Chapitre 1.0

Amadeus leva la tête de son carnet de croquis. Le soleil était haut dans le ciel, malgré le mois d'octobre bien entamé, et les colchiques aux douces nuances mauve piquetaient les pentes rocailleuses du pré du père Baptiste. Le garçon savoura le calme un instant. Pas un bruit, en dehors des cloches des vaches, de retour des pâturages, simple écho nostalgique dans le lointain. Une brise fraîche descendue des glaciers pyrénéens ébouriffa ses cheveux. Le collège était loin dans son esprit. Les vacances de la Toussaint suivaient leur cours et leur palette flamboyante enveloppait l'adolescent d'un écrin chaud. Bien, il se sentait juste bien. Il jeta un coup d'œil sur son dessin :

- Ce n'est pas si mal, se félicita-t-il, Encore un peu de couleur et ça devrait être bon.

Une fleur esquissée au fusain et aux pastels se détachait du papier canson. Un colchique, détaillé, annoté. Le garçon fronça les sourcils, tira la langue de plus belle, comme si l'étalage de sa concentration pouvait impressionner d'une quelconque façon son modèle éthéré. C'était son petit secret, son coin à lui, arraché du bout des lèvres au vieux ronchon de Père Baptiste. Il avait fallu insister, jusqu'à se retrouver nez à nez avec la carabine à plombs du chasseur. Ce dernier avait fini par céder devant l'insistance du garçon. De toute façon, ce n'était pas comme s'il y invitait du monde. Amadeus s'installait simplement pour dessiner la nature. Une passion inconnue qui l'avait saisi très jeune. Animaux, feuilles, fleurs, arbres... Tout y passait. Ses parents s'étaient très vite habitués à le voir disparaître des journées entières et revenir crotté, de la tête aux pieds. Quand le voisinage de Sainte-Marie-du-Calvaire leur en parlait, ils haussaient les épaules. Leur fils était mieux dehors à courir la campagne qu'à traîner son excitation démesurée à la maison. 

- Et maintenant, il n'y plus qu'à trouver une fille à qui l'offrir, éclata de rire Amadeus, Une belle fille avec de gros...

- On va s'arrêter là, mon bonhomme.

La voix rauque du père Baptiste le fit sursauter. Ahanant, il avait trainé sa carcasse bedonnante jusqu'au repère du garçon. Il souleva sa casquette pour essuyer la transpiration d'un revers de mouchoir à carreaux. 

- Je commence à me faire vieux, moi, il s'assit un instant sur un rocher moussu, Tes parents veulent que tu rentres. Et tu me feras le plaisir d'arrêter de raconter des cochonneries. Puis, crois-moi, les filles préfèrent des vraies fleurs aux bouts de papier.

- Merci, je n'ai pas vu l'heure passer, Amadeus bondit sans réagir à la pique, Juste au moment où j'avais un creux. Vous dînez à la maison ?

- Pas ce soir non. Dieu du ciel, ce que c'est pentu..., il continua à haleter sous son épaisse moustache, Une autre fois peut-être. C'est la saison des champignons, et tu connais Muriel, elle mourrait plutôt que de les gâcher. Ce soir, on dîne donc en famille. Cèpes et bolets. 

- Pas de soucis, Amadeus tendit un bout de papier roulé, Tenez, c'est pour vous. Vous m'aviez demandé un paysage à l'aquarelle. Je vous l'ai rapporté.

- Merci mon bonhomme. A des moments, j'oublie pourquoi tu es si irritant. Allez, file. Ne fais pas attendre ta grande sœur. 

Le collégien bondit dans le pré vers le sentier tracé par le passage des troupeaux, un grand sourire aux lèvres. S'arrêta un instant pour consulter la montre de cuir à son poignet. Trente secondes. Il écarta les bras, comme pour mieux embrasser le soir tombant. Vingt secondes. Il jubilait. Cinq. Maintenant. Ses yeux noirs pétillèrent quand le hurlement du père Baptiste résonna soudain dans la vallée encaissée. Les moutons levèrent la tête, jusqu'aux chiens qui tendirent l'oreille, interloqués.

- Reviens tout de suite ici, petit salopiaud ! Que je t'apprenne à dessiner des choses pareilles ! Je vais t'étriller la bouche au savon, tu vas voir !

Le garçon continua de trotter, rieur. Et leva les yeux pour mieux se perdre dans ses considérations artistiques. Si la technique de dessin pornographique dite hentaï traditionnel ne plaisait pas au vieux, peut-être que la prochaine fois, il devrait ajouter des tentacules. Amadeus gloussa à cette idée. Cela lui apprendrait à critiquer sa passion. Les filles aiment les fleurs, en dessin ou non. Lorsqu'il finit par rejoindre la ruelle pavée du village, ses pas se dirigèrent d'instinct vers la porte du père Baptiste. Il ne comptait plus le nombre de chaussures usées dans ces aller-retours. Sur le seuil de la porte, Estelle et Muriel, la femme de son hôte, l'attendaient.

- Qu'est-ce que tu as fait encore ? râla Estelle, On entend le père Baptiste hurler jusqu'ici.

- Oh, ce n'est pas grave, gloussa Muriel, Qu'il s'époumone, ça lui fera du sport. C'est grâce à toi qu'il reste jeune, mon petit Amadeus. 

- Je ne comprends pas bien ce qu'il raconte, Estelle tendit l'oreille vers les vociférations sans quitter son petit frère du regard, Du quoi ? Du porn...

Aussitôt, elle rougit jusqu'à la racine. L'œil sombre se posa sur son petit frère. Amadeus sentit soudain une bouffée de chaleur passer sous son pull de laine tâché. Le mois d'octobre parut gagner une bonne de dizaine de degré sous cette latitude. 

- Un je-ne-sais-quoi avec du pop-corn visiblement, Muriel se gratta ses pâles cheveux épars, Je crois bien qu'il a définitivement perdu la tête. 

- Je dois y aller, j'ai des devoirs pour la rentrée, détourna vivement Amadeus, il se pencha pour embrasser la joue veloutée de la vieille dame, Merci beaucoup pour votre accueil !

- On se voit demain alors, Muriel se frotta les mains sur son tablier, Je compte ouvrir un pot de confiture de myrtilles, il y aura des tartines.

- Vous le gâtez trop, la gourmanda Estelle, Après il ne tient plus en place à la maison.

- Si gâter les enfants polis est un défaut, je suis ravie de l'avoir. Allez, filez les jeunes avant que le ronchon ne revienne.

Amadeus n'en attendait pas plus. Il saisit le bras de sa sœur pour mieux la tirer vers la rue principale, et de sa main libre, salua joyeusement la bonne Muriel sur le perron de pierre taillé. Puis, au premier tournant, près de la délicate arche médiévale, tous deux accélérèrent, dévalèrent même, les pavés pentus de Sainte-Marie. Il s'agissait de s'éloigner du père Baptiste avant qu'il ne les attrape par le col. Estelle grognait, rouspétait, mais Amadeus savait pertinemment que, sous son air bougon, elle riait aux éclats. Il fallait bien quelqu'un pour faire bonne mesure devant les villageois aux fenêtres, qui arrosaient les plantes en pot pimpantes. Amadeus les saluait, parfois répondait aux interpellations. Tous se connaissaient ici, ou presque. C'est donc naturel que, la tête en l'air, perdu dans ses bonnes plaisanteries, il fila le nez au vent sans prendre garde à ce qu'il se passait devant lui.

- Attention, cria Estelle.

 

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