Chapitre 01

Par Ohana

Réveille-toi.

Le froid était insoutenable. Il me transperçait de part en part, sans jamais ne vouloir cesser. Ce n’était pas comme avant. Il n’y avait pas cette douce torpeur après la douleur d’avoir percuté la surface de l’eau. Quelque chose m’empêchait de me laisser aller, et une pensée s’imposait en moi : je ne devrais pas être là, même si je ne savais pas pourquoi.

De larges bulles se formèrent devant mon visage, alors que je luttais contre … Contre cette volonté. De remonter vers la surface, de vivre. Le froid continuait son œuvre, ne me laissant aucun répit. Laisse-moi, aurais-je voulu crier à un interlocuteur qui n’existait pas.

Bats-toi.

Malgré moi, je battis des pieds et des bras, malgré la douleur. Une force insoupçonnée, alors qu’elle m’avait quittée depuis bien longtemps maintenant, m’animait et me permit de me propulser vers le haut. Le manque d’air se faisait pressant. Mes membres étaient de plus en plus lourds. Alors qu’une partie de moi voulait que la torpeur gagne et m’amène vers le fond, une autre, sauvage, irrépressible, me forçait à continuer de me battre. Jusqu’à ce que je retraverse cette surface impitoyable, à l’air libre.

Respire.

Et je respirai. Furieusement. L’air entrait brutalement dans mes voies respiratoires, mes poumons, me ramenant bel et bien dans le monde des vivants. La force ne me quittait plus, me menant jusqu’à la rive. J’avais perdu une chaussure, mais je ne tressaillis pas lorsque quelques cailloux aux bords acérés me griffèrent la plante du pied. Je continuai d’avancer, avant de tomber à quatre pattes, sur la terre ferme. L’envie de hurler me prit au cœur, mais seules des gerbes d’eau et de vomi sortirent de ma bouche, s’écrasant au sol. Je toussai quelques instants avant de me laisser tomber sur le côté, roulant pour regarder le ciel, transi jusqu’au fond de l’âme.

Ou plutôt, ce qui aurait dû être le ciel de New-York, aussi pollué que familier qu’il soit. Hébété, je parvins à me redresser sur mes coudes, les yeux agrandis par une incompréhension sans nom. De larges colonnes de fumée striaient l’espace aérien de la ville, qui n’aurait pas dû être vide d’avions, pas durant ce temps de l’année, ces vacances qui poussaient tout le monde à aller polluer et envahir les pays du sud.

Les arbres bordant la rive m’empêchaient de voir les immeubles en feu, mais je pouvais voir clairement ces … choses. Ces amas fantomatiques, semblant animés d’une vie propre, qui fendaient les airs à grande vitesse. Leurs mouvements semblaient désorganisés, du moins c’était ce que je pensais, du peu que je comprenais de ce qui se passait. Mais qu’est-ce que c’était ?

Danger. Lève-toi.

Un gémissement de douleur franchit mes lèvres, alors que je me redressais, les oreilles sifflantes, le cœur battant. Alors que je réalisais. Qui es-tu ?

Pas maintenant.

Un frisson brutal me parcourut la colonne vertébrale. Est-ce que je devenais fou ? L’hypothermie me menaçant me faisait-elle entendre cette voix ? Cette voix qui me semblait beaucoup trop réelle, coincée quelque part dans ma tête. Qui me poussait à me remettre sur mes pieds en tremblant. Non, ce n’était pas réel. Rien de tout ceci n’était réel.

J’essayais de m’en convaincre, mais je dus admettre que la situation avait l’air beaucoup trop réelle, lorsqu’une de ces choses dans le ciel bifurqua dans ma direction. Sans avoir besoin de cette étrange voix pour m’inciter à déguerpir, je tournais les talons pour me mettre à courir, ignorant la douleur de courir à moitié pied-nu sur un sol jonché de branches et de roches. Mais je ne fus pas assez rapide. La chose me frôla et une irrépressible envie de vomir me prit à la gorge. C’était comme si on venait de m’attraper par les entrailles pour me secouer dans tous les sens. Sensation mélangée à une faim vorace, qui n’était pas la mienne. Une peur terrible me vrillait des pieds à la tête, m’empêchant de m’arrêter.

Lorsque l’amas blanchâtre revint à la charge, elle me percuta à la poitrine, me faisant m’écrouler sur le dos, à bout de souffle. J’eus envie de hurler mais rien ne vint. La chose s’arrêta soudainement à quelques centimètres de mon visage. Sans vraiment comprendre comment, je la sentis hésitante. Puis une terreur ne m’appartenant toujours pas se fit ressentir, et l’entité partit en trombe dans la direction opposée, disparaissant de mon champ de vision.

