Chapitre 03

Par Ohana

            Je réajustai la sangle de mon sac à dos distraitement, mon regard parcourant nerveusement l’obscurité. L’air frais ne transperçait plus mes vêtements, et je ne frissonnai donc plus, mais il m’était impossible de ne pas avoir la chair de poule, craignant à tout moment qu’un Possédé ne surgisse du néant pour me déchiqueter. Ces six dernières semaines, j’en avais rencontré trois de plus. Seulement trois, pourrions-nous dire, plutôt. J’étais plutôt chanceux, somme toute. Archeus était un bon détecteur, et ayant vécu dans la ville qui ne dort jamais presque toute ma vie, j’avais été plutôt doué pour éviter les grandes artères et les recoins successibles de servir de repère à ces choses monstrueuses.

            Les premiers jours n’avaient pas été simples. Les révélations de mon passager clandestin m’avaient tourmenté, à un tel point que j’aurais été capable de me laisser mourir dans mon minable petit appartement. Mais quand on avait une voix qui squattait son esprit en permanence, il était difficile de ne pas y prêter attention. Au début, c’était plus pour le faire taire que j’obéissais à ses recommandations. J’avais sorti un sac à dos qui avait vu des meilleurs jours, avais ensuite ratissé mon appartement pour rassembler tout ce qui m’était utile, puis la terrible étape de sortir de cet endroit s’était imposée. Impossible de me soustraire aux images horribles qui tournaient dans mon esprit. L’idée que je puisse finir en bouillie sanguinolente par un de ces Possédés m’avait empêché de franchir le seuil de ma porte. Encore une fois, les paroles encourageantes d’Archeus m’avaient poussé à fuir. Après tout, il n’était qu’une question de temps avant qu’une créature, ou un pillard bien humain, ne défonce la porte de mon appartement.

            Une véritable partie de chat et de souris avait alors commencé. Je voulais à tout prix éviter quelque groupe d’humains, les craignant autant que les monstruosités qui avaient assailli notre planète. Ou peut-être était-ce Archeus, parfois il était difficile de différencier mes pensées des siennes. Après plusieurs jours de marche, tant bien que mal équipé, j’avais pu quitter New York, me dirigeant vers le nord.

            La population, Possédée ou humain, était peut-être moins dense ici, mais Archeus ne relâchait pas sa vigilance, et par extension, moi non plus. Le seul point positif était que nous avions pu prendre le temps de discuter un peu plus sereinement. Du moins, lorsque j’avais accepté d’ouvertement lui adresser la parole à nouveau.

— Pourquoi les Possédés changent-ils d’apparence comme ça ? avais-je demandé un soir, mon manteau serré contre moi pour me protéger du froid.

J’avais faiblement râlé à l’idée de ne pas pouvoir faire de feu, me contentant d’une boîte de conserve. Ce n’était pas comme si j’avais beaucoup d’appétit en général, de toute manière. Mais l’obscurité, même avec une autre présence dans sa tête, était pesante.

— Une fois l’âme éjectée et la nouvelle présence installée, les corps des peuples conquis ne deviennent que des vêtements de chair. Nous avons la possibilité de les modifier pour en faire, disons, une armure.

— Pour vous protéger donc. Mais de quoi ?

— L’installation ne se passe jamais sans résistance. Comme tu as pu voir, nous pouvons être tués. Plus difficilement, mais quand même tués.

— Est-ce qu’un monde a déjà réussi … avais-je hésité.

Archeus ne m’avait pas répondu, mais la réponse était claire. Personne n’avait pu reprendre son monde des mains des envahisseurs. Encore une pensée qui m’avait rempli d’une froideur.

— Est-ce que moi aussi je vais changer ? Devenir comme eux ? avais-je demandé, pour changer de sujet.

La perspective de devenir comme ce type aux yeux noirs m’avait donné envie de vomir. Aussitôt, une vague apaisante avait tenté de calmer mes angoisses.

— Pas comme ça, non. Je ne me le permettrai jamais. Mais … Il est possible qu’il y ait quelques changements, éventuellement. Pour ta propre survie, s’était empressé de préciser Archeus, sentant ma colère et ma méfiance ressurgir.

Je n’avais pas insisté, même si j’avais préféré ne plus lui adresser la parole les jours suivants. Les changements évoqués avaient fini par se produire. Un soir, j’avais remarqué que je ne souffrais plus du froid, malgré la température. Ma force s’était grandement améliorée, aussi. Ce qui aurait dû me demander certains efforts avant n’était plus qu’une promenade de santé. Même si c’était pour me permettre de survivre, je n’étais pas sûr d’apprécier tout ça. Cette peur de l’inconnu me réveillait encore plusieurs fois par nuit, lorsque je pouvais dormir plus de deux heures d’affilées sous la surveillance d’Archeus.

