. 

Il se sentit rougir, elle avait découvert sa cachette. Il hocha la tête lentement.

— Une boîte.

— Oui, une boîte dans une niche dans le mur. Et sur cette boîte une étiquette sur laquelle il était écrit « Nicolas ». Je n’en croyais pas mes yeux. 

Il se mit à sourire, un sourire sincère cette fois.

— Je l’avais presque oubliée.

— Je n’ai pas compris pourquoi tu l’avais mise là, la seule personne à qui elle était cachée c’était moi. Je n’aurais pas pensé que tu avais des secrets. Alors je n’ai pas osé l’ouvrir, même si j’en avais très envie. Je me disais que si tu la tenais tellement à l’abri c’était pour une raison.

— Et pourtant, tu aurais pu. Il n’y avait rien de secret.

— Je ne voulais pas faire ça dans ton dos. Mais si tu dis qu’il n’y a rien de secret, peut-être que maintenant l’heure est venue que tu me montres ce qu’elle contient ? Je meurs d’envie de le savoir. 

Il lui embrassa le front tout en se levant de sa chaise.

— Ne meurs pas ma Pauline. Je vais la chercher. 

L’étagère était beaucoup plus lourde à pousser que cinquante ans auparavant. Le papier peint s’était presque collé au mur avec le temps, mais il parvint tout de même à l’en écarter. Il se souvint de ce jour où il avait tapissé le salon, quand ils étaient arrivés ici. Il avait découvert cette niche dans le mur, et il s’était dit que c’était une cachette parfaite. Il n’avait rien à y cacher, si ce n’était cette boîte et les trésors qu’elle contenait. Et aujourd’hui, des années plus tard, elle était encore là. Elle avait traversé les années sans bouger d’un centimètre, elle avait écouté tous les mots qui s’étaient dits dans cette pièce, les disputes comme les mots d’amour. Elle était restée là, fidèle boîte, alors que Nicolas n’y pensait plus. L’émotion que cette vision lui procurait était celle qu’il avait espérée connaitre au moment où il l’avait placée ici, cette fameuse sensation, la même que lorsque l’on retrouve son vieux doudou. Ce qu’il aurait dû répondre à Pauline tout à l’heure c’était que si cette boîte était cachée à une seule personne ce n’était pas à elle mais à lui-même.

Il revint dans la chambre, excité et solennel à la fois. Sans rien dire, il s’assit sur la chaise à côté du lit. Pauline se redressa et se pencha un peu pour regarder la boîte de plus près, pendant que Nicolas l’ouvrait doucement, comme s’il avait peur de la casser. Le couvercle fût bientôt entièrement ôté, et Pauline put enfin avoir la réponse à la question qu’elle se posait depuis tant d’années. Elle fût un peu déçue : la boîte contenait des objets. De simples objets, des objets du quotidien. Qu’avait-il eu besoin de les garder enfermés dans cette cachette secrète pendant tout ce temps ? Nicolas la regarda en souriant.

— Sais-tu ce que ces objets ont en commun ?

— Non, je n’en sais rien.

— Le début de notre histoire.

— De notre histoire ?

— Oui, de notre histoire à nous. Tu t’en souviens ? 

Elle ferma les yeux l’espace d’un instant, et un sourire se dessina sur son visage.

— Bien sûr que je m’en souviens. J’ai tellement aimé cette époque, j’aime y repenser. 

— Chaque objet correspond à un détail précis de ce que nous avons vécu. Si tu veux, je peux tous te les raconter.

— Oh oui, raconte-moi notre histoire. Je ne peux pas avoir une meilleure fin de vie que de t’écouter me parler de nos souvenirs. 

Nicolas scruta le contenu de la boîte, considérant les objets un par un. Il en choisit un, un livre. Phèdre, de Racine.

— On va commencer par celui-là, faisons un bond dans le temps. 

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Chapo
Posté le 04/04/2023
Je viens de découvrir ton livre et ce premier chapitre. Ouah ouh ! Tout est formidable : les émotions qu'on ressent, l'histoire tragique qui s'amorce, le suspense sur la boîte sortie de nulle part et dont le contenu si romantique semble si à propos ! Bravo ! J'ai hâte de lire la suite !
Bow
Posté le 08/04/2023
Merci Chapo, ton commentaire me touche beaucoup. Je suis contente que ça te plaise !
Aliam JCR
Posté le 14/10/2022
Salut !

Je viens de tomber sur ton histoire et j'en suis très heureuse ! :) J'ai adoré découvrir ton chapitre et j'ai hâte de découvir la suite ! :)
Bow
Posté le 15/10/2022
Merci beaucoup pour ton commentaire, j'espère que la suite te plaira autant ;)
Zephililoute
Posté le 06/08/2022
Hey,
Ton début de chapitre est assez émouvant, on sent bien la difficulté de Nicolas face à l'état de sa femme.
Les paroles de Pauline sont à la fois difficile et belle d'une certaine façon, elle ne veut pas que son mari soit triste,.. c'est touchant.

C'est un très joli début, j'aime beaucoup !
L'idée est assez originale également !
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