Reprenant difficilement mon souffle, je me relevai. Boîtant légèrement, je pris une direction différente que cette chose avait emprunté, trop secoué pour avoir des questions. Je débouchai sur le parc que j’avais emprunté pour venir jusqu’ici. S’il avait été bien fréquenté à mon premier passage, il ne restait maintenant plus personne. Au loin, quelques coups de feu me firent me retourner, mais ils étaient trop éloignés pour être un danger immédiat. Non, quelque chose d’autre guettait, sans vraiment savoir ce que c’était. Et c’était beaucoup plus dangereux.

Je ne pouvais pas rester ici, alors je continuai ma route. Mais où aller ? Mon appartement ? Un profond malaise me prit à cette idée. Je m’étais fait à l’idée de ne jamais revoir cet endroit, toutes ces affaires qui m’appartenaient, ces quatre murs entre lesquels j’avais vécu ces derniers mois. Un goût de bile envahit ma bouche mais je réprimai le haut le cœur, trop animé par l’urgence de la situation pour me laisser aller à ma détresse.

Mon pas ralentit que lorsque j’atteignis le pont qui menait à Manhattan, que je voyais à chaque jour, pas loin de mon quartier, empruntant le chemin dessous. Là encore, personne. Les lieux étaient vides, alors que d’habitude, ils étaient plutôt prisés par la communauté sans-abri, la présence policière ne venant pas foutre le bordel dans le coin, ou très rarement. J’y avais passé quelques nuits, des mois auparavant, avant de réussir à trouver l’appartement qui était devenu mon lieu de vie. Une chance inespérée qui ne se présentait pas souvent, malheureusement. Cette pensée fit monter une vague de haine que j’eus de la peine à maîtriser, avant de revenir à la situation actuelle.

Ce n’était pas normal que tout le monde ait quitté les lieux, en laissant tout derrière eux. Il y avait un désordre étrange parmi le désordre habituel. Lorsqu’une étrange odeur m’assaillit les narines, je stoppai net.

— Qu’est-ce que … marmonnais-je, me râclant aussitôt la gorge à cause de la gêne causée par l’eau que j’avais avalée puis régurgitée malgré moi.

Toute mon attention se refocalisa sur cette odeur, mais surtout cette masse sombre, qui dépassait d’une tente. Plus je m’approchais, plus l’odeur devenait intense. Il m’était impossible de tourner les talons, de ne pas regarder. Ce qui était indistinct à mon regard jusqu’à présent se précisa, et je réalisai que c’était un corps. Ou plutôt le bas du corps d’un homme, qui dépassait d’une tente verdâtre usée.

Riley.

La main tremblante, j’écartais un plan de la tente déchirée. Un gémissement d’horreur jaillit de ma gorge en feu et je bondis vers l’arrière, manquant de tomber. Si le bas du cadavre était plutôt intact, il n’en était rien du haut. À vrai dire, on ne pouvait même plus qualifier ça d’un corps ou d’un cadavre, mais plutôt d’une bouillie de chairs, d’entrailles et de sang. L’intérieur de la tente en était aspergé.

Ça ne pouvait pas être réel. Même un animal n’aurait pas pu s’acharner autant sur un corps ainsi. Je fis quelques pas vers l’arrière, comme si cette maigre distance pouvait effacer la vision d’horreur et empêcher mon estomac de se retourner. Les mains plaquées contre mon crâne brûlant, je luttais contre moi-même pour ne pas m’effondrer en hurlant, l’image dansant toujours derrière mes paupières closes.

Riley !

— Mais laisse-moi ! criais-je enfin, libérant la pression dans mon torse.

Tu ne peux pas rester ici. Ils vont revenir.

Les lèvres closes, les yeux toujours fermés, je secouais la tête. Je voulais simplement que tout s’arrête. Je n’aurais pas dû être là. La raison m’échappait toujours, je n’arrivais pas à réfléchir. Une douleur au pied me fit grimacer et je balançai instantanément mon poids sur l’autre, baissant le regard. J’avais marché sur une bouteille cassée, un juron sortit de ma gorge. Le pic de douleur eut le mérite de me ramener sur la terre ferme, du moins pour un moment. Il fallait que je m’occupe de ça, je ne pouvais tout simplement pas continuer me balader avec une seule chaussure.

Mon regard se posa alors sur ce qui restait du corps. Plus précisément les bottes style militaires. Je figeais, le sang quittant mon visage. Je ne pouvais pas voler un cadavre. Même s’il n’allait plus en avoir besoin, cette idée me révulsa. C’était mal. Mais quelque chose me soufflait que le concept de bien ou mal avait totalement été chamboulé. Était-ce encore cette voix ? Ou cette pensée venait de moi ? Je ne voulus pas y réfléchir plus longtemps. D’un pas hésitant, je me rapprochai du corps, mon regard obstinément fixé sur les bottes, pour ne pas voir à nouveau. Même si l’odeur était toujours aussi infernale. Je retins mon souffle lorsque je m’accroupis, me concentrant autant sur mon objectif que sur la douleur de mon pied meurtri, puis je délassais rapidement les bottes, les tremblements de mes mains s’estompant peu à peu alors que la gravité de mon geste disparaissait dans mon esprit. Survivre ou mourir, non ?