Évidemment, je restais un être humain, à mon grand plaisir. Lorsque le manque de nourriture commença à se faire sentir, je l’accueillis presque avec soulagement, malgré l’inquiétude de mon passager, que parfois j’arrivais à ressentir.

Il faut te réapprovisionner.

— Je sais, soufflais-je.

Mon estomac se tordait depuis deux jours maintenant, et ma gourde était vide depuis la veille. La prochaine ville ne devait plus être qu’à quelques mètres, si je me fiais aux rares panneaux que j’avais pu apercevoir, en me rapprochant des routes quand celles-ci étaient sécuritaires, selon mon parasite. J’avais envisagé de trouver une voiture, une bas de gamme qui pouvait être démarrée en bidouillant suffisamment. Mais Archeus me l’avait déconseillé. Mieux valait avancer plus lentement, et passer inaperçu. Être motorisé ne me garantissait pas de pouvoir distancer une horde de Possédés. J’étais d’ailleurs sûr et certain d’en avoir aperçu un avec des ailes, une fois. Je n’étais pas resté assez longtemps dans les parages pour être horrifié par ce spectacle.

Le soleil brillait haut dans le ciel, et Archeus m’avait assuré que les parages étaient sécuritaires. Ce fut donc d’un pas un peu moins angoissé que j’arpentais la rue principale de cette petite ville de province. Je n’avais jamais quitté New York, sauf pour aller voir mon grand-père. Au moins, cette catastrophe planétaire m’aura permis de voyager, pensais-je parfois, un sarcasme que n’avait pas compris sur le coup mon passager. Même si Archeus squattait ma tête depuis quelques semaines déjà, s’améliorant pour ressembler à un être humain, je ne pourrais pas dire qu’il l’était réellement. Je voyais ce qu’il était derrière ce masque, et je n’étais pas certain de pouvoir lui faire confiance. Mais quel choix avais-je réellement ?

Les quelques rayons de soleil me firent du bien, et je me dirigeai d’un bon pas malgré la faim, vers l’épicerie, priant qu’elle n’ait pas déjà été vidée. J’essayais tout de même d’ignorer ce qui restaient de cadavres ici et là, qui avaient fini par se décomposer en étant seuls face aux éléments. J’en avais croisé énormément quand je m’approchais des routes pour m’orienter, et j’avais fini par apprécier le calme parfois un peu sinistre de la nature, puisqu’il m’avait permis de me soustraire un bon moment à ces visions d’horreur qui ne faisaient que me ramener à New-York.

 Au détour d’un bâtiment, je sentis quelque chose se torde en moi, et ce n’était pas mon estomac criant famine. J’avais appris à décoder ces sensations. Archeus n’avait plus besoin de me le dire. Des Possédés.

Et quelques secondes plus tard, j’entendis les coups de feu et les cris.

*

— Plus chanceux la prochaine fois, hein ? gronda Arya, tirant dans le torse du Possédé.

Ils étaient deux. Jack avait accepté de faire un détour par l’armurerie du commissariat du village. Après avoir réussi à se réapprovisionner, il avait grand espoir que les armes stockées par l’ancien corps de police soient toujours là. Mais leur petit groupe n’avait pas pu ne serait-ce que s’approcher du commissariat, pris en chasse par deux créatures. L’une d’elles avait doublé de taille. C’était celle que venait de canarder Arya. Un vrai tas de muscles aux yeux dégoulinant de noir, un trou à travers la poitrine, mais qui pourtant semblait encore avoir un semblant de vie. La jeune femme ne demanda pas son reste, se concentrant sur la deuxième menace. L’autre Possédé était beaucoup plus rapide. Un gémissement se fit entendre. Il venait de Marco, qui venait de se faire mordre par cette chose.

— Relève-toi ! les somma-t-elle, l’empoignant sans ménagement par son bras valide, aidée par Isobel.

Ce n’était pas le temps de trainer, même si un rapide coup d’œil l’informa que cette saloperie avait réussi à arracher un bout de chair au pauvre Marco. Ils allaient devoir s’en occuper au plus vite, s’ils s’en sortaient vivants.

