Chapitre 1.1

De son bras vigoureux, elle le tira vers le bord de la rue. Juste à temps. La Deux-Chevaux bleue pila dans un fracas assourdissant. Sur le toit, un petit vélo jaune tinta, heureusement bien accroché.

- Mais ça ne va pas la tête ? Estelle fulminait, Encore des touristes, vu la plaque. Et toi...

Son petit frère ne dit mot, pâle comme un linge. Il avait bien cru sa dernière heure venue. Sa peau hâlée par la vie en plein air accusa le contrecoup en nuances verdâtres peu heureuses. Et tandis que l'aînée s'approchait dangereusement des portières dans un déluge d'injures, le conducteur appuya sur l'accélérateur. Le véhicule disparut bien vite dans un crachat de pot d'échappement peu amène. 

- Fais attention aussi quand tu traverses, sa grande sœur se retourna vers lui, Un peu plus et tu y passais. 

- Ce n'était pas de touristes, hoqueta Amadeus, nauséeux.

- Comment ça ? Bien sûr que si, on connaît tout le monde ici.

- J'ai reconnu la voiture, je l'ai déjà vue stationnée près de la vieille bergerie, dit-il. C'était Claude et Mehdi. Et il y avait une fille à l'arrière.

Estelle se tut. Même elle, malgré les nombreuses heures acharnées à s'entrainer à la salle de MMA de la région, ne s'approchait pas volontiers de la masure. Tous les enfants des environs connaissaient sa sinistre réputation. Tous y étaient allés un jour par défi. Peu y retournaient. Il était connu que deux hommes pour le moins étranges y vivaient, Claude et Mehdi. Amadeus les avait aperçus à plusieurs reprises dans les champs ou les sous-bois. Ils avaient échangé quelques politesses, discuté botanique mais les rapports s'étaient arrêtés là. C'était un des seuls du village, avec une poignée de commerçants du marché hebdomadaire, à leur avoir jamais parlé. Ce qui ne les empêchait pas d'être le centre des conversations des vieillards au club de pétanque. 

- Une fille ? Estelle fronça les sourcils, Je savais qu'ils n'étaient pas nets. Ils ont dû la kidnapper. Je préviens tout de suite la gendarmerie.

- Je ne crois pas que...

Mais trop tard. Estelle avait déjà composé le numéro. Amadeus put entendre la tonalité de là où il était. Les habitants, qui avaient passé la tête lors de l'incident, rentrèrent. L'histoire était close, désormais, il s'agissait de la transformer en ragots pour l'heure de l'apéritif. Et pour cela, un certain temps de maturation s'avérerait nécessaire. Histoire d'exprimer son ressentiment de manière appropriée au sujet de ces étrangers ma foi fort mal éduqués. 

L'adolescent n'y prêta soudain plus attention. La scène repassa au ralenti dans son esprit. La voiture, le bras de sa sœur, Claude et Mehdi... et la fille à l'arrière. Aux fins yeux en amande, aux longs cheveux noirs, semblables à ceux de Claude, sa bouche délicate et surtout son air féérique dans une épaisse robe de dentelle noire. Une poupée de porcelaine hâlée au soleil printanier. Est-ce que c'était la fille de Claude ? Il paraissait jeune pour avoir un enfant de cet âge. Ils s'étaient regardés, le garçon et la fille, un bref instant, de leurs yeux sombres comme la nuit. Les galaxies de leurs iris étaient entrées en collision, une flopée d'étoiles étaient nés de cette fusion... Avant que l'accélération brutale de la vieille voiture ne les arrache chacun à la gravité sans fin de l'autre. 

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- Tu es sûr que tout va bien, Amadeus ?

- Oui, maman, l'adolescent tritura de plus belle la purée de marrons dans son assiette, Je t'ai dit que ça allait.

- J'ai toujours dit qu'il fallait mettre un feu à ce croisement, son père tendit la carafe à son grand frère Achille, Mais c'est à toi aussi de faire attention. Il n'y aura pas toujours Estelle.

- Clairement pas, non, grogna la jeune fille.

Dehors, la nuit était tombée sans un bruit. Amadeus se sentait toujours secoué de l'apparition de la voiture. De la poupée d'un autre temps. Il ne trouva même pas son ironie habituelle pour taquiner Achille sur sa dernière misérable tentative de régime. Si bien qu'Estelle, excédée par le silence inhabituel, se lança :

- La demi-baguette de pain, c'est prévu dans ton programme ? 

Le grand frère d'Amadeus reposa le morceau net. Il avait toujours été gros, gourmand, et gourmet à la fois. Leurs parents avaient bien essayé de le mettre au sport, sans succès, et aujourd'hui, il s'épanouissait de même que sa bedaine. Enfin jusqu'il y a peu. A cause d'un garçon. 

- Je ne vois pas pourquoi tu fais ça, continua Estelle, Tu n'as pas à changer pour un inconnu rencontré sur Internet. 

- Facile à dire pour toi, Achille repoussa quelques morceaux de laitue d'un air dégoûté, Tu n'as pas idée d'à quel point les gays sont durs avec les gays typés arabes en surpoids. 

- C'est ridicule, leur mère se servit un reste de soupe froide, Il a vu tes photos, non ?

Seul le silence lui répondit. De son côté, Amadeus abandonna définitivement la partie face à son assiette. Revoir le visage derrière la portière de la Deux-Chevaux en boucle suffit à lui couper l'appétit. Il lâcha un soupir. Aussitôt, comme s'il n'attendait que cela, son père bondit sur l'ouverture :

- Est-ce qu'un autre de nos garçons serait en mal d'amour ? il lui donna un léger coup de coude appuyé d'un clin d'œil complice, Tu sais que tu peux tout nous raconter, mon grand ?

- Je n'ai juste pas très faim..., grogna-t-il, Continuez sur Achille et son mec, je ne suis pas d'humeur. 

Estelle releva la tête de son assiette de rôti. Elle soupçonnait quelque chose, mais sans la coopération de l'adolescent, elle serait bien en mal de dire de quoi il s'agissait. Son long visage noiraud ne se départissait pas de son sérieux. Avec ses cheveux bouclés, qu'ils tenaient tous deux de leur père d'origine libanaise, elle était le portrait craché d'Amadeus. En fille. Et en plus coincé. 

- Pareil, grommela Achille, On ne peut pas parler d'autre chose que de ça ? 

- Pourquoi ? Toi aussi ça te coupe l'appétit ? la plaisanterie d'Estelle fut balayée d'un coup de pied de son grand frère sous la table, Putain, le con ! Je vais t'éclater.

- Estelle ! leur père avait élevé la voix si bien que la jeune fille se rassit, Qu'est-ce qu'on avait dit au sujet des gros mots à la maison ?

-Merde ! répondit-elle.

Et encore une fois, le repas foira, au grand désespoir d'Amadeus, qui rêvait exceptionnellement de paix. D'ordinaire, il était celui qui mettait le feu aux poudres de cette famille déjantée. Il reconnut qu'Estelle avait parfaitement su le suppléer ce soir-là. Dans le silence, pendant que tous s'étripaient comme des chiffonniers, car qui aime bien châtie bien, il mit sa vaisselle à la machine puis monta dans sa chambre. Il aurait l'occasion d'être tranquille le lendemain. 

 

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Cathie
Posté le 17/01/2020
Tu avances tes pions et ma curiosité est piquée ;il y a là une brochette de personnages très attachants que j’ai envie de suivre.
Une petite suggestion : En silence plutôt que dans le silence, car, de toute évidence, Amadeus est le seul à ne rien dire.
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