Épongeant le sang comme je le pouvais avec le bas de mon pantalon un peu grand et encore très mouillé, je retirai ma chaussure restante et enfilai les bottes, qui heureusement elles étaient à ma taille. J’étais assis à même le sol, à finir de les lasser, lorsqu’un frisson brutal me parcourut la colonne vertébrale. L’instant d’après, j’étais debout, mon regard affolé parcourant les alentours. Un hurlement strident, suivi de plusieurs, comme une meute de loups, se fit entendre.

Cours !

Je ne me le fis pas répéter deux fois, bondissant dans la direction opposée malgré mes muscles endoloris. Quittant le chemin sous le pont, j’eus comme réflexe de jeter un coup d’œil vers l’arrière. Mon cœur manqua un battement lorsque je distinguai pendant une fraction de seconde quelque chose accroché la tête en bas aux poutres, se mouvant avec une horrible aisance. Il ne m’en fallut pas plus pour regarder à nouveau devant moi et redoubler d’ardeur pour mettre autant de distance entre moi et ce qui avait pu pousser de tels cris.

Quittant la ruelle bordant la rivière séparant le Bronx et Manhattan, je fuis par une rue que je connaissais bien, mais je dus changer de direction à nouveau en entendant de nouveaux coups de feu. Et des cris, cette fois bel et bien humains. Je buttais contre quelques cadavres, certains tués par balle, d’autres dans le même état que l’homme dans la tente. Lorsqu’un type sortit de derrière une voiture retournée, je manquai de faire un arrêt cardiaque. J’eus un geste défensif, croyant qu’il allait m’attaquer, mais le pauvre bougre ne me porta pas la moindre attention après m’avoir bousculé, continuant sa route.

Je ralentis enfin le pas, les poumons en feu, déshydraté et le corps endolori. La douleur sous mon pied n’avait pas disparu, mais elle avait été reléguée à une sensation dans un coin de mon esprit.

Et maintenant ?

Je n’avais pas réfléchi plus loin. À vrai dire, je n’avais pas envisagé qu’il y aurait eu autre chose après le grand saut, c’était tout l’objectif du geste. Où est-ce que je pouvais aller ? Qu’est-ce qui pouvait bien se passer ? Des réponses, je n’étais pas sûr d’en vouloir, pensais-je alors que la fatigue s’abattait sur mes épaules.  

Lorsque je passais devant une petite épicerie du quartier, que je connaissais bien, je m’y engouffrais. La devanture avait été complètement arrachée, et les rayons étaient sans dessus dessous. Mais je pus me trouver une bouteille d’eau, que je calais d’un trait, et une barre protéinée que je fourrai dans ma poche, n’ayant pas l’estomac dans un bon état pour manger. Hésitant, je finis par jeter sur le comptoir quelques billets encore un peu détrempés, ressentant une certaine culpabilité. Ça ne ferait pas disparaître celle d’avoir pris des bottes sur un mort, mais, au moins, je ne volerai pas le propriétaire de cette épicerie. Pensée futile, mais tant pis. C’était la seule chose qui me semblait normale, en ce moment.

— Qu’est-ce qui se passe ? soufflais-je soudainement, me surprenant moi-même avec ma voix.

M’adressais-je vraiment à cette … présence ? Je ne savais pas comment la qualifier, ni si elle était réelle. Peut-être que je devenais dingue, et qu’elle n’existait pas. Comme les explosions, ces cadavres, cette chose malveillante entraperçue … Ou peut-être que j’avais réussi, que j’étais mort, et que tout ça n’était que l’enfer. Un rire cynique sortit de ma gorge. Je n’avais jamais été croyant. Ce n’était pas maintenant que j’allais m’y mettre, si ?

Un bruit de verre pillé se fit entendre et je sursautai. D’un pas hésitant, je me décalai de derrière une étagère toujours debout, pour voir qui était entré dans l’épicerie. Peut-être était-ce l’homme vu un peu plus tôt ? J’aurais bien aimé, peut-être que lui savait ce qui s’était passé.

Sauf que ce n’était pas l’homme de tout à l’heure. Celui là était plus petit, habillé différemment, d’un t-shirt rouge. Plus jeune aussi, peut-être mon âge. Un profond malaise me prit, alors que mon regard ne pouvait quitter le t-shirt. Il n’était pas rouge, mais imbibé de sang, séché par endroit. Je levai les yeux vers son visage et je retins un hurlement. Quatre profondes stries, deux partant de chacune de ses tempes et descendant jusqu’à son menton, rendait son visage totalement inhumain. Puis ses yeux … Ses yeux remplacés par deux globes noirs et visqueux, dégoulinant sur ses joues ravagées.

Riley !

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