Laissant l’homme être soutenu par Isobel, Arya prit les devants, arme en main, pour rejoindre son frère et le reste du groupe. Son regard alerte allait dans tous les sens, ne se doutant pas que le Possédé encore debout pouvait surgir d’à peu près n’importe où. Comme tout le monde, elle ne comprenait pas comment les hommes et les femmes dépouillés de leur volonté par ces créatures pouvaient devenir aussi atroces. Plus forts, plus rapides, ou possédant d’autres capacités qui leur permettaient de chasser les survivants comme s’ils n’étaient qu’un vulgaire gibier. La chaîne alimentaire avait été complètement chamboulée, et pour l’instant, ils ne pouvaient que tenter de survivre pour voir le jour suivant se lever.

Un cri d’alerte la fit se retourner vivement, tirant par-dessus les têtes d’Isobel et Marco, qui s’étaient jetés au sol par réflexe. La balle manqua de peu le Possédé, qui était monté sur un toit pour les prendre par surprise. Il se volatilisa à nouveau, profitant des ombres et de toutes les cachettes que pouvait lui offrir son terrain de chasse. Arya jura, et elle jurait toujours lorsqu’elle parvint à escorter ses deux compagnons jusqu’au reste du groupe. Jack était déjà en train de donner ses ordres. Tant pis pour les armes, même s’ils commençaient à être à sec, ils pouvaient se contenter de la nourriture pour l’instant. Il leur fallait décamper de cette ville, en croisant les doigts pour que les Possédés qui y avaient élu domicile ne les suivent pas.

Le petit groupe se mit alors à courir, malgré leur fatigue, leur chargement et leurs blessés. Jack, le visage fermé, fermait la marche, prêt à dégommer tout ce qui pourrait les prendre en traître. Il préférait éviter de montrer ses émotions négatives au reste des leurs, contrairement à sa sœur, plus encline à faire comprendre quand elle était en colère. La situation était préoccupante. Le géant avait espéré que leur groupe pourrait trouver refuge pour cette nuit. Ils avaient vraiment besoin de se reposer, loin de l’humidité et de l’inconfort d’une vie sur la route.

Le Possédé sauta sur une voiture en face d’eux, leur bloquant la route et les forçant donc à s’arrêter. Le hurlement qu’il poussa les fit frémir de la tête aux pieds. Arya lui tira dessus en grinçant des dents, mais le manqua. Il se déplaçait trop rapidement, même pour un as de la gâchette comme elle.

La créature se redressa en écartant ses bras malingres. Autrement un homme, il n’avait plus que la peau sur les os. Ses vêtements déchirés laissaient d’ailleurs voir une peau translucide, comme si elle n’était faite que de papier. Si un des survivants arrivaient à l’atteindre avec une de leurs balles restantes, Arya jugea qu’il ne se relèverait pas aussi facilement que son comparse. Le problème était clairement la manière dont il se déplaçait, mais les deux griffes immenses qui avaient remplacées ses mains dissuadaient quiconque de tenter sa chance en s’approchant. Elle ne semblait pas vouloir s’approcher, et les survivants comprirent rapidement pourquoi. Au-dessus de sa tête flottait un de ces spectres blancs, prêt à s’infiltrer à l’intérieur de l’un d’entre eux. Une fois sa mission accomplie, les autres ne serviraient que d’hors d’œuvre.

— Par là, gronda Arya, prenant la tête du groupe pour les mener entre deux bâtiments.

Il y avait peu de chance qu’ils réussissent à leur échapper. Mais elle n’était pas du genre à abandonner. Plutôt mourir en se battant de toutes ses forces, elle ne deviendrait pas une de ces choses. En courant, elle charge son arme. Il ne lui restait plus beaucoup de munitions. Elle fut néanmoins obligée de tirer pour faire fuir le Possédé, qui tentait à nouveau de les prendre par le haut. Ce dernier se décala sur le côté et sauta sur le groupe. Arya voulut tourner les talons pour s’en prendre au monstre mais elle reçut Isobel de plein fouet et tomba au sol. Elle n’eut que le temps de voir que la créature avait pris à partie Jack, qui fermait toujours la marche. La jeune femme sentit son cœur rater un battement.

Jack n’eut pas le temps de réagir, il vit l’éclat des deux faux que formaient les griffes du monstre. Il allait y passer. Sa dernière pensée fut pour Arya. Il espérait qu’elle pourrait s’en sortir, c’était tout ce qui comptait pour lui.

Une barre de métal s’interposa et vint éclater la tête du Possédé, qui chancela. Le nouvel arrivant ne perdit pas une seconde, enfonçant son arme de fortune dans la poitrine du monstre, y mettant toute sa force. L’arme s’enfonça dans le mur derrière, épinglant sa cible comme une vulgaire mouche. Riley lâcha la barre de métal en se baissant, sentant les faux du Possédé lui frôler le haut du crâne. Un coup de feu se fit alors entendre et la tête de la créature explosa, envoyant des bouts de chair dans toutes les directions.

*

            Je soufflai bruyamment par la bouche, essayant de me soustraire à l’odeur des chairs sanguinolentes du Possédé mort qui avaient giclé sur mon visage et le devant de ma veste. Mon regard se tourna brièvement vers la femme avec le fusil à pompe entre les mains, qui venait d’achever la chose. Puis vers l’homme, pour m’assurer que cette dernière ne l’avait pas haché menu. Il était dans le même état que moi, mais ne semblait pas vraiment perturbé par tout ce sang. Sentant mon cœur reprendre un rythme un peu plus normal, alors que l’adrénaline quittait mes veines, j’essuyais mon visage en maugréant, les lèvres pincées par le dégoût, détournant mon attention du petit groupe.

            Je ne savais pas vraiment pourquoi je les avais aidés. Sur le moment, j’avais ressenti l’hésitation d’Archeus. Il avait peur que je me fasse tuer, moi, le pauvre type qu’il avait choisi comme taxi, pour une raison qui m’échappait encore. Venir en aide à autrui n’était pas une raison suffisante pour se mettre en danger, selon lui. Était-ce par esprit de défiance que je m’étais jeté dans la mêlée, sans vraiment savoir si j’allais finir en morceaux ou non ? Peut-être … Je n’étais pas altruiste, je ne l’étais plus depuis très longtemps. Et puis, ces inconnus représentaient un danger comme n’importe quel des Possédés.

— Merci.

Je tressaillis lorsque la grosse main de l’homme se posa sur mon épaule et je me dégageais par réflexe. Même si son visage exprimait de la gratitude, avec un sourire qui se voulait gentil – mais qui était franchement glauque avec tout ce sang – je n’aimais pas qu’on me touche. Il leva la main en signe de paix puis se dirigea tout bonnement vers la femme qui avait tiré.

Ne sachant où me mettre, je jetai tout de même un coup d’œil à celle-ci. À peu près mon âge, grande, et qui semblait être en mesure d’éclater la tête de n’importe qui sans vraiment avoir besoin d’une arme à feu. Un autre type se tenait le bras, un masque de souffrance sur le visage, et qui essayait de rester concentré sur ce que lui disait une autre femme. Deux autres hommes essaient de venir en aide à celui blessé et qui pissait toujours le sang. Et finalement une gamine, en retrait, le visage livide. Une adolescente, je ne saurais dire quel âge exactement, ses traits affaiblis lui donnant un air plus fragile et jeune.

Je détournai finalement les yeux du groupe.

Tu as fait ce que tu avais à faire, vaut mieux reprendre la r-

— Tu ne survivras pas longtemps tout seul.

La jeune femme avait fait un pas dans ma direction. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, et elle me fixait d’un regard très peu amical. Derrière elle, je voyais le grand type sourire à pleines dents en secouant la tête. Je devinais aisément que l’idée ne venait pas d’elle, je pouvais presque ressentir toute la méfiance qu’elle avait à mon égard. Probablement la même méfiance que je leur renvoyais depuis le début.

— Je suis toujours en vie, à ce que je sache.

Elle n’avait pas tort. Après tout, je n’étais pas techniquement seul. Sans Archeus, j’aurais été dévoré ou pire depuis longtemps. Non, sans lui, je n’aurais pas même pas eu conscience de cette attaque. Mes lèvres se tordirent en un sourire sarcastique à cette pensée. La jeune femme haussa les épaules, ne semblant pas avoir envie d’insister. Un hurlement guttural se fit alors entendre, nous faisant comprendre que le compagnon de Sans-Tête était toujours dans les parages, bien en vie.

Je regardai le groupe passer à côté de moi. Tous avaient envie de foutre le camp aussi rapidement que possible. Seul le grand type s’arrêta à ma hauteur.

— Viens avec nous, fit-il.

Son regard bienveillant me déstabilisa. Ce n’était pas une supplication, ça ne semblait pas être son genre. J’avais l’impression qu’il pensait réellement que m’ajouter à leur groupe me serait bénéfique, tout comme à eux. Plus forts tous ensembles, contre les envahisseurs. Ma gorge se serra, quelque chose enfouie depuis des années se ralluma.

Riley …

Nous entendîmes le boucan que faisait le monstre à quelques rues d’ici, que je ressentais par tous les pores de ma peau. Alors je pris une décision.

— Jusqu’à ce qu’on soit sûr qu’il ne nous suit pas, répondis-je d’une voix ferme.

Je savais pertinemment que je ne respecterais pas cette promesse faite à moi-même